INTRODUCTION
J^ai toujours eu un penchant irrésistible pour les voyages, aussi j'en ai dévoré un grand nombre , à commencer par les Gullwer's trai^els jusqu'au Voyage pittoresque autour du Monde.
Ces Jectiires ne pouvaient manquer de faire naître en moi le désir de voyager : notez en outre que je suis curieux à l'excès !
Je faisais ces aveux naïfs à l'un de nos savans les plus spirituels qui a fait une étude approfondie de la phroenologie et de la pliysiognomonie , ces sciences si célèbres des Gall , des Lavater et des Porta. — Il me répondit en souriant : a Je n'avais pas besoin de cette coniidence pour connaître vos penclians et la prédominance de votre esprit ; lors -même que vous voudriez dissimuler, vous avez trois bosses au front qui vous trahiraient.)) — Je partis, bien involontairement d'un éclat de rire; mais le savant plirœnologiste , sans se déconcerter, reprit avec plus de sérieux. — « Ce n'est point une plaisanterie! Vous avez , d'abord, la bosse de la mémoire des faits , de la curiosité et de l'aptitude à vous instruire; puis celles de la mémoire des lieux , de l'amour des voyages et du changement. Ce sont des proéminences qui indiquent , à ne pas s'y méprendre, le siège et la prédominance des différentes facultés et aptitudes de votre esprit. »!' ajouterai qu'elles vous tyranisent, qu'elles exercent une influence irrésisti]>îe sur votre volonté et qu'il était écrit
}à , dans les replis de votre cerveau , et non dans le Ciel , que vous voyageriez. )> — Vous croyez donc au système du docteur Gall? — — Certes j'y crois ! et comment n'y croiraisje pas ? puisque les aveux que vous venez de me faire viennent confirmer l'opinion que je m'étais formée de vous ?... Allez, vous êtes une colonne vivante ajoutée au monument de la gloire de Gall M )>
Donc je suis né curieux et cette curiosité m'a porté à voyager. Coimne on paraissait me faire un crime de cette prédominance de mon esprit, je voulus en avoir la conscience nette ; je me mis à rechercher quelle avait été l'opinion des philosophes et des moralistes sur ce point : j'avoue que je fus peu flatté de cette pensée de Pascal : (c La curiosité ri est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. » — C'est je crois une sentence qui manque de justesse, une définition trop absolue ; elle est en désaccord avec la raison et la tendance de l'esprit humain; et, d'ailleurs, ne doit-on pas distinguer les penchans qui viennent de la nature , de ceux qui viennent de l'opinion ?
A Voyez 1.1 iK>(e A.
Pascal, ou a feint de l'ignorer, ce qui serait une perfidie, ou ne le savait pas, ce qui serait pardonnable. Rousseau vint rétablir le calme dans mon âme , en donnant un but plus noble à la passion qui me dominait; au livre m d'Emile je trouvai ce baume consolateur :
(( Il est une ardeur de savoir qui n'est fondée que sur le désir d'être estimé savant ; mais il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être, l'impossibilité de contenter pleinement ce désir, lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d'y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu'en proportion de nos passions et de nos lumières. »
Le philosophe de Genève a peut-être inspiré son digne ami Bernardin-de-Saint-Pierre , lorsf[ue celui-ci a dit dans ses Dialogues ]ihilosophiques :
(c La vérité , qui agrandit et fortifie Tâme , excite en nous cette curiosité naturelle qui nous porte à tout connaître , à tout entreprendre et
à tout oser ; elle est un besoin pour le cœur humain. »
Mais certes il ne doit pas avoir exercé d'in Iluence sur l'esprit du docteur Johnson , excellent moraliste; or, voici ce qu'on Ht dans Rambler :
« Curiosity is oneof the permanent and certain « characteristics of a vigorous intellect. Every « advance into knowledge opens new prospects « and produces new incitments to further pro- « gress. »
» La curiosité est un des signes certains et permanens d'une vigoureuse intelligence. Chaque pas que l'on fait dans les connaissances ouvre de nouvelles vues et produit de nouveaux encouragemens à de plus grands progrès. »
Very well! m'écriai-je, ceci soulage diablement ma conscience ! Voilà des autorités assez respectables pour moi et irrécusables pour d'autres ; cela me suffit. Allons il faut voyager, voir par moi-même , voir beaucoup ;
Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup reteuUc
Si ma cm^iosité ne se satisfait pas , mon âme , du moins, se fortifiera par l'adversité.
