CAPRÉE, PALERME
j'avais éprouvé au sommet m'avait fait gonfler l'autre. J'avais reçu d'un côté ce qu'on nomme un coup de soleil, et de l'autre ce qu'on appelle un coup d'air; et par l'cfFet de ces deux coups, j'avais ce qui est désigné vulgairement sous le nom de fluxion. Je n'en souffrais pas autrement, «aais c'était chose peu agréable à l'œil et ce qui , en d'autres temps , n'eût été qu'une simple contrariété , devint une cruelle vexation quand je vis le pont du paquebot couvert de jeunes et jolies femmes : nul n'aime à paraître laid, même aux gens qu'il n'a jamais vus et qu'il ne doit jamais revoir.
Ce qui me consola un peu, c'est que la plupart de ces beautés n'étaient là que pour accompagner des amis partant. Elles s'éloignèrent, ne nous laissant que les vrais passagers : j'en comptai quatre-vingts. Dans ce nombre était une dame à figure d'artiste , qui se mit bientôt au piano et chanta à ravir plusieurs morceaux.
Un jeune homme se lit entendre à son tour et montra également beaucoup de talent. Ce paquebot napolitain, VErcok, sans être très-grand, était parfaitement emménagé. Il y avait à bord deux pianos, et la traversée aurait été charmante si la mer ne s'en était pas mêlée. Elle devint houleuse ; l'effet ne s'en fit pas attendre : tout le monde fut malade, et le cercle qui s'était formé sur le pont s'éclaircit subitement. Les uns allaient s'enfermer dans leurs cabines ; les autres s'étendaient sur les bancs ou se penchaient sur le bastingage, faisait ce qu'on appelle, je ne ne sais pourquoi, compter ses chemises ^ maladie dont on rit, mais dont je ne ris pas. J'en ai autrefois éprouvé des atteintes, et je souffre aujourd'hui des souffrances des autres.
Celles que je plaignais ici étaient notre charmante chanteuse qui avait été abattue tine des premières, et trois belles jeunes filles, probablement sœurs, au teint brun, à
la chevelure noire, Siciliennes je crois, qu^accompagnent deux femmes de chambre. Pleines de vie et de gaîtë un quart-d'heure avant, elles avaient, maîtresses et servantes, été comme foudroye'es par ces cruelles nausées ; et dans ce moment, renversées l'une sur l'autre, elles ne trouvaient pas même la force de retenir leurs robes qu'une brise par trop gaillarde agitait peu discrètement.
Les souffrances de ces belles créatures les défendaient contre toute pensée mauvaise. Accoutumés à ces scènes de ménage, les matelots, notamment ceux des paquebots, sont, dans tous les pays, d'une modestie parfaite. J'en ai vu, avec une naïveté pudique qui aurait fait honneur à une religieuse, aidant à se déshabiller, à se coucher ou se lever de pauvres femmes malades et même de trèsgrandes dames que leurs suivantes, plus malades encore, ue pouvaient secourir.
La cabine de ces jeunes filles, placée sur le pont, n'était qu'à deux pas. Eh bien ! elles n'avaient pas la force de s'y traîner : une seule l'essaya et retomba pâmée.
Nous arrivâmes sur Caprée. Là, garanti de la houle do large, le bâtiment fatigua moins. On avait des paquets à y porter, on envoya un canot à terre. Je m'y embarquai. Je vis de loin les ruines du palais de Tibère ou d'un de ses palais, car on prétend qu'il y en avait fait bâtir douze. On me montra la place de la grotte d'azur dont l'entrée, ce jour-là, par suite de la grosse mer, n'était pas praticable. L'eût-ellc été, le temps manquait pour y aller: mon séjour à Caprée n'excéda pas une demi-heure.
Rentrés à bord , nous reprîmes le large où nous retrouvâmes la houle : le répit de nos malades n'avait pas été long.
Le soir, on nous servit un excellent souper. Le calme semblait revenu. La plupaft des passagers se mirent i table, plusieurs même disaient être en bonnes dispositions,
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et yérîtabiement les mets étaient appétissants. Mais, en mer, compter sur son appétit, autant vaut compter sur le vent. C'est surtout aux heures des repas que ce mal procure aux gourmands les plus cruels désappointements. Figurezvous un homme tant soit peu affamé, car il n'a rien mangé depuis la veille, en face d'une table bien servie ; il dit à ses voisins en se frottant les mains: — Ma foi, me voilà tout-à-fait amariné, je n'ai pas, aujourd'hui, éprouvé le plus petit malaise, et je me sens une faim dévorante.
— Mais cet appétit, il l'avait gagné en plein air, en se promenant sur le pont, et n'avait pas fait l'épreuve de la chambre, bien autrement dangereuse pour les estomacs sensibles. A peine ce convive si bien disposé a-t-il avalé trois cuillerées de sou()e, qu'il dit : — C'est singulier ! moi qui*avais si faim, je suis déjà rassasié. Peut-être la mer est-^lle plus mauvaise? — Pas du tout, répond le second, elle est unie comme de l'huile. — Alors ce ne sera rien,* se dit le gourmand, mangeons un cornichon pour me remettre le cœur. — Il avale le cornichon. On lui sert un i^ucculeut morceau de volaille, ou de quelque beau poisson qui nageait encore une heure avant. Il en goûte. 11 ne l'a pas plutôt dans la bouche, qu'il s'écrie: — Ah! qu'il fait chaud ici! — Et il s'élance sur le pont, et de toute la traversée il ne reparaît dans la chambre qu'à l'heure du coucher.
Quant à sa nourriture, elle est gagnée par le fournisseur du bord : toute la consommation de ce passager si bien amariné se borne à des verres d'eau fraîche et quelques tasses de thé qu'on lui portera sur le pont ou dans son lit.
Au dessert, il n'y avait à table que les ofliciers; le consul d'Espagne à Palerme, M. de Barrenchea-Dutari, espagnol fort instruit; un jeune homme, son compatriote, le comte de Lumiarès qui allait visiter la Sicile, et un négociant français, M. Loir, d'Elbeuf. Ces messieurs n'étaient pas
malades et je m'en félicitais, car ils étaient de la plus aimable société.
Après le souper, nous fîmes sur le pont une longue causerie, à laquelle vinrent se joindre quelques-uns des infirmes que la brise du soir avait à peu près rétablis.
