CHAPITRE
Pépartdu Havre. ~ Traversée. Arrivée au Rio de la Flata.
Tout le monde, en France, ne partage pas l'opinion de Montesquieu , de Rousseau et du comte de Laborde sur l'utilité des voyages ; je me rappelle qu'au moment où je fis mes visites
pour prendre congé , un principal de collège ^ homme docte et Ivès-prépondérant^ me demanda d'un air. . . qui laissait percer tout le sentiment de sa supériorité (c si les limites de la France étaient trop étroites pom^ un voyageur ! ! ! » Je ne sais pas trop ce que je balbutiai dans le moment , car on me déconcerte facilement , surtout avec de semblables questions ; mais il me parut à la réflexion j que la sollicitude toute apostolique dont paraissait animé le cher principal, lui faisait craindre pour moi la contagion des principes américains. Cependant ces principes , cette cause américaine ne sont que le résidtat des idées élaborées en Europe ; ce sont nos théories mises en pratique; on ne peut donc que gagner à examiner de près ces gouvernemens modèles ; cai^ s'ils sont bons, pourquoi ne pas les imiter?... s'ils sont mauvais , évitons les fautes dans lesquelles leurs législateurs sont tombés. Il me semble que là où le droit natm^el , le droit public et le droit des gens sont le plus respectés, ce doit être le meilleur gouvernement. On nous a long-temps vanté celui de l'Angleterre ; on croyait les Anglais libres parcequ'ils ne se plaignaient pas aussi hautement que nous, ils sont pourtant loin de jouir de la somme de liberté dont nous jouissons dès-à-présent en France ! La belle pensée de Fini-
mortel Canning. a Liberté cwile et religieuse des deux mondes » n'est pas réalisée \
Le ol décembre 1829, à deux hernies après = midi, le brick français V Herminie^ capitaine Soret, ayant 12 lioimnes d'équipage et 24 passagers^ mit à la voile du Havre-de-Grâce pour Buénos-Ayres, par une fort belle brise de vent deN. N. E. Le temps ne laissait rien à désirer , et le thermomètre de Réamnur marquait 10 degrés au-dessous de zéro. J'étais du nombre des passagers.
Nous finies d'abord route au nord-ouest , le navire gouvernant l3ien , et tout le monde en bonne santé.
C'est une chose vraiment fort étrange que les sensations d'un individu qui se hasarde à franchir , pour la première fois , la vaste étendue des mers : que de réflexions à faire sur un avenir devenu si incertain pai^ la mobilité d'un élément indomptable , instrument passif des vents capricieux!... Combien de regrets naissent, assiègent et oppi^essent le cœur au moment du départ pour un voyage si lointain , si périlleux ! Un beau pays abandonné , des parens des amis cpi'il faut se ré-
1 Voyez la note B.
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soiidre à quitter peut-être pour toujours... De douces habitudes , de plus douces liaisons qu'il faut perdre ! et puis cette vie , si calme jusqu'alors, qui s'écoulait sans perplexités, sans fatigues , va devenir désormais une vie aventureuse, pleine d'incidents imprévus qui la rendront souvent pénible et quelquefois très-orageuse î Adieu donc, belle patrie î cités florissantes , cantons fertiles , peuples laborieux ! Adieu antique Neustrie , province favorisée de la nature et des arts , sol privilégié ! Toi qui as fourni jadis des rois à l'Angleterre , toi qui fais naître tant de souvenirs liéroïqiies et touclians , patrie des Corneille, des Fontenelle, des Duquesne, des Bernardin-de- Saint-Pierre , des Boïeldieu , des Delavigne et de tant d'autres célébrités !
Adieu chaste Seine ! fille de Bacchus , nymphe de Cérès. Toi dont les flots d'émeraude se plaisent à baigner les lieux que j'affectionnais, comme toi , avant ta métamorphose.