Convaincu de plus en plus de l'utilité des voyages, persuadé avec J.-J. Rousseau et avec M. le comte de Laborde qu'ils sont un très-puissant moyen de perfectionner notre éducation, de développer notre intelligence , je me suis dit , comme Usbeck des Lettres Persanes : a Nous sommes nés dans un pays florissant , mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances et que la lumière orientale dût seule nous éclairer, w
Je choisis alors pour satisfaire mon ardente curiosité , l'ancienne vice-royauté de Buénos- Ayres , d'où se sont formées, depuis l'émancipation , la confédération du Rio- de-la- Plata , qui compte plus de républiques que la vice-royauté ne comptait de provinces ; la Banda-Oriental ou république de l'Uruguay , appelée aussi Cis- Platina par les Brésiliens, qui en avaient fait une province de leur empire ; la république de Bolivia , formée des provinces du Haut-Pérou , et enfin le Paraguay, formant un état tout particulier, soumis au pouvoir dictatorial d'un chef bizarre.
Le lustre que jetaient au loin les amies triomphantes de ces intrépides républicains pendant les guerres de leur indépendance, et surtout la sagesse tant prônée de leurs législateurs , joints au désir que j'avais de tirer parti de quelques faibles connaissances en histoire naturelle, me faisaient souhaiter de connaître ces vastes contrées, déjà parcomuies, il est vrai, mais à des époques reculées. Il s'agissait d'explorer les 745,000 milles carrés de superficie compris entre les Andes du Chili, Bolivia, le grand pays du Chaco , le Paraguay , le Brésil et TOcéan-Atlantique, jusqu'au détroit de Magellan.
Quand je me disposai à partir, vers la fin de 1829, le gouvernement de Buénos-Ayres venait de faire la paix avec celui du Brésil. Les armées victorieuses de la république argentine étaient rentrées dans leur patrie, et les différens corps distribués dans les provinces respectives. On espérait que , libres d'ennemis à l'extérieur, tous ces peuples allaient enfin travailler activement et d'un commun accord à leur constitution politique , jusqu'alors éludée par différens motifs. Une nouvelle révolution avait éclaté , il est vrai , à Buénos-Ayres même , à la fin de 1828; mais le chef militaire qui l'avait di-
rigëe ayant été vaincu par les milices de la campagne, tout paraissait devoir rentrer dans l'ordre. Je fis mes préparatifs sans aucune crainte.
Mon itinéraire était tracé ainsi : je devais d'abord débarquer à Buénos-Ayres , puis me rendre de suite , par terre , à Mendoza , au pied de la Cordillera des Andes, où j'avais un ami dévoué ^ Mon intention étant de visiter toutes les provinces du Rio-de-la Plata , je voulais commencer par le versant oriental des iVndes, qui comprend celles de Mendoza ou de Cuyo, de San-Juan, la Rioja, Salta, Jujui et Catamarca; m' arrêter au Tucuman - , lequel mérite un examen plus long, par la variété de ses productions naturelles , puis, redescendre par Santiago-del-Estero , Cordova et Santa-Fé ; de là remonter le majestueux Parana , principal affluent de la Plata , jusqu'aux frontières du dictarorat dvi Paraguay, en visitant l'Entre-Rios et Corrientes; traverser cette dernière province , ainsi que les anciennes Missions
! Aiiaiole de Cl) y, jeune homme dont la biavoure îiéroïque et
son enUioiisiasme pour la bonne cause , (devenus trop célèbres dans ces provinces), excitèrent Tanimosité du féroce et farouche Quhoga. C'est un terrible exemple pour les étrangers qui seraient tentés de Timiter dans un pays qui n'est pas le leur.
- Prononcez Touconmann.
— lî —
pour me rendre à la Banda Oriental , que je devais parcourir jusqu'à Montëvideo. De cette capitaie je pensais me rendre par mer à la côte de Patagonie , et, de ce point intéressant , revenir à Buenos- Ayres par l'intérieur de sa province.
Cet itinéraire formait , comme on le voit , un plan d'exploration assez vaste, hérissé de plus d'une difficulté, sans compter les dangers, les privations , les fatigues extrêmes qui , suivant les romantiques, font tout le charme d'un voyage; je croyais avoir tout calculé, tout prévu (j'étais à l'âge où l'on ne doute de rien), et puis j'espérais décider mon hrave ami de Ch y à m'ac-
compagner.
