Voyage à Constantinople
« Trois mille lieues en cent vingt jours ! et vous avez vu trois empires, dix royaumes ou principautés, cent villes , trois flottes , vingt camps et quatre années , et vous osez vous en vanter îyAllons donc, mon cher Monsieur, vous vous moquez de nous. Vous aurez battu les grand'routes et sillonné les mers ; mais vu , mais étudié, mais approfondi quelque chose!... A d'autres! Poursuivi par ce cri incessant de marche, marche, vous avez, ainsi que feu le Juif-Errant, été toujours devant vous , sans regarder ni à droite ni à gauche , n'ayant juste, en arrivant, que le temps de demander un lit et d'ordonner qu'on vous réveille le lendemain avant l'aidie pour reprendre votre course au clocher. Bref, vous avez
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brûle le pavé comme tant d'autres, pour dire : j'y suis^ et plus tard: j'y étais. »
A cette ol)jcction , qui m'a été présentée très-sérieusement et comme un avant-goût de la critique de ce petit livre qui n'était pas fait encore, je vais répondre très-sérieusement aussi, car l'inculpation est grave.
Courir le monde pour n'y rien voir, autant vaut rester chez soi. Rester vaut même mieux : chez soi, on ménage sa santé , on y dépense aussi moins d'argent ; on y médite plus à loisir, ou y calcule mieux les elTets de sa plume , l'inspiration est plus calme , plus posée , et les impressions d'un voyage qu'on a voulu faire ont toujours plus de fraîcheur que celles d'un voyage qu'on a fait : elles se ressentent moins de la fatigue de la route.
Quant à la rapidité, nous dirons:
En l'an 1800 et même 1810, trois mille lieues en cent vingt jours auraient été une course rapide ; mais il n'en est plus ainsi eu 1854 : dans cette ère de la vapeur » iféritabie âge d'or des gens pressés, deux cents lieues par vingt-quatre heures, sur terre ou sur mer, sont des courses fort ordinaires. On pourrait donc, à la rigueur, faire trois mille lieues en quinze jours. Certains agents des chemins de fer les ont faites ou les feront quand vous voudrez; et ce n'est rien encore, ou arrivera à mieux. Mais prenant les choses dans leur actualité et faisant la part des accidents, admettons le terme moyen de cent' lieues par jour, il en résultera qu'un homme peut faire aisément trois mille lieues en trente jours. Reste donc
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qnatrc-yingt-dix jours pour voir et quatro-viiigUlix nuits pour donnir. Or, croyez-vous que ce nVst pas suflisant lorsqu'on veut bien employer son temps? Sans doute, î! y a des villes et des monuments qui vous relioiulront plus d^un jour, mais il en est d^aulros qui vous amlcront moins d'une heure. Cest qu'avec de bons yeux et de bonnes jambes , ou à défaut un bon clieval et nu bon cocher, on peut voir beaucoup en une heure. Or, les heures sont partout précieuses : elles font les jours , et les jours font la vie ; il n'y en a que trois cent soixante* cinq par anne'e, et une cinquantaine d'années par vie: c'est un petit calcul qu'il est bon de faire de temps à autre.
Les heures, utiles partout, le sont donc surtout en voyage. Malheureusement ce n'est pas Topinion de tout le monde : bien des gens ne se déplacent que pour tuer le temps. Que leur importe alors d'être ici on d'être là , de voir ou de ne pas voir ? Il faut choisir : voir est-il votre but? vous devez, en partant, vous mcllre bien en tête qu'on ne voyage pas seulement pour manger et pour dormir, deux gi-andes préoccupations ({ni absorbent à tel point 1rs idées de la plupart des touristes que souvent ils n'en ont pas d'autres: ils no lisent de leur Richard que les articles auberges, et ne consultent de cartes que celles des restaurants.
Je ne prétends pas que ces deux sujets soient à dédaigner; je les lis moi-même avec intérêt; mais quelquefois aussi j'en lis d'autres. Le bon Dieu, ce dont je l'ai souvent remercié, m'a donné la faculté de dormir
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peu sans m'en porter plus mal, et de m'accommoder philosopliiquement de toutes les cuisines, acceptant la bonne et me consolant de la mauvaise. Le choix d'un lit et le menu d'un dîner m'ont donc rarement arrêté en chemin. Il n'en a pas toujours été ainsi du lit et du dîner de mes compagnons: la difficulté de les arracher à l'un et de les voir contents de l'autre, m'a fait, dans plus d'une circonstance , regretter l'honneur de leur compagnie , et désespérant d'arriver de conserve , renoncer k une remorque devenue trop difficile.