Et vous , tendre Hé va , compagne fidèle et trop infortunée de la nymphe de Céres , adieu î Salut au tombeau que les sensibles Néréides vous élevèrent en récompense de votre dévouement î continuez ^ mânes d'Héva , continuez à guider les
malins jusqu'à leur entrée dans ce Hernie aime d' Am j)}iitrite , tandis que moi , cliétif mortel , après avoir erré sur la terre comme un météore igné j'irai peut être m' abîmer dans quelque coin du monde.
C'est ainsi que , les regaixls attachés sur la terre natale , disparaissant sous le voile vaporeux de l'horizon, je me livrais mentalement à des regrets intempestifs. Dans un moment de profonde mélancolie j'avais été accablé du poids de mes réflexions : fatale cm^iosité ! me disais -je , pourquoi me forces-tu à m' éloigner du sol de la patrie, à rompre les liens qui m'y attachent ? Hélas ! mes
pressentimens n'étaient que trop réels après
une absence de cinq ans je n'ai retrouvé que des tombeaux là où les illusions du jeune âge avaient fasciné mes yeux et rempli mon cœur de joies pures et innocentes! î
Cependant^ retrempant mon courage abattu dans l'espoir d'un meilleur avenir , animé surtout par l'espérance de trouver dans l'étude de la nature de douces distractions , je fis un effort sur moi-même et me hâtai d'éloigner des appré» hensions qui ne pouvaient que me rendre mal-
heureux. La sérénité de Tatmosphère , la tranquillité de la mer et l'apparence d'une navigation heureuse achevèrent de rendre le calme à mon ame. \
Je fus assez favorisé pour être peu incommodé du mal-de-mer j dès le lendemain j'étais emmariné. Il n'en a pas été de même de tous mes compagnons de voyage ; plusieurs payèrent long-temps un tribut onéreux aux habitans de Fonde.
Je ne sais pas si les médecins ont bien défini la cause du mal de mer. Ce mal , peu dangereux d'ailleurs , anéantit totalement les facultés physiques et morales, et cela se concevrait assez si le raisonnement du vulgaire n'était pas faux; car, si le cœur était la partie affectée , ses fonctions devraient se faire avec moins de vigueur , de là résulteraient cet abattement, cet affaissement, ce dégoût qu'on éprouve. Ne pourrait-on pas penser que le balancement imprimé au navire par le roulis ou le tangage en produit un semblable sur les intestins et par suite aux poumons, lequel dérangeant momentanément le système circulatoire , produirait les vomissemens ? ce qui m'autorise à le penser c'est qu'il arrive presque toujours que le mal
cesse complètement dès qu'on a mis le pied à terre.
Quoiqu'il en soit des causes du mal de mer, les effets en sont certainement redoutables , et ce qui est le plus fâcheux , c'est que les capitaines sont ordinairenent très peu en mesure d'apporter du soulagement aux malades. Appellerais- je un soulagement le mauvais thé fait à la hâte , sucré avec de la cassonnade et distribué par les mousses dans des vases encore mouillés de l'eau salée dans laquelle ils ont été rincés ? une telle boisson n'est guère faite pour soulager le coeur, aussi je me gardai bien d'en faire usage, malgré tout le besoin que j'avais de prendre quelque cordial.