Voulant faire une collection complète des productions naturelles de toutes les contrées que je parcourrais, je m' étais pourvu d'armes excellentes, de munitions, d'instrumens nécessaires, tant à la chasse qu'à la préparation des animaux, de drogues pour leur conservation, d'étoupe pour les bourrer , de papier et d'une coquette ^ pour sécher les plantes, etc., etc. ; jusqu'à des yeux d'émail, aiin de reproduire avec plus d'exactitude
1 Presse à herbier, inventée par M. Coquet.
la couleur des yeux des animaux. J'avais, pour m' aider, emmené à mes frais un jeune préparateur assez habile * , qui s'était engagé par contrat à m' accompagner partout, moyennant un double de mes collections. Devant aussi faire des observations météorologiques et déterminer la hauteur de quelques points importans sous le double rapport géographique et géologique , j'emportais un baromètre, un thermomètre, un hygromètre, une boussole à méridien et une montre à secondes. J'étais aussi pourvu des meilleurs ouvrages d'histoire naturelle et d'autres livres non moins utiles à consulter.
Jusque-là tout était pour le mieux; je pouvais me bercer de l'espoir assez Uatteur d'enrichir le domaine des sciences naturelles, sinon d'observations bien importantes (à cause de mes trop faibles connaissances), du moins de collections préparées et conservées avec un soin tout particulier.
Ce voyage aventureux se faisant à mes frais , je dus emporter les fonds dont je supposais avoir besoin pendant une absence de quatre à cinq ans;
1 Eugène Ganiblin , dit cÇ^^/zio// , lîls d'un piépaiateur bien connu au Havre.
mais au lieu de convertir ces fonds en onces d'or, (quadruples, doublons), ou en piastres (gourdes, dollars), je commis la faute grave de faire une pacotille de marchandises, assez convenables à la vérité, pour l'intérieur des Provinces-Unies, mais détestables pour Buénos-Ayres.
Or, il arriva que, quand je débarquai à Buénos- Ayres, en mars 1850, la guerre civile venait d'éclater de nouveau, et l'anarchie la plus complète étant sin^ le point de régner dans les provinces- Unies, toute communication devenait impossible.
Force me fut de chercher à vendre cette malheureuse pacotille qui ne convenait nullement à Buénos-Ayres. Il n'y avait rien à gagner à attendre , me disait- on. — J'eus la bonhommie de le croire. — Je vendis. Quand je vins à compter avec mon hâte , après avoir payé fret , droits dédouane, commissions, magasinage, etc., etc., je me trouvai avoir un déficit de cinquante pour cent ! — Que faire ? impossibilité absolue de rejoindre mon ami, quoiqu'il me pressât de prendre la poste; impossibilité de parcourir même la seule province de Buénos-Ayres , tant la
campagne était insurgée Devais- je revenir
en France sans connaître même la ville où
je me trouvais , sans avoir appris Tidiome de ses habitans , après être venu perdre la moitié
de mon patrimoine? J'avoue que cela me
parut trop bête! Je ne pus m'y résoudre. J'aimai mieux cbercher à former un établissement industriel , susceptible de me récupérer en quelques années des pertes que je venais d'éprouver, ce qui me permettrait encore , la tranquillité survenant dans la république, de donner suite à mon premier projet.
J'avais eu la précaution , bonne ou mauvaise , de me munir à mon départ de France , d'une nouvelle méthode chimique pour fondre les suifs en branche et les rendre propres à la confection d'une chandelle supérieure à celle qui se fabrique communément , en ce qu'elle est plus Manche , qu elle a plus de consistance , ne porte point d'odeur et ne fait aucune fumée en brûlant. Mais c'était surtout de la fonte des suifs et de leur épuration que j'attendais le meil leur résultat , espérant déterminer le commerce à tourner ses vues vers cette branche assez importante d'exportation.
Un grand obstacle se présentait : les acides sulfiirique et nitrique , faisant la base du tra-
vail;, manquaient totalement sur place ; il fallait les faire venir d'Europe ; cela demandait du temps et des capitaux plus considérables que ceux qui étaient alors à ma disposition. Je proposai à un jeune homme Allemand , M. J. P — de Lubeck , venu par la voie de France , en même temps que moi , et avec lequel je m'étais lié assez intimement , de former une association pour l'exploitation d'un établissement tel que j'en avais conçu le plan. Il entra dans mes vues, approtiva mes projets et se chargea inv médiatement de faire venir d'Angleterre une certaine quantité d'acides; j'écrivis aussi en France dans le même but.
