CHAPITRE IV
La biographie de cet homme est de la plus haute importance, car elle apprend que, même sans secours extérieurs et malgré l'éloignement absolu de la société, Mahmoud II a pu, avec la seule puissance de son génie naturel, arriver à occuper sur la scène du monde une place éminente, dans le moment où les hommes et les événements en Europe étaient extraordinaires.
Dans la sphère des arts, la vie solitaire, la méditation continuelle et la séparation complète du monde peuvent donner souvent aux actions des hommes une teinte d'originalité puissante qui étonne et surprend. 11 n'en est pas ainsi dans la sphère politique pratique.
La méditation est sans contredit une nécessité impérieuse pour ramasser sur le projet que la pensée concrète tous les éléments qui doivent lui servir ; mais la solitude que de-
11 h CONSTANTINOPI.E.
mande la méditation serait nuisible à l'homme politique, s'il en abusait, autant que pourrait le faire un trop grand abus du monde. Un livre se médite dans le silence-, il s'élabore dans la solitude. Les ouvrages d'une bibliothèque rassemblés sous la main de l'écrivain le dispensent d'aller au dehors chercher des inspirations; mais pour l'homme politique, auquel la direction d'une société est échue, il faut qu'il la voie de ses yeux, qu'il en palpe lui-même les besoins. Non seulement il doit avoir l'instruction des hommes les plus distingués, mais, de plus, il faut qu'intuitivement il sache les hommes de son temps, de son époque par cœur, chose qui demande une nature psychologique développée et une forte dose de bon sens.
La science politique est la science de nos jours la plus complète qui soit : tout se résume dans elle ; son horizon embrasse tout-, tout aboutit dans le cabinet de l'homme d'Etat ou dans l'enceinte des parlements.
Ce n'est plus, comme dans les temps primitifs, que se traduisent, dans le mystère des délibérations d'un corps sacerdotal , les idées de gouvernement; ce n'est plus, comme dans les temps postérieurs à ceux-ci, que quelques chefs de peuples avaient le privilège, que leur donnaient leur génie ou leur puissance, de diriger la société selon leurs aspirations: non, aujourd'hui, questions religieuses, d'agriculture, d'armement, d'industrie, de science et d'art, toutes ces questions, dis-je, sont sorties du domaine des sanctuaires, des conseils de quelques souverains, de l'interprétation de quelques aristocraties, pour tomber dans le domaine public, qui s'en est saisi, qui s'en est divisé le travail, et qui, en raison de cette répartition, représente au milieu de lui toutes les spécialités politiques, sans lesquelles aucune société ne peut fonctionner selon l'ordre de la civilisation qui régit nos idées et
MAHMOUD il, H5
nos mœurs. Quand les peuples n'avaient que des instincts de droit social, par conséquent aucune idée de leurs droits politiques, quelques hommes, à leur tète, pouvaient les conduire ; mais au fur et à mesure que les idées se répandirent au sein des masses, et que les instruments du travail se perfectionnèrent, elles entrèrent petit à petit, pas à pas, à travers les siècles, par des souffrances infinies et en accumulant des travaux immenses les uns sur les autres, dans l'action gouvernementale, jusqu'à ce qu'étant tout par les lumières, par la richesse, par le travail et par le nombre, elles devinrent nécessairement le seul levier sur lequel leurs gouvernements pussent s'appuyer et dont ils pussent se servir. L'homme politique, s'il ne possède pas scientifiquement tout le savoir humain, ce qui est impossible, doit avoir cependant, dans l'esprit, assez de clarté pour discerner les hommes qui le représentent dans sou ensemble, et agir dans le maniement des affaires publiques avec le discernement d'un grand chef industriel qui, dans ses fabriques, dans ses usines, par une bonne distribution du travail et de la main-d'œuvre, ainsi que par une intelligente appréciation des capacités qu'il emploie, fait sortir de son industrie des produits supérieurs.
Un gouvernement, si despotique qu'il soit, ne peut oublier aujourd'hui ce que possède de puissance le peuple qu'il gouverne. Si arriéré que soit ce peuple dans la civilisation, il est pourtant bien loin de ce qu'il fut il y a seulement un siècle. Malgré le gouvernement, les idées générales se respirent comme les atomes imperceptibles que fair renferme ; s'il résiste à ces idées générales, elles le circonscrivent à la longue et l'enferment dans le cercle de Popilius. 11 est donc de son intérêt le mieux entendu de les comprendre dans leurs nécessités et de savoir les appliquer avec circonspec-
116 i.ONSTVMINOPI.F.