C'est donc presque toujours seul ou avec des personnes à mes gages que j'ai exécuté la promenade dont je vais vous faire le récit: cela coûte plus cher sans doute, mais moins cher encore que la perte de temps.
Ensuite, comment ces honnêtes touristes me le faisaientils perdre, puisqu'en définitive je n'étais obligé ni de dormir ni de manger avec eux? C'est ce que je vais, pour n'être accusé ni de malice ni d'insinuation malveillante, vous exposer avec preuves et pièces justificatives.
J'en prends donc un au hasard, un de mes cousins, le vicomte de F***, si vous voulez, et j'analyse heure par heure , minute par minute , l'une de nos journées, la première venue.
C'était un excellent jeune homme que M. de F***, et un voyageur des plus fashionables. Nous étions convenus la veille de partir à six heures du matin , car nous avions rendez-vous à sept, à deux lieues de la ville. À six heures précises » notre voiture était à la porte »
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et moi dans la chambre de mon cousin. — Debout, lui dis-je. — Comment ! déjà six heures , me rëpondit-il en se frottant les yeux. Âh ! je dormais si bien ! — Vous dormirez mieux encore la nuit prochaine. — Allons, dans un quart-d^heure je serai pr^t.
Ce délai expiré , je rentre. II est assis sur son lit, il bâille et s'étend. — Dépéchez-vous, lui criai-je, le cocher sMmpatiente et moi aussi. — Là-dessus , il saute sur le parquet en disant : — Je suis à tous.
Après un autre quart-d'heure, j'étais chez lui. Il a mis sa robe de chambre et repasse gravement ses rasoirs pour se faire la barbe. A cette vue, je manquai tomber de mon haut, car je sais, par expérience, qu'il ne lui faut pas moins de trois quarts-d'heure pour cette opération. Mais le moyen de le décider à l'ajourner ! Je ne l'essayai même pas.
Cependant il a fait quelque chose pour moi : il a mis à se raser quinze minutes de moins que de coutume; et quand je rentre pour la troisième fois , il en est justement à se layçr la figure.
Je respire, nous allons partir; et je sors en disant: — Je vous attends dans la voiture. — Je vous suis , répond-il.
J'attends un quart-d'hcurc, une demi-heure, une heure : personne. Je me rappelle que j'ai vu entrer une sorte de monsieur à l'air très-affairé. — Il a reçu une visite, dis-jc à part moi ; c'est quclqu'importun , allons l'en délivrer.
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Je saute de la voiture et monte à sa chambre. Qtfy Yois-je? Mon homme étendu dans son fauteuil, et le monsieur, un fer chaud à la main, qui lui met de» papillottcs.
Pour le coup , je me fâche et je lui dis : — A votre aise , je pars seul. — Encore cinq minutes , me fait-il. — Je patiente. Il en met vingt. Enfin , il paraît.
Huit heures sont sonnées depuis long>temps, et nous devions partir à sixv Je crois , cette fois , que nous allons nous mettre en rputc. — Venez , me dît-il , j^2d réfléchi qu^on ne trouvait rien dans le village où nous allons; j'ai commandé le déjeûner, on va servir. — Vous déjeûnerez sans moi , m'écriai-je exaspéré ; j'ai bu une tasse de café , j'en ai assez : au revoir. — Il prend une grande résolution : il s'élance dans la voiture. Nous voilà partis.
Tout va bien pendant un quart-d'heure. Nous sommes à une dcmi-lieue de l'hôtel: —Ah! mon Dieu, j'ai oublié mon lorgnon , soupire-t-il piteusement. — Vous verrez sans brgnon. — Non, impossible. Cocher, vite, retournez à l'hôtel. — Je suis encore une fois au moment de le laisser là; mais déjà la voiture avait pris la route de l'hôtel.
Nous y voici. 11 a son lorgnon; mais la velléité de déjeuner lui reprend. — Déjeunez, lui dis-je, je reviendrai vous chercher à midi. — Il hésite ; il a bien envie de rester , la honte l'arrête ; il me suit , l'oreille
basse.
Nous arrivons enfin à notre destination. C'est une
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magnifique mUa, riche en tableaux et statues, dont le propriétaire, qui en occupe une autre en ce moment, nous a permis rentrée par grâce spéciale ; il a même eu Tobligeancc d'y envoyer son intendant pour nous ouvrir les appartements. Mais nous dorions être la à sept heures; il eu est neuf. — Monsieur Tintendant a attendu une heure et demie, nous dit le portier; il est parti et a emporté les clefs. — Nous en sommes pour notre course.
