PRINCIPALEMENT AU BRÉSIL ET AU RIO-DE-LA-PLATA
Etat de notre Commerce extérieur. — Causes contraires à ses progrès. — Moyens propres à lui donner un nouvel essor..
J'ai visité Buenos- Ayres , ville la plus commerçante de TAmérique du sud , après Rio- Janeiro ,
j'ai visité Montevideo, Rio-Grande, Porto- Alègre ; j'ai entretenu des relations avec Valparaiso, Rio- Janeiro, la Vëra-Cruz et la Havane ; j'ai suivi la marche de nos affaires à Textérieur , et j'ai acquis, non sans rougir de pudeur nationale, rhumiliante certitude , que notre commerce est infiniment inférieur à celui des autres nations maritimes, non seulement dans les lieux que j'ai visités, mais encore (et je ne crains pas un démenti) sur tous les points du continent américain!
On ne conteste plus , ou l'on n ose plus contester l'utilité du commerce en général, c'est déjà un grand point , un commencement de progrès en économie politique ; aussi, l'agriculture et l'industrie manufacturière commencent- elles à ressentir les heureux effets de la protection que le gouvernement, et les capitalistes^ ont accordée, dès ces dernières années, à celles des branches du commerce qui ont semblé devoir hâter le bienêtre et la prospérité nationale ; je veux parler du commerce intérieur et d'importation. Mais il est deux autres branches non moins intéressantes , essentiellement liées au progrès des manufactures^ et vice versa ^ le comm.Qxce extérieur et ^exportation.
Les économistes et les meilleurs publicistes de notre siècle , ont reconnu que le commerce extériem^ est le gi^and pwot des richesses publiques , lorsque la civilisation est fortement avancée ; sans lui la production se bornerait aux besoins de la consommation locale; c'est lui qui excite à produire le superflu qui, par l'exportation, devient le nécessaire des nations étrangères. C'est ainsi qu'il force tous les pays à une production swahondante et que pai^ ces échanges continuels, que ne peuvent arrêter ni le tems ni l'espace, il rapportC:, en tous lieux, d'immenses capitaux par lésquels le commerce intérieur se soutient , se vivifie et s' agrandit ^ .
C'est aux armateurs qu'il appartient d'étendre et de ramifier les branches du conmierce extérieur, ^importation et ^exportation. De la manière dont se font les arméniens , dépend souvent le succès des opérations, et, par suite , l'activité extraordinaire ou la paralysation qu'on remarque dans les villes manufacturières. Il faut donc plus que de r«!?^^enf pour être bon armateur, il faut
' Consultez les économistes Say , Gannilh , de Montvéïan , Moreau de Jonnès etc. et TEncyclopédie moderne, Art. Commerce, Industrie , Colonies , Navi(jatinn .
encore de la sagacité^ du jugement et de Y instruction.
Quelquefois , à voir les immenses préparatifs qu'on fait en France au moment d'expédier un navire pour l'Amérique , on croirait vraiment qu'il s'agit de l'expédition des Argonautes, et que quelque nouvelle toison d'or doit être le résultat infaillible, le prix attaché à l'audace, au courage, au génie d'un moderne Jason. — On pourrait croire , du moins, que l'armement et l'opération sont montés d'après des données positives , des connaissances approfondies du pays qu'on veut explorer. — Point du tout: un intrigant^ de ceux dont fourmille l'Amérique, est arrivé avec des notes fraîches ; il a presque vendu, dit-il, le chargement à l'avance, avec bénéfice de cinquante, de soixante , de cent pour cent même , sur facture; les retom^s sont prêts, c'est une affaire magnifique î . . . Du secret, messieurs î ! ! Mais surtout hâtez -vous.
Un honnête armateur, trop crédule , auquel l'intrigant voyageur a bien voulu accorder la préférence de ses notes, donne dans le panneau. Il n'est pas bien sûr (l'armateur) que le point indiqué soit dans l'Amérique du nord ou celle
du sud, mais peu importe, c'est l'affaire du capitaine et du subrécargue.
L'armateur, plein d'espérances , va donc envoyer son navire dans un pays qu'il connaît tout au pkis pour l'avoir vu sur la carte que lui a ouverte le voyageur; il va faire une école dont il ne profitera pas, parce que, si l'opération tourne à mal, comme on peut s'y attendre, il se gardera bien de renvoyer son navire sur le point où il a essuyé des pertes. Si son bâtiment revient de Buénos-Ayres ou de Rio, avec cinquante pour cent de perte, il l'enverra peut-être en Californie ; s'il revient de Valparaiso ou des ports du Pérou, il l'enverra au Brésil ou bien au Mexique,
ou bien encore , à la pêche de la baleine !
Nouvelles écoles. — Dites -moi, de bonne foi, si ce n'est pas là ce qui s'est pratiqué, ce qui se pratique encore le plus généralement en France? — Pourquoi ne pas suivre un pays?... Pourquoi ne pas profiter de fexpérience acquise?... Quelque mauvais que paraisse un marché , après en avoir pris une connaissance certaine, soit par soimême, soit par son capitame (qu'il est toujours bon d'intéresser), soit par le géreur ou subrécargue, ou même par ses correspondans , il est impossible que ce navire ne fasse pas des affaires
passables. Les navires dont les armateurs ont montré de la constance, ont fini par enricliir leurs propriétaires, en même tems qu'ils ont fomenté nos rapports avec les divers points qu'ils exploitaient. Voyez la Claudine à Rio- Janeiro, le Fhaéton^ de Saint-Malo, à Montevidéo , YHenninie et le Paraguay à Buénos-Ayres , leurs capitaines se sont acquis une réputation justement méritée dans ces contrées. — Qu'en est- il résulté ? — Leurs cargaisons se sont vendues à l'arrivée , à de très - bons prix , parce que c'était presque toujoiu's des commandes faites à l'époque du départ. Les passagers attendaient avec impatience leur retour, afin de leur accorder la préférence.