Précisément parceque les médecins ne se sont pas occupés du mal de mer, on ne connaît pas de remède capable d'y apporter un prompt soulagement : les acides, les fruits, juteux et les astringens sont ce qu'il y a de meilleur à employer jusqu'à présent , mais tous les estomacs ne les supportent pas , et puis , je le répète , quand on est assiégé par le mal on se trouve dans un état d'anéantissement tel, qu'on n'a plus d'idées, on ne pense pas à ce qui pourrait soulager , on ne demande rien. Les officiers du navire qui sa-
vent par expérience dans quel état se trouve le malade, état qui ne présente souvent pas d'inquiétude, les officiers, dis-je, qui ont peu l'habitude du monde et de ces petites prévenances, de ces petits soins , de ces petites attentions qui en rendent le commerce si agréable, s'inquiètent peu du pauvre malade^ Cependant si ce malade est un passager de considérât ion ^ c est-à-dire qui ait bon nombre de colis dans la calle , pom^ l'acquit de sa conscience le capitaine lui demandera Tétat de sa santé et lui enverra une tasse du fameux thé en question. Je parle ici généralement, car il est beaucoup d'exceptions ; le traitement des passagers s'est bien amélioré depuis que les capitaines ne se considèrent plus comme maîtres après Dieu à bord de leur navire, et je me hâte de dire que je n'ai eu qu'à me louer, ainsi que mes compagnons de voyage , des oïGiclersdeV Herminie,
J'ai dit que nous étions vingt-quatre passagers ; dans ce nombre il y avait des femmes et des enfans , ce qui (soit dit sans blesser personne), n'est pas le plus agréable dans un pareil voyage ; enfin il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher, dit le proverbe , et c'est surtout à la mer qu'on a occasion d'apprécier la valeur de ce vieil adage. Ce nombre de passagers se divisait en deux classes
ceux de la chambre el ceux de l'entre-pont : nous étions treize à la chambre, en y comprenant trois jeunes enfans et deux femmes que la politesse nous forçait à qualifier du nom de dames.
Notre embarquement avait été très-précipité , ce qui fit qu'au moment du départ on s'embarqua pêle-mêle , chacun s' occupant à ranger ses bagages et s'inquiétant peu de ses compagnons de voyage ; du moins c'est ce qui m' arriva ; d'ailleurs les premiers symptômes du mal de mer m' avertissant de prendre mes précautions , je fis mon lit (car à bord d'un navire, aussi bien qu'à terre, comme on fait son lit, on se couche)^ et, me coucouchai jusqu'au diner, qui fut cornet et auquel peu de personnes assistèrent. Ce ne fut donc que le lendemain du départ que Ton commença à s'observer et à faire des remarques sur la masse hétérogène de nos individus. Je fus agréablement surpris de me trouver en très-bonne compagnie d'hommes et de voir que , devant sympathiser ensemble , je pouvais me promettre une traversée des plus agréables. En effet nous n'eûmes dans le coiu^s de ce voyage aucun motif de nous plaindre les uns des autres ; la plus grande harmonie a régné parmi nous ; bien que notre société se composât de trois Espagnols- Américains,
deux Hanibourgeois , un Prussien et deux Français, sans compter le capitaine et son second. A la vérité ces Messieurs ayant voyagé beaucoup ^ connaissaient assez le monde pour en avoir une juste appréciation ; ils savaient aussi par expérience , que le bon ordre est nécessaire à bord d'un bâtiment.
La vie d'un passager est bien monotone, il faut en convenir , surtout pour celui qui , insensible au spectacle imposant que lui offre la nature , toujours prodigue en tableaux merveilleux, n'a l'esprit préoccupé que de ses projets ultérieurs. Il n'a plus qu'une idée fixe , celle d'arriver promptement à sa destination ; aussi F ennui , ce ver rongeur, produit de Toisiveté, s'attaquant sans relâche à cet être désœuvré , il devient bientôt à charge à lui-même et aux autres passagers. Nous n'eûmes pas heureusement ce désagrément à supporter, au contraire, le voyage fut une vraie partie de plaisir. Chaque soir nous nous réunissions à quatre pour faire un whist ; nous n'y avons pas manqué , je crois six fois. Souvent avant de commencer la partie, et principalement lorsque f obscurité était grande , nous prenions plaisir à admirer le bel effet de lumière de cette innombrable quantité d'animalcules phosphores-
cens qui pullulent à la surface de la mer et que le sillage du navire faisait ëtinceler de mille ma« nières autour de nous.