Ayant à redouter la concurrence dans un genre d'industrie qui demandait de fortes avances de fonds, je me hasardai à solliciter du gouvernement de Buénos- Ayres un privilège de cinq ans pour avoir introduit , le premier, dans la république Argentine, une méthode de fonte capable de fournir de nouveaux débouchés au pays, en offrant aux spéculateurs, ainsi qu'à l'exportation, des suifs infiniment supérieurs à ceux manipulés jusqu'alors ; avantage trop peu senti par le ministre de l'intériem', qui ne répondit pas à ma pétition, bien qu'elle fut suffisamment forte en
raisons et qu'elle eût été appuyée par l'un des citoyens les plus considérables. Il est vrai que ma demande était en opposition avec les principes du gouvernement républicain ; mais les principes ne peuvent- ils pas être modifiés quand il s'agit d'un intérêt général, d'une innovation utile au pays?
Sans attendre cette réponse, nous nous occupâmes de chercher un local. (Première faute.) Le hasard fit qu'un fabricant français , voulant s'en aller, offint de nous vendre le sien , placé au centre de la ville : bien que fort peu convenable pour une grande usine , la position du local prévalut à nos yeux ; nous traitâmes de la fabrique de mon compatriote dans l'état où elle se trouvait, c'est-àdire en très-mauvais état. (Deuxième faute.)
Ces détails paraîtront au moins inutiles au plus grand nombre de mes lecteurs, \e le conçois assez; cependant je dois les donner, ils ont leur portée. Du reste , qu'on se rassure, je n'entrerai pas dans le détail minutieux des difficultés sans nombre que j'eus à vaincre en exerçant une industrie toute nouvelle pour moi, dans un pays dont j'ignorais encore et l'idiome et les habitudes. Qu'il suflise de savoir que je travaillais autant que les
nègres que j'employais, que je m imposai de cim es privations, et tout cela pour ne pas réussir. Bien des causes y contribuèrent sans doute, et l'énumération de ces causes dont l'état déplorable de Buénos-Ayres à l'époque où j'y étais ( indépendamment de mon inexpérience ) , est une des plus puissantes, suffirait pour former un volume qui ne serait peut-être pas sans intérêt, du moins pour les personnes qui voudi^aient tenter de semblables, ou tout autre entreprise daiis les anciennés colonies espagnoles.
Bref^ je conservai pendant trois ans mon établissement, que je montai sur un tro]> grand pied ( troisième et plus grande faute , commune aux étrangers nouvellement débarqués ) ; il ne cessa pas de marclier avec activité. Je fabriquais à la fois, en grande quantité * , du savon, de la cbandélie moulée , de la chandelle plongée , dite i^ela delpays^ et je fondais du suif pour l'exportation. Je changeai deux fois d'associés durant le cours de cette période industrielle ; ce furent hélas ! et bien involontairement, autant de compagnons d'infortune. Enfin , comme la lampe qui manque d'huile s'éteint nécessairement, de même ma fa-
< Pendant T hiver de 1832 je fabriquais et vendais jouvneliemcnt douze quintaux d - cliandelle.
brique cessa de marcher quand les capitaux et les suifs manquèrent. Nous liquidâmes et je song-eai à retourner dans ma patrie où il s'était opéré, en quatre ans , autant de révolutions dans ma famille que dans le gouvernement.
Il m'en coûtait beaucoup d'abandonner mes projets de voyage, mais il devenait désormais impossible d'y donner suite : mes moyens pécuniaires ne me le permettaient plus; mon brave
ami de Ch y avait été victime des guerres civiles
de l'intérieur ; tout s'y opposait. Pourtant je pouvais tirer quelqu' avantage de ma fâcheuse position puisque je m'étais trouvé en rapport , en contact direct avec toutes les classes de la société ; principalement avec ce qu'on appelle la basse classe , . qui est la plus nombreuse partout , celle qui fournit au caractère national les nuances les plus tranchantes. J'avais aussi aj)pris la belle langue castillane ; je m'étais familiarisé avec le caractère rusé, ombrageux et déliant de l'habitant ; le préparateur amené à mes frais se trouvait encore là , et mon goût pour l'histoire naturelle , étude si douce, qui console si bien des peines du cœur et de l'âme, n'avait fait qu'augmenter à la vue d'une foule d'objets nouveaux et désorganisations bizarres : il me vint Fidée d'em-
ployer mes faibles ressources à parcourir un point de ces contrées beaucoup plus resserré que le premier, mais non moins intéressant puisqu'il m'a fourni l'occasion d'établir une sorte de parallèle entre le caractère brésilien , celui des Orientalistes ^ et des Argentins , en même temps qu'il m^a mis à même de faire mieux connaître quelques-unes des productions natvirelles de ces parages.