Mais d'ailleurs , sachez bien , qu'intérieur ou extérieur, d'importation ou d'exportation, le commerce spécial est le plus utile , le plus profitable. Les marchandises sont meilleures , mieux assorties , moins chères lorsque chaque commerçant se consacre à une seule branche de commerce et qu'il suit un pays. Cette spécialité est aussi utile au commerçant qu'au consommateur ; plus facilement familiarisé avec une seule branche d'industrie, il connaît mieux les chances de gain
et de perte , les prix, les qualités , les lieux où il faut s'approvisiomier, ies lieux oii il peut rendre. Comme il achète et vend davantage^ et plus fréquemment, il peut acheter et vendre à meilleur marché , le bénéfice étant le même ; et comme il vend plus vite , il n'a point à craindre les pertes qu entraînent l'avarie des marchandises, les changemens de saison, les variations du goût et de la mode, a Le commerce spécial augmente les chances de gain et diminue , s'il ne les détruit , les chances de perte. «
Les expéditions les moins aventureuses qui se soient faites, sont celles de Bordeaux pour le Mexique , le Pérou et le Chili, parce qu'elles ont été dirigées par d'anciens liabitans de ces pays ; aussi ont-elles été couronnées de quelque succès. Mais du Havre et de Marseille , on ne voit arriver au Brésil et à Buénos-Ayres, le plus ordinairement , que de pauvres pacotilleurs , lesquels se ruinent en partie; parce que, d'une part, ils achètent fort cher et à terme , et que de l'autre ils sont obligés de vendre au plus vite pour remplir leurs engagemens et conserver leur crédit. Il arrive que, tôt ou tard, ces infortunés le perdent et sont réduits à végéter en Amérique, jusqu'à ce
que le sort prenant pitié de leur triste existence^ y mette enfin le terme ^ .
Il n'est pas moins vrai que c'est à cette classe d'hommes, qu'on peut appeler malheureux^ puisqu'ils passent la moitié de leur vie dans les privations inouïes de longs et pénibles voyages, à travers les déserts les plus sauvages , ce n est pas moins, dis-je, à cette classe infortunée, mais active , que la France doit le peu de commerce qu'elle a fait jusqu'à présent dans l'Amérique du
Sud Ce sont les pacotilleurs qui, les premiers,
y ont transporté nos marchandises manufactvirées; ce sont encore eux qui entretiennent et
alimentent ces vastes contrées Ali! combien
de grâces ne doit-on pas à ces pauvres Français , exportateurs de nos articles de luxe, de nos superiluités , de nos drogues^ dans les provinces les plus intérieures , les plus reculées du Brésil , de la Banda- Oriental et du Rio-de-la-Piata ! . . . Il en est de même de ceux qui parcourent les divers points de la côte ; les mis et les autres sont expo-
1 ((Les Fiançais , dit J. J. Rousseau, ont presque toujours quelque vue d'intérêt dans leurs voyages ^ mais les Anglais ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n'est par le commerce eî les m uins pleines ; quand ils voyagent, c'est pour y verser leur argent , non pour vivre d'industrie ; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. »
ses à mille dangers , mille privations qui ne sont certes pas compensés par les modestes bénéfices qu'ils font î
C'est du port de Marseille que sortent les expéditions les plus mal calculées; rien n'égale l'extravagance des armemens de la Provence. Là, on a la facilité de pouvoir se faire , instantanément, un fond de chargement avec les vins; aussi, on en use hardiment î Mais tout ce que les Provençaux exportent au Brésil est d'une qualité détestable : leurs vins ne sont point potables ; leurs salaisons (cornichons , anchois, olives etc.) sont mal soignées, se gâtent promptement, parce qu'ils économisent jusque sur la force du vinaigre ; les bouteilles ou pot-hans , contenant leurs fruits à l'eau- de -vie, sont faits de manière qu'à peine ils peuvent se tenir debout , il est même assez rare qu'en les débouchant le goulot ne casse point, tant le verre est faible et mince. En un mot , tout sent , dans ce pays, la parcimonie ; aussi , sur cinquante pacotilleurs de Marseille allant au Nouveau-Monde , il en reste au moins quarante-huit qui n'ont plus les moyens de retourner dans leur patrie. Pour peu qu'on ait séjourné quelque tems dans FAmérique du Sud , on doit reconnaître l'exactitude de ces assertions.
— Bordeaux , s'il ii y prend garde, s'attirera bien= tôt im pareil reproche, car on voit journellement diminuer les bouteilles de ses vins en caisse.
Je suis obligé d'établir un fait positif \ quelque îmmiliant qu'il soit, pour pouvoir arriver à une conclusion péremptoire : c'est qu'on ne compte presque pas de maisons respectahles ' parmi le commerce français dans toute l'Amérique du sud, tandis qu'on en compte un grand nombre de toutes les nations.... Cela vient, probablement, de ce que les capitalistes français aiment trop à voir leur argent autour d'eux, et que s'ils se décident à s'en séparer, ce n'est qu'à une prime exorbitante. Chez nous , il est encore des gens qui se figurent, bêtement, que tout ce qui est sur mer est perdu. — Il faut alors renoncer aux affaires; car sans capitaux, point de crédit^ et sans crédit point ài! affaires possibles. On pourrait peut-être trouver l'origine de ce préjugé dans les grandes pertes que les armateurs ont éprouvées dans les opérations mal dirigées; dans celles qu'ils ont eu à supporter quand leurs navires ont été pris sans déclaration de guerre , et aussi dans le
\ Ce mol ne fait pas allusion au caractère privé des négocians ; il dait s'entendre , dans le sens qu'il a depuis long-îems , du crédit de leurs maisons, tant en France qu'à l'étranger.
peu de confiance que , généralement pariant , le commerce a dans notre marine militaire, laquelle, au reste , (soit dit en passant) ne se croit pas toujours obligée envers les marchands!... Si ce n'est pour le service du roi! ! !. — En un mot , tous les détenteurs de fonds , ainsi que les négocians riches , reculent devant les grandes opérations maritimes ; s'ils y entrent , c'est toujours avec la certitude que , quoiqu'il advienne , ils ne perdront rien ; ils s'arrangent en conséquence ; mais ils s'arrangent mal, car leurs prévisions sont le plus souvent déçues , par une conséquence naturelle de leurs vues étroites.