Nous nous empressons de retourner en ville, où nous avions arrêté un plan de promenade qui devait compléter notre journée. Malheureusement, nous passons devant un café sur lequel il y a écrit : déjeuners à la française , sorte de réclame qui ne manque jamais de me faire aller déjeûner ailleurs , sachant par expérience que ce qui est à la française en pays étranger est toujours aussi mauvais que le sont à Paris les tavernes anglaise^ et les restaurants suisses, allemands ou autres. Mais notre ami n'a pas de tels préjugés ; ces seuls mots : à lafrançaise ont fait palpiter son cœur. — Il m'est impossible d'aller plus loin, me dit-il; j'ai mal dîné hier, je tombe d'inanition. — Nous entrons; il commande un déjeûner qu'on nous fait attendre trois quarts-d'heure et qui consiste en un befteak si neuf ou si dur et des œufs si vieux, que nous ne pouvons y toucher. Il se rabat sur la tisse de café au lait.
Je crois, maintenant, qu'il va venir : point. Il a commencé a lire le journal; il me demande la permission de finir un iirticle. Je prends une autre feuille, et nous
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voilà tous les deux lisant. Il ne lui reste plus qu'à me proposer une partie de dominos que j'aurais certainement acceptée, car de Texcès de Timpatience comme de celui du malheur naît la résignation.
EnGn, il a laissé son journal. Est-ce pour me suivre? il n'y songe guère. Il a entendu, dans une salle voisine, le choc de deux billes : il y est déjà. Moi, je continue ma lecture. Quand j'en suis arrivé à la signature de l'éditeur responsable, après avoir lu les annonces jusqu'à la dernière, je vais à la salle de billard. Qu'y faisait mon homme? Une poule. Lui, fils de famille, lui, héritier de cinquante mille francs de rente , était à se disputer, à la carambole, une pièce de cent sous avec trois ou quatre aigrefins dont la mine seule m'aurait fait quitter la place si je n'avais craint de le laisser en telle com* pagnie! Je le lui dis à l'oreiUe. Il regarda ses compagnons de jeu , ce qu'il n'avait pas fait jusqu'à ce moment ^ occupé qu'il était des coups de queue et de la marche des billes. Il rougit un peu, prit sou chapeau, et, aban* donnant son enjeu, me suivit en silence.
Je croyais en être maître cette fois ; je ne me trompais pas: il m'obéissait comme un agneau. Nous voici donc en route pour visiter les églises ; mais autre inconvénient: il était près d'une heure et, en ItaUe, on les ferme à midi pour ne les rouvrir qu'à quatre heures. Une demi-journée s'était donc écoulée, et nous avions vu la salie d'un café et une partie de billard. Û n'était pas nécessaire de venir à Rome pour cela.
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Noas consultons notre agenda pour savoir quel palais ou quel établissement public pouvait être ouvert; mais, examen fait, il n'y avait d'ouvert que la rue. De midi à trois heures, chacun, à Rome, ferme sa porte et se couche, et, en dépit du règlement, les employés comme les autres. Ainsi, quand vous lisez : tel musée , telle galerie , telle bibliothèque publique s'ouvre de midi à quatre heures, ayez bien soin de n'y aller qu'à deux heures : alors vous n'aurez à attendre qu'une demi-heure à la porte. Notre cocher nous en avertit charitablement, sinon nous allions faire encore une course inutile.
Mon compagnon regrettait sa poule et voulait entrer dans un café pour en organiser une autre. Mais il en est des cafés comme des musées : les garçons se couchent, et c'est à quelque gamin aide de cuisine qu'est confié le soin de garder l'établissement et celui de congédier les mal avisés qui viennent , à cette heure , troubler les honnêtes gens. Que nous restait-il à faire dans cette circonstance? Ce que faisait tout le monde: nous coucher. C'est ce qu'il me proposa , en prétendant qu'il n'avait pas dormi la nuit. Nous arrêtons donc que nous resterons à Thôtel jusqu'à deux heures, et nous donnons cette heure de congé à notre cocher.
Je ne sais pas dormir le jour, et pour une heure ce n'était guère la peine. Je me mis donc à écrire mon journal. La description des objets vus ce jour-là n'était pas longue à faire.
Notre cocher , ennuyé d'avoir attendu le matin , ne