Occupé depuis mon retour à mettre en ordre mes nombreuses notes , j'ai toujours eu en vue d'en faire profiter mes compatriotes et principalement le Commerce du Havre, qui par son lieu reuse position et son extension , parait avoir un intérêt plus direct à bien connaître des lieux des= tinés peut-être à augmenter beaucoup sa prospérité. Les préjugés que bien des personnes conser vent encore à l'égard des livres qui s'impriment en province^ l'espèce de dédain avec lequel on les regarde, m'ont fait hésiter quelque temps pour la publication du mien ; mais des considé= rations d'un ordre plus élevé ont prévalu à mes yeux ; mon intérêt privé a cédé au désir d'encourager une presse qui fait honneur au Havre,
1 On sait déjà que ce nom est appliqué aux liabitans de !a Banda Oriental, on répnl>lique de l'Uingnay,
Ce petit ouvrage , on le reconnaîtra tout de suite, n'est point une œuvre littéraire digne de fixer l'attention des savans, ni même des amateurs du meiveïïleiix ; c'est un exposé simple et naïf, de ce qu'un simple voyageur a vu et observé avec toute la simplicité qui le caractérise. Ce qu'il a vu lui a suggéré quelques réflexions pliilosopliiques, sentimentales, politiques et morales, qui naissent naturellement de Tétat de choses observé : ce sont ces observations et ces réflexions, que j'offre aujourd'hui à f indulgence et non à la critique de mes concitoyens.
Le désappointement, les pertes énormes éprouvées par beaucoup d'étrangers, de français particulièrement, qui s'étaient ou auxquels on avait exagéré fimportance de ces pays m'ont frappé vivement; trompé moi même à cet égard aussi halourdement que d'autres , j'ai résolu de faire un sacrifice d'amour-propre en publiant les renseignemens que j'avais acquis à mis costillas.
Cinq années passées dans les anciennes colonies espagnoles et portugaises m'ont suffisamment mis à même de juger de f infériorité du commerce français , comparativement à celui des autres nations maritimes : c'est là qu'il
faut se dépouiller malgré soi de toute vanité , de toute prévention nationale, de tout préjugé vulgaire et convenir de ce qui est palpable.
Affecté désagréablement par ce qui m'a frappé dans le cours de mon voyage^, je dis franchement ce que j'en pense au risque de blesser un peu la susceptibilité nationale ; mais, fort de ma conscience et du désir d'être utile , si je suis blâmé , si je suis critiqué avec trop d'amertume , il me restera la douce consolation de pouvoir dire avec Voltaire : ce Mon amour pour ma patrie ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers , au contraire, plus je suis bon citoyen plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont pas nés dans son sein. )) Ou bien encore avec l'inllexible Raynal : « Puisse ma main se dessécher , s'il arrivait que , par une prédilection qui n'est que trop commune je m'en imposasse à moi-même et aux autres, sur les fautes de ma nation. »
Il faut convenir d'une triste vérité ; c'est que le génie du commerce est un de ces trésors , dont parle Voltaire , qui n'est pas encore naturalisé chez nous et, certes, on ne doit s'en prendre qu'aux fautes auxquelles Raynal fait allusion =
Je me suis attaché à faire connaitre l'état ac= tiiel (les lieux que j'ai visités. J'ai du cependant jeter un coup -d'oeil rapide sur leur origine , sur l'état de leur prospérité à l'éjioque de la domination espagnole et portugaise ; mais, les détails des vicissitudes, des guerres de la conquête , de l'établissement des premières colonies se trouvant développés longuement dans les nombreux ouvrages publiés sur le Brésil et le Pai^aguay, notamment dans Charlemix , Southey , Félix de Azara , Fîmes , Raynal , Mawe , Andrews > Head j, etc. je me suis contenté d'emprunter à ces auteurs quelques dates, quelques détails historiques indispensables , et le bel ouvrage de M. Alcide d'Orbigny m'a fourni les noms scientifiques de quelques productions naturelles.