Le vice dominant , en France , est de vouloir jouir du présent. En principe philosophique on a raison ; mais en matière de commerce on a grand tort. Le propriétaire d'un navire nouvellement lancé à la mer prétend le gagner à son premier ou deuxième voyage ; des bénéfices de dix à quinze pour cent sont regardés avec dédain pour une affaire de cabotage , et si l'on parle d'une affaire de long-cours , il en faut de plus considérables ! Quand des armateurs se décident à charger un navire richement , ce n'est pas toujours de leurs deniers que la cargaison est achetée, ils exploitent souvent la crédulité publique , ils la
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font par actions. Bien entendu qu ilsse réservent la facilité d'acheter la cargaison en France et de vendre celle de retour, toujours moyennant la commission. Notez, de plus, qu'ils fixent le fret de leur navire au taux le plus élevé î — Ces genslà ne devraient jamais perdre , dira-t-on ? Il est certain que tout leur passe par les mains , et quelques-uns s'arrangent de telle sorte qu'il leur reste toujours le fret de leur navire, liquide^ malgré toutes les pertes possibles. Cette manière d'opérer ne peut faire que des dupes, et pourtant, ce sont là les grands moyens de nos principaux
armateurs français, sauj quelques exceptions
Quand verrons-nous donc prendre à notre commerce extérieur une direction plus digne d'une nation aussi instruite , scientifiquement parlant , et aussi grande que la nôtre ?
11 résulte de ce genre d'affaires , qu'on se dégoûte , que le commerce extérieur languit et que les articles de grande consommation sur lesquels nous avons encore l'avantage , comme les soieries^ finiront par être réduits, si les Lyonnais n'y prennent garde, par les fabriques étabfies en Suisse et en Allemagne , parce qu elles travaillent sur une plus grande échelle et plus méthodiquement que nous. Déjà la Suisse et F Allemagne font beaucoup
dans cet article aux Etats-Unis, au Mexique, au Brésil , à Buenos- Ayres , et nul cloute que leurs affaires n'augmentent dans la même proportion sur d'autres points
Il est incontestable que les produits de l'industrie française sont variés presque à l'infini et réunissent la qualité de la matière et Y élégance des formes; mais beaucoup de ces produits ne peuvent rivaliser de prix avec ceux des Anglais , des Allemands , des Sardes et des Américains du Nord ; tels sont : la faïence commune , la poterie ^ la tapisserie , les ruhans , les chapeaux de paille , les draps, les étoffes de laine ^ les cotons filés ^ les étoffes de coton pur et mélangé^ les toiles , Y horlogerie , Yébénisterie , la carosserie , la hoissellerie , la vannerie fine^ les fers et ferrages^ la coutellerie^ la quincaillerie^ la fabrication des armes blanches et aimes à Jeu , excepté les armes de luxe , les glaces , les cristaux , les toiles peintes , les instrumens de musique^ les saisons blancs de Marsedle^ les papiers à écrire^ la tabletterie et la tournerie.
Notez bien que ce sont là , précisément , les articles à' encombrement ^ et conséquemment les plus favorables à la navigation, et, en outre.
ceux qui sont les plu^ demandés . les plus utiles dans l'Amérique du sud, où les besoins y«c/zce^ , cpii ne peuvent naître que d'une grande civilisation, ne se font pas encore sentir suffisamment ])Our procurer de bien grands débouchés aux articles suivans , seuls capables de soutenir encore la concmTence étrangère : la porcelaine de Sèvres et de Paris , quelques articles de chapellerie , les soies et soieiies. quelques étoffes légères en laine, les châles de Paris, Lyon, Nimes, Saint- Quentin, la honneteiie^ les toiles fines, les batistes ^ les linons , les gazes , les tulles , la broderie , les ouvrages de mode de Paris, les dentelles, les gants ^ Y affinage, tirage et battage d'or et d'argent ^ les ouvrages en bronze, Yorjèi^reiie (en plaqué), la bijouterie fine et fausse les instrumens de physique et de mathématiques de Paris, la. joaille?ie ^ en pierres fines et en strass, les épingles de Rugles et de Laigle quand elles sont soignées, les pointes fines de Paris , les armes de luxe , les papiers de tenture de Paris j la typographie , la gi'amre, la lithog?'aphie, les produits chimiques, la tannerie^ corroierie et mégisserie (veaux cirés et moutons maroquinés) de Paris et de Nantes^ la parfumerie, \'à.lïbraine y enfin les vuis et eaux-de-vie.
Certes . il v a dans celle variété de produits
d'industrie française, de quoi alimenter un commerce d'échanges assez riche et assez productif, mais tout cela fait peu d'emcombrement (sauf les vins et eaux-de-vie), et sans encombrement, point de nai^igation marchande... — J'indiquerai plus loin les ressources du Havre , de Bordeaux et de Marseille pour procurer instantanément à leurs navires un fonds de chargement encombrant : passons , au préalable , à l'examen des causes qui ont pu, et peuvent encore retarder l'essor de notre commerce extérieur.
C'est dans les arts et les sciences , surtout , que la France a cru trouver ses titres de gloire , les plus solides; c'est par eux, en effet, qu'elle est devenue une grande nation^ qu'elle a réparé ses pertes^ cicatrisé ses blessures , et qu'elle se console de ses malheurs ; mais ne pourrait-elle pas aspirer à d'autres succès?... Son immense population., s' accroissant rapidement, dans une progression étonnante, se nourrira-t-elle de gloire?... — On n'a vu jusqu'à présent que des écrits chantant, prônant les louanges des Fraiicais, soit sous le rapport des armes ^ soit sous celui des sciences et des arts! î î... Je veux bien croire que sous ces
rapports nous sommes au moins les égaux , si nous ne sommes point supérieurs aux autres nations ; mais il ne faut pas que l'encens nous enivre jusqu'au point de nous faire croire supérieurs ew/^o m/. Sous le rapport commercial , du moins , ce serait une turpitude que vouloir nous mettre au ran^ des autres puissances maritimes : les Allemands, les Sardes même , sont bien au-dessus de nous! . . .