C'est entre les tropiques que nous avons joui du plus beau spectacle de ce genre ; aux îles du Cap-Verd l'Océan paraissait en feu. Les vagues légères, soulevées par une brise du vent alizé s'entrechoquaient et faisaient naître subitement un faisceau de gerbes lumineuses qui , se répandant aussitôt sur la masse mobile et noirâtre, formaient comme une nappe blanche émaillée de rubis et de diamans étincelaus. Les voiles en étaient éclairées. Je ne me lassais pas d'admirer, tant la mobilité de l'élément liquide produisait d'effets surprenans. Lliorizon semblait une ville immense dans une illumination complète : on eût dit que les divinités des eaux , habitant cette cité merveilleuse , se plaisaient à célébrer notre passage, en nous donnant un spectacle inconnu aux habitans des continens. Je fus tenté de croire, du moins, que ces divinités urbaines nous étaient favorables , puisque notre navigation a constamment été heureuse.
D'autres fois nous nous livrions à des exercices gymnastiques, à des tours d'adresse que le second
capitaine se plaisait à nous montrer et à varier pour nous faire passer le temps avec moins d'ennui. lUais bientôt notre attention se trouvait détom-née par un beau coucher de soleil , par une disposition de nuages^ qui offi^ent une si grande carrière à Fimagination que, quelquefois, par une illusion d'optique des plus extraordinaires nous nous figurions être en vue de teiTC , voir des habitations , des montagnes , des vallées , des forêts , des troupeaux siu^ la pente des collines et des habitans dont les formes gigantesques nous rabaissaient jusqu'à la dimension des lilliputiens.
Quel spectacle digne des profondes méditations du poète et du philosophe , que la vue de ces vapeurs condensées, soulevées mystérieusement, transportées par magie au centre des continens pour alimenter les sources des fleuves et des rivières, qui après avoir arrosé, embelli et fécondé les contrées où ils coulent, retournent lentement au grand réservoir , pour être vaporisés de nouveau ! N'est-ce pas là le vrai phénix, qui renaît continuellement? Quel mécanisme ingénieux! des vapeurs s'élèvent , le soleil luit , et le monde est vivifié! l'aridité reparait et la terre pullule d'habitans , de myriades d'êtres , qui ne se comprennent pas!! Grand Dieu! je m'humilie, je
me cache dans cette poussière dont je suis sorti , car je ne comprends que mon néant î
Mais voici bien d'autres récréations! voyez cette troupe de cétacés , défilant comme un régiment de cavalerie , caracolant à tribord et à bâbord pendant une heure ; ce sont les soujjleurs ; et ce joli poisson qu'on aperçoit à une grande profondeur , dont les couleurs sont si vives , si brillantes ? c'est la dorade ; et ces espèces de grands papillons marins qui volent en essaim et si étourdîment qu'ils tombent à bord ? ce sont des poissons volans ; les infortunés sont dans des transes continuelles, car ils ont des ennemis dans lair et dans Teau ; cette bande qui s'élance est chassée par des bonites^ poisson vorace qui ne leur fait pas de quartier , et voici la noire frégate à longue envergure qui fond sur eux pour tâcher de s'en saisir. Mais voyez , voyez vite ce poisson gigantesque, qui s'avance majestueusement près de notre gouvernail. — Quel est-il ? C'est le requin , le tigre de la mer, la terreur des marins ; ces deux petits poissons annelés de noir , de bleu et de rouge, qui l'accompagnent, le suivent, le précèdent, le carressent, sont ses pilotes.
