CHAPITRE VI
Nous sûmes bientôt que Méhémet-Ali avait rappelé Ibrahim-Pacha de la Syrie et que le commodoreNapier, par ses dernières négociations, avait obtenu la restitution de la flotte turque, et qu'en conséquence on pouvait considérer la soumission du vice-roi à la Porte comme assurée. Contrairement aux ordres de son père, Ibrahim, espérant toujours recevoir d'Alexandrie un renfort de huit mille hommes qu'il avait demandé, mettait de l'indécision à évacuer la Syrie ; mais il dut bientôt céder devant les raisons toutes puissantes que lui fit valoir son père, qui, dans la position critique où il se trouvait, avec raison pensait qu'un succès militaire lui serait plus fatal que sa soumission immédiate, sachant les puissances alliées décidées à faire tous les sacri-
lices pour l'amener à celte soumission , qui pourrait être pour lui une déchéance complète s'il la marchandait dans le moment ou le prestige de son ancienne gloire n'élait pas entièrement effacé par les derniers événements.
Le 2 décemhre, une terrible tempête vint assaillir la flotte. Une goélette grecque, la corvette Lïpsia et un brick de commerce français furent fortement endommagés. La rade de Saint- Jean-d'Acre avait aussi été le théâtre de sérieux dangers. Trois bâtiments anglais, la frégate Piqué, pour se sauver, fut forcée de jeter sa batterie el couper les mâts-, le brick Wasp dut également se débarrasser de la sienne, et le Zébra enfin se brisa sur la plage sans perdre pourtant un seul homme de son équipage.
Le temps s'étant remis au beau, nous nous dirigeâmes vers la Marmorizza. Le 4, nous étions à la voile pour rejoindre l'amiral Stupford,qui nous y avait devancés. Un vapeur turc nous apporta la triste nouvelle du naufrage d'un brick anglais qui avait perdu trois marins, et l'autre nouvelle, plus consolante, que Méhémot-Ali était rentré dans les bonnes grâces du sultan, en se réservant toutefois d'accepter définitivement l'Hatti-Scheriff lorsqu'on se serait bien entendu sur les conditions par lesquelles Méhcmel-Ali jouirait à l'avenir du pachalikat d'Egypte.
Depuis le 6 jusqu'au 10, nous naviguâmes avec un vent contraire. L'atmosphère était lourde, des oiseaux aquatiques, habitués à voler sur la surface des eaux en se jouant, s'élevaient parfois comme s'ils eussent été frappés par une commotion électrique. C'était l'esprit des tempêtes qui effrayait ces pauvres bêtes et que leur admirable instinct apercevait là où un homme qui n'eût pas été marin n'aurait vu que la sécurité.
Mais au fur et à mesure que nous avancions dans la
journée du 6, la tempête prenait un aspect de plus en plus menaçant. Les éclairs plus fréquents serpentaient autour de noire frelate, et illuminaient l'eau qui l'entourait, comme si elle se fût trouvée dans une mer de phosphore, avec des méandres de feu. La foudre tomba sur le bf.timent, et atteignit deux artilleurs, dont l'un fut tué sur le coup et l'autre blessé grièvement. Quant à moi, secoué fortement par la force de l'électricité, je perdis pour quelque temps entièrement l'usage de mes sens. La foudre avait glissé dans la batterie, passant à travers le troisième étage, près de la sainte-barbe, était remontée sur le pon' , où elle éclata avec une lumière si vive et si spontanée que ceux qui y étaient eurent longtemps les yeux éblouis et presque tous les membres paralysés. L'on lit l'autopsie de. l'artilleur mort, dontlecorps offrait ces traces très curieuses, au point de vue de la science, du passage du fluide meurtrier. Le cerveau était enflé. Le segment en forme de faulx était excessivement gorgé. Toutes les parties gauches extérieures étaient carbonisées. La peau de ce côté, devenue grosse, noire, rendait le bruit d i parchemin etava t la dureté de la corne. Les vêtements de drap du malboureux artilleur n'avaient pas été touchés. L'électricité s'était frayé le passage à travers ces vêlements, par un petit trou rond de la grandeur d'une ligne et demie à la hanche de son pantalm. Elle avait brûlé le caleçon en toile depuis la cuisse jusqu'à la hanche. Ce qu'on remarqua sur le cadavre de l'artilleur, on le remarqua de même sur le corps de l'artilleur blessé, mais grâce à l'habileté du chirurgien en chef, le docteur Minonzio, au bout de quarante jours, il fut parfaitement guéri de ses blessures.