tion: mais il faut les appliquer, sans quoi elles l'immolent; car si les Idées ne se tuent point par le canon, comme dit Diderot, nécessairement elles ont le dessus sur toutes les réticences qui cherchent à arrêter brutalement ou maladroitement leur développement et leur application dans le monde. Leur gestation demande des années, des siècles, comme les grandes et fortes choses que la nature crée. L'impatience de l'homme s'irrite souvent de ce développemont si long, ou, ne pouvant arriver à le faire aboutir selon aes désirs, il cherche à le nier, à le détruire. Que font ses efforts individuels conlre la marche de l'humanité que Dieu lui a imposé de suivre? De même qu'un ouvrier attaché à la construction d'un immense édifice, dont il ne comprend qu'imparfaitement le plan, s'irrite d'apporter chaque jour sa pierre sans voir en cpioi ses travaux son! utiles, pareeque l'édifice, dans toute si splendeur, ne lui a pas révélé sa grandiose harmonie: de même l'homme individuel, dans 1rs travaux humains, s'irrite de ne pas savoir a quelle fin il y est assujelti. Qu'importe encore une fois cette faiblesse de l'individu dans le travail général de la civilisation? Il se poursuit sans relâche : ici abandonne, la pousse [avec ardeur. L'Asie, après ses longs labeurs, se repose comme une ton;' que la charrue a trop remuée. L'Occident s'agite, marche comme une terre dans toute la vigueur d'une végétal irtri nouvelle: et, mon Dieu ! ce qui semblé a nos yeux ne ; produire est peut-être a la veille d'une floraison luxuriante et d'une richesse inconnue, et ce qui nous semble en pleine vigueur est peut-être a la veille d'avoir besoin d'un repos nécessaire pendant longtemps pour reprendre une nouvelle vie ?
La grande valeur de Mahmoud 11 est d'avoir compris le mouvement intellectuel qui l'entourait. Les réformes oui pu
fioMta h. 117
ne pas être toujours parfaitement appliquées et marchera coutre-sens du but qu'il se proposait d'atteindre; mais certainement il se montra bien plus intelligent, homme d'État et de gouvernement que s'il fut resté dans le statu quo de la civilisation turque. — Cette civilisation est fatalement destinée à périr, parcequ'elle repose sur une grande erreur religieuse. Mais ce que tit Mahmoud pour la relever accuse un esprit d'élite qui a cherche tous les moyens possibles pour en prolonger l'existence et en arrêter la mort.
Les cafés du sérail sont douze pavillons qui ressortcnl du milieu de buis, ou ces Chah Jades des princesdu sang impérial sont renfermés par la sombre étiquette de la cour ottomane. Lesilenceveilleconstammentàla gardedeees priions dorces, d "ii les Chah lades ne sortent que lorsqu'ils doivent rendre \ i>it<- au sultan. Mahmoud resta enferme vinu t-trois ans dans une de ces cages. Là, guide par ion esprit entreprenant, ne pouvant s'accommoder de la contrainte à laquelle il était condamné, il chercha a cttasset s&â ennuis en s' occupant des cludes auxquelles les autres princes n'avaient jamais pensé. La religion ordonne aux enfants du sultan de choisir pour leur distraction un art mécanique: maigre celle prescription, MahrtïOHd tourna toute son attention vers les livres qu'on lui donnait et qui traitaient de matières différentes. Pour mieux ifes comprendre ,-t pour mieux les entrer dans son esprit, il les copiait avec beaucoup de soi». L'étude prolongée et assidue des mêmes matières contribua beaucoup à donner une direction ferme el profonde aux idées de ce prince; En effet, un petit nombre d'oin rages qu'on médite est bien plus profitable qu'une lecture universelle qui apporte souvent dans les connaissances bien plus de confusion dans tes idées qu'elle ne les éelaircit.
Poésie, histoire, lois et mœurs furent les matières que
'M S CONSTANTINOPI.E.
Mahmoud éludia de préférence et qu'il médita profondément. Le silence de la retraite servit efficacement le travail intérieur de la réflexion chez Mahmoud, et probablement cette jeune intelligence se serait laissée aller tranquillement à la seule étude des lettres et de l'histoire si rien ne lut venu brusquement réveiller en lui ce qui sourdait dans son âme de viril, d'impétueux et d'ambitieux.
Un jour, en mai 1807, occupé tranquillement à étudier, comme toujours, un bruit inattendu, terrible, vient troubler le cours pacifique de ses pensées. Des cris de détresse, des gémissements prolongés, interrompus de temps à autre par le bruit du canon, lui apprennent que le corps des janissaires, à la suite d'une nouvelle révolte, venait de déposer le sultan Sélim-Kan, son cousin, et élever autrùne son frère Mustapha. Ce même jour, le souverain détrôné vint abriter sa grandeur déchue dans le pavillon de son cousin. La sensation que ressentit Mahmoud de cet événement fut profonde. Un nouveau monde s'ouvrait devant lui, et ses instincts, comprimes par la politique du sérail, se redressèrent de toute leur hauteur; Sélim près de lui : hier son souverain, aujourd'hui son égal et son compagnon de captivité... Il n'en fallait pas tant pour que Mahmoud comprit la nécessité, dans l'intérêt du rôle qu'il pourrait jouer un jour, de se lier avec l'homme qui, en raison du trône qu'il avait occupé, était à même de l'instruire sur la pratique gouvernementale, pratique dont il n'avait que des idées imparfaites, et qu'au sérail on cache toujours aux princes dans la crainte, tout à fait naturelle, qu'ont les sultans de les voir tramer des intrigues, des conspirations qui attentassent à la sûreté de leur vie et à la consolidation de leur pouvoir. Mahmoud devint donc l'ami le plus naturel du malheureux Sélim, lequel à son tour trouva une grande consolation dans cette amitié. De plus, Mah-
moud en Sélim trouvait une personne à qui il pouvait s'ouvrir de toutes les idées de réformes que lui suggéra la chute de son cousin. L'un et l'autre pouvaient s'entendre à merveille. Sélim avait besoin d'un vengeur, Mahmoud pouvait l'être, et avait, quand il le connut bien, toute l'étoffe d'un homme à ne reculer devant aucun obstacle pour arriver à son but. Mahmoud de son côté avait besoin de connaître et de savoir beaucoup de choses sur la politique du Divan. Sélim mieux que personne pouvait l'instruire et le diriger. Ces deux hommes, qu'un hasard mettait ainsi en contact, mutuellement se servaient sans efforts : l'ancien sultan Sélim apprenait à Mahmoud comment on pouvait régner, Mahmoud à Sélim promettait de le venger une fois monté sur le trône. Sélim caressait la jeune ambition de Mahmoud en lui montrant le pouvoir comme pouvant lui aller, et dans cette pensée le conduisait pas à pas dans le labyrinthe de ton les les roueries gouvernementales.