On s'étonne peu, du reste, de la lenteur que met notre commerce à prendre un essor digne de la France, quand on vient à réfléchir qu'une partie des préjugés des dix- septième et dix- huitième siècles (existant encore parmi ce qu'on appelle la noblesse) ont du nécessairement exercer leur inlluence méphitique , sur les gouvernemens qui se sont succédé depuis Louis xiii jusqu'à ce jour , au point de refuser au commerce toute espèce de protection. On Kt^ sans en être trop surpris, dans les Mémoires attribués à une femme d'esprit, qui hantait les boudoirs et les salons des cours de Louis xiv, Louis xv et Louis xvi , ces phrases méprisantes pour le commerce et Y industrie^ et qu'on doit pourtant regarder comme la traduction nciwe des idées de la cour de France :
(c Les Normands sont aux autres
Français ce que les Anglais sont au reste des Européens.... On me dira tout ce qu'on voudra sur les bienfaits du négoce et le génie du commerce , c'est tout ce que je connais de plus vil et de plus has! w
« Je disais toujours à ce bon M. Turgot que Joseph vendu par ses frères avait été le premier exemple et le modèle de toutes les transactions commerciales * » .
Sans chercher à venger les Normands d'un rapprochement qui leur ferait honneur , suivant moi, s'il était exact , je répondrai à la nohle marquise, pour faire un contraste avec les idées rances qu'on ose encore reproduire au dix-neuvième siècle :
Que la gloire des armes ne donne à l'analyse du philosophe, que du sang innocent , du sang de paui^re, versé à grands flots pour assouvir la soif de gloire des rois, des conquéranset des grands;
i Souvenirs delà marquise de Gréquy . — Tome 1, page 44, édition de 1834. — Je relève ces piirases iusoieiites et ridicules , parce qu'on ne peut trop signaler an. mépris des hommes sensés , les maximes rétrogrades qui , présentées avec esprit , ont une influenee funeste dans la vie privée et s'étendent bientôt à la vie politique.
Que la gloire littéraire n'offre qu encens, fumée qui s'évapore ;
Mais que celle de Y industrie et du commerce laisse dans le creuset la vraie pierre philosophale, avec des germes féconds de civilisation !
Qu'on y prenne garde ! V orgueil est un mal contagieux chez les nations cii^ilisées . , . Sous ce rapport seul on pourrait dire a il nf a plus de Fy rénées ! )) L'Espagne et le Portugal , ces deux pays si nuls à présent , ont eu comme nous, et bien avant nous, leur orgie de gloire : ils se sont reconquis, en expulsant les Maures, ils ont envahi leurs voisins et une partie de l'Allemagne ; Charles -Quint ^ le Napoléon de l'Espagne, a rempli le monde de sa gloire et de sa puissance ^ ! — Mais les Espagnols et les Portugais ont fait plus que de subjuguer des peuples , ils ont découvert des mondes ! Les noms ^Emmanuel, de Ferdinand et ^Isabelle retentiront éternelle aient , des bords fertiles du Gange, jusques sur le front sourcilleux des Andes î — Comme nous, les Espagnols se sont enivrés de leurs succès ; ils ont voulu en jouir comme un grand seigneur jouit de sa fortune ils ont tout dépensé en luxe, et n'ont
* Voyez {'Histoire de Chades-Quint, par Ilobertson
rien rëpai^ë par l'industrie. —Qu'en est-il résulté ? — La misère, Y abjection , Vai^ilissement ^ et, par dessus tout, un orgueil démesuré, d'autant plus ridicule, qu'inspiré par les succès de ses ancêtres, la génération actuelle établit elle-même un contraste qui fait ressortir sa nullité.
N'a-t-il pas été reconnu, en principe philosophique et politique, que les fils n'héritent pas plus des vertus que des crimes de leurs pères?... Eh bien î ce même principe est applicable aux nations : une nation n'est qu'une grande famille ; or , les générations actuelles ne peuvent pas revendiquer la gloire de leurs ancêtres, si elles n'ont
rien fait elles-mêmes pour la justifier cette
gloire appartient à l'histoire générale des peuples, le grand juge des héros, des princes et des nations. La génération nouvelle, prétendant à llionneur de figurer, en lettres brillantes, sur le livre des immortels doit elle-même tailler la plume qui enregistrera ses titres à l'admiration des races futures î Ce principe admis , on avouera , avec moi , la main sur la conscience , que notre génération n'a pas lieu de faire ostentation de sa gloire . . , .
Les progrès de la raison , de la philosophie , les
vues philantropiques des peuples font espérer qu'ils chercheront enfin , désormais , leurs titres de gloire ailleurs que dans Y extermination de leurs frères : une palme immortelle , un hymne de louanges, entonné par tous les peuples du giobe , doit être la sublime récompense de la nation qui aura contribué le plus à la ciTilisation de l'Afrique et des Deux-Indes. Pour parvenir à ce noble bat , le commerce et un puissant , un irrésistible auxiliaire : les N ord- Américains , les Anglais , ne font-ils pas des miracles avec cet ao^ent civilisateur? Les regarderons - nous avec la stupidité de l'Espagne et du Portugal ? Marcherons-nous toujoiu^s à leur remorque? ....