Le 1 1 , rioûâ étôéhg en vue de la Marmorizza-, mais comme le vo::t co; tinu:.i! à ftëtis être contraire, il' nous fut impos-
sible d'entrer dans le port, qui est très étroit, d'un accès difficile et creusé au milieu de rochers escarpés. Il y avait en rade treize vaisseaux sans compter des vapeurs, des frégates, des corvettes et d'autres navires anglais et turcs.
Le port est entouré de hautes montagnes qui le mettent à l'abri des vents et le rendent un des plus sûrs de l'Orient. Il présente, il est vrai, à son entrée, bien des dangers 5 mais si on est favorisé par le vent, il est un des plus commodes qu'on puisse trouver. L'avantage de ce port dans cette direction est immense. On trouve à s'approvisionner de tout ce dont une flotte battue par la tempête peut avoir besoin : en outre, on est en relation avec Constantinople, Smyrne et Bairouth et l'abri des vents du midi qui, traversant le désert de Sahara, viennent se déchaîner avec violence sur la mer qui le baigne. Le vaste bassin de ce port est tel que bien peu de côtes maritimes en ont d'aussi grands. Il peut contenir dans son sein des centaines de bâtiments alignés.
Si l'on ne trouve pas sur le territoire de la Mormorizza la riche végétation du Liban, la nature, bien qu'elle ait tous les caractères les plus sauvages en plusieurs endroits, sur les coteaux qui l'embellissent a les dehors les plus séduisants. Quand nous y étions, il y avait l'animation curieuse, originale, qu'apportaient une armée de terre et une armée de mer qui stationnaient dans cet endroit. Ici des torrents qui se précipitent des cimes rocailleuses et hardies, déroulant dans le lointain des bandes argentées d'eau qui scintillent, comme un diamant à mille facettes, de tous les rayons du soleil qui les traversent ; là une forêt de mâts et de cordages qui suit les mouvements des eaux. D'un côté, un empressement à carguer les voiles qui se traduit par mille matelots dans les cordages suspendus dans les airs; de
l'autre, des bateaux nombreux allant et venant sans cesse, des nacelles de toutes dimensions, des embarcations gouvernées de mille manières ; des kaïques, petites barques turques qui vont avec une grande agilité vendre des fruits à bord des bâtiments. Pendant qu'on voit des marins qui s'empressent à faire bouillir du goudron , on en voit d'autres qui, les mains suspendues en dehors des bâtiments, travaillent à les calfater et à nettoyer la raie de la carène ; les uns déploient les voiles au soleil pour les faire sécher, les autres s'occupent à raccommoder leur linge et leur habillement. Sur le rivage, des tentes abritent du soleil des soldats qui fourbissent leurs armes, font le pansage et disposent le feu dans leurs fours de campagne (des pierres ou des briques sur le sable, les unes montées sur les autres seulement) pour faire leur soupe.
Ce mouvement, cette activité, ces différentes occupations d'une armée sur une plage de la Méditerranée ont tout l'intérêt que l'imagination d'un artiste pourrait désirer. A la tombée du jour, quand la nuit étend ses ailes, quand les tambours et les fifres ne se font plus entendre , quand les lumières dans le camp et à bord des vaisseaux s'éteignent, quand le canon amiral a donné le signal du repos absolu, un autre bruit succède à celui qui vient de finir. Ce sont les hurlements des bètes féroces qui parcourent les rivages pour dévorer les restes de nourriture que les soldats et les marins y ont laissés.
Le pays de la Marmorizza n'est qu'un groupe de cabanes sans ordre, malpropres et mal bâties. Autrefois il était défendu par un petit château qui occupe une très belle position, mais aujourd'hui complètement en ruine. La population est turque, qui ne sait que fumer, observer avec une indifférence marquée et garder un silence serein, comme seuls les Xurçs savent le garder.