Je me couchai à neuf heures, et je dormis comme un homme qui avait passé deux jours et deux nuits sur les routes.
Au point du jour, j'étais sur le pont pour voir le lever du soleil, si beau dans ces contrées. La mer était moins grosse ; je n'en puis dire autant de ma fluxion.
On ne voit aucune terre, et pas un seul bâtiment au large. C'est dans cette situation, et sur le pont de notre beau navire l'Hercule qui, quelques mois plus tard, devait périr avec tant de victimes, que j'écris cette note.
Il est six heures et demie, je commence à voir la terre. A sept heures, je la distingue parfaitement sur la droite. A sept heures et demie, nous reconnaissons, à quinze milles environ, l'île d'Ustica.
Vers neuf heures , on signale la Sicile. Nos malades commencent à reparaître sur le pont, entr'autres la chanteuse et les trois jeunes filles si belles, si fraîches, si parées au départ, maintenant si défaites, si chiffonnées. En vérité, on ne croirait plus voir les mêmes femmes.
Nous voilà près de terre. Palerme, cette ville de cent quatre-vingt mille âmes, est loin de sembler ce qu'elle est. Je la cherche, et ne vois que l'apparence d'une bourgade ou d'une ville de troisième ordre: c'est l'effet qu'elle produit sur tous les arrivants. Peut-être ce contraste contribue-t-il à la rendre si belle quand on la visite en détail.
Nous entrons dans le port; les formalités commencent. On nous fait attendre assez longtemps notre permis de débarquer; il faut, avant qu'on nous l'accorde, que la
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commission sanitaire ait fait son office et nous ait déclarés purs de choléra. Puis , car elle est aussi chargée de la santé morale ou de Texamen de conscience des arrivants, qu'elle ait feuilleté un registre où sont, par ordre alphabétique, inscrits tous les noms des suspects de Tautre contagion.
On voit que cette invention, que je croyais spéciale au continent, a passé la mer.
Pendant ces préliminaires assez peu divertissants, je fais la conversation avec la jeune chanteuse qui m'apprend qu'elle est de Palerme. L'aspect de la patrie l'a tout-à-fait guérie. Sa voix harmonieuse a repris tout son timbre; elle s'en assure en jetant au vent quelques notes. Les trois jeunes filles et leur servante paraissent encore languissantes.
Le permis d'aborder arrive : hélas ! ce n'est pas encore celui de notre liberté. On nous conduit à la police ; l'on nous y montre nos passeports, mais on les garde. Enfin, après confrontation et interrogatoire , nous sommes reconnus gens honnêtes.
Les Napolitains ont-ils gagné des Autrichiens cette maladie investigatrice? Ou bien est-elle indigène chez eux? Je le croirais, car elle y semble plus âpre, plus maligne encore qu'en Lombardie. Les commissaires autrichiens sont polis et désintéressés, les agents napolitains oublient quelquefois d'être l'un et l'autre.
Quittés pour l'instant de la police, nous tombons entre les mains de la douane, où nous sommes fouillés fort consciencieusement, moins pour nos nippes que pour nos papiers. Comme j'ai peu de nippes, que je me suis débarrassé de tous mes papiers écrits ou imprimés, sauf mon guide et mes cartes routières, je suis le moins vexé, et je n'ai qu'à m'apitoyer sur le sort des malheureux qui ne croient pas pouvoir vivre sans une grosse malle, un porte-
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manteau, un sac de nuit et une demi-douzaine d*antres petits colis accessoires.
Nous unîmes par sortir des mains des douaniers comme nous rayions fait de celles de la santé et de la police, mais ce ne fut pas gratis : nous avions payé à rentrée, il Mut encore payer à la sortie. Cela fait, les deux Espagnols, M. Loir et moi nous nous dirigeons vers la Trinacria qu'on nous avait indiquée comme le meilleur hôtel de Païenne, et on avait dit vrai. On m'y logea dans un appartement dont la vue s'étendait sur la rade, le port et une magnifique promenade. Je craignais d'y étoufifer, car le soleil y donnait en plein; mais dans ces pays brûlants on a pris toutes les précautions pour remédier à la chaleur : la porte placée en face d'une fenêtre établissait, à volonté, un courant d'air tellement fort que, les persiennes fermées, la fraîcheur revenait en peu d'instants.
Mon premier soin, quand je fus établi dans ma chambre, fut de demander un canot pour me conduire en rade où j'avais remarqué une eau si transparente et si pure que Tenvie d'y prendre un bain m'était venue. On m'avait menacé des requins. 11 y a si longtemps qu'on m'en menace sans que jamais j'en aie aperçu un seul, que je suis un peu blasé à l'endroit des dits poissons.
11 est des dangers plus sérieux et moins prévus, et je ne m'attendais pas à celui qui me menaçait. Le bateau était solide, propre, muni d'une tente avec de bons coussins et pourvu d'une échelle; en un mot, je l'avais choisi en homme qui sait prendre ses précautions.
Arrivés au lieu désigné, je me déshabillai. Mon canotier voulait attacher l'échelle; je lui dis que je pouvais sauter par-dessus le bord et qu'il la placerait quand je serais à l'eau.
Je m'y jetai immédiatement et je commençai a nager devant moi, convaincu que le bateau me suivait. Quand
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je crus en avoir assez, je me retournai pour y rentrer. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant qu'il était au point où je Pavais laissé ! J'appelai le patron, mais j'en étais trop éloigné pour qu'il pût m'entendre. Il n'était pas an gouvernail, et je ne le voyais pas sous la tente dont les rideaux étaient ouverts. Etait-il tombé à l'eau, ou ce qui était plus probable, s'était-il endormi? C'est ce que je me demandais.
Il n'y avait pas à hésiter. Il fallait ici compter sur moi-même et me souvenir du proverbe : aide-toi. J'étais fatigué, mais pas assez pour ne pouvoir me soutenir encore : je me mis donc à nager vigoureusement vers l'embarcation.
Le courant m'y portait. Après avoir ainsi nagé un quartdlieure, je m'aperçus que je n'en étais pas plus proche. J'en conclus que le courant qui me poussait vers elle, l'entraînait aussi loin de moi.