Dans cette foule d'objets qui captivaient notre
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attention, il est inutile de dire que si la vigie signalait un navire ou la terre ^ la sensation n'en était que plus vive ; notre attention , concentrée alors dans le tuyau d'une longue- vue , était captivée au point de nous tenir plusieurs heures en observation. On eût cru, en vérité, que, devenus habitans de l'Océan , nous avions perdu le souvenir des autres hommes , tant notre curiosité se trouvait excitée à la vue d'un navire faisant voile vers nous. Pour moi , dans mon enthousiasme , dans mon admiration passive des œuvres du créateur , oubliant l'injustice , l'égoïsme j l'ambition de ces mêmes hommes , je ne pensai plus qu'à la perfection de cette image de la Divinité, possédant en même temps que les vices , des vertus qui font sa noblesse , du courage qui fait sa force, un esprit sublime qui commande le respect î... et je m'inclinai involontairement , moins pour rendre hommage à la créature , que pour témoigner mon admiration et ma profonde soumission au souverain auteur de tant d'attributs qui nous élèvent au-dessus de la brute
Puis mon front se rembrunissait en se courbant; je restais rêveur. . . . c'est que j'entrais mentalement en fureur contre moi-même , con-
tre l'espèce tout entière!— Mais n'est-ce pas beaucoup d'orgueil d'oser nous dire V image de la Diyinitë ! î î La Divinité a-t-elle une forme que la faiblesse de notre imagination puisse compren dre ? .... Si une poignée d'humains de la race hlanclie ou caucasique est assez audacieuse pour se croire dotée si favorablement ; à T image de qui auront été créées les races africaines, mongoliques , hyperboréennes , américaines et autres ; à qui ressembleront les nègres de Guinée , le Hottentot et le Cafre de l'Afrique Australe, le Samoyède et le Kamtscliadale de la Sibérie ; l'Esquimau, le Lapon des régions boréales, le Caraïbe de rOrénoque, le Botocudo du Brésil, le Patagon des terres Magellaniques , et cette foule d'autres nations encore existantes , aussi différentes par lem^s physionomies que par leurs mœurs et leur langage?... Vous les récusez donc pour le partage commun ? Vous ne les regardez pas
comme vos frères? Pourtant ils n'ont qu'un
même père ; c'est le même Dieu qui les a crées ; le nierez-vous? N'était-ce pas assez de Y aristocralie de la peau ajoutée à tant d'aristocraties , sans y joindre encore celle du crâne '?....
1 Des crânes très-comprimés, à mâchoires saillantes , ont été trouvé récemment dans les tombeanx dn Haut-Pérou. Ce sont, on le pense , les restes de peuples antérieurs à la civilisation des Incas et auxquels on attribue ces monumens gigantesques, qui ont tant de rapports avec ceux de la \ieille-Eg7pte et de l'Asie centrale.
Mais cette belle tête cette délicatesse de traits, cette blancheur de peau, ce tact si exquis, cette haute intelligence qui semble vous rapprocher de celle des sphères, tout cela est l'ouvrage de Véducation, de la cmlisation ; de cette éducation qui commence au sortir du sein de votre mère et finit au tombeau; c'est l'éducation de toute la vie, d'une longue suite de siècles qui vous a faits ce que vous êtes, et, si vous en doutez, tentez-en l'expérience, mais préparez- vous à rougir du résvdtat :
Enlevez un enfant qui vient de naître, confiez-le au sauvage le plus dégi^adé dans l'échelle des races humaines; laissez-le subir les impressions du climat, du sol, de la nourriture, de tout ce qui l'entoure; puis interrogez-le, quand vous
croirez que sa raison a pu se développer Il
n'aura nulle idée de cette divinité * dont vous vous croyez l'image ; il n'enviera aucune des jouissances dont vous êtes si avides ; il ne comprendra pas vos besoins. Si vous le transplantez dans vos cités populeuses , le bruit l'étourdira ; vous l'entendrez soupirer après la terre
\ Je n'ignore pas que plus tard, vivant en société, il sentira la nécessité d'adorer un être suprême , mais cet être sera en rapport avec îe développement de sa raison,
sauvage qui l'aura nourri , après la compagne de son enfance et de ses jeux, il mourra d'ennui au milieu de vos fêtes somptueuses.
Prolongez l'expérience : si la constitution de votre Européen devenu sauvage, a permis à ses facultés physiques de se développer sous Tinf luence des J acuités morales , sa physionomie changera bientôt , ses traits perdront de leur délicatesse , sa peau s'épaissira , ses cheveux deviendront rudes, son tact s'émoussera, son crâne se modifiera, et après deux ou trois générations, vous chercherez vainement des traces de l'homme civilisé , possédant une ame faite à l'image de Dieu. . . .