Rien ne pouvait mieux servir Mahmoud que les entretiens de Sélim. Le pouvoir était là devant lui, qui ne craignait plus de confesser ses fautes n'ayant plus à craindre de tomber, n'ayant plus à se faire redouter, n'ayant plus autour de lui ses envieux, ses courtisans et ses ennemis extérieurs. Sélim ne craignait pas de son côté de confier enfin à Mahmoud tous les secrets d'État et de les lui révéler avec la clarté d'un homme qui les a connus et qui en a disposé. Quelle merveilleuse circonstance mettait à côté de ce jeune lionceau Mahmoud un souverain déchu pour lui montrer les voies du trône.
Mais tandis que les deux cousins dirigeaient toute leur attention sur le passé sans prévoir ce que l'avenir positivement leur préparait, le pacha de Moutchouck, le vaillant Bairactar, s'étant proposé de rétablir sur le trône Sélim, avait rassemblé sous les murs de Constantinople une armée
120 CONSTANTINOl'LE.
de huit mille hommes, et il était parvenu par sa fermeté et sa valeur à enfoncer les portes du Sérail dans l'intention, avant toute autre chose, de venir au secours du sultan détrôné.
Avant pourtant que les portes du sérail fussent enfoncées, Mustapha, ayant été informé qu'on venait de proclamer sa chute et la réintronisation de Sélim et qu'il ne lui restait plus rien à espérer, ordonna à un peloton d'ennuques de tuer Sélim, ce qu'ils firent sous les yeux de son cousin Mahmoud.
Les assassins de Sélim, s'étant assurés qu'il n'était plus qu'un cadavre, étaient sur le point de tourner leurs poignards contre Mahmoud lui-même quand Baïractar entra comme la foudre dans le pavillon pour empêcher bien à temps qu'ils missent à exécution leur sinistre projet. Contristé un moment à la vue du cadavre sanglant de celui qu'il espérait sauver, Baïractar ne resta pas longtemps indécis sur la résolution qu'il devait prendre dans un moment où il fallait impérieusement qu'il trouvât un souverain qui le couvrit de sa protection pour le sauver à son tour d'une insurrection qui n'aurait point tardé à se tourner contre lui. Sélim mort, son cousin Mahmoud sauvé miraculeusement par son arrivée sur la scène du meurtre devait être le souverain et le sultan de son choix, comme il le fut instantanément.
Mahmoud, âgé à peine de vingt-quatre ans, dépourvu tout à fait de connaissances pratiques, sans avoir jamais connu les hommes ni les choses, nouveau dans l'art de commander, se trouve tout à coup lancé au milieu des affaires de son pays, et cela dans le moment le plus difficile, le plus périlleux. L'empire était engagé au dehors dans une guerre avec la Russie et au dedans en face d'une milice qui disposait du trône par l'assassinat et l'insurrection; le trésor
était épuisé, la rébellion ouverte dans presque tous les pachaliks, les généraux soudoyés par l'ennemi, l'armée inepte et sans discipline , les populations frappées par les impôts les plus lourds, et le commerce paralysé, presque anéanti par tous ces maux. Debout sur le bord de cet abîme, Mahmoud sans crainte en mesure les profondeurs, et se promet de le franchir et de le combler. Assez hardi pour ne point s'effrayer des difficultés à surmonter, mais en même temps assez prudent pour ne rien laisser au hasard, se défiant de ses ministres, il les consulte, pour les dérouter sur ses projets, avec toute la ruse d'un renard, ne se jetant jamais sur sa proie que lorsqu'il est assuré qu'elle ne lui échappera pas. Ne voulant rien laisser percer des projets qu'il avait la ferme intention d'accomplir et ne désirant cependant pas qu'on crût qu'il était d'une nature trop facile, il met une subtilité infinie à échapper à toutes les ambitions qui veulent le circonvenir. Par certains actes , il donne à penser aux populations qu'il les relèverait de leurs maux si son pouvoir n'était pas toujours, en sa personne, à la veille d'être renversé. Par une certaine docilité dans son cabinet, au sein de son conseil, aux vues des grands de l'empire, il n'en contente aucun absolument, et il ne laisse aucun dominer les autres. Cette politique d'équilibre, de ruse, de marche et de contre - marche , était la seule pour lui bonne à suivre. Porté au pouvoir à la suite d'un meurtre, par une insurrection militaire, il pouvait en descendre violemment comme son prédécesseur et payer de sa vie l'honneur d'avoir un moment tenu dans ses mains les rênes de l'état. Dans les pavillons du sérail, où il avait passé la première partie de sa vie, il savait les princes que les révoltés savent toujours aller prendre pour donner un semblant de légitimité à leurs attaques, à leurs dévastations et à l'ambition des chefs qui
les font mouvoir. N'ayant que des ennemis autour de lui et pas un peuple pour le défendre, inerte devant l'insurrection, puisque n'importe laquelle lui apportait toujours un nouveau maître, Mahmoud ne compte que sur lui-même et sur son énergie.
