XLIX. — Dangers de l'imagination
Il est fort dangereux de traverser une rue, si vous avez l'esprit dans la lune et si vous oubliez que vous êtes au milieu des voitures et des bicyclettes. Le danger de Timagination consiste à oublier ce qu'est cette faculté, à prendre les figures qu'elle nous présente pour des faits et des réalités, comme si c'étaient des choses que nous ayons observées, raisonnées, et que nous devions rencontrer dans la vie quotidienne.
Quelques-uns refusent le nom d'imagination à l'abus de cette faculté, et préfèrent l'appeler a fantaisie, w Ainsi, nous avons des maux fantaisistes, des droits fantaisistes, des mérites et des pouvoirs fantaisistes, une sécurité fantaisiste.
L'imagination ainsi dégénérée en fan-
(1) Jean xiv. 2.
taisie devient une faculté d'illusion.
Personne ne serait en sécurité à cheval, s'il n'avait conscience qu'il monte un cheval. Ainsi, quand j'enfourche mon coursier de l'Imagination, je dois savoir qui me porte, et me rappeler que je ne suis pas alors sur cette monture plus lente, au pied plus sur, que j'appelle la Raison. L'imagination est donc dangereuse quand nous ne la reconnaissons pas pour ce qu'elle est.
Elle est encore dangereuse quand nous la tournons vers des objets dangereux. De même que je puis tourner mon intelligence vers l'hérésie, ma volonté vers la désobéissance et l'orgueil, je puis tourner mon imagination vers la boue. Il n'y a aucune énergie de ma nature dont je ne puisse abuser. Comme Adam blâmait Eve d'etre l'auteur de sa chute : « La femme que vous m'avez donnée pour compagne m\i offert du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé^ », de même les enfants d'Adam blâment leur appétit naturel pour le péché, quand ils devraient blâmer leurs propres fantaisies coupables et indisciplinées. Loin de réprimer leur imagination, ils lui donnent libre cours et la repaisseut d'ordures, de mauvais spectacles, de mauvaises lectures, de mauvaises conversations. Là est la source et l'origine du mal, et non
(1) Genes, m.
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point dans notre nature, telle que Dieu l'a faite.
La fantaisie, bien plus que la réalité, fait la force de la tentation. Les choses telles que Dieu les a créés et qu'elles sont actuellement, n'ont rien qui nous attire au mal; elles ne deviennent dangereuses que par le charme fictif que leur prête notre imagination. C'est une des raisons pour lesquelles la tentation diminue à mesure qu'augmente le nombre des années, parce que nous arrivons peu à peu à apprécier les choses à leur valeur et à ne plus prendre nos imaginations pour des réalités.
De même les gens scrupuleux... — Mais je ne sais pas, dites-vous, ce qu'est un scrupule. — J'ai un scrupule quand, n'ayant point péché et recevant de ma conscience le témoignage que tout va bien, quelque chose qui n'est pas ma conscience me crée du malaise, et m'empêche de croire fermement ce que ma conscience m'assure. Alors, entre ma conscience et cette autre chose, je suis hésitant. Donc, les gens scrupuleux sont le jouet de leurs fantaisies : ils prennent une forte impression de leur imagination pour un consentement de leur volonté. Ils oublient que Dieu a construit leur nature, s'il est permis de parler ainsi, en divers compartiments séparés et bien clos. Par suite de quelque collision accidentelle, le compartiment exté-
rieur de l'imagination peut être inondé ; cela n'est pas un péciié. Ce qu'il faut faire alors, c'est fermer doucement la porte intérieure, après le premier mouvement d'attention, et soustraire la volonté au consentement. « Vite et avec calme », est la consigne dans tout danger soudain de Tàme ou du corps.
Pour éviter le danger de pervertir l'imagination il ne faut pas la priver d'aliment et la faire mourir de faim, mais lui donner au contraire de la bonne nourriture, et en abondance. Un goût délicat et exercé pour le beau n'est pas un mince préservatif contre la sensualité. C'est pourquoi il est bon d'élever les enfants au milieu du beau, et non pas uniquement au milieu de l'utile.
Plus l'éducation vise haut, plus elle doit faiie une large part à l'esthétique. Ainsi pensait William de Wykeham, quand il construisit Wincliester School, à l'ombre de sa cathédrale, et bâtit la chapelle, qui existe encore, de son « New-CoUege de la T. S. Vierge Marie » à Oxford.