Alors j'eus peur et j'appelai. Qui eut pu me répondre? La terre était trop loin et le courant m'en éloignait encore, et pas une seule embarcation n'était en vue. Quant à mon canotier, je n'en avais aucune révélation ; sa barque allait à la dérive, et rien n'annonçait qu'il s'en préoccupât.
Je nageais depuis trois quarts-d'heure. J'étais exténué. Pourtant je ne désespérai pas, et je repris tout-à-fait courage quand je reconnus que je gagnais sur le canot. Il était arrivé dans une eau sans courant, ou bien il était retenu par l'effet du vent qui commençait à s'élever au large.
J'en fus bientôt à peu de distance ; mais une houle assez forte, qui en rendait l'approche difOcile et même dangereuse, m'inquiétait.
'Cette inquiétude devint plus grande lorsque je vis que l'échelle n'y était pas. Avait-elle été enlevée par la mer , ou n'était-ce qu'un oubli de mon homme? Telle était la
demande que je me faisais, et je puis dire qa^en ce moment c^était une question de yie ou de mort.
En effet, me voici à une dizaine de brasses du canot, h^itant à Faccoster, crainte d^étre brisé contre le bordage. De moment en moment, je poussais un cri pour avertir mon matelot; il ne se montrait pas, et je finis par croire qu'il n^était plus à bord.
Il y était pourtant ; mais endormi ou malade, comme il le prétendit ensuite, le fracas de la mer et du yentqoi agitait bruyamment les rideaux de la tente Tempéchait de m'entendre.
Alors je me crus perdu. Il fallait jouer le tout pour le tout. Au risque d'être brisé, je m'approche du canot pour tenter de m'y accrocher : les bords en étaient trop élevés et trop glissants pour que je pusse les saisir , et aucune amarre n'y pendait. Je tournai autour ; mais, de minute en minute, je sentais diminuer le peu de force qui me restait. Oh! que le temps que je tournai ainsi me parut long !
Une vague plus grosse que les autres vint m'assaillir, elle me fît pirouetter sur moi-même. Cette fois encore je me recommandai à Dieu, et certainement j'aurais été assommé si elle m'eût jeté contre le bateau. Quand je relevai la tête hors de l'eau, je me trouvai de l'autre côté, j'étais passé dessous.
Cette lame fut mon salut, elle tomba en partie dans le canot et réveilla mon dormeur qui , lui aussi , se crut englouti. II se leva, et c'est alors qu'il m'aperçut. Il s'empressa de placer l'échelle; mais, fatigué comme je l'étais et roidi par le froid de l'eau, il n'était pas facile d'y monter. Cependant j'étais parvenu à mettre un genou sur le premier échelon, quand la corde qui la retenait au bordage céda; je retombai dans la mer, froissé et écorché.
Je revins a la surface tout étourdi, croyant que l'échelle
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avait été emportée par le courant. Elle tenait à Tun des côtés de la corde; mon homme la rattacha. Je m'y cramponnai de nouveau. Probablement qu'il n'avait pas eu le temps d'assurer le nœud, car elle céda encore. Cette fois, heureusement, je ne la lâchai pas, car je n'aurais jamais eu la force de la rattraper.
11 la rattache pour la troisième fois ; puis il finit par me saisir par le bras, non sans risquer, par notre double poids, de faire chavirer le bateau, ce qui serait arrivé si Peau que nous avions embarquée n'eut formé lest. Je réussis enfin à mettre le pied sur le second échelon, et bientôt je fus dans le canot.
Mon premier soin fut de remercier Dieu qui avait soutenu mon courage et m'avait tiré d'un des plus grands dangers que j'eusse jamais courus. Ensuite, j'adressai à ce mauvais pilote les reproches qu'il méritait. Il prétendit que pris de la fièvre depuis deux mois, il avait eu un étourdissement ; qu'il était tombé au fond du bateau et qu'il n'était revenu à lui que lorsque la vague l'avait mouillé.
Ceci pouvait être vrai, car il avait bien la face d'un malade ; mais était-ce de la fièvre? J'en doute. Je crois plutôt que ce malheureux était sujet au mal-caduc, et qu'il n'en, voulait pas convenir dans la crainte de perdre son état de patron et par conséquent le droit d'avoir un canot.
Du reste, aussitôt qu'il avait eu la conscience de mon danger , il s'était empressé de venir à mon aide. Je lui pardonnai donc et lui payai grassement le verre de vin qu'il tira d'un flacon et qui, dans la circonstance, me fit le plus grand bien.
Sauf beaucoup de lassitude et quelques meurtrissures, une heure après il n'y paraissait plus.
Palerne.
Pour utiliser le reste de cette journée assez mal commencée, j'allai au hasard battre le pavé de la ville. Tai toujours aimé ces excursions sans guide dans les lieux que je ne connais pas: il me semble être Christophe- Colomb allant à la découverte de TAmérique.
La première chose qui m'occupe dans un pays nouveau pour moi, est la figure des habitants. Non-seulement chaque nation, chaque province, mais chaque ville, si vous y regardez de près, a un type de physionomie qui lui est propre Le Palermitain ne ressemble ni au NapoHtain, ni au Romain; il diffère même du Messinois comme celui-ci du Catanais.
Quoique notre misérable habit-frac, qui tend à ridiculiser rhomme, soit porté par le bourgeois de Palerme, comme il Test par le roi de Sandwich et Tempereur d'Haïti , ici le petft peuple, quand il s'endimanche, a conservé quelque chose du costume national. Il est vrai qu'en ce qui con-
cerne les hommes, il n^est pas beau: comme TEspagnol, le Sicilien tient à la culotte, aux bas de soie et aux souliers à boucles; mais, comme l'Espagnol, il n'y ajoute pas des rubans et ne choisit pas des étoffes de couleurs brillantes. Il s'habille à peu près comme s'habillait le fermier basnormand, car l'influence normande se fait encore sentir ici. Nous en dirons quelques mots ailleurs.
Je laisse donc le costume des hommes pour ce qu'il vaut et leur permets , martyrs de la tradition et d'habitudes acquises sous Roger et Robert Guiscard, d'étouffer sous un bonnet de laine ou ce lourd chapeau de feutre. Mais j'applaudis à celui des femmes , de celles qui ne se défigurent point par nos modes parisiennes. Celui-là a une certaine étrangeté qui rappelle les Moresques et n'est pas désagréable. Les Génoises portent le voile blanc, les Milanaises le noir; les Palermitaines le portent jaune-soufre ou bien rouge-sang-de-bœuf.