Ceux qui ne veulent pas accorder du génie à Mahmoud ne considèrent pas tous les obstacles qu'eut ce sultan devant lui à surmonter pour arriver au point oU il arriva : la régénération de l'empire ottoman et la consolidation du pouvoir souverain à Constantinople. L'homme qui est arrivé à ce but comme Mahmoud, et dans les circonstances au milieu desquelles il se trouvait, est plus qu'un homme de talent. Et c'est moins les moyens extrêmes qu'il employa, moyens dont les despotes les plus médiocres font usage, que la suite de ses vues dans toutes les réformes qu'il entreprit. Assusurément, si l'on regarde les actes de Mahmoud au point de vue de nos idées, ils révoltent et font frémir. Le massacre des Janissaires, la mort de son frère Mustapha, qu'il ordonna, sont des moyens de salut public qui heureusement en Europe et parmi les grandes nations civilisées ne pourraient être adoptés sans qu'un cri général d'indignation ne les poursuivît d'imprécations-, mais en Turquie les moyens qu'employa Mahmond furent excusables et légitimes même. Les Janissaires n'étaient plus qu'un corps qui menaçait constamment la sûreté et l'existence de l'empire. Ils n'en défendaient même plus du temps de Mahmoud, devant l'ennemi, les frontières. Mustapha, s'il eût réussi, eût indubitablement fait étrangler Mahmoud. C'est une nécessité impérieuse, fatale en Turquie, comme en Asie, aux souverains de frapper de mort les membres de leur famille qui sortent de l'obscurité dans laquelle, dans les harems, pour sûreté publique, on exige qu'ils passent leur vie entière: à Cons-
MAHMOUD II, 12o
tantinople surtout, tant que les Janissaires disposèrent du trône, un souverain ne pouvait faire que de condamner à mourir celui de ses parents qui ne pouvait sortir du sérail qu'avec l'intention d'usurper le trône, et on sait comment pareille usurpation pouvait se faire. Depuis que les Janissaires sont détruits, les droits à la couronne sont mieux, affermis. Ce n'est pas, à proprement parler, les droits d'hérédité inscrits dans nos chartes et nos institutions. Souvent le Sultan parmi ses enfants désigne celui qui lui succédera sans être tenu de choisir l'ainé; mais ce choix est normal. La volonté du père dans la famille musulmanne étant tout, cette volonté prend un caractère plus sacré, plus auguste, quand le père se trouve être en même temps le souverain qui la manifeste.
Dans la résolution qu'avait Mahmoud de régénérer son empire, d'arracher le gouvernement aux ambitions des Pachalicks qui trouvaient toujours les Janissaires pour les appuyer selon les bénéfices que cette milice imposait pour assouvir sa cupidité, de le défendre contre les étrangers et surtout contre les Russes qui le menaçaient plus sérieusement que tous les autres, après avoir considéré la cause principale qui rendait le mal de plus en plus grave, et s'étant convaincu que l'instabilité du pouvoir suprême était le fait de l'autorité absolue qu'avaient prise les Janissaires à Constantinople, il se décida de les détruire pour toujours. Ce projet demandait de la maturité, du ménagement et une dissimulation capable de dépister toutes les intrigues, toutes les trahisons et tous les complots. Il sembla ajourner toutes velléités de réformes, et surtout celle de vouloir organiser sur un nouveau plan l'armée. Au contraire, pour capter entièrement la confiance des Janissaires, il déclara d'abord qu'il comptait seulement sur eux comme sur le plus ferme ui de son empire.
11 lui fallut donc agir avec la plus grande précaution. Il débuta dans ses réformes, faisant semblant de restaurer plutôt que de détruire. Il ordonna l'exacte et scrupuleuse observance de tous les règlements qui regardaient le corps des Janissaires -, et, pour donner à ses intentions une couleur qui cachât ses intentions secrètes , il s'abrita derrière le grand nom de Soliman-le-Magnifique, en mettant en vigueur les règlements de ce prince, qui, alors qu'il les imposait aux Janissaires, était loin de supposer qu'un jour ils rendraient dans la capitale tout gouvernement impossible, et par leur insubordination compromettraient la puissance de l'empire que sa valeur avait rendu si redoutable aux nations chrétiennes.