C'est en vain qu'on perd son tems à crier contre les ministres — vainement on objecterait éternellement que le gouvernement gêne ou n'encourage pas le commerce et l'industrie , qu'il ne les soutient point au dehors. — Ce ne serait pas une nouvelle ! — On peut répondre à cela (( qu'il n'a paru au Brésil , au Mexique ou à Buénos-Ayres aucune frégate de guerre de Hambourg , qu'il n'y a jamais eu de station suédoise , ni piémontaise, ni hollandaise, et que, cependant, ces nations font plus d'affaires que nous , tandis
que nous avons certainement plus de facilités qu'elles pour étendre et ramifier notre commerce. » — Qu'on ne se méprenne pas sur mon intention! — Je ne prétends point disculper le gouvernement des torts qu'on peut avoir à lui reprocher ; je ne veux qu'établir un fait incontestable ; mais je vais établir aussi un autre fait non moins positij : c'est que notre nation ne connaît pas encore la valeur des mots industrie^ commerce^ navigation j et que, conséquemment , il faut travailler activement à lui faire comprendre ce qu'ils peuvent sur sa destinée^ au lieu de perdre son tems en remontrances, qu'on est convenu de dédaigner. Il faut lui persuader , à cette nation spirituelle , mais troj) jutile , que \industrie sera désormais la métropole réelle des colonies, le commerce le seul roi des mers ; (( que la meilleure confection et le meilleur mar- (c ché créeront un monopole commercial, contre le- (( quel viendront se hriser irrésistiblement tous te les monopoles politiques de ï univers.
L'expérience a dû prouver que les gouvernemens paternels qui se sont succédé depuis l'empire, n'ont jamais compris, non plus, nos intérêts commerciaux ; l'un a accordé une protection spéciale à l'agriculture, un autre a essayé, en tâ-
tonnant, de donuer l'impulsiou à FiDdustrie, mais aucun n'a paru comprendre que le commerce extérieur et à' exportation pouvait seul assurer le succès de leurs tentatives. Ainsi au lieu de meixdier auprès du gouvernement une protection qu'il a toujours refusée, je crois que le commerce doit y mettre plus de dignité : il est tems que le monde industriel^ en France, sorte des langes dans lesquels on le retiendrait volontiers jusqu'à l'âge de décrépitude. La marche la plus naturelle à suivre pour obtenir du pouvoir , des lois, ou des mesures propres à donner l'impulsion, serait de charger les chambres de commerce d'attirer incessamment et aussi énergiquement qu'il est donné de le faire dans l'état actuel de notre organisation politique , l'attention des chambres législatives sur ce grand agent de prospérité publique. Si nos législateurs comprennent bien toute l'étendue de leur mandat, ils sauront faire connaître au pouvoir exécutif leur (volonté ferme et constante^ de protéger notre commerce à l'extérieur , par tous les moyens mis en usage (avec tant de succès) par les autres grandes nations maritimes , et le pouvoir exécutif se verra bien forcé de faire des traités de commerce et de navigation avec les peuples qu'il a trop long-tems méprisés^ au détriment de nos intérêts les plus chers.
Le vulgaire n'a pas précisément toi^t quand il répète que l'Angleterre est le pays des ini^entions : il est fondé dans son jugement par le résultat brillant qui l' éblouit à juste titre Que lui importe, au fait, que tel chimiste^ tel mécanicien , tel ingénieur français ait fait une découverte capable d'opérer une révolution dans l'industrie , le commerce ou la navigation si^ par défaut d'application , par l'incurie d'un gouvernement qui n a pas su comprendre toute son importance , cette découverte doit rester ensevelie dans l'oubli le plus complet — Que lui importe! du moment qu'un autre gouvernement ^ ou une autre nation^ ce qui revient au même, (puisque les nations sont devenues solidaires des faits et gestes de leiu^s gouvernemens ) accueille avec enthousiasme et reconnaissance cette découverte utile, ne doit-elle pas acquérir des titres à l'admiration, à la gratitude de tous les peuples de la terre?... Et n'a-t-elle pas bien mérité la gloire de l'invention?... — L'inventeur appartient-il au pays qui Ta renié?... — -Tel est le bon esprit du gouvernement de la Grande-Bretagne , qu'il favorise toute innoi^ation utile à T industrie .. . et tel est le génie des Anglais, tel est celui des Nord- Américains qu'ils laissent rarement sans application , sans encouragement^ les heureuses découvertes que font
accidentellement les autres peuples , soit dans les arts, soit dans les sciences... Ces réflexions pourraient nous conduire loin , car elles font naître de profondes méditations!... Mais revenons à notre spécialité.
Dans les ports du nord de la France, on manque d'objets d'encombrement ; pour faciliter le prompt chargement de nos navires, le gouvernement et surtout le commerce devraient encourager les fabriques de fajence , de chapeaux , de hière^ de ferrages^ les 'verreries^ etc., etc , encore faudrait-il que ces fabriques fussent rapprochées des points d'embarquement, car^ comment pourrions-nous jamais lutter avec les Anglais, pour tous ces articles , si leur fabrication a lieu loin des ports, lorsque chez nous les moyens de transport sont si coûteux, et que chez nos voisins ils ont de si grandes facilités, soit par leurs canaux^ soit par leurs chemins en fer, leurs machines à vapeur? Voilà un des points principaux sur
lequel on doit jeter les yeux attentivement , Je Tai déjà dit : sans articles ^ encomhrement , point de navigation marchande. Voyez les Nord- Américains;, ils apparaissent sur tous les points du globe, parce que leurs farines^ leurs cotons , leurs meubles^ leurs gemm-es sont des articles précieux
pour former à F instant un fond de cargaison', la promptitude avec laquelle s'opère une expédition leur évite de grands frais d'armement, et leur permet de renouveler plus souvent leurs opérations ».