Ce costume est d'un effet merveilleux dans le paysage : lorsqu'on le rencontre au miheu d'un bois, d'un massif de verdure, on prendrait la femme qui en est vêtue pour un gros bouquet de boutons d'or ou de pivoine que balance le vent.
Dans la ville, il s'harmonie non moins bien à la teinte des monuments en se détachant, par un heureux contraste, du costume noir des prêtres et des robes brunes des moines, en même temps que de nos teintes fades et fausses, si chéries des tailleurs parce qu'elles passent vite, et des fabricants parce qu'ils peuvent y ménager l'indigo.
Le voile jaune a aussi l'avantage de faire paraître les femmes moins jaunes quand elles le sont, et d'un plus beau brun quand elles sont brunes, car c'est entre ces deux nuances qu'il faut choisir la beauté sicilienne.
Après les voiles jaunes et pourpres , ce qui me frappe le plus dans les rues de Palerme , c'est la diversité des
moines. Je croyais que Rome on présentait de toutes les variétés connues, mais j'en trouvai là qui étaient, pour moi, entièrement nouvelles. L'église militante, ou si veiis aimez mieux Tarmée monacale, y excède en nombre celle de réglise de Naples, car sur les cent quatre-vingt mille habitants de Palerme , il y a , assure-t-on , trente mille moines et sœurs.
Parmi ces religieux ou religieuses, il en est une sorte à costume et à Ggures si étranges, que je suis encore à me demander s'ils étaient Fune, ou s'ils sont l'autre? Sont-ce des hommes, sont-ce des femmes? La figure imberbe, même des plus âgés, avait pourtant le caractère du sexe masculin. Mais pourquoi ces robes et ces béguins de nonnes? Ce mystère, je n'ai pas eu l'occasion de l'éclaircir. Je n'en reste pas moins convaincu que le culte présent de la Sicile n'admet plus de Corybantes ou de prêtres de Cybèle, et que j'ai été trompé par quelqu'artifiee du démon.
La troisième chose qui me frappa dans ma promenade, fut un homme myope qui tenait sur ses genoux, en pleine rue, la tête d'un autre homme étendu par terre, et qui le tondait absolument comme on tond les chiens sur le Pont-Neuf. Pour ne pas prendre pour une mèche de cheveux les oreilles de la pratique, notre tondeur myope et porteur de lunettes avait la tête presqu'en contact avec celle qu'il opérait ; de sorte qu'en évitant d'en couper les oreilles, il risquait fort de s'abattre le bout du nez.
Ceci se passait à côté d'un factionnaire qui, l'arme au bras, suivait avec une anxiété curieuse toutes les phases de l'opération, comptant peut-être sur quélqu'incident, quelque divagation du ciseau pour varier le spectacle.
M. Loir, qui venait de me rejoindre, n'avait pas autant de calme que le digne militaire ; à peine eut-il aperçu ce groupe étrange, qu'il fut pris d'un fou rire qui me^gna
bientôt, et ne voulant pas troubler le perruquier dans son œuvre, ni la sentinelle dans sa contemplation, nous nous hâtâmes de fuir.
Nous entrâmes dans une magnifique église, puis dans une autre. Leur nom, nous ne le demandâmes pas : lui , comme moi, pensions que le nom ici ne fait rien à la chose et qu'on peut très-bien admirer sans connaître. Qui donc n^a jamais admiré une belle femme sans savoir comment elle s'appelait?
Nous allâmes dîner à notre hôtel. La table était parfaitement servie : bon vin des environs de Palerme , vin de Marsalla meilleur encore, mais d'une force qui, dans ces -pays brûlants, fait regretter nos vins légers de France et jusqu'au vin de Surène. Oui, à Palerme, pour une bouteille du vin bleu de la barrière, on en donnerait trois du meilleur Marsalla.
En outre du bon vin et de la bonne chère, il y avait, ce qui vaut mieux encore , bonne compagnie : le consul de France et sa charmante femme, le consul du Mexique, celui d'Espagne avec qui j'étais venu de Naples, M. de Lnmiarès, M. Loir, un négociant italien, et deux Français, dont l'un était le chef d'une riche maison de Lyon : tels étaient les convives. Les affaires du jour, l'imminence de la guerre entre la Russie et la Turquie, furent le sujet de la conversation.
Après le dîner, nous prîmes des voitures, dépense trèsmodérée à Palerme comme à Naples, et nous allâmes voir la promenade de la Flora. Elle date, je crois, de 1848, et porta, pendant quelque temps, le nom de Libéria, Je n'ai jamais vu une telle profusion de fleurs et des plus éclatantes. Des masses de verveines y font surtout un effet magique. Dans cette admirable situation, que la mer d'un côté et les montagnes de l'autre rendent si pittoresque, on a ménagé des accidents de toute espèce : des bosquets,
des grottes, des fontaines ; et l'on voit dans les parterres, eu outre des fleurs, de fort jolies promeneuses.
J'ai dit qu'à l'arrivée Palcrme nous avait paru maigre et peu habitée. Nous avions bien changé d'avis : de longues et belles rues, de vastes places, des milliers de voitures circulant en file sur deux ou trois rangs, de beaux chevaux d'une vivacité incroyable, des femmes non pas précisément belles, mais gracieuses et bien mises, des cavaliers maniant habilement leurs montures élégantes, et, parmi eux, des ânes non moins Gers, non moins bien équipés que les chevaux et leur tenant tête , enGn , une animation ex- «traordinaire donne à cette éblouissante cité un caractère tout spécial.
Nous quittons la Flora pour nous rendre à la Marine, autre promenade où se réunit une foule plus nombreuse encore. Les préparatifs d'un immense feu d'artifice et des illuminations annonçaient l'approche de la fête de sainte Rosalie, patronne de Palerme, fête qui dure une semaine et y attire des milliers d'étrangers.
De la place où j'étais, j'apercevais l'hôtel de la Trinacria,et des fenêtres de ma chambre l'œil pouvait plonger sur cette foule dont je faisais partie. Les équipages se succédaient sans interruption, puis se groupaient devant une vaste salle à colonnes, ouverte de trois côtés, où de nombreux pupitres éclairés par des lustres annonçaient l'apprêt d'un concert.
