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CHAPITRE IV

La Banda-Oriental , ou République de l'Uruguay»

Favorisée par la nature, comme si elle leut choisie pour s'y montrer dans toute sa fertilité , la Banda-Oriental n'est pas moins importante par sa situation géographique, à l'embouchure de la rivière de la Plata,

8a position astronomique est entre les 5o^ et 61^ degrés de longitude occidentale du méridien de Paris , et les 50^ et 35^ degrés de latitude australe. Ses confins sont, au nord^ la province de Rio- Grande-do-Sul ou de Sao Pedro , dépendant de Fempire du Brésil. A Y est, encore la province de Rio Grande et le territoire neutre , espace de terrein compris entre la lagune ou le lac Mérim et l'Océan- Atlantique , ensuite cet Océan. Au sud ^ rOcéan - Atlantique et le Rio de la Plata. A Y ouest , l'Uruguay, qui sépare cet état des provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, comprises dans la confédération du Rio de la Plata.

Ses limites ont varié souvent et ont été le sujet de longs démêlés entre les Espagnols et les Portugais ; elles sont , quant à présent , fixées au rio Cuarey , l'un des aftluens de l'Uruguay, du côté du nord, et au rio Yaguaroii , qui se jette dans la laguna Mérim , du côté de l'est. Renfermée dans ces limites qui rendent le territoire de cette république à -peu- près carré, sa superficie peut être évaluée à 12,000 lieues (de 20 au degré). Sa population absolue , qu'on ne connaît pas exactement , a été évaluée en 1826 à 70,000 liabitans, et l'on ne peut guère la porter plus haut que ce nombre , même à présent ; car s'il est de fait qu'elle

s'est accrue dans ces dernières années par les soins d'une sage administration , il n'est pas moins certain qu'elle avait considérablement diminué pendant la guerre dévastatrice du Brésil. Quant à sa population relative, elle ne peut pas être évaluée à plus de 7 ou 8 liabitans par lieue carrée , parce qu'il y a peu de terrein perdu dans la Banda- Oriental.

Les ileuves et les rivières se ramifient si admirablement dans cette heureuse contrée , que les transports par eau peuvent s'opérer des points les plus reculés jusqu'à la métropole , et ce n'est pas un faible avantage dans un pays oii les routes sont à peine frayées, et les voitures mal construites ; où le manque de ponts, les fréquens débordemens interrompent tout-à-coup les communications par terre. Indépendamment de l'Uruguay, deux fois large comme la Seine , d'une navigation facile jusqu'au Salto , ce territoire , si privilégié de la nature dans cette partie si essentielle aux progrès de l'agriculture et du commerce, est arrosé par le rio JSegro , rivière de second ordre , comparé à r Uruguay ; le rio Santa hucia, le Cehollati,

Daiman, Y Arapey ^ de troisième ordre; le Yi, le Yaguaron , YOlimar^ le Vardo , le Qiiegiiay , le Cuarej , elle Gacuaremhoj de quatrième ordre.

A ces grandes rivières se joignent plus de deux cents ruisseaux, dont plusieurs sont navigables pour des bateaux plats ou des pirogues. Il y a bien quelques entraves à la navigation des grandes rivières , mais avec un peu d'industrie on les surmonterait facilement. Par exemple , l'Uruguay , si connu par la masse de ses eaux , ne peut être remonté que jusqu'à 60 lieues de son embouchure, à cause d'une petite cataracte ou d'un rescif à fleur d'eau , appelé el Salto ; eh bien, il ne s'agirait que de creuser un petit canal par un des côtés , ouvrage qui serait de la plus facile exécution pour le rendre navigable, jusqu'à trois cents lieues, pour des bateaux à vapeur d'une force ordinaire et même pour des bateaux à voile de 50 tonneaux. Mais avec un bateau à vapeur, remorqueur, on conduirait des chalans de deux cents tonneaux et plus jusqu'aux Missions, à vingt lieues du Paraguay et à pr(\ximité des Verbales! (lieu où se récolte le maté). Un peuple industrieux am^ait déjà surmonté ces légères difficultés ; mais dès à présent le commerce peut être très-actif sur le Rio Negro , le Santa Lucia , le Cébollati ; cette dernière rivière , qui prend sa source dans les mornes de la Barriga Negra^ (district de Concepcion-de-Minas) après avoir traversé, dans la direction de l'ouest à l'est , la partie sud-est de cet

état va se rendi^e dans la laguna Mërim, d'où l'on peut facilement communiquer avec la grande laguna ou lac dos Patos par le rio Sao-Gonzaho, qui passe devant la nouvelle ville brésilienne de Sao Francisco de Paola.