Les autorités du pays sont l'aga et deux derviches. L'aga remplit les fonctions de gouverneur; les derviches, qui sont regardes comme des savants, jouissent de !a plus hnw'e considération. Toutes leurs paroles, tous leurs actes, tous leurs caprices sont regardés comme reflet d'une inspiration divine, de sorte qu'il leur devient très facile, chez un peuple ignorant surtout, de cacher sous le voile de la religion leur avidité et même leurs vices. Au nombre des fourberiesqu'ils emploient pour en imposer aux crédules, on doit remarquer celles dont ils se servent en médecine. Us font des ordonnances qui semblent avoir une propriété miraculeuse et la vertu de guérir les malades. Ces ordonnances sont de petits morceaux de papier imbibé d'un liquide contenant de l'émétique et sur lequel ils mettent leur signature après l'avoir fait sécher. Ils prescrivent aux malades de les mettre dans deux ou trois onces d'eau et de les avaler. La guérison, si guérison il y a, est attribuée au nom que le derviche a écrit, car les pauvres diables qui croient à ceci sont bin de penser que le morceau de papier qu'ils ont avale est lui-même une médecine.
Tandis que les jours s'écoulaient dans l'inaction, pour ainsi dire, dans laquelle, nous vivions, nous apprîmes que les Turcs se livraient à de barbnres excès en Syrie, et que les habitants, qui avaient contribué à les mettre en possession de leur terre, étaient prêts à se révolter. Le commodore Napier, sur lequel reposait toute la responsabilité de l'expédition, prit immédiatement des mesures pour que le fruit de la campagne dont il avait été le bras et la tète ne fût pas compromis par l'inintelligence et la brutalité de ceux qu'il était venu secourir. Mes lecteurs ne me sauront pas mauvais gré, j en suis sûr, de leur donner sur le commodore Nèpïéf quelques détails qui montreront que la célébrité qu'il s'est acquise est jusiement méritée.
RETOUR EN ITALIE. 3$i
Pour l'expédition d'Egypte, Napier, par l'étendue de son esprit, son expérience militaire, sa fermeté, était le seul qui put la meii r à bonne fin.
Laborieux, infatigable autant qu'on peut l'être, il esta cheval des la pointe du jour. Impc/turbable vis-à-vis des périls, il pénètre tout seul dans le camp ennemi, en examine les positions et en calcule les forces avec la même tranquillité d'esprit que s'il faisait ce travail dans son cabinet. Il gravit les montagnes, parcourt les défilés, visite chaque grotte, tient compte des plus petits chemins, comme un officier d'état-major chargé de dresser la carte d'un pays. Si le besoin le demande, il se met à la tête d'une compagnie de montagnards, les place en embuscade et tout à coup, avec eux, fond sur les ennemis. Le coup de main fait, il regagne le camp, rentre sous sa tante, écrit des ordres aux scheiks et aux officiers, tout en s'entretenant avec ceux qui l'entourent de diplomatie, de politique et d'administration. Bientôt après il quitte la plume, et, coiffé d'un chapeau de paille à larges bords, vêtu d'une redmgUe bleue, une canne à la main, il se rend aux fortifications, examine les terrepleins, ordonne de faire des retranchements, et au besoin travailleavec les soldats qu'il commande. 11 n'attache de prix aux titres qu'autant que les décorations sont le prix du mérite et de la valeur. Plus d'une fois on l'a entendu dire qu'il vaut mieux une heurede gloire qu'un sièclede vie. Quelquesuns lui ayant observ,' qu'il était impossible de conserver la flotte sur les côtes de la Syrie l'hiver, il répondit que les bâtiments ayant été construits, ou pour se rompre, ou pour se perdre, un marin devait toujours se tenir prêt à tout espèce d'événements.