Bientôt nous entendîmes le premier coup d'archet. Ce concert a lieu chaque soir; il commence à neuf heures et dure jusqu'à une heure du matin. 11 est gratuit; les musiciens sont entretenus par la ville. Des milliers de chaises, placées autour ou sur la plage, reçoivent la société trèsnombreuse de Palerme : l'aristocratie, le commerce, l'industrie, l'église et l'armée sont ici représentés par des groupes entourant de petites tables où l'on sert, à peu de frais, des glaces, des sorbets, du thé, du café, etc.y an
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choix des consommateurs. Là, Fétranger dont les manières annoncent de réducation peut, sans autre recommandation que son titre de voyageur, choisir à peu près sa société et se mêler à la conversation du groupe qui lui convient : prêtre ou soldat, homme ou femme, noble ou bourgeois, il sera partout accueilli avec courtoisie, car il n'est rien de ]^us sociable et plus poli que la noblesse et la bourgeoisie de Païenne.
Le peuple, moins mendiant que celui de Naples, est aussi moins avide. Naturellement serviable, il Test bien souvent sans intérêt ; il ne veut que causer avec vous, car il est fort causeur.
Quand je fus saturé de musique et de sorbets, je rentrai à mon hôtel. Je me couchai en laissant ma fenêtre ouverte, et je m'endormis aux derniers accords de Texcellent orchestre placé à quelques centaines de pas sous mes fenêtres. A cette distance , Tharmonie , composée des meilleurs morceaux d'opéras français et italiens , avait un charme infini.
Le 27, au matin, conduit par le batelier de la maison, ce que j'aurais dû faire le premier jour,' mais j'ignorais qu'à Naples, comme à Venise, chaque hôtel a ses canotiers, j'allai prendre un bain de mer pour laver mes écorchures que je ressentais plus que la veille. L'eau salée me piqua d'abord, puis me fit du bien.
Pour m'éviter de trop longues courses à pied, je me fis porter, par le canot, aux points les plus rapprochés des monuments que je voulais voir. Les courses en bateau sont celles que j'ai toujours le plus afifectionnées. Malheureusement, il n'y a qu'à Venise oii Ton peut tout voir ainsi.
J'avais peu de temps à rester à Païenne; j'étais impatient de visiter l'Etna et l'intérieur de la Sicile. Je ne perds donc pas un instant, je parcours les principales églises voisines
de la rue de Tolède, car Païenne a aussi sa me de Tolède. Les églises de Sicile diffèrent de celles dltalie par des ornements en rocaille, qui, sans toujours être d'un goût parfait, n'en plaisent pas moins : c'est un dérivé du mode arabe. Ces arabesques, ces nœuds, ces sculptures en demibosse de couleurs variées , ces colonnes ornementées , festonnées, brodées, entremêlées de dessins, de fresques, de mosaïques , ont à la fois quelque chose d'étrange et de charmant : c'est de l'architecture fantastique des mille et une nuits.
Dans une de ces églises , je remarquai deux anges en marbre blanc, de grandeur naturelle, les jambes en l'air et soutenant ainsi des bénitiers qu'ils semblent apporter da ciel. L'idée était ingénieuse et l'exécution bonne. Seulement, placés perpendiculairement, la tête en bas, au-<lessos de ces bénitiers, ces anges avaient l'air d'y piquer une téU, et ils eussent figuré tout aussi bien à l'entrée d'une école de natation.
Sainte-Rosalie ou il Duomo, cathédrale de Païenne, est un mélange de divers styles. Travail des siècles, bâtie en 1185 , elle a été refaite, augmentée, corrigée à diverses époques, dont la dernière date de 1801. Sans discuter son mérite sous le rapport de l'art, elle m'a paru, à moi ignorant qui ne juge que par mes sensations, d'un effet saisissant 11 y a une forêt de colonnes , quatre-vingts je crois , et partout on voit des incrustations de pierres diverses donnant, par la variété de leurs couleurs et de leur arrangement, d'admirables reflets.
La chapelle de Sainte-Rosalie, son autel et son sarcophage, sont une véritable mine d'argent qu'on n'estime là que par quintaux. Il y en a quelque chose comme deux mille livres, poids de marc.
Je vois aussi le crucifère San-Juliano : peut-être ai-je estropié le nom. C'est une petite église à façade élégante»
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faisant partie d'un couvent de théatins. En dehors sont des parloirs, espèces d'antichambres, avec leurs portes à part donnant sur la rue. Ces parloirs, ouverts au public, conduisent à des ouvertures fermées par des boucliers de enivre, larges d'un pied, longs de deux et percés, comme nos écumoires, de trous de la dimension d'un tuyau de plume. Ces boucliers sont légèrement concaves du côté du parloir et un peu bombés dans l'intérieur de l'égHse. Là, incrustés dans le mur, on les aperçoit à droite et à gauche de l'autel de chacune des chapelles latérales. Devant chaque bouclier est un fauteuil à découvert où s'assied le prêtre en face de la personne qui veut se confesser. Ainsi, le confesseur entend son pénitent, mais il ne le voit pas.
A Palerme, on peut donc aller à confesse incognito et même sans entrer dans l'église. J'ai vu, depuis, ceci dans d'autres lieux, et je l'approuve fort.
Je remarque, à Saint-Dominique, un orgue géant, mais il y faudrait un organiste de même taille. Celui que j'entends n'en tire que des sons assez maigres. C'est, d'ailleurs, une grande et riche église soutenue par quatorze colonnes de marbre gris, avec leurs bases de même matière.
J'en visite d'autres plus ou moins remarquables, mais je n'ai pas la mémoire des noms , et je crains encore ici d'être un mauvais guide. J'en ai noté plusieurs sur le dire de mon valet de place : Santa-Catarina, San-Salvator, Santa- Margarita, San-Alavide, San-Matteo, etc.; puis, quand j'ai voulu comparer ces noms avec ceux de mon vcuie mecum Richard, ordinairement si exact, j'en ai trouvé d'autres. J^en ai conclu qu'un de nous deux se trompait.