Le sol de la Banda-Oriental est entrecoupé de nombreuses collines et de montagnes ou mornes qui n'ont pas une grande élévation. La Serra do- Mar (formant la chaîne orientale du système brésilien), qui commence au 16^ degré de latitude australe, se termine , après avoir traversé la province de Rio Grande-do-Sul à' est à ouest ^ dans dans le rincon de la Cruz , vers le confluent de VYbicuf, et ne traverse pas la Banda- Oriental dans toute sa longueur, comme l'indiquent les cartes géographiques, copiées toutes les unes sur les autres. Elle envoie seulement dans la Banda- Oriental , ainsi que dans les hautes missions , quelques chaînons qui se ramifient en s' abaissant de plus en plus. Il y a bien dans l'est et le sud- est , vers la frontière du Brésil, une chaîne continue , mais ce n'est qu'une colline élevée appelée Ciichilla Grande qui ne me parait pas dépendre de la Serra do-Mar. Je suis porté à croire qu'il en est de même des collines du sud- ouest appelées Asperezas de Mahaine,

Je n'ai pas assez voyagé dans Fin teneur de la Banda- Oriental pour me prononcer d'une manière certaine; aussi, craignant d'augmenter les erreurs déjà trop grandes , je me suis abstenu de faire représenter les chaînes de montagnes sur ma carte. Cependant si je puis en juger d'après ce que j'ai observé dans l'intérieur de la province de Rio Grande, je puis raisonnablement penser qu'il n y a aucun rapport entre le chaînon de la Baniga- Negra et de Cuchilla-Grande avec la Serra-do-Mar . Ce qui me confirme dans mon opinion (ou mon erreur, si l'on veut), c'est la composition géologique des mornes et des collines du sud et de l' est de la Banda-Oriental, entièrement différente de la partie de \di Serra j'ai traversée. Au lieu de grès de toute espèce que j'y ai trouvés , même sur les points les plus élevés, on est surpris de rencontrer ici, au niveau de la mer, des roches granitiques, purement cristalines, ayant souffert un morcellement plus ou moins violent, une décomposition plus ou moins grande. Ces décompositions ont produit par voie de sédiment et par agglomération, des roches d'une autre nature, mais appartenant toujours au sol primordial qui paraît faire la base des terrains de nouvelle formation. J'ai retrouvé, conmie on le verra par la suite, les mêmes roches avec les mêmes caractères de mor-^

cèlement , de décomposition et d'agrégation aux environs de Porto- Alégre dont le sol présente une analogie frappante avec celui de Montévidéo.

Indépendamment des chaînes de collines dont je viens de parler, il y a encore beavicoup de mornes isolés qui contribuent à rendre plus pittoresque le tableau qu'offre l'alternative continuelle des monticules , des prés , des ruisseaux et des rivières boisées.

Le climat est très-tempéré sur toute la surface du territoire de la république ; Thumidité, que doivent produire les nombreuses rivières quila sillonnent , ainsi que les vents de nord et de nordest , passant sur des contrées marécageuses et chaudes , est modérée par les vents de terre sudouest, toujours secs, appelés communément Famperos, parce qu'ils traversent les Pampas) * , et par le voisinage de l'Océan. Sa température est l'une des meilleures que l'on connaisse. Le peu de progrès que la population a faits dans le nouvel état ne doit donc pas être attribué à l'insalubrité de l'air , aux maladies particulières au pays; mais

i On appelle ainsi les vastes plaines basses et unies qui sont au Sud et à l'Ouest de Buénos-Ayres. — On trouvera plus loin l'étymoîogie de ce mot.

bien à des causes purement politiques. Il provient de la guerre avec l'Espagne , qui fut plus cruelle sur ce teri'iitoire que sur aucim autre point des provinces unies, de la guerre civile et de l'anarchie que les voisins étrangers ont pris soin d'atiser durant la révolution contre l'Espagne ^ et de la domination portugaise ou brésilienne, généralement détestée par les habitans , et qui a causé leur émigration dans les autres provinces.

