CHAPITRE m
MontévîdeOj
Ce fut pendant la nuit du 28 février que nous mouillâmes en rade de Montevideo. Une frégate française se trouvait à une portée de canon de nous ; mais l'obscurité était si grande qu'on ne
distinguait que son fanal , dont le feu nous guida mieux que celui du Cerro,
J'étais impatient de voir poindre le jour afin d'analyser ce sol américain , de respirer l'air pvir d'un ciel azuré , de sentir les émanations électriques de cette terre indépendante , de voir enfin se lever le soleil de la liberté sur ces rives hospitalières !
Chose étonnante ! le lendemain je n'étais plus si empressé; mou eathousiasme avait singulièrement molli n'étais- je pas Français ? Il paraît
du reste , que la végétation vigoureuse et abondante des zones chaleureuses rend Morphée trèsprodigue de pavots, du moins il semblait vouloir me combler de faveurs ce jour-là , en les répandant avec profusion autour moi. Je ne lui en sus pas mauvais gré du tout, lorsque, montant sur le pont pour secouer mes pavots, je me vis entouré de mauves, de goélands, de bec- en- ciseaux , d'hirondelles-de-mer et autres palmipèdes criards, réunis autour du navire en telle abondance qu'ils m'assourdissaient par leurs cris rauques. Ce ne fut qu'après avoir tiré une douzaine de coups de fusil et abattu quelques mouettes , autour desquelles s'amassèrent les autres , que je pus
enfin me rendre à moi-même et observer librement.
Alors je découvris sm^ la pointe occidentale d'une colline, qui s'abaisse de manière à former une langue de terre un peu prolongée , la petite ville de Montévideo , formant avec ses pâtés de maisons blanches ( suivant l'expression originale d'un célèbre voyageur), ses fortifications en zigzag , ses belveders , ses deux tours de faïence peinte et son môle en bois, une ellipse inclinée, que la disposition du terrain rend parfaite.
En face de la ville , à l'ouest et tout au bord du fleuve, le Cerro : c'ést un morne de forme conique légèrement affaissé sur sa base , s'élevant à cent-cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer , et laissant voir à sa cime une forteresse surmontée d'une lanterne
Au milieu, entre la ville et le Cerro, s'ouvre une baie de forme ovale s' avançant de deux
1 C'est ce Cerro qui a fait changer le nom de San-Felipe , que portait d'abord la ville , en celui de Montévideo , dont l'étymologie esî celle-ci ; Monte , mont ou montagne ; vi , j'ai vu ; deo , abréviation dec?e lejos, de loin.
lieues dans les terres et au fond de laquelle se voient au-dessus de plusieurs îlots , des dunes de sable et quelques habitations ëparses.
Rien n'indiquait que nous fussions dans un fleuve , bien qu'à trente lieues de son embouchure ; la rade entièrement ouverte n'offrait que l'image de la mer, souvent très-agitée en cet endroit.
Suivant la saison dans laquelle on arrive , l'aspect de Montévideo est gai ou triste : malheureusement j'arrivai siu^ la fin de Tété, lorsque le soleil , après avoir été presque perpendiculaire à cette zone , avait brùlë la végétation et laissé un caractère sévère et agreste à ces lieux privés d'arbres et d'ombrage Le Cerro , couvert d'un gramen épais avait pris une teinte grisâtre qui attristait la ville ; les plaines unies qu'il domine étaient desséchées; elles n'offraient aux troupeaux amaigris, qu'on voyait épars ca et là, qu'une pâture sans substance. Les jardins seuls, ornés d'une végétation étrangère , laissaient voii' une nature moins fanée , des teintes moins sombres; quelques pêchers, quelques peupliers associés à Voinhu indigène* reposaient seuls ma vue déjà fatiguée,
1 Espèce de Ficxis qui caractérise ces plaines. {D'Orb. )
attristée j et regrettant le beau sol accidenté de la riche Normandie. Quel contraste pour moi ! Au lieu de vergers bien plantés , de ces belles fermes entom^ées de quintuples rangées de hêtres , d'ormes ou de chênes , de ces guérets couverts de prairies artificielles ou de moissons dorées, je n'avais devant moi qu'une terre aride presque sans culture et un sol miiforme. Pendant l'automne , l'hiver et le commencement du printemps , lorsque des pluies abondantes ont rendu la fraîcheur et la vie à ces plaines, en formant une multitude de ruisseaux qui les arrosent , le pays change d'aspect ; il se transforme en d'immenses prairies verdoyantes où les troupeaux joyeux bondissent en broutant une herbe nourrissante. La terre fertilisée, prêtant complaisamment son sein aux semences que l'agriculteur laborieux veut y jeter , récompense au centuple ^ les peines qu'il s'est données j c'est alors qu'on voit dans les campagnes s' étendant entre Montévidéo et Maldonado de vastes champs de mais , d'orge et de blé qui répandent Tabondance chez ces peuples sobres , non-seulement dans cette locahté, mais encore à Buénos-Ayres même, qui s'approvisionne de céréales chez ce la fourmi sa voisine. »