Un tel commencement ne pouvait être ni plus prudent ni plus ingénieux, et cependant les Janissaires, habitués depuis un siècle à tous les abus, ne virent pas de bon œil le retour à l'ancienne discipline. Il faut ajouter aussi que Bairactar, qui était venu à l'aide de Sélim et qui avait aplani la route du trône à Mahmoud, élevé par la reconnaissance du nouveau sultan à la place éininente de grand-visir et chargé, en conséquence, de faire respecter aux Janissaires les statuts de Soliman, oubliant la modération qui lui avait été tant recommandée par Mahmoud, compromit i'existence et le pouvoir de son maître par une telle rigueur et sévérité qu'une nouvelle insurrection éclata. Mahmoud, menacé à son tour de retournera la solitude des pavillons, qui est toujours un arrêt de mort dans ce cas, prit immédiatement leur parti.
Mustapha, renfermé dans son pavillon, put entendre les cris de ses partisans, qui voulaient le rappeler au trône, et apprendre que Bairactar, l'agent principal de sa ruine, avait péri brûlé dans son palais. Enivré par la pensée d'avoir été ainsi vengé, et presque sûr de monter encore sur le trône,
il cherchait les moyens de se débarrasser de Mahmoud; car, par la mort de celui-ci, il restait le seul membre de la famille impériale.
Mais si, de son côté Mustapha s'abandonnait à ces espérances audacieuses, Mahmoud ne manquait pas de faire, du sien, la réflexion que la mort de Mustapha était le seul moyen qui lui restât pour assurer sa vie et sa puissance. C'était vraiment le cas de dire : Vita Karoli, mors Corradini! Vita Corradini, mors Karoli. — Les deux frères tous les deux voulant attenter à la vie l'un de l'autre, le drame ne pouvait être long à offrir son dénouement. Au milieu donc de la révolte et de l'anarchie générale, plusieurs eunuques pénétrèrent dans la tente de Mustapha, et l'étranglèrent ainsi qu'ils en avaient reçu l'ordre de Mahmoud.
Mustapha mort, les Janissaires se virent dans la nécessité de laisser vivre Mahmoud, qui, de son côté , simula ne vouloir plus penser à aucune espèce de changement. — Avec Mustapha s'éteignit aussi son parti, ce qui était d'un immense avantage pour Mahmoud , quoique de tous côtés se fissent entendre des voix qui lui reprochaient l'arrêt de mort prononcée contre son frère.
Les troubles apaisés, Mahmoud, afin de ne plus réveiller dans les Janissaires la moindre crainte et la moindre alarme, s'occupa, pendant quatre années, des relations extérieures et de la guerre avec la Russie.
L'insubordination des soldats et la trahison des officiers, rendant presque impossible la victoire à Ahmed-Pacha, qui avait le commandement de l'armée, firent naître à Mahmoud l'idée d'une réforme entière de ses troupes. Après le traité de Bukarest, si humiliant pour la gloire de la Porte, si préjudiciable aux intérêts de l'empire, Mahmoud, ayant concentré tous ses efforts sur le projet d'une réforme intérieure
en deux années, recomposa les fragments épars de son pouvoir. Les gouverneurs de la Romélie, le bey d'Egypte, les pachas de Bagdad et de Damas furent tous amenés à l'obéissance. La Servie fut reconquise avec la paix, la Bosnie respira , et le territoire sacré de la Mecque et de Médine ne fut plus profané par les souillures et les cruautés des Vahabites. — C'est ainsi, par de semblables actes, que Mahmoud, loin de se laisser abattre par les revers de la guerre extérieure, les utilisa au contraire pour faire des changements qui, en pleine prospérité, eussent semé l'alarme, réveillé l'insurrection. Mais, dans un temps de calamité, chacun comprenait enfin la nécessité d'apporter des réformes actives, vigoureuses, dans une administration qui, sans ces réformes, eût conduit infailliblement à une guerre civile et éternelle au sein de l'empire et à l'envahissement des frontières et même de Constantinople par les Russes.
Et Mahmoud, en ramenant à l'obéissance les grands pachalicks, abattit la féodalité dans son empire. — La destruction des Deré-Beys, qui occupaient la meilleure partie de la Turquie asiatique, et qui en dévoraient les revenus les plus considérables, ne laissant au sultan que les charges et les dommages, lui demanda l'effort de toute sa volonté. Quelle patience ne dut-il pas employer? que de mesures à prendre devant lesquelles il ne lui fallut aucunement sourciller !
Tantôt ce fut la ruse, tantôt la force qu'il invoqua à son aide : dissimulant ici, là osant tout, partout actif, partout présent, jamais il ne se lassa d'agir. — Après avoir éloigné les Deré-Beys de leurs sièges, sous ses yeux il les dépouille peu à peu de tout pouvoir et de toute influence. Plusieurs se refusent de passer en Europe 5 mais il les réduit par la force et la ruse. Le bey de Smyrne Kialib-Zadé, invité à
bord du vaisseau amiral, s'aperçoit, quand il s'y attend le moins, que l'ancre avait été levée, et qu'on faisait voile pour Constantinople, où le pacha Kozrew avait ordre de le conduire. Avec le seul Yousouf-Pacha de Seres il fut indulgent en le conservant à sa place, pour les services signalés qu'il avait rendus dans la guerre.