Il faut bien se persLiader que des articles d'encombrement ne doivent donner qu'un fret , dans ce siècle où tant de monde navigue ; mais quel autre pays que le Midi de la France devrait avoir un commerce de navigation plus étendu , plus actif? lui qui possède les vins^ eaux-de-i>ie^ Jiiiile, sai^on^ fruits secs ^ et, à sa portée, tous les produits de l'Italie , de la Grèce ^ de la Turquie et même de la Russie ! » . — La grande exportation de nos vins de Cette et Marseille se fait plus particulièrement par navires étrangers notamment anglais et sardes. — Pourquoi nos armateurs n'exploitent- ils pas ce genre de commerce ? Leur serait- il plus diflicile qu'aux Anglais de le faire ?. — C'est encore une suite de notre acidité ^ qui fait qu'aucun d'eux ne veut se contenter
> Bordeaux et Marseille ont des vins et des eaux-de-vie pour faciliter un chargement. Le Havre a des carreaux, des vùicdyres, desplcm'* ches de sapin du Nord , dont on tire un bon parti à la rivière de la Plata. Mais Dieppe, Dunkerque, Nantes, Saint-Malo, ete.^ ont peu de ressources,
d'un simple fret^ tandis que les étrangers s'en contentent. Les Anglais ont-ils les vivres à meilleur marché que nous? — Non. — Paient-ils moins leurs matelots ? — • Au contaire. — Mais ils savent se contenter d'un fret. Aussi;, qu'arrive-t-il? on les voit faire une grande partie de la navigation et des expéditions de la Méditerranée , pour ce qui est de liquides et fruits secs , tandis que nous , qui sommes 5Mr les lieux , nous ne faisons rien... O dolce far nienle ! ! ! Croyez - moi j ne nous en prenons qu'à notre extrême incurie , et surtout slu manque desprit d'association; c'est à cela, principalement, qu'on doit attribuer le peu d'activité de notre commerce maritime.
Voyons quels peuvent être les moyens d'agrandir nos affaires à F extérieur.
Je ne dirai pas que pour obtenir un résultat avantageux, poiu^ augmenter l'exportation de nos marchandises manufacturées, il devient urgent de mettre , spontanément, nos fabriques sur un plus grand pied^ ce qui, cependant, aurait d'heureux résultats ; mais f imperfection de nos machines , la routine de nos artisans , le défaut
d'une éducation spéciale pour la classe industrielle, en général , seraient autant d'obstacles à un i^vo- ^rès immédiat; cela viendra, il faut l'espérer, ai^ec le reste. Ce qu'il y a de mieux à faire, dans l'état actuel de notre fabrication , est de s'appliquer davantage à fabriquer au goût du pays pour lequel nous exportons , et ne pas nous entêter , suivant notre sotte coutume, à vouloir soumettre les nations à nos goûts.
En fait de fabrication les Anglais sont grands maîtres : on va d'ailleurs juger que le génie du commerce n'exclut pas chez eux la ruse mercantile.... une étoffe, un dessin, une forme inventés par des fabricans français , allemands ou italiens font-ils fortune en Amériqiie ? • — Les anglais les imitent aussitôt. — Une nation obtient-elle une vogue méritée dans un genre de fabrication? — Les anglais emploient tous leurs moyens à la sàpplanter; ils vont plus loin, ils poussent l'exactitude et la prévoyance , jusqu'à imprimer sur leurs pièces de mousseline le nom de nos meilleures fabricans français , tels que Kœchlin jrères , Schlumherger-Grosjean , Ch. Mieg et C^. — Les. Anglais ont vraiment un tact étonnant en affaires'»
1 Au Brésil et à Biiénos-Ayres on appelle cela entendre la Bible.
Je ne les en blâme certes pas ! Je demanderai plutôt pourquoi nous ne les imiterions pas , et pourquoi nous serions plus scrupuleux à l'égard de îeui'S fabricans les plus connus ?.. Il est certain qu'en affaires , en flibrication surtout , on doit mettre de côté l'orgueil national et ne pas s'acbarner à encombrer un pays, connue cela nous arrive trop souvent, d'articles qui ne lui plaisent pas. Ce n'est pas toujours le bon qui fait fortune ; les peuples ont des goûts bizarres, originaux, des caprices , si l'on veut , qu'il faut savoir flatter ; aussi les anglais ont-ils le bon esprit d'imprimer de très-ïiches dessins sur des étoffes excessi^einent communes^ parce qulls savent bien que le dessin fera vendre l'étoffe.
J'ai déjà fait remarquer que les nouveaux états de l'Amérique du Sud, le Brésil et les provinces désunies di\\Vâo-àe-\si-V\2ildi^ principalement^ n'avaient pas fait encore assez de progrès dans la civilisation européenne pour assurer un grand débouché à nos articles de luxe et di industrie pajisienne. Les Anglais ont parfaitement compris cela, aussi savez-vous ce qu'ils ont fait ? ïls se sont emparés de l'industrie des indiens Pampas et AraucanoSj de celle des liabitans du Tucuman et de Corrientes , en fabricant et perfectionnant les
ponchos eî les gergas ^ , dont il se fait un si grand commerce dans l'Amérique du Sud î... et ils ont si bien réussi qu'on ne veut plus porter que des ponchos ingleses .
Il se fait à Buénos-Ayres et au Brésil une trèsgrande consommation de sai^oji ; on aurait le droit de s'attendre à voir Marseille approvisionner ces pays-là, surtout depuis que l'invention de la soude factice permet de fabriquer à meilleur compte ; eh bien , point du tout , nos saisons de Mœ^seille ne peuvent pas rivaliser de prix avec ceux d'Espagne ! et les Anglais , les Nord- Américains trouvent encore le moyen d'introduire d'immenses quantités de savons jaunes, de suif et de résine II..,
Il y a des gens en France , de ces gens ai>euglés par la prévention , de ces gens staiionnaires qui s'extasient encore devant nos draps d'Elheiif^ de Sedan et de Loupiers\ eli bien! qu'ils apprennent, qu'à l'étranger on nen i^eut pas. — Pourquoi? — On a comparé les draps français et anglais , àpeu-près de prix égal, et Ton a toujours trouvé que les nôtres n'avaient pas le mo'élleux^ la sou-
1 Voyez au chapitre XIV de mon Voyage TexpUcation de ces termes;.
plesse des autres , et de plus , une grande différence dans le poil. Le drap anglais est parfaitement bien tondu et le nôtre a le poil trop long.
Mais en admettant que nos draps soient supérieurs , où en est donc l'avantage pour la France, si leur fabrication ne doit fournir qu'à la consommation intérieure? Appliquons-nous, avant tout, à rimliser de prix avec l'étranger.