Quant aux noms des places, promenades et palais, nous nous trouvons d'accord. La rue Toledo ou Cassaro, qui s'étend dans toute la longueur de la ville, est fort belles Le quai Marina, celui dont j'ai la vue de ma fenêtre, est, comme je l'ai dit , une admirable promenade. Les places I 23
ftlg CHAPmK XXX.
Reale, Pretoriana, Sai^Dominico, Bologni, Quatro-CantOBi, d*où Ton aperçoit les quatre entrées de la yille, et la j^aee du Dôme, sont dignes d'une capitale.
I>ans mes courses, j'ai trouvé les habitants de tontes ks classes d'une obligeance parfaite; et quand j^étais seul, à je demandais mon chemin, presque toujours cekd à qui je m'adressais abandonnait ses affaires ou sa promenade poof me conduire, et cela sans le moindre intérêt.
Etant dans une église, un prêtre qui en était le desservasl Tint m'en faire les honneurs, et comme je lui disais que j'ayais l'intention de visiter Monreale , il veut abscrfnment que je monte chez lui pour en voir le plan et ks dessins. Sur mon refus, car j'étais pressé, il me prie de l'attendre un instant, court à sa chambre et m^appoite, dans l'église, un énorme bouquin où était, ai effet, la description détaillée des monuments. Ce digne honune roulait que j'emportasse son in-folio pour le lire à mon aise et en examiner les figures; j'eus beaucoup de peine à lui persuader que , devant partir incessamment , je n'avais pas le temps de faire cette étude.
La police intérieure de Païenne est bien moins tracassière que celle de Naples. A Naples, c'est le gouvernement et non la mode qui détermine la toilette : on permet les favoris et on tolère les moustaches. Quant à la bariw au menton , elle est impitoyablement proscrite. En Sicile, on taille son poil comme on veut.
Je dois dire qu'à Naples on me laissa fort tranquille sur ce point, peut-être parce qu'on me reconnaissait pour Français, et qu'en vérité je n'ai pas trop l'air d'un démagogue. M. Loir, négociant paisible, n'avait pas cet air plus que moi, et pourtant, en raison de sa barbe, il fut à deux reprises admonesté par la police.
Une fois, étant dans un magasin de la rue de Tolède, il vit devant la porte un homme qui lui faisait signe de
sortir; ne le connaissant pas, il crut qu'il s'adressait à quelqu'un de la maison. Il le dit au marchand qui lui répondit que c'était bien à lui qu'on voulait parler. Il sortit donc. L'homme était un officier de police qui lui signifia de faire abattre sa barbe à l'instant, et qu'à cet effet il allait le conduire chez un barbier voisin. M. Loir se récria. L'autre tint bon et voulait lui mettre la main au collet pour l'entraîner de force. Il avait heureusement sur lui sa carte de séjour ; il la lui montra en le menaçant d'en appeler à son ambassadeur. L'officier alors se retira.
Un autre jour, passant devant un poste, le factionnaire lui enjoignit d'y entrer. M. Loir crut que c'était pour y yérifier ses papiers; mais le sergent parut armé d'une énorme paire de ciseaux. Alors il vit bien qu'il s'agissait encore de sa barbe. Cette fois, il lui suffit de dire qu'il était Français: on lui ouvrit la porte en lui faisant des excuses.
A Palerme, on n'est exposé à aucune de ces avanies, et les formalités d'arrivée une fois remplies, on peut circuler dans la ville et sa banlieue sans être molesté. 11 y a encore, dit-on, quelques bandits dans l'intérieur, et il faut le croire, puisqu'on vous y fait prendre une escorte ; mais dans les villes on jouit de la plus parfaite tranquillité ; il n'est plus question de ces terribles bravi coupant la gorge d'un homme pour une piastre ou môme pour le seul honneur de la chose.
Prdaenade ï l«ireale. — Le cMveit dei ea^dii. — Le etnpe taito.
Après dîner, M. Loir et moi, montant en voiture, nous allons à Monreale par une route charmante. Chemin faisant, nous remarquons plusieurs couvents de femmes qu'à Fextëricur on aurait pu prendre pour des palais.
Plus loin, nous nous arrêtons un quart-d'heure à voir courir des chevaux libres qu'on essayait pour les préparer à la fétc de sainte Rosalie. De même qu'à Rome, c'est au moyen d'une plaque armée de piquants et] placée sur la croupe qu'on lance ainsi ces animaux sans cavaliers.
Ceux qu'on exerçait étaient d'une petite taille, mais bien tournés et supérieurs en beauté à ceux que j'avais vus à Rome dans le Corso. Il y en avait un, entr'autres, fait admirablement et qui, dans les deux essais dont je fus témoin, arriva le premier. Il me tentait fort; je|le marchandai: on me le laissait à un prix raisonnable, mais en songeant à la difficulté de l'envoyer en France, j'y renonçai.
Il est rare de rencontrer quelque chose d*aussi riche et de plus varié que le coup-d'œil dont on jouit avant d'arriver à Monreale: on a la vue de Palerme, de ses |[^ampagnes couvertes d'orangers, d'oliviers, de cactus, de mûriers, de vignes, de figuiers et autres arbres en fleurs ou en fruits. D'un côté sont les montagnes , de l'antre une mer immense.
L'église de Monreale, avec ses dômes, ses colonnes, a quelque chose de Saint-Marc de Venise, c'est un monument d'un grand efifet. 11 date de 1194. La chapelle du Crucifix est de 1690. Fondée par un chanoine nommé Johanno Rotono, elle est toute de marbre, de mosaïques, d'ornements en relief: son ensemble est un chef-d*œuvre de grâce et d'élégance.
Dans la sacristie est un meuble sculpté en bois, orné de figurines et encadré de marbres précieux : c'est, dans ce genre, le plus beau meuble que je connaisse.
Le cloître, avec ses deux cent six colonnettes de formes diverses, doit dater de la construction de l'église. Unepartie de ces colonnes était incrustée de mosaïques qui devaient être d'un efifet agréable : ces pierres brillantes, prises sans doute pour des joyaux, ont, nous dit notre conducteur, été enlevées par les Espagnols lorsqu'ils étaient maîtres du pays.
Dans l'église sont les tombeaux de divers souverains, et le couvent est entouré de trois beaux jardins, deux pour les moines et un pour les novices.