Miracle , miracle î — Je fus brusquement distrait de mes réflexions philosophiques, par les exclamations de l'équipage et des passagers. On venait de prendre un requin , et , à la grande surprise des spectateurs, on avait trouvé vm livre imprimé dans ses intestins ! comment ne pas croire après cela que Jonas passa trois jours et trois nuits dans le ventre d'une baleine?.... Mais ce qui vint augmenter beaucoup Tétonnement des passagers , c'est qu'après avoir fendu le corps de ce requin depuis la tête jusqu'à la queue ;
après lui avoir enlevé les intestins, ne lui avoir laissé absolument que la chair et les os, et l'avoir jeté ainsi mutilé à la mer, il se remit à nager avec autant de force et de calme que si on ne lui eût fait qu'une petite égratignure î Quant au livre trouvé dans son ventre , on sut bientôt que le second l'avait laissé tomber quelques heures auparavant. Avouez cependant, qu'il y avait lieu à faire im bel et bon miracle ! Un peu d'astuce de la part du second, beaucoup de crédulité et surtout de foi de notre part, un peu de complaisance de la part des savans, le miracle pouvait être constaté vrai. — Vingt-quatre passagers , douze hommes d'équipage , eussent été les témoins oculaires; et, au besoin, moi , écorcheur d'oiseaux, j'eusse été le naturaliste , le physicien qui eût attesté, constaté la possibilité du fait.
Voici une distraction d'un autre genre : le haptéme de la Ligne î Chrétien ou non , il faut que vous vous soumettiez de bonne grâce au joug imposant du Père la Ligne, empereur des deux zones torrides , et payer gaîment le tribut qu'il lui plaît d'imposer depuis que Vasco de Gama et Christophe Colomb se sont avisés de passer par ses états aquatiques.
C'était le 50 janvier ; quelques passagers de r entre-pont avaient entendu dire aux matelots que nous étions à la Ligne ; leur curiosité, étonnamment irritée par cette nouvelle, les tenait dans une grande agitation ; pour les calmer on jugea prudent de faire apporter le télescope et de leur montrer la Ligne. Ce jour-là même, au moment où le soleil disparaissait de notre horizon nautique , le tonnerre et les éclairs , représentés par un pistolet d'arcon, accompagnés d'une grêle de pois qui tomba sur le gaiUard d'arrière , annoncèrent aux profanes, saisis de crainte et d'épouvante , l'arrivée d'un messager du souverain dominateur des mers tièdes. En effet, nous ne tardâmes pas à voir arriver, monté sur im mammifère quadrupède , qui n'a pas encore trouvé place dans la classification zoologique de Cuvier , un ange, sous les traits d'un postillon ; il remit à notre capitaine ( qui le prit au sérieux ) le message suivant :
Zônes-ïorrides. — Grande Ligne.
Le 30 Minaoné 1830 Mailloches.
(c Moi , grand empereur de tous les royaumes (c des deux Zones Torrides, vous fais savoir que ce votre navire, n'ayant pas encore passé dans mes
(c états, ainsi que plusieurs de vos passagers, je (c vous somme de vous disposer à la cérémonie du « saint-baptême, qui aura lieu demain.
c{ Je vous fais savoir en outre , que si quelce ques-uns de vos passagers se refusaient de pa- (( raitre à mon ordi^e , devant ma toute-puissance , « ils subiraient la peine due à ceux qui se révol- (c tent contre moi . )>
Je vous salue, ainsi que vos officiers, passade gers et passagères. »
Chevalier de V Etalingure , Père I.A LIGBJE,
Après avoir lu, à haute et intelligible voix, cet ordre émané de la toute-puissance des régions aqueuses, le capitaine assura le messager de sa soumission entière , et , après avoir sondé les dispositions des profanes , il dit que tous attendraient dans le plus grand recueillement l'instant où il plairait au grand monarque de se manifester à leurs yeux. L'ambassadeur remonta sur son coursier et disparut soudain.