Montévidéo fut peuplé , il y a un peu plus d'un siècle, par une colonie envoyée de Buénos-Ayres. Le territoire environnant était occupé par une multitude d'Indiens barbares , connus sous le nom de Charmas, Il fallut long-temps leur disputer le terrein, mais enfin on parvint à les repousser vers le nord , avec les Miniianes et les Guaranis proprement dits , et les derniers restes de ces tribus barbares ont été récemment détruits ; de manière que le territoire se trouve à présent libre et à l'abri de toute invasion d'Indiens.

Les nouveaux colons trouvèrent les campagnes couvertes de troupeaux de bœufs et de chevaux, qui s'étaient multipUés prodigieusement depuis l'arrivée des premiers conquérans. Dès -lors, comme les terreins furent reconnus fertiles par-

tout 5 même dans les montagnes , on les destina au pâturage , et les habitans se livrèrent exclusivement au soin des troupeaux. Il a continué d'être la principale brandie de commerce de ce pays , non-seulement par l'extraction des cuirs de bœufs et de chevaux, mais encore par la salaison des viandes et les fontes de suif. Montevideo, seul , parvint à avoir trente-trois établissemens de sa= laison * , dans la plupai^t desquels on tuait cent bêtes pai' jour , sans que cette consommation semblât diminuer le nombre des troupeaux , parce que la reproduction est favorisée par une foule de circonstances naturelles. La campagne abonde en pâturages , dont aucun endroit ne reste inutile; ils sont d'une bonne qualité, quoique le besoin de sel se fasse sentir dans quelques localités, et fertilisés par l'irrigation d'une multitude de ruisseaux et de sources surgissant de toutes parts. A chaque pas le voyageur est agréablement surpris ^av la rencontre d'eaux pures et salubres , toujours entourées d'un bois touffu qui en entretient la fraîcheur.

Les vastes solitudes composant le territoire de la nouvelle république formaient partie de la vice-royauté de Buenos- Ayres , sous le nom de

* Salad^ro en espagnol ; charqucada en portugais.

Banda - (hientah Après avoir été régie pendant neuf ans par le féroce et cruel Artigas , qui attaqua Buenos- Ayres , envahit l'Entre-Rios , souleva Santa-Fé , arma les Indiens du Grand-Chaco et désola les missions de l'Uruguay par des actes inouïs de barbarie , cette contrée, autrefois si florissante , flit envahie par les Portugais et réunie au Brésil, sous le titre de Propincia Cisplatina. Séparée de cet empire par un article du traité de paix, conclu en 1828, entre Buénos- Ayres et le Brésil, elle fut déclarée indépendante et prit le titre de Eepuhlica Oriental del Uruguay. D'après la nouvelle organisation qu'elle vient de se donner, tout le territoire de la république est partagé en neufs départemens , qui prennent le nom de leurs chefs-lieux respectifs; ces départemens sont : Montéi>idéo , qui donne cinq députés à la chambre des représentans ; Canelones , qui en donne quatre ; 5a7T /o5e, trois; Coloniaj trois; Soriano^ trois; Paysandii, trois; Cerro-Largo^ deux; Maldonado^ quatre ; Entre-Rios ' , Yi et Negro, deux : plus un sénateur chacun.

L'état possède trois villes : Monté vidéo , la Colonia et Maldonado; quinze villas ou bourgades , dont voici les noms :

1 Qu'il ne faut pas confondre avec ia province de ce iioîh.

Guadalupe , San Jiian-Bautista , San- José, La Florida , El Rosario , San-Salvador , Santo-Doniingo-SorianOj Mercedes , Paysandù, Belen (détruit), Melo, Rocha, San- Carlo , Minas, et San- Pedro.

Plus les huit yillages ou hameaux suivans :

Piedras, Pando , Porongos , Real de San-Carlos, Vivoras, El Carmelo, El Salto et Santa-Teresa.

En tout vingt-six populations, indépendam= ment des estancias ou grandes fermes du pays , disséminées à de grandes distances les unes des autres , et autour desquelles sont toujours groupés quelques r anches ou huttes de terre couvertes en jonc pour loger les familles employées à l'exploitation.

Le gouvernement entretient dans chacune des vingt-six populations ci -dessus une école primaire-élémentaire j, par la méthode de l'enseignement mutuel, et en outre , il y en a bien un pareil nombre soutenues par des éfcablissemens publics ou particuliers.