Dans tout ce qu'on a publié sur le Brésil, je n'ai rien vu qui fût susceptible d'attirer l'attention des Européens, et surtout des Français , sur l'importance de la province de Rio-Grande-do- Sul, ou de Sao-Petro, M. Auguste Saint-Hilaire, savant et très-judicieux voyageur, en a donné une esquisse, mais il ne s'est pas assez étendu et ne pouvait guère s'étendre sin^ l'intérêt commercial qu'offrent de nouvelles villes, de nouveaux ports, qui. fondés depuis peu d'années, ont déjà pris et
prennent journellement im accroissement rapide ; conséquence toute naturelle de l'afiluence des étrangers, des Brésiliens même des autres provinces de Fempire , qui viennent en foule participer aux douceurs d un climat salubre et tempéré , joints aux charmes et à l'aisance de la vie agricole.
Ainsi, cette grande province, colonisée la dernière , méprisée en quelque sorte par les Portugais , avides d'or et de pierreries, souvent disputée par les Espagnols du Paraguay, qui la connaissaient mieux ; ravagée tour-à-tour, et même à la fois, par les armées portugaises ef patriotes, les hordes sauvages des Charmas et des Bougres, cette belle et riche province, dis-je, marche enfin, malgré tant d'entraves, vers un état de prospérité bien supérieur à celui des autres provinces du Brésil j état qui ne doit éprouver de rivalité que dans la Banda-Oriental, sa voisine.
Si un savant naturaliste prussien , moins heureux que les La Condamine , les Humboldt , les d'Orbigny; si le docteur Frédéric Sillow n'était pas mort récemment , comme Mungo-Park , La Peyrouse et tant d'autres célèbres, mais infortunés explorateurs, victime de son ardent amour pour les sciences naturelles, je n aurais pas eu à m'oc=
cuper de la description que je donne de ta partie la plus australe du Brésil , car je sais positivement que ce savant profond s'occupait d'un ouvrage très étendu sur ces contrées. Il en avait dressé une carte géographique et topograpliique , dont on m'a montré une copie , laquelle eût été d'autant plus utile qu'il n'en existe pas une seule véritablement exacte. Félix de Azara même, l'un des voyageurs méritant le plus de confiance par un grand talent d'observation et son exactitude scupuleuse dans la description de ce qu'il a pu observer , s'en est trop rapporté , pour la partie de cette frontière Espagnole , aux travaux des ingénieurs sous ses ordres.
J'indiquerai les erreurs que tous les géographes ont reproduites d'après ime première carte mal dressée. J'observe néanmoins que , n'étant ni ingénieur , ni géographe , je n'ai pu signaler que les fautes sautant aux yeux de tout voyageur de bon sens qui veut se donner la peine d analyser ce qu'il voit. J'étais muni d ime boussole dont j'avais fait déterminer la déclinaison à Buénos- Ayres 7 et ensuite à Porto-iVlègre" ;
» Déclin : à Buénos-AjTes, 12° 30 ' N.-E. — A Porto- Alègre, 8° N.-E. — A renibouchiue de Rio Grande , 8' 30' N.-E, — A Monlévidec. 11^ 40 N.-E.
les latitudes et longitudes des lieux principaux, indiquées dans le texte de mon voyage, ainsi que sur la carte dressée d'après les notes de mon journal , ont été relevées au bureau topogaphique de Buénos-Ayres , pour tous les points de l'intérieur ; car pour ceux des côtes de l'Océan et de la Plata, j'ai adopté de préférence celles que les officiers de la gabare Y Emulation ont déterminées lors de leur intéressante exploration en 1851. Voilà tout ce que je peux dire en ma faveur. Je sens très-bien que cette candeur n'augmentera pas la confiance qu'on pourrait avoir en mes rectifications , aussi je me hâte de former le voeu sincère que les gouvernemens brésilien et oriental daignent charger un ingénieur habile de la mission intéressante de donner aux nations éclairées une carte exacte, bien détaillée de leurs territoires limitrophes. J'aurai toujours gagné quelque chose si j'ai pu attirer leur attention sur ce point.
Quoique dans un cadre étroit, je tâche de 'donner la description physique et politique des lieux visités par moi.
Je fais ressortir, autant que mes trop faibles lumières me le permettent ^ les avantages que
notre industrie manufacturière pourrait retirer d'un système commercial bien entendu , convenablement approprié aux goûts et aux besoins de ces peuples pasteurs , agricultem^s , artisans et Jainéans.