Le lendemain , dès Taurore , ce fut un mouvement général à bord, les ablutions, les purifications mirent les adeptes en état de recevoir la cour aquatique ; vers 10 heures elle arriva. Nous étions par 0. 51 de latitude sud et je ne sais plus combien de longitude occidentale ; la mer était calme, le temps couvert et brumeux; le cortège s'avança de l'avant sur Tarrière, par le côté de tribord, dans Tordre suivant : d'abord un gendarme ( c'est indispensable pour le bon ordre ; c'est de tous les temps et de tous les lieux ) ; ensuite Neptune, armé de son trident, puis le sacerdoce , et enfin le Père la Ligne et son épouse , qui étaient fort simplement vêtus et avaient ma foi l'air de braves gens pour un roi et une reine aussi puissans. Le pontife avair l'air plus fier qu'eux et pourtant le Père la Ligne pouvait anéantir le pontife d'une chiquenaude !
Neptune prit le timon et gouverna le bâtiment pendant la cérémonie; le Père la Ligne avait sans doute trouvé cela prudent.
Après avoir donné sa bénédiction à tout ce qui se trouvait sur son passage, le pontife s'avança vers un autel dressé sur le gaillard d'avant. Une piscine 1 d'une grandeur extraordinaire était
placée tout auprès; une patène de hoïs élSLit entre les mains du pontife et un adepte tenait le plat destiné à recevoir les ofïrandes. Le Père la Ligne et son épouse étaient assis près de l'autel.
Un gendarme amena les Néophytes un à un dans le sanctuaire mystérieux : On les fit asseoir au-dessus de la piscine 3 et avant de leur faire baiser la patène , on leur fit prononcer ce serment ;
« Je jure de ne jamais attenter à la vie ni à l'honneur d'un marin, de ne jamais convoiter sa femme ni son bien. ))
Puis on fit lever le bras au néophyte , on lui versa un peu d'eau dans la manche , il baisa la patène, il fit son offrande, et il fut initié!
Mais si le pontife n'a pas été satisfait de l'offrande ? un signal suffit pour plonger le nouveau converti dans la piscine, où il se débat à son aise, tandis que les honnêtes gendarmes lui versent des seaux d'eau sur la tête. Et quand un néophyte moins fervent ou plus récalcitrant refuse sa petite offrande, il faut qu'il s'attende à passer par dé rudes épreuves î Je vous assure que celles qu'on faisait subir en Egypte aux initiations
cnsis et d'Osiris n'étaient rien en comparaison; le seul moyen d'adoucir la rigueur et l'inflexibilité des prêtres du tropique, c'est de payer de bonne grâce et de leur faire encore la révérence bien humble.
Lorsque tout le monde fut initié , qu'il n'y eut plus de profanes , chacun ôta son masque : ce fut alors une confusion , un vacarme , une bacchanale épouvantables ; chacun s'empara d'un seau , d'une jatte , d'un pot , de ce qui tomba sous la main et , puisant à même les cuves , remplies d'eau à dessein, on s'aspergea jusqu'à épuisement d'eau et de forces. Il n'y avait plus d'autorité à bord , le capitaine était aspergé par le mousse 3 le père la Ligne par les gendarmes , Neptune par le pontife , enfin c'était un vrai chaos!... Cette mauvaise charge digne de l'ère de scepticisme qui nous régit me coûta vingt mille sangsues qui moururent des suites de l'aspersion.
Depuis ce carnaval torridien , jusqu'aux approches de terre , il ne se passa rien de remarquable. On prit plusieurs requins ; je m'amusai à disséquer la tête et la colonne vertébrale d'un assez grand ; je disséquai aussi des poissons volans
qiii tombèrent à bord ; mais , chose sm'prenante ^ nous ne vîmes pas un seul damier, oiseau palmipède du genre pétrel, qui est ordinairement très-commun au-delà du tropique du Capricorne.
Enfin, le 27 février, à huit heures du soir, nous trouvant par 54° 51' sud, on s'aperçut que la mer, devenue houleuse, était changée. On sonda, et l'on trouva 50 brasses, fond de sable noir; nous étions à environ 40 lieues de terre.
A une heure de nuit on sonda de nouveau , et l'on trouva 25 brasses, fond de roche; nous étions dans les eaux de la Plat a !