L'abolition des Deré-Bey est le premier coup d'élat par lequel Mahmoud débuta dans la réforme de la vieille monarchie turque, ce qui prouve la profonde intelligence et la fermeté de ce souverain. Les Deré-Bey ayant été anéantis, et la mort ayant frappé Ali-Pacha de Janina, il ne restait que la puissance du Pacha d'Egypte Méhemet-Ali, qui était, à l'égard de Mahmoud, ce que le duc de Bourgogne fut à l'égard de Louis XI.
Entre ce premier coup d'état et celui qui plus tard devait exciter la surprise de l'Europe entière, et raffermir l'autorité du trône ottoman, l'histoire rapporte l'événement de la révolution grecque soutenue par la Russie. Cette puissance ne manqua pas, par ses intrigues, de mettre pour quelque temps de forts obstacles à l'esprit radicalement réformateur de Mahmoud. Mais cette même ruine qui fut la cause de l'embarras que Mahmoud éprouva dans la réalisation de ses projets ne poussa plus la Russie à déguiser ses intentions en faisant connaitre qu'à la première occasion elle chercherait un prétexte pour détruire le traité de Bukarest. Mahmoud comprit que le temps pressait et qu'il fallait définitivement songer à créer une armée qui devint le véritable soutien de l'empire et détruire enfin ce qui pouvait lui faire obstacle. 11 résolut donc de faire massacrer jusqu'au dernier le fameux corps des Janissaires.
Le 16 juin 1826, il donna à Constantinople le spectacle le plus horrible que cette ville ait jamais vu. La grande porte
12S CONSTAM'INOPLE.
deVAlmaidan (marché aux chevaux), où s'élevaient les édifices destinés comme caserne à cent quarante odlas des Janissaires, fut enfoncée à coups de canon, et des fusées à la congrève éclatèrent ardentes comme des comètes en feu dans les chambrées de l'Odjak, portant avec la flamme qu'elles récelaient le désordre et le désespoir à sa plus haute limite. Les Janissaires, entourés par le feu, par le canon, par la fusillade, poussant des cris épouvantables, bondissant sur leur chevaux comme des laureaux enragés, les uns en armes, les autres presque mis, périrent tous, sans qu'il fût possible qu'un seul échappât à ce carnage.
Quoique leur chute, ou pour mieux dire leur anéantissement ait été si prompt et apparemment si facile, on ne saurait imaginer quelle vigueur le sultan dut mettre en œuvre pour détruire d'un seul coup et en une seule journée ces rebelles indomptables qui, depuis deux siècles, disposaient du sort de l'empire.
Ce châtiment sans exemple, cette sévérité implacablement appliquée à Constanlinople ne rencontrèrent que l'assentiment général, et partout des cris de joie et d'enthousiasme acclamèrent la destruction de l'Odjak, dont le nom même fut a jamais proscrit. Après ce coup d'état qui fut comme l'application du feu sur la plaie gangrenée, et après la suppression des corps de cavalerie, Mahmoud usa de son pouvoir alors non convoité, incontesté, en opérant toute les réformes qu'il méditait depuis dix-huit ans.
11 commença avant tout par instituer une garde impériale qui devait remplacer les Janissaires, et qu'il composa de jeunes gens, comme étant plus disposés à embrasser les institutions nouvelles qu'à s'accommoder des anciennes.
Il prit à sa solde des instituteurs européens pour instruire sa nouvelle armée dans toutes les manœuvres de la
lactique moderne. Cette armée, à l'imitation del'armée française, fut divisée en divisions, en brigades, sous le gouvernement de lieutenants-généraux et de maréchaux de camp.
Si la paix, au moment de cette réforme, eût continué pendant quelque temps encore, il est certain que le gouvernement turc aurait pu achever entièrement la réforme de l'armée, car c'était sur sa discipline, son administration et sa valeur que l'empire ottoman reposait. Mais il n'entrait pas dans les projets de la Russie que la Turquie, par le génie, la force et la patience de Mahmoud, arrivât jamais à lutter avec elle sur les champs de bataille avec les moyens et la tactique militaire qu'elle employait. La Russie fit donc Ions ses efforts pour arrêter Mahmoud dans sa marche dès son début.