A Monreale, comme à Naples, on ne visite rien gratis. L'habitant, curieux mais non moins économe, attend l'occasion de voir quand il ne lui en coûte rien; aussi, en nous reconnaissant pour étrangers, un certain nombre d'indi-^ Tidus fort proprement vêtus et très-polis s'étaient mis à Botre suite comme s'ils eussent été de notre compagnie. Ils entrèrent ainsi partout, sans payer nulle part, car nous
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étions censés le faire pour^tout le monde. CotttniiaMrt à Tusage de Maples oà Ton se plaint Ixmjoim, paraissait satisfiût de ce que nous loi donnions.
On nous montra deux fort beaux tableanz de du pays: Tnn de Velasqoez, non l*Espagnoi« mais k Fdermitain; Fautre de Petrono KoTcUa, de Monreaie même.
De la terrasse du monastère nous aperocrîons, dans h montagne, direrses Tilles ou bourgades. On nous dit qu'elles étaient habitées par des Grecs {Htibablement dissidents, car leurs prêtres sont mariés. U existe en effet, en Sicile, plusieurs Tilles grecques d*une haute antiqnilé.
£n reTcnant de Monreaie, nous allons Toir le cooiail des capucins, on est le campo santo de Falerme. Aprà aToir Tisité TégUse, on nous fait descendre dans ses catacombes, peu profoncles et dont une grande partie est éclairée par le jour extérieur. Alors un spectacle, comme il n'en est sans doute pas un autre, s'est offert derant nous : des milhers de cadaTres dessédiés, mais de mamère à ce que tous les traits du Tisage et toutes les fwmes du corps restent, à la couleur près, ce qu'ils aTaient été Tivants, étaient la, rcTétns de robes brunes et rangéi contre les murs : Téritable armée de trépassés. Leors mains amaigries, mais non décharnées, étaient appuyées sur leurs genoiix. Quelques-uns, la bouche ouTerte, laissaient apercevoir leurs dents un peu jaunies , mais ordinairement saines. Parfois, la langue était pendante et , ce qui m'étonna, souple encore. Plnsienrs avaient de longs cherax qui , s'échappant de leurs capuces , tombaient sur lenis épaules. Un plus grand nombre les portaient courts. La uns conservaient leur barbe. Chez d'autres elle était rasée* mais ou reconnaissait, comme il arriTe presque toujours après la mort, ipi'elle aTait commencé à repousser.
Ces morts, dont nous vfmes cinq à six mille répartis par quartiers, avaient chacun leur numéro, afin que leurs
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parents, qnl viennent les visiter à certaines époques de Tannée, pussent les trouver promptemcnt. Quant à la physionomie, j^ai dit que chacun avait conservé la sienne bien prononcée, bien distincte , et il était impossible , à œnx qui les avaient vus vivants, de ne pas les reconnaître.
À leurs vêtements bruns, à leur tête encapuchonnée, j^avais cru que tous étaient des moines. Je me trompais : ils appartiennent à toutes les classes, et sous ce même costume reposent le prince et le manœuvre. Les ecclésîastiqttes et les religieux paraissent seuls avoir quelques privilèges : il y a une rue réservée pour eux. Là, ils portent la robe de leur ordre ou les insignes de leur dignité : la croix pastorale , le bonnet carré, la mitre ou la calotte, roûge, noire, ou violette. Un personnage en manteau écarlate, un cardinal sans doute, semblait les présider.
D^autres rues sont destinées aux femmes. Vous les voyez, vous présentant le visage et la main, assises les unes à côté des autres, comme elles y étaient aux jours de fête. Parfois, une jambe ou un pied conservant encore sa forme et presque sa jeunesse et sa grâce, s'échappe de leur robe brune qui diffère peu de celle de ces élégantes baigneuses que j'ai vues si souvent, à Dieppe, se tenir par la main et courir, en riant, au-devant de la vague. Ici, elles restaient immobiles.
Les enfants avaient aussi leur quartier. Au silence près, on aurait cru voir une immense école. Il y en a un nommé Michel Botano , mort en 1843 , dont la conservation est tAle qu'on le croirait prêt à parler. Des yeux d'émail, qu'on a placés dans ses orbites, complètent l'illusion. Les traits de cet enfant sont fins et gracieux. On voit qu'il est mort sans souffrir, il a le sourire sur les lèvres.
Il y a des cadavres de toutes les dates, et probablement 4e fort anciens. Sur l'un, je lis l'année 1630; sur d'autres, délie de 1853.
Comment obtient-on cette étonnante conseiration? U enpucin qui nous conduisait nous Texpliqua en nous montrant des niches creusées dans le terrain même des galeries. Ces niches sont de diverses grandeurs ; il y en a qui peuvent contenir jusqu^à sept corps. Le lendemaiB du jour où on les apporte , ou deux à trois jours après leur décès , on les introduit dans une niche d'une dimension proportionnée à leur nombre , on les y place assis ou debout et , sans autre préparation , on mure la niche. Une année après, on les en retire, on leur donne une date et un numéro, et on les place à côté des autres dans leur quartier respectif.
Des tombes sur lesquelles je marchais et des caisses de bois peint où étaient des inscriptions, annonçaient qu'on pouvait aussi se faire ensevelir à la manière ordinaire. Mais à Palerme, c'est Fexception, et l'on aime à y reposer debout ou la face au soleil.
En parcourant ces longues files de morts, je ne pouvais m'empêcher de jeter, à tout instant, les yeux sur le capndn démonstrateur : il était tout aussi jaune et plus desséché que certains sujets de son troupeau. Comme son costume était à peu près le même, je croyais qu'il allait reprendre sa place contre le mur, en disant au plus proche : — Maintenant, à votre tour ; levez-vous et conduisez monsieur.
De même qu'à Monreale, plusieurs curieux nous accompagnaient. 11 y en eut deux qui , frappés de vertige, furent obligés de sortir ; et nous les trouvâmes à la porte, racontant ce qu'ils venaient de voir avec une cxaoation telle qu'ils semblaient avoir perdu la raison. M. Loir luimême était fort impressionné, et, à chaque pas, ce spectacle étrange lui arrachait des exclamations. Il me dit le lendemain qu'il en avait été fort agité toute la nuit. Je conseille donc aux parents de ne conduire là ni les enfants, ni les femmes nerveuses. On m'a dit, depuis, que le cas avait été
prévu, et que, sauf un seul jour de l'année où quelques femmes étaient admises, on n'y recevait que des hommes.