1 X'expression n'est pas forcée.
Il ne faut donc pas se presser de porter un jugement défavorable sur ce pays , lors même que tout paraît briilé du soleil : deux mois suffiront pour opérer devant vous un changement à vue. Mais même au plus fort des chaleurs , si vous pénétrez de quelques lieues dans l'intérieur, vous êtes agréablement surpris , et peu-à-peu vous vous enchantez en retrouvant des sites qui vous arrachent un soupir , une larme d'attendrissement , un frisson de plaisir C'est que
l'illusion est complète , vous avez retrouvé un site de la terre natale !
Comme vous le voyez , cette terre est digne de la liberté : ce n'est point une terre de déception qui vous étale d'abord tous ses charmes, toute sa parure ^ pour ne vous laisser voir ensuite que nudité , qu'aridité désespérante pour le cultivateur intelligent ; loin de là , semblable à ces sentiers semés d'aspérités dont parle l'Ecriture, elle vous fait passer par des déserts sauvages pour arriver à YEden que vous avez rêvé.
Dans laprès-midi, je descendis à terre avec le capitaine ; à mesure que j'approchais et que je distinguais mieux la forme amphithéatrale de la ville , celle des maisons et des édifices , en même
temps que Faridité des campagnes me semblait moins grande , je me croyais transporté en Syrie ou en Palestine ; je ne reconnaissais plus l'Amérique. En effet , la forme carrée des maisons , terminées en terrasse ( azotea ) , et n'ayant pour la plupart qu'un rez-de-chaussée , leur blancheur éblouissante, la forme pyramidale de quelques belveders , la bizarrerie des tours de l'église de la Matriz , cathédi^ale dont les petits dômes sont recouverts de faïence peinte et vernissée , les fortifications sur les parapets desquelles s'apercevaient quelques soldats Africains , mêlés à des créoles-métis , au teint olivâtre , tout cela prêtait singulièrement à l'illusion ; il ne manquait que des cèdres aux cimes élancées , des palmiers et des grenadiers , pour me représenter une ville des environs du Liban ou du Jourdain.
J'arrivai dans le port , au pied du môle en bois , ou plutôt du débarcadère ; je jetai un coupd'oeil sur la baie circulaire qui forme le véritable port. On me montra quelques balises , et des bouées placées en différens endroits j)Our signaler les carcasses de navires qui se sont perdus , il n'y a pas très Ion g- temps. Il paraît que le port de Montévidéo nécessite des travaux hydrauliques d'autant plus urgens qu'il se comble de
plus en plus par le sable et la vase qu'y déposent les courans. Outre cela, il est exposé aux mauvais vents , qui , non-seulement rendent la mer grosse , mais encore font chasser les bâtimens sm' leurs ancres , entravent leurs câbles , les font tomber les uns sur les autres , et quelquefois même les jettent à la côte , comme il est arrivé à plusieurs époques et notamment le 28 septembre 1826, où plus de cent navires éprouvèrent de fortes avaries , tandis que plusieurs se perdirent dans le port même . Le fond étant de vase molle les ancres tiennent peu , et les câbles ne tardent pas à se pourrir. Il faut de bonnes chaînes en fer et des navires doublés en cuivre pour séjourner avec sécurité dans la rade et le port de Monté vidéo ; mais même avec ces précautions , il faut une grande vigilance , car lorsque le pampero ( vent d'ouest et de sud-ouest ) vient à souffler, il n'y a aucun abri contre lui , et l'on ne peut même pas sortir aussi vite qu'on le voudrait. Il est à regretter qu on n'ait pas formé un port au confluent de la rivière de Santa-Lucia , qui se trouve un peu à l'ouest du Cerro ; les bâtimens d'un tonnage ordinaire y eussent trouvé imabri sûr contre tous les vents.