Il ne faut pourtant pas juger les réformes opérées par Mahmoud par les résultats qu'elles donnèrent sous son règne. Klles ne réussirent qu'à demi, constamment entravées par des obstacles sans nombre, et qui eussent fatigue une volonté moins généreuse et un courage moins ferme que sa volonté et son courage. Il faut remonter au 20 octobre 1827, lorsque les trois amiraux, sir Codrington, le comte de Rigny et le comte Heyden, incendièrent la flotte turque dans le port de Navarin sous prétexte qu'on avait violé le blocus établi par les trois puissances, anglaise, française et russe, qui avaient interposé leur médiation dans le différend entre la Grèce et la Turquie, pour trouver la cause des embarras de Mahmoud. Un historien n'a point craint d'appeler cette attaque des trois puissances un assassinat prémidité, et la réponse de Reiss Effendi aux ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Russie, qui lui annonçaient la désastreuse nouvelle, tout en assurant de l'intérêt que leurs gouverne-
130 CONSTAXTINOPLE.
raents portaient à la porte , explique très bien la position quand il leur répondit : « C'est vraiment, dit le ministre « du Sultan, comme si je témoignais à un homme ma plus « sincère amitié tout en lui brisant la tête. »
Cet événement, en un seul jour, fit disparaître le fruit de toutes les méditations que Mahmoud avait concentrées pour créer sa flotte. Des trésors pour la réalisation desquels il avait opéré des prodiges se trouvèrent anéantis, et de longtemps il ne sera possible à la Turquie de remettre une flotte semblable à celle que Mahmoud vit brûler sous ses yeux, pour ainsi dire.
Après ce désastre commença la question de l'indépendance de la Morée, question dans laquelle les ministres des trois puissances insistèrent à demander un territoire pour constituer un royaume hellénique auquel la Turquie devait renoncer à jamais. Le sultan, ne voulant pas consentir à une pareille demande, provoqua, après quatre mois de pourparlers, une déclaration de guerre par la Russie.
L'armée de Mahmoud, quoique initiée depuis peu à la tactique européenne, se couvrit néanmoins de quelque gloire, car la Russie, pour la vaincre et remporter sur elle une vie ■ toire complète et décisive, dut fomenter des troubles, des insurrections, des rébellions dans la Bulgarie et la Thrace. La Russie put ainsi atteindre son but en coupant court à tout progrès venant de la Turquie.
La paix d'Andrianople fut l'événement le plus désastreux pour Mahmoud II, qui dut céder à son heureux rival plus de deux cents lieues de côtes, Anapa, la clef de la Circassie, accorder l'expulsion des Musulmans des principautés de la Moldavie et de la Valachie, établir une quarantaine permanente entre ces deux pays, et enfin diminuer les impôts de douane payés à la Turquie par le pavillon russe.
MAmiorn ii. |;U
S'étant débarrassé d'une si déplorable manière de cet ennemi, il se vit menacé par le pacha d'Egypte qui, après avoir envahi la Syrie, se disposait à assiéger Constantinople. La Russie, voyant avec regret les progrès rapides du vice-roi d'Egypte, proposa au sultan sa protection et son amitié. L'espérance qu'il avait dans les secours de la France et de l'Angleterre le tint en balance pour quelque temps, mais enfin, voyant que ces secours ne lui venaient pas, il se trouva forcé d'invoquer l'appui du bras qui venait de le frapper a mort, et par le traité d'Unkiar-Iskelessi, il se procura une paix presque inutile quant à l'appui qu'il espérait en tirer, et très préjudiciable à la dignité et aux intérêts de l'empire, par les nouveaux avantages qu'il se trouva forcé de reconnaître à la Russie. Mehemet-Ali se refusa encore à payer ses tribu ls. et reprit son aspect menaçant devant son souverain. Mahmoud redoubla ses efforts pour vaincre son vassal rebelle el l'amener à l'obéissance 5 mais la mort vint l'enlever avant qu'un nouveau et plus terrible malheur vint l'accabler. Quel eût été son désespoir si la bataille de Nezib, sous ses yeux, eût été perdue?
En résumant ici tout ce que je viens de dire sur la vie de cet homme remarquable, trois projets dont il résolut la solution avec une fermeté rare et une intelligence remarquable doivent le faire regarder, parmi les souverains qui gouvernaient la Turquie comme un des plus célèbres. Il est vrai que sous son règne l'étendard du prophète ne se montra pas aux populations sanglant el redoutable, de même qu'il le fut dans les moments où l'Europe terrifiée se coalisait à la voix des pontifes de Rome pour le repousser ; il est vrai que cet étendard, au contraire'* devant les chrétiens fut obligé de reculer, honteux et humiliés ; mais que pouvait Mahmoud avec une armée comme celle qu'il trouva
quand il monta sur le trône contre l'Europe aguerrie depuis quatre-vingt-dix ans par le bruit du canon qui, des bords du Nil à la Yistule, n'avait cessé de se faire entendre? Rien. Le seul moyen qu'il eût à prendre était moins de gagner des batailles sans but, que de préparer les moyens par lesquels il pouvait les éviter, ou les livrant, s'en assurer le succès. Trois choses étaient à faire pour que ce résultat a la Turquie fût possible. Ramener l'unité du commandement dans les mains du sultan en supprimant les Berè-Bey, qui étaient dans l'empire la féodalité sous la forme la plus inique et la plus brutale-, affermir, consolider le pouvoir suprême en détruisant les Janissaires qui, le commanditant, portaient sur le trône celui qui assouvissait le mieux leur avarice et leur cupidité, maintenir l'intégrité du territoire en amenant la soumission de l'Albanie.