Quoiqu'il soit bien évident que les draps anglais aient l'avantage du moëlleux , de la légèreté, de la souplesse et de V apparence^ nous pourrions peut-être lutter dans certaines qualités qui se fabriquent en Picardie; mais il faut baisser nos prix ; mais il faut des couleurs com^enahles pour ïe pays dans lequel on les exporte. Pour cela comme pour tous les articles , en général , on ne doit se présenter en fabrique, que muni d'échantillons. — Arrivons au fait.
Le moyen qui me paraîtrait le plus sûr, pour lutter avec avantage contre l'étranger, serait, si je ne trompe, d'établir, à l'instar des Anglais et des autres nations commerçantes, des maisons succursales dans les différens ports de l'Amérique dépendantes de celles de France , lesquelles se-
raient tenues de faire passer continuellement des échantillons et des modèles de marchandises à fabriquer dans le goût et les besoins du moment. De leur côté, les maisons de France devraient faire une avance de fonds, au fabricant^ de moitié ou deux tiers à un taux modéré (5 ou 4 p. % par exemple) avec la condition expresse que les marchandises fussent convenables pour tel ou tel point de l'Amérique. Il résulterait de cette facilité accordée au fabricant que celui-ci augmenterait son travail, que notre exportation s'augmenterait aussi et qu'alors on s'appliquerait davantage à faire les marchandises au goût de l'étranger. Les fabricans , en outre , seraient libres de cette multitude de tyrans -commissionnaires , qui exigent d'eux des remises énormes lorsqu'ils leur procurent la vente de quelques marchandises, des escomptes de huit ^ de dix pour cent pour les soieries et d'im tas de petites voleries auxquelles il leur est assez difficile de se soustraire, tant que les affaires continueront à se traiter en France sur le pied actuel. Je crois que si capitalistes j, banquiers ou armateurs français ne prennent pas ce parti, on ne doit pas espérer d'améliorations importantes dans nos affaires à Yextérieur,
Les pacotilleurs , tout en rendant service a
quelques fabriques, sont réellement, et par le fait de leur peu de moyens , le fléau de notre commerce. Bien qu'on doive leur rendre grâces pour les efforts qu'ils ont faits , les services qu'ils ont rendus, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'ils sont, dans l'état actuel des choses, un obstacle au progrès^ à l'impulsion qu'on doit s'attendre à voir prendre au commerce français. Comment, en effet, pourrions - nous prétendre jamais lutter avec les nations rivales qui fabriquent nos mêmes articles , si , chez ces nations , ils sont envoyés directement par le fabricant ? On conçoit que ce dernier peut se contenter de son bénéfice comme fabricant , tandis que nos pacotilleurs sont obligés d'obtenir à la fois le bénéfice du fabricant , celui du commissionnaire ^ et le leur en sus ! Il résulte tout naturellement de ce mode d'opérer que le pacotilleur doit vendre au moins vingt pour cent plus cher que le fabricant pour obtenir un léger bénéfice , et qu'une nation étrangère qui fabriquerait dix pour cent plus cher que nous pourrait cependant vendre au même prix, le fabricant envoyant directement.
Une des grandes plaies ' de notre commerce
1 Je dis une des grandes plaies de notre commerce , cai* la principale , la plus considérable de toutes , est , sans contredit , notre mau~
est donc dans l'exportation de nos marchandises par les pacotilleurs , et le remède , qui paraît le plus sûr , serait dans V avance qu'on ferait aux fahricans^ sous la garantie que la marchandise sera conforme aux modèles ou échantillons américains. Au moyen de cette avance, le fabricant, assuré d'un prompt débouché, se contentera d'un bénéfice moindre , et la facilité que lui accorderont, nécessairement, ces capitaux étrangers, fera que , très- probablement, il s'intéressera lui-même dans les opérations dont le succès serait peu douteux de cette manière.
Comment d'ailleurs pouvons-nous espérer d'agrandir nos affaires en Amérique , si nos envois ne sont pas continus ? Au Brésil , à Montévidéo , à Buénos-Ayres , il se passe souvent trois , quatre et même six mois sans qu'il arrive un navire français * ; de manière que dans l'intervalle des arrivages, s'il existe quelques-uns des articles fabriqués par les autres nations , ils les écoulent nécessairement , quoique inférieurs , et les mar-
vais système de douanes , qui , en muUipliant les restiictions , les prohibitions à l'infini , met nécessairement des entraves aux progrès des manufactures.
î Ou bien, tout-à-coup, il apparaît à-la-fois quatre ou six navires du même port, se faisant la concurrence et encombrant les iiendas d'articles qu'ils offrent au rabais, par la nécessité de faire les retours.
chands et les consommateurs s'habi£uent à leur usage ; ce qui fait que les nôtres ne sont point aussi recherchés quand ils arrivent de nouveau , et qu'enfin nous perdons la vente, parce qu'il n y a pas eu d'envois successifs. Le remède à cet autre mal serait daas les dépôts continuels^ bien approvisionnés , bien assortis , moyennant des avances au fabricant.
Voilà pour la part des obligations des armateurs; examinons maintenant, brièvement, qu'elles peuvent être celles du goui^ernement et quel intérêt puissant il peut avoir à favoriser notre commerce dans l'Amérique du Sud.
On sait déjà que Y Amérique a sur VInde l'avantage d'avoir fourni à l'Europe un commerce actif; elle a contribué plus que toute autre partie du monde à augmenter sa population , à accroître sa richesse et à développer sa puissance, tout en recevant de l'Europe les germes féconds de la civilisation, les lumières bienfesantes de sa religion et les prodiges de son industrie ^ Mais c'est peu que tout cela , l'émancipation des anciennes colonies espagnoles et portugaises, leur constitution,