Le commodore Napier a contribué à soumettre la Syrie plus que- personne. La guerre dans cette contrée se fait
d'une manière toute différente de celle qu'on la fait en Europe, et les obstacles à vaincre pour les Européens y sodI de nature à désespérer et à dérouter le premier général qai ne les aurait pas étudiés avant de commencer le moindre de ses opérations. Le commodore Napier ne se laissa jamais, dans l'expédition de la Syrie, rebuter par aucun empêchement. 11 étudia le pays, le caractère des habitants et les circonstances qui pouvaient lui être favorables, avec une prudence et une audace tout à la fois au dessus de tout éloge. Pendant que l'escadre de cet amiral était dans la rade d'Alexandrie, déguisé et ordinairement sans suite, il s'avançait dans Tintérieur des villages, gravissait les montagnes, entrait dans les cabanes des montagnards pour les interroger sur leurs dispositions. Dans les courts loisirs que lui laissaient les nombreuses et importantes affaires qu'il avait à traiter, il s'entretenait avec les cheicks à l'ombre de leurs terrasses, pour pénétrer leurs sentiments et s'instruire sur le caractère et les intentions des populations qu'ils administraient.
Ce fut par ces excursions qu'il sut que les Maronites, une grande partie des Ansariens, des Métuales et des Druses étaient prêts à se révolter, et qu'ils n'attendaient pour mettre leur projet à exécution que d'être appuyés par un corps d'armée européen, quelque fort qu'il fût.
A la suite de cette conduite si soutenue, si glorieuse pour un chef militaire, le commodore Napier quitta Bairouth vers la fin de novembre, suivi de six vaisseaux, et se présenta devant Alexandrie pour faire d'autres propositions au viceroi, qui accepta enfin les conditions que le sultan et les puissances alliées lui imposaient, c'est à dire de restituer la flotte turque et d'abandonner la Syrie, en ne conservant héréditairement l'Egypte qu'en qualité de pacha tributaire de la Porte. Ces conditions acceptées après le départ de la
Guorriera, la flotte arriva dans le port de Marmorizza, et de là passa à Constantinople, tandis qu'un envoyé égyptien, en Syrie, invitait Ibrahim à se retirer.
L'expédition d'Egypte ayant atteint le résultat qu'elle s'était proposé, un ordre du 20 janvier 1841 nous rappela à Trieste. Ayant mis à la voile, nous fûmes salués par toutes les batteries des alliés et accompagnés par mille démonstrations de sympathie et de joie. Le 13 février, nous primes mouillage dans ce port. La population entière, qui s'était pressée sur les quais, Àous accueillit au milieu des acclamations les plus chaudes, en nous félicitant de la glorieuse réussite de nos armes. Une illumination générale fut improvisée, et on nous fêta par toutes sortes de réjouissances.
Encore un mot sur Méhémet-Ali. En résumé, une tentative gigantesque a été essayée par lui, celle de civiliser l'Egypte sur le mode européen \ mais n'étant pas fondée sur une expérience suffisante, elle a, comme un avortement terrible, produit de violentes souffrances et un immense épuisement. Debout sur les ruines d'une œuvre qui semblait se préparer pour des siècles, Méhémet-Ali a, selon toute apparence, accompli désormais sa tâche. Le bien qu'il a fait le place dans un jour éclatant, et a largement recueilli sa récompense -, le bien qu'il eût pu faire a parlé aussi hautement, et l'exigence du monde civilisé est d'autant plus sévère qu'il a pris part aux luttes et engagé son honneur à la chute ou au succès du grand pacha.
Quelques années de repos ont calmé les passions haineuses, ou, s'il en existe encore, la mort quia frappé Méhémet-Ali doit y faire un juste contrepoids. Devenue impartiale par l'équilibre d'intérêts contraires, l'Europe appelle aujourd'hui cette vaste carrière , comme l'antique Egypte évoquait à ses pieds l'ombre tremblante de ses rois ; en me-
surantles moyens et le but, les efforts et les résultats, les obstacles et la réussite, elle comprend qu'une position éloignée a trompé l'optique des spectateurs, et que, faute d'être initiée au véritable étal des choses, des actions lui ont paru sublimes ou odieuses, lorsqu'en effet elles if étaient uniquement que des actions irréfléchies ou des nécessites subies à grand regret peut-être; elle voit que mille ambitions étrangères de peuples 'et d'hommes se sont .abritées sous cette existence, en troublant, fréquemment à leur profil personnel et entravant toujourstsa majche régulière-, et elle juge que si, dans ce ressent'menl ètcx't éclat, il s'est trouvé beaucoup d'échos et de reflets, il y avait pourtant au fond une voix, et une lumière ; c'esl pourquoi elle dit : « Mehmed- Ali n'est point une grande gloire , mais c'est une belle célébrité! »