Je ne me suis pas beaucoup étendu sur l'histoire de ces contrées parce qu'il est facile, et d'ailleurs intéressant de consulter les auteurs déjà cités
J'ai voulu conserver la forme d'un journal à la partie de mon voyage qui comprend l'exploration de l'Uruguay et de l'intériem* delà province de Rio-Grande ; en voici la raison : je visitais un pays presque désert, oiiles moyens de transport et d'existence sont conséquenmient fort difficiles, où des inconvéniens sans nombre se présentent à chaque pas ; j'ai cru devoir les décrire , non pour le plaisir de parler de moi, mais parce que, suivant M. de Humboldt, «il est des détails de la vie connnune qu'il peut être utile de consigner
1 On doit encore consulter, pour le Rio de la Plata , les Esquisses Jiistoriques et statistiques de Buénos-Ay res , publiées pai" M. Varaigne en 1826. — Pour le Brésil, les Mewo^■re5^ deDuguay-Trouin, le Voyage de La Condaniine , ceux de MM. Auguste Saint-Hilaiie, Martius et Spix et du prince de Neuwied.
dans un itinéraire ; ils servent à régler la conduite de ceux qui parcourent les mêmes contrées après nous. »
« Un voyageur, a dit M. de Chateaubriand, est une espèce d'historien : son devoir est de raconter fidèlement ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire ; il ne doit rien inventer , mais aussi il ne doit rien omettre * . Et quand au vieux proverbe : (( A beau mentir qui i^ient de loin^ « devenu ridicule à force de vétusté, M. Alcide d'Orbigny, en fait justice par cette réflexion très-sensée :
« Les voyageurs se trompent toujours, sans doute, ou peuvent toujours se tromper, car ils sont hommes...., mais les voyageurs ne mentent plus Et comment oseraient- ils mentir, en
présence d'un public en général aussi défiant qu'éclairé, d'une critique toujom^s éveillée , d'une presse toujours prête à révéler leurs impostures "i^»
Je ne pourrai guère compléter les descriptions physiques sans employer quelques mots techniques ; ne vous effrayez pas trop , je n en emploierai pas plus que je n'en sais. Songez que nous
I Itinéraire de Paris à Jérusalevi.
' Aie. d'Orb, f^oija(j'e dans l'Amérique Méridionale,
serons dans un laboratoire de la nature î que là tout est nature , rien que nature... Les hommes même sont naturels. La civilisation est pour eux un travestissement dont ils font parade , mais dont ils se dépouillent volontiers en famille. Tout sera neuf autour de nous : point de monumens an ~ tiques à exhumer du sol ; point de souvenirs
glorieux attachés à cette terre presque vierge
que dis- je ! ne pouvons nous pas exhumer un fossile ? alors ! que de méditations ! que de poésie I demandez plutôt à M. de Balzac, qui fait un si bel éloge de l'immortel Cuvier , tout en l'appelant le poète par excellence de notre époque.
Mais pourquoi appréhenderait-on les mots scientifiques ; ne peut-on pas les rendre intelligibles ? ne sont ils pas ime langue universelle ? les sciences naturelles ont fait tant de progrès en Europe et surtout en France , où elles sont devenues si générales, si populaires, qu'on doit lire avec plus d'intérêt les récits qui tendent à éclaircir des points obscurs , des mystères qui ont émerveillé trop long- temps le commvm des hommes. Et puis l'étude de la nature est ime étude si douce , qui nous conduit si facilement de la vu.e de ses ouvrages au sentiment de la Divinité ! Grâces soient rendues à Aristote, à Pline , à Buffon , à Cuvier !
Placés comme des ilambeaux allumés sur la route qu'ont suivies les sciences naturelles , pour en montrer les progrès , ces grands naturalistes ont ouvert une nouvelle ère à la philosophie en forçant les peuples à interroger les faits classés par eux.
Grâces soient aussi rendues à Bernardin- de- St-Pierre , le charmant auteur des Etudes de la Nature , le peintre habile de ses sublimes harmonies ! En dépouillant la science de ses aspérités , il sait nous montrer la nature telle qu'elle semble avoir été faite pour le bonheur du genre humain ; il est , lui , le vrai poète de la nature.
Assez heureux pour posséder quelques connaissances générales en histoire naturelle, on a vu que j'avais résolu d'en tirer parti dans le voyage que j'entreprenais. Aidé ensuite des conseils et des lumières de plusieurs savans, j'ai pu donner une idée des productions naturelles de ces pays. Mais à mes yeux , le principal avantage des faibles connaissances qui m'ont autorisé à prendre, pendant mon voyage , le titre (sans doute usurpé) de naturaliste ^ a été de me mettre en relation avec des personnes instruites, des autorités même qui ont pu me fournir des renseignemens exacts.
