‹ Voyage a Constantinople et en EgypteChapitre 16 sur 33 · LES FRANCS · texte numérisé non relu

LES FRANCS

Constantinople. Ce qui porte a croire qu'a l'époque ou Constantinople était sous le coup du farouche enthousiasme des Turcs pour leur nouvelle conquête , les premières familles franques étant les premières sur la scène, durent s'enfuir, si toutefois elles n'étaient détruites, pour échapper au fer et à la domination du vainqueur. — Les familles pauvres appelant moins l'attention, et du reste n'ayant pas les mêmes moyens pécuniaires que les riches pour fuir, durent rester. Ces familles sont la souche probable de celles qui nous occupent.

La mosquée «les Arab-Djenu"Si\nn[ la conquête était l'église principale de Galata.dans laquelle les familles les plus distinguées avaient leurs tombes. — Aussitôt que les Tnrrs s'en rendirent mailres ils s'empressèrent d'en effacer les inscriptions. Ce vandalisme, en détruisant le seul aiguë qui eût pu mettre sur la trace des anciennes familles franques qui habitèrent Constantinople avant les Turcs, et qui eut pu constater si quelques-unes des familles qui l'habitent actuellement eu sont issues, étant détruit, rien ne peut être plus incertain a discuter.

Si dans les quartiers de Péra et de Galata il y a des personnes qui se vantent d'une origine illustre, on ne reconnaît pour nobles que celles qui occupent des emplois dans les légations européennes. Os emplois donnent beaucoup de crédit, et. s'ils ne sont pas suffisamment lucratifs, ils sullisciii cependant à faire vivre honorablement ceux qui les occupent.

Quoique la vie a Constantinople soit à bon marche, et que depuis longues années ces familles jouissent de la considération et de la confiance des cours étrangères, il n'y en a pas une qui possède une grande fortune. On peut en trouver la raison dans la fécondité extraordinaire de»

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mariages, dans l'incapacité d'employer les petites économies, dans les tristes circonstances qui out pesé sur l'Europe vers la fin du siècle passé et au commencement du nôtre, et qui ont rendu très difficile aux familles le placement de leur argent sur les fonds publics, et dans les incendies presque permanents qui les ont ruinées presque entièrement. Dans le commerce, la fortune reste plus conslante; surtout dans un pays où il a joui de certains privilèges et offre, à ceux qui le font, des ressources continuelles et jamais interrompues.

Les Francs de Péra qui ambitionnent les emplois publics s'adonnent à l'étude des langues orientales, dans lesquelles ils font des progrès remarquables. On compte même, parmi eux, plusieurs célébrités qui pourraient rivaliser avec les hommes les plus éminents et les plus savants de l'Europe s'il leur plaisait de poursuivre leurs progrès.

Les Francs, qui ont étélongtemps privés d'établissements convenables pour faire élever dans les sciences et dans les lettres leurs enfants, trouvent maintenant dans le collège fondé par les Révérends Pères Lazaristes un moyen sûr, facile et peu dispendieux pour les instruire.

Une école succursale est attachée à l'établissement, où les enfants des prolétaires et les pauvres apprennent les premiers éléments, la lecture, l'écriture et le calcul.

Cette nation a aussi beaucoup d'institutions philanthropiques, et des hôpitaux pour les pestiférés et les marins malades, des maisons de secours et beaucoup de couvents où il y a des écoles et de petites bibliothèques publiques.

Les incendies et la peste rendent presque impossible l'existence de collections scientifiques qui seraient pourtant de la plus grande utilité dans un pays où à chaque pas on trouve des souvenirs historiques qui remontent à la plus haute antiquité.

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11 arrive rarement que les familles des Francs attachées aux légations abandonnent Constantinople, qu'ils regardent comme une seconde patrie à laquelle leur existence se trouve uni; mais celles qui font le commerce fixent ordinairement leurs demeures là où elles ont leurs comptoirs et leurs bazars. Si une de ces familles est frappée de quelques revers, elle se relève difficilement, et ne tarde pas à se perdre dans la masse des populations grecques ou arméniennes.

Les Francs de Péra aiment la société, bien qu'une retenue un peu outrée les retienne souvent eluignés les uns des autres.

Comme il n'y a pas de bons professeurs de musique on trouve à Constantinople bien peu de personnes qui cultivent cet art. Les peintres n'y séjournent qu'accidentellement. La peste qui joue un sinistre rôle à Constantinople effraye à juste titre toute profession libérale, qui a le choix de se fixer dans des contrées, des pays, des villes où ce danger n'est pas à craindre.

La religion des Francs est la religion catholique romaine': cette religion compte sept églises et plusieurs chapelles dans la campagne. Le nombre des protestants est tellement borné qu'ils n'ont même pas de pasteurs.

On peut s'imaginer ce que deviendrait ce groupe de chrétiens si la civilisation prenait un rapide développement en Turquie, et si les nations étrangères, n'ayant plus besoin d'interprètes, ni de cette classe intermédiaire qui, entre les habitudes orientales et la manière de vivre des Européens, les sert aujourd'hui comme de points de repère, se voyaient lorcées d'abandonner le Levant par le fait de la conquête de la Turquie par la Russie, ou de se rapprocher des nombreuses populations qui participent à colle civilisation. Tout ce

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que les Francs y gagneraient, ce serait une garantie suffisante de sûreté; et l'avantage resterait du coté des Turcs. Mais ceux-ci ne comprennent qu'assez imparfaitement ce qui doit les guider dans la voie de la civilisation ; il est à craindre pour eux-mêmes qu'ayant commencé tard à y entrer, ils se trouvent toujours en arrière des nations européennes, lesquelles les distanceront toujours de toute la hauteur d'une civilisation acquise par des labeurs infinis, et que chaque heure qui s'écoule sur le cadran de l'humanité voit s'agrandir.

Quant aux Grecs et aux Arméniens, l'époque oU ils ne formeront qu'une seule nation avec les Musulmans est tellement éloignée qu'il faut la confondre avec celle où l'Asie dominée par l'Europe sera absorbée par cette dernière. Alors tout ce que l'Asie renferme en elle de traditionnel fécondera ce que l'Europe aura perdu en disséminant toutes ses forces morales au dehors. Son activité est un des leviers puissants que Dieu emploie à cette heure pour sortir l'immobile Orient du repos oU elle s'endormirait; mais, remuée par elle, elle la fécondera à son tour de toutes les forces sociales qu'elle renferme dans son sein, et l'Europe, étonnée de trouver le commencement d'une autre vie là oU elle pensait trouver la fin, inclinera respectueusement sa tète devant elle, lui faisant hommage d'un individualisme qui, arrivé à son terme, ne pourra fonctionner qu'en se retrempant aux sources éternelles d'où l'humanité est partie, comme le serpent égyptien qui, décrivant un cercle régulier, mord sa queue.

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