Des courriers réguliers partent de la capitale

pour les divers points de l'intérieur les 9, 16, 23 et 30 de chaque mois.

L'état social étant le même dans la république de l'Uruguay que dans celle du rio de la Plata, je renvoie mes lecteurs aux descriptions que j'en ferai à Buénos-Ayres où les mœurs, les coutumes et le caractère des difFérens habitans composant ^a masse hétérogène de la population seront passés en revue. Le vide que j'aurai laissé sera rempli dans l'exploration de l'Uruguay.

(c Parler de l'industrie , des arts et du commerce des nouveaux habitans de l'Amérique, dit le savant M. Balbi , c'est parler de l'industrie^ des arts et du commerce de l'Europe et de ses habitans, qui depuis trois siècles se sont établis d'un bout à l'autre du Nouveau-Monde. )> * Les Espagnols , les Portugais, les Anglais , les Français, les Italiens et les Allemands y ont importé leur industrie, qu'ils ont modifiée ensuite avec plus ou moins d'avantages pour eux, suivant le caractère de la nation qui dominait et la protection que son gouvernement leur accordait. Malheureusement

1 M. Balbi a observé ailleurs , avec raison, que cette épithète de

Nouveau-Monde serait mieux appliquée à VOcéanie ou Aiistralasie , la cinquième partie du monde =

la manière vicieuse avec laquelle on Ht le commerce jusqu'à la seconde moitié du XVIII^ siècle a privé l'Europe et l' Amérique des immenses avan tagesqu elles en auraient tirés, si on lui avait accordé la liberté dont il a joui dans la suite. Certes, la Banda-Oriental aurait pu atteindre promptementau faite de la prospérité, si l'Espagne, comprenant mieux ses propres intérêts, n'avait pas entravé l'essor industriel et commercial que les premiers colons tentèrent de lui imprimer. Les restrictions de l'Espagne arrêtèrent l'émigration; sa politique étroite en éloigna toujours ceux qui n^étaient pas espagnols, et ses querelles interminables avec le Portugal achevèrent de paralyser l'industrie. Comme l'exploitation des troupeaux parut offrir la plus grande utilité , sans donner grand travail, les habitans s'y livrèrent au préjudice de Tagriculture qu'ils négligèrent entièrement. Cependant les terres ne réclamaient que des bras industrieux pour les cultiver, puisqu'elles produisaient avec abondance, et sans culture, toute espèce de grains, de frviits et de légumes; elles auraient fourni toutes les productions d'Europe et la plupart de celle des tropiques ; mais à quoi bon tant de travail , se dirent les colons espagnols ? que ferons-nous de notre superflu, puisque les restrictions du système colonial nous en

prohibent T échange avec les étrangers ?. . . Ils adoptèrent l'indnstrie la plus commode pour eux, et ils firent bien. Ce genre d'industrie était de nature a faire germer en eux des idées d'indépendance ; elles germèrent effectivement , elles grandirent, et l'Espagne fut punie par où elle avait péché.

Le système de Galvez qui, en 1778 ^ proclama sucessivement la liberté du commerce entre les treize principaux ports de l'Espagne et l'Amérique ci-devant espagnole, ' donna beaucoup d'activité au commerce delaPlata; mais ce fut après 4810, lorsque les ports s'ouvrirent à toutes les nations , lorsque les individus de toutes croyances purent se présenter pour exercer librement leur industrie , que ce pays prospéra véritablement. Sans les troubles civils et cette guerre désastreuse avec le Brésil , la Banda-Oriental eût pu s'appeler à juste titre la Phénicie du Nouveau- Monde> de même que Buénos-Ayres en eût été la Carthage.

La constitution définitive de la nouvelle répu-

1 Jnsque-là il n'y avait que les places de Séville et de Cadix qui pussent expédier un nombre très limité de bâtimens d'un faible tonnage pour les colonies. Le commerce de la Plata était dans la dépendance de celui des spéculateurs privilégiés du Pérou.

blique, ramour de l'ordre et le besoin de tranquillité qui se fait remarquer parmi la classe éclairée, la cessation des troubles civils, la position isolée , tout-à-fait neutre de ce petit état , sont autant de garanties morales pour les capitalistes , les commercans et les industriels qui songeraient à augmenter leur fortune ou leur bien-être au profit d'un pays qui ne paraît pas avoir adopté pour devise Y ingratitude .

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