1 Voyez la Nouvelle Géographie de M. Adiien Balbi : du commerce en Amérique.
de fait et de droit , en états républicains , doit exercer une bien autre influence sur les états monarchiques de l'Europe ! La décrépitude de Âie celle-ci ne lui permet plus d'imposer des lois aux jeunes nations qui, à peine dans l'âge de pu« berté, prétendent déjà paraître viriles.,. Elles ne fondent plusieurs droits au respect des nations du vieux- monde, leur puissance politique^ sur l'appareil imposant de \2iforce, trop souvent employée en guise de bonnes raisons par nos vieilles monarchies ; elles invoquent leur droit , et si leur di'oit est méconnu , elles protestent hautement, à la face du ciel et delà terre, contre la violence qui leur est faite... L'histoire enregistre fidèlement leurs protestations énergiques , et le tems se charge de la vengeance î
Dès 1821 le gouvernement de Buénos-Ayres a déclaré formellement quil n'accueillerait aucune communication diplomatique , ou commerciale , ds la part d'un négociateur qui se présenterait à main armée,, ou sans les formalités voulues parle droit des gens. » L'Angleterre et les États-Unis ont respecté cette déclaration! ils se sont empressés de reconnaître la validité des principes qui l'ont dictée, en faisant, les premiers^ un traité d'amitié, de commerce et de navigation avec la
République Argentine. Ils ont traité cette nation à' hier avec la même dignité, les mêmes égards qu'ils eussent employés envers la nation la plus hlasonnée la plus aristocratisée par les siècles. Leur politique admirable ne s'est pas bornée à cette seule alliance, ils en ont fait aussi avec d'autres états républicains.
La conséquence la plus immédiate de cette sage politique a été d'acquérir un droit incontestable kldi protection de leur marine marchande par la marine militaire. Les étrangers ayant un prétexte plausible pour se présenter à main armée dans les stations de l'Amérique du Sud, celui àe veiller à V exécution des traités^ ces nations amies, que leur faiblesse matérielle rend ombrageuses , ne se croient plus offensées de la présence des bâtimens de guerre.
Mais qu' est-il arrivé de f obstination du gouvernement français à ne vouloir pas reconnaître Y indépendance des nouveaux Etats, ou à le faire tardivement ? — On s'est aliéné peu-à-peu l'aflPection, l'esprit sympathique de ces peuples; leurs gouvernemens ont exercé des vexations envers les commercans français ; des mesures arbitraires ont été adoptées envers nos compatriotes , et nos
consuls^ nos agens ^affaires n'ont rien pu dire , rien pu faire pour s'y opposer, ils n'avaient pas comme les Anglais un traité de commerce à invoquer! Alors, nos officiers de marine militaire,
obligés d'intervenir, ou l'ont fait brutalement^ ou l'ont ïsât maladroitejnent ^ sauf quelques exceptions , comme dans l'affaire de YHerminie où nos agens diplomatiques ont montré de la dignité. Toutes ces mesures violentes, l'espèce de mépris qu'on paraissait affecter pour des peuples déjà aigris par leurs luttes intérieures , ont singulière* ment refroidi le vif désir qu'ils pouvaient avoir de faire un traité d'alliance avec nous. M. Mandeville a vainement tenté de disposer les esprits à la sanction d'un acte si important pour le progrès de notre commerce à Buénos-Ayres ; il n'a pu y réussir. — M. Vins de Pessac sera peut-être plus heureux.
Quand une perspective de prospérité continue s'ouvre ^our Marseille ^ par les nouvelles cultures, la civilisation, les progrès mercantiles de l'Egypte et d'Alger ;
i Eu 1829, M. Cornette de Venancouit, à rinstigation de M» MandeYille, brûla eaune nuit tous les navires de guerre appartenant à la République Argentine !
Quant , au contraire, celle du Hai^re est menacée de se rétrécir par les pas gigantesque de V industrie des Nord- Américains, visant à s'affranchir de ce qu'ils appellent, à tort ou à raison, un tribut à l'étranger; que nos colonies ne fourniront plus un aliment à notre navigation par le transport encombrant des sucres.
Quand Bordeaux a tout espoir de voir augmenter ses riches transactions avec les Indes-Orientales et le Mexique. — Ne devient- il pas urgent pour le Hai^re de former de longue main des relations amicales avec les peuples de l'Amérique du Sud?.. . La nullité de leur industrie manufacturière , les progrès , au contraire , de leur industrie agricole et pastorale, que nous poui^ons encourager, nous assureraient long-tems des débouchés avantageux^ si, à l'exemple d'autres nations, nous avions le bon esprit de flatter leurs goûts , jaii^e naître leurs besoins, les aider par nos capitaux et mériter leur préférence par des traités di amitié. Nous sympathisons déjà par nos mœurs , nos modes , nos usages , nos idées , pourquoi ne pas mettre en jeu ces puissans véhicules pour établir des relations profitables aux uns et aux autres ? En portant sérieusement nos vues de ce côté , nous pouvons contribuer puissamment à l'établissement
institutions propres à développer les principes fondamentaux Ôl économie politique^ cette belle science née de la civilisation et ignorée encore des anciens colons espagnols.
(c II y a , en commerce comme en politique , des révolutions à étudier ou à prévoir , a dit , il y a peu de tems , un écrivain ^ ; des progrès à faire, comme conséquence ou comme prévoyance de ces révolutions. Autrement on se laisse acculer ^ et quand viendrait le moment de se remettre en ligne avec les nations les plus avancées on trouverait toutes les places prises , Les principaux peuples commercans marchent rapidement, et si l'on en était encore à ces vieilles jalousies , à ces haines d'une autre époque , il y aurait à croire que les idées de liberté commerciale et de fraternité d intérêts ne sont jetées sur la voie que pour amuser les moins clairvoyans pendant que les autres cheminent. » Ces réflexions judicieuses s'appliquent parfaitement à mon sujet, et j'aime à croire qu'on ne m'en voudra pas de les avoir reproduites.
Enfin je termine ces considérations en laissant
i Voyez le Journal du, Havre ^ du 25 juin 1835, ou le Moniteur du Commercô de la veille.
à une plume plus exercée^ plus instruite que la mienne , le soin de rectifier ce qu'elles peuvent contenir à! erroné ^ ou de suppléer à ce quelles ont d'incomplet. En finissant;, j'invite les nëgocians à ne point perdre de vue que le commerce repose sur trois grandes bases , dans l'état de rivalité où. l'a placé la civilisation : ïa meilleure confection^ le meilleur prix , et les débouchés les plus nombreux.