11 est certain que Mahmoud, secondé par une fortune égale à son esprit et à l'énergie de sa volonté, n'eût pas toujours éprouvé les revers qui sont venus l'atteindre. Par les idées, il était trop au dessus de ses nationaux pour être bien compris par eux. Il renversa trop d'abus pour que ces abus ne se soient pas révoltés à l'heure donnée contre lui-, la position qu'occupe le siège de son empire est une position trop nécessaire à l'Occident pour que, maîtresse aujourd'hui de toutes les forces morales et matérielles de la civilisation, Mahmoud ait pu, avec les misérables ressources qu'il trouva quand il monta sur le trône, résister et vaincre les puissances européennes, la Russie, la France et l'Angleterre réunies contre lui. Il y a des choses impossibles à faire. Mahmoud se trouva dans cette position d'avoir à lutter toute sa vie contre ces choses impossibles. En Orient, il est occidental par les idées; en Occident, il est oriental par les mœurs. De ces deux éléments il en voulut former un, et tout son génie s'ap-
plique à cette fusion. Ses successeurs seront-ils assez heureux pour réaliser cette œuvre, peut-être la plus étonnante qu'il sera donné au monde moderne de voir? Nul ne le sait. D'un côté, la Porte a besoin de réformes modernes pour résister aux modernes. De l'autre, ces réformes, qui sapent les fondements du mahométisme, la désarment de tout ce fanatisme à l'aide duquel elle compte comme puissance européenne. Immobile, sa chute est plus prompte. Entrant dans le mouvement, elle ne marche qu'à la remorque des autres ; par conséquent, impuissante à lutter avec avantage contre les efforts de la Russie, dont le gouvernement, bien plus oriental qu'occidental, ne peut seulement se trouver à son aise, dans son élément, que par delà le Bosphore. D'une part , la Turquie cherche les idées de l'Europe pour se maintenir, se soutenir ; de l'autre, sa religion repousse ces idées. Quand on étudie l'histoire de l'humanité, et qu'on lui sonde les reins, tout ce que contient à la première vue le progrès matériel que le développement des sciences exactes apporte dans la société disparait pour faire place aux questions religieuses, les seules qui contiennent les idées momies , métaphysiques, philosophiques qui soutiennent l'homme dans Tordre élevé de la création où Dieu l'a placé. Le schisme de Mahomet pèse aujourd'hui de tout son poids sur les épaules des populations qu'il a élevées depuis des siècles. Que ne sérail pas une population catholique aujourd'hui, comme l'Italie ou la France, par exemple, sur les bords du Bosphore, à Constantinople '!
Tandis que le mahométisme ne peut plus avoir de force d'expansion, et que, réduit à la pratique stérile d'une religion qui n'a pas même ce que renferme la religion immobile de l'Inde, le catholicisme poursuit infatigablement sa route devnnt lui sans qu'aucun obstacle l'arrête et le retienne. Ce
gui se passe de nos jours est ce qui se passait dans les premiers siècles de l'Eglise chrétienne. Les mêmes idées, avec d'autres moyens, luttent contre les mêmes idées qui leur turent contraires alors. Les schismes sont les mêmes et toujours en guerre entre eux. Seulement, ils s'éteignent petit à petit à force de se combattre, et abandonnent de plus en plus du terrain au principe devant lequel ils succombent à mesure qu'ils luttent avec lui.
Le portrait de Mahmoud est difficile à tracer. D'un côté, dans la vie publique, Mahmoud est un homme de notre civilisation; d'un autre côté, dans la vie intérieure et domestique, nos mœurs, cet élément que nous possédons d'éminemment chrétien, le repoussent. Deux personnes contradictoires sont renfermées dans cet homme : le sultan, qui ne néglige rien pour relever la puissance de la nation qu'il gouverne avec des procédés européens 5 le souverain qui s'abandonne avec intempérance aux femmes et à tous les excès de la volupté orientale.
Pour donner une idée de l'esprit de vengeance qu'il avait de commun avec tous les princes orientaux, je rappellerai ici qu'après le fait d'armes de Navarin il fut sur le point de faire massacrer tous les chrétiens de son empire, si le seraskir ne lui avait montré tout ce qu'une pareille action aurait soulevé dans toute la chrétienté d'indignation, de colère et de vengeance.
Il unissait aux plus folles extravagances de cruauté une extrême faiblesse. Un banquier juif lui ayant fait un jour présent d'un kiosque ou pavillon magnifiquement paré, il l'accepta. Puis, réfléchissant ensuite au don remarquable qu'on lui avait fait, il en conclut que le donateur, le juif, avait dû voler énormément. En conséquence, il le fit décapiter.
Néanmoins, malgré ce caractère sanguinaire qui le portait
instinctivement à la cruauté, souvent la réflexion, la raison, l'intelligence le rendaient humain. Il était, par politique, tolérant envers les chrétiens, et naturellement il cédait à des impulsions généreuses quand il était ému par ce qui était beau et grand. Doué d'une ténacité que rien ne pouvait lasser, et qu'il portait jusqu'à l'opiniâtreté, il eût pu venir à bout de bien des choses qu'il entreprit et qui ne lui réussiraient pas, si une éducation plus libre l'eût mit à même d'acquérir des connaissances pratiques et sur les hommes et sur les choses de son temps.