Ainsi , Monté vidéo est dans une petite pénin-
suie , entourée de tous cotés par le fleuve , excepté de celui de l'est, où se trouvent la citadelle et les meillem^es fortifications. Il est bien fâcheux que , par un article du traité de ]?aix fait avec le Brésil 5 toutes ces fortifications , qui ont coûté beaucoup , doivent être détruites. Cette stipulation , faite par l'empereur don Pedro , ne devrait-elle pas être annulée par le gouvernement actuel du Brésil , puisque les Brésiliens affirment à qui veut l'entendre que leur guerre n'était pas nationale ?
Le plan de la ville est très-régulier , divisé en cuadras ( carré de maisons ) ; les rues bien alignées , garnies de trottoirs , se trouvent coupées à angles droits ; malheureusement elles ne sont pas pavées , ce qui les rend aussi désagréables en temps de pluie qu'à T époque de la sécheresse : des nuages de poussière salissant tout dans l'intérieur des maisons ou ce sont des cloaques affectant l'odorat, principalement dans le bas de la ville.
Toutes les maisons sont bâties en brique, et la plupart sont très-basses , comme je l'ai déjà dit ; mais on en construit de nouvelles à plusieurs étages , qui rivalisent avec ce que nous avons de plus gracieux en Europe ; seulement , le toit reste
toujours en terrasse , parce que cette formé donne beaucoup de fraîcheur aux maisons ; elle offre encore l'avantage de laisser respirer un air plus pur après une journée caniculaire, en permettant à toute la famille de se tenir au-dessus des exhalaisons tièdes du sol échauffé ; et de plus c'est une forteresse où le patriotisme et le courage des femmes ont aidé souvent les citoyens à se délivrer d\in joug étranger ou de l'invasion des barbares. Les Anglais doivent se rappeler encore ce que vaut une azotea pour la défense du foyer domestique...
En somme, la ville de M on té vidéo n'est pas désagréable , quant à son aspect physique ; et si Ton fait entrer en considération , comme on le doit certainement, l'air d'aisance et les manières tout aimables des liabitans , doués , comme les Argentins de beaucoup d'esprit et d'un extérieur très- avantageux, on se convaincra facilement que son séjour peut offrir des charmes réels. C'est plus qu'il n'en faut, à mon avis, pour inviter les négocians à se fixer sur un point qui , aux avantages signalés , joint encore ceux d'une position des plus favorables au commerce ; un climat des plus salubres et un gouverneur éclairé, ami des étrangers , proteceur du commerce et de
Findustrie. Que demanderait-on de plus? Apportez des marchandises convenables, des capitaux et des bras industrieux , et vous verrez que vous n'avez pas tenté en vain la fortune. Je veux essayer de le pix)uver dans la description que je donne au chapitre suivant du territoire composant la Banda-Orimtal.
Peu de villes de Jl' Amérique ont plus souffert que Montévidéo , depuis sa fondation qui date de 1 724 * ; son commerce et sa population s'en sont ressentis * , mais l'administration éclairée de M. Vasquez, rappelant celle de M. Rivadavia à Buénos- Ayres , à une autre époque , tend à réparer les maux afiligeans qui ont éloigné les étrangers et surtout les capitalistes d'un point digne de fixer leur attention.
Montévidéo est chef-lieu du département de son nom et capitale de la République orientale de VUruguafz'y elle est le siège du gouvernement, composé des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
1 Voyez la Revue Politique , au chapitre V.
2 Sa population est évaluée à 15,000. Elle a été de 26,000.
3 Position astr. — Longitude Occidentale de Paris, 58° 33' 25". Latitude , 34" 54' 8 " Elle est à 30 lieues du cap Saiita-Maria , et à 40 de Buénos-Âyres
Le gouverneur porte le titre de Président,
li y a une chambre de sénateurs et une autre de députés ou représent ans .
J'ai dit que Montévidéo rappelait une ville de Syrie ou de Palestine; il ne serait pas impossible que l'illusion fut poussée, dans quelques siècles , jusqu'à faire croire à la transmigration de Tyr ou de Sidon dans ces lieux, où le commerce doit avoir un autel , et un culte aussi fervent que celui de la liberté.