Je divise ce voyage en trois parties, La pre= mière traite du Rio de la Plata , de Montevideo et de Buénos-Ayres ; la seconde partie contient l'exploration de l'Uruguay et de l'intérieur de la province de Rio-Grande jusqu'à Porto-Alègre ; la troisième partie traite de Porto- Alègre , de ses environs et de la province en général, et finalement, donne une idée aussi exacte que possible de Tétat du commerce français tant au Brésil qu'au Rio de la Plata.
Mes observations peuvent être considérées comme une sorte d'appendice à celles de MM. Auguste Saint-Hilaire, dans l'intérieur du Brésil, et Alcide d'Orbigny dans YEntre-Rios et Corrientes , provinces enclavées par le Parana et l'Uruguay.
La gratitude dont je suis animé envers les personnes qui ont bien voulu m' être utiles dans le cours de mon voyage, m'impose la loi bien douce de leur donner , à mon retour dans mes foyers , un témoignage public de ma profonde reconnaissance : j'ose donc citer, au risque de blesser leur modestie et d'encourir leur blâme , les noms de ces liommes estimables qui resteront gravés dans ma mémoire.
M. Aimé Bonpland , le botaniste justement célèbre , le collaborateur de M. de Humboldt. Il a bien voulu m' accorder l'hospitalité , avec cette bonté toute paternelle qui le caractérise , au milieu des déserts où son amour pour les sciences naturelles le tenait encore exilé du monde savant.
M. Faustino Lezica, négociant de Buénos-Ayres , citoyen des plus distingués par son mérite , ses connaissances , sa modération ^ et l'amabilité de ses manières toutes françaises.
M. Fabricio Mossotti , astronome et professeur de Physique expérimentale à Buénos-Ayres , sa° vant trop modeste et désintéressé.
M. José Arenales, lieutenant- colonel d'artillerie, ingénieur, chargé dubiu^eau topographique à Buénos-Ayres , auteur de plusieurs ouvrages.
M. Cadmio Ferraris, chargé de la conservation du Muséum d'histoire naturelle de Buénos-Ayres; c'est un de ces vrais philantropes qui ne perdent jamais l'occasion d'être utiles à l'humanité.
M. Casimir Cauchard , négociant finançais à
Buénos-Ayres 5 ancien élève de FEcole Polyteclinique.
M. Antoine Thedy, négociant au Salto de l'Uruguay. Quoique Suisse de nation , il accueille indistinctement tous les Français malheureux que leur triste sort amène dans ces lieux reculés. Le plus bel et plus juste éloge que je puisse faire de M. Tliedy , est de dire qu il a acquis au Salto , par son humanité , le titre bien honorable de Père des Français,
M. Joseph Ingrès , frère du célèbre peintre de ce nom , négociant français à San-Bor ja , aux Missions ; c'est un de ces Français comme il en existe trop peu en Amérique. Si tous ceux qui se destinent à commercer dans les pays étrangers avaient sa rectitude , ses connaissances et son infatigable activité , nos manufactures en sentiraient bientôt l'heureuse influence.
Le colonel José da Sylva , commandant militaire de la frontière des Missions d'Uruguay ; Brésilien excessivement bon et humain , accueillant de la meilleure grâce du monde tous les étrangers , mais particulièrement les Français,
M. le docteur Jean Dauiel Hillebrandj mëde cin allemand à la colonie de Sâo-Léopoldo ^ près Porto- Alègre ; homme aimable et obligeant , réunissant des connaissances variées et un goûtpresc[ue passionné pour l'histoire naturelle.
M. Modesto Franco , négociant brésilien à Porto- Alègre , patriote distingué , à même, par sa fortune , de faire beaucoup de bien aux malheureux.
Enfin mon honorable ami le comte de Zanibeccary, philantrope bolonais , défenseur en tous lieux de la cause commune , mais infortuné comme la cause elle-même ' .
Havre, le l^'' Juillet 1835.
* Ce jeune homme, plein de connaissances viaijnent nliles, est le fiis du célèbre aéronaute de ce nom, sénateur bolonais, contemporain des rilatre du Rosier, des Mongolfier, des Broscbi, et mort, comme les premiers, victime de son amour pour la belle science des aérostats,