En remontant en voiture et lorsque, selon Tusage du pays, nous allions grand train, il manqua d'arriver un accident qui m'-ébranla les nerfs bien autrement que ce cénacle de morts. Un gamin, sans autre motif que de prouver son agilité et d'agacer notre cocher, voulut tra> verser la route devant le nez des chevaux lancés au galop; une pierre qu'il rencontra le fît trébucher, il tomba et la voiture passa sur lui. Je criai au cocher d'arrêter, ce qu'il fit immédiatement; mais, en descendant^ je vis mon polisson sur ses jambes et nous faisant des grimaces. Par un miracle, ni les chevaux ni les roues ne l'avaient touché. Le cocher alors lui appliqua la punition ordinaire en pareil .cas, c'est-à-dire un coup de fouet sur les reins qu'il reçut sans mot dire, sachant bien qu'il était dans son tort, puisqu'il avait manqué son coup.
Nous allons voir, près de la porta Nuova, le palais arabe de la Ziza, où se trouvent une fontaine et des ornements du X* siècle. Nous montons sur une tour terminée en plate-forme, d'où nous avons une vue qu'éclaire admirablement le coucher du soleil. Ici encore, nous voyons Palerme, la campagne, ses montagnes. Sous nos pieds, les jardins de Butiro, que la nuit qui approche nous empêche de visiter.
Nous finissons notre promenade par la Flora ; la foule y est non moins nombreuse qu'à la ville. Je vois défiler un réginfent d'artillerie. Une pièce était traînée par quatre chevaux, une autre par quatre mulets, et alternativement ainsi jusqu'au bout; puis suivait un bataillon d'infanterie, musique en tête.
Ces troupes sont napolitaines. Les officiers sont couverts de rubans et de croix, et les soldats de médailles. Ceci est assez curieux, car on ne saurait dire à quelle bataille ils les
ont gagnes, tu que depuis quarante ans Us n*ont assisté a aucune: c'est donc par anticipation qu*ils les portent Ai surplus, pourquoi ne les gagneraient-ils pas? Ces mêmes Napolitains, conduits par Murât, ne se sont-ils pas distingués dans la campagne de Russie.
Le 28, j'étais debout à quatre heures du matin, et je Tois, de ma fenêtre, lever le soleil sur la mer de Sicile. Je vais prendre un bain. La mer est calme et d'une tranqurence parfaite.
On m'avait vanté le miel du pays. Je m'en fiiis servir à déjeûner: il est* d'une couleiu- brune assez peu a^[iéti5sante, et son arôme a quelque chose de pharmaceutique qui m'agrée peu. Selon moi, il ne vaut pas notre miel de Narbonne.
Un domestique de place nommé Luigi Roiesi, un peu. antiquaire, un peu naturaliste, très-brave homme d'ailleurs, me vend quelques objets d'antiquités, entr'antres des billes ovales de la forme d'une noix et sur lesqueDes ressortent, en demi-bosse, deux masques antiques. Ces billes, qu'on trouve dans les environs de Païenne, servaient de contremarques dans les théâtres.
Nous allons encore à diverses églises riches et belles, car à Palerme il y en a partout, puis au monastère ddb Martorana. L'église des religieuses y est bâtie sur un anôea temple romaiu. De ce couvent part une galerie souterraine qui conduit au palais Quandonara. Les reUgieuses y vont jouir de la vue des fêtes de Palerme et voir passer h procession de sainte Rosalie. Ne pouvant, d'après leurs statuts, paraître dans la rue, on les fait passer dessons. Ce souterrain, assez long et bien construit, traverse une place qu'orne une belle fontaine.
Nous voyons aussi Saint-Joseph et son église souterraine, l'un et l'autre fort remarquables. La chieza di Jem me parut offrir autant d'incrustations précieuses que la
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chapelle Farnèse. Il y a, dans une des chapelles, six colonnes en demi-bosse d'un effet fort étrange.
La chapelle palatine , dans le palazzo Reale , est citée pour ses arabesques et son cierge pascal, et le palais pour ses mosaïques et ses incrustations en marbre. C'est là aussi que sont les fameux Béliers de Syracuse.
Près du palais du roi est un monument, sorte de fontaine sans eau, mais qui prouve combien ce climat est conservateur. Les flgures de marbre qui ornent Tédiflce, bien que d'une certaine ancienneté , sont aussi blanches et aussi nettes que si elles sortaient de Tatelier du sculpteur.
J'ai parlé précédemment de villes grecques. On en compte cinq en Sicile: Piena-di-6reco , Santa-Cristina , Contessa , Palazzendra , Menzogosa ; en tout trente mille habitants.
Nous voyons divers palais modernes, entr'autres un qu'on achève en ce moment et qui appartient au marquis Forcella. La encore on a tiré un excellent parti des laves et des beaux marbres du pays. Quelques appartements ont été exactement copiés sur ceux de Pompcïa : c'est un luxe tout royal et qui annonce une immense fortune.
Je vais au jardin Butera, propriété de la princesse de ce nom. Russe d'origine, m'a-t-on dit, et qui habite Paris. Malgré son absence, le jardin est bien tenu. L'intendant, qui parle français, est un homme de bonnes manières, qui me fait courtoisement les honneurs du lieu. C'est là que j'ai vu pour la première fois, en Europe, des bambous en pleine terre d'un demi-pied de diamètre et de trente à quarante pieds de hauteur. On me montra un oranger planté par l'impératrice de Russie en 1843, et un palmier planté à la même époque par la princesse Olga : l'un et l'autre sont vigoureux et annoncent une longue existence. J'ai vu aussi des bananiers, de magnifiques orangers, notamment de cette espèce qui produit cette
petite orange nommëe mandarin, la plus délicieuse de toutes et qui n'acquiert , dit- on , toute sa perfection qu'en Sicile.
Je désirais connaître ce fruit. A mon arrivée à Palerme, j'avais envoyé mon domestique en chercher ; il m'avait dit que la saison en était passée et qu'on s'en procurait assez difficilement. EnGn, il m'annonce qu'il en a découvert et que j'en aurai le soir. En effet, il m'en apporte deux soigneusement enveloppés dans du papier et qu'il me fait payer un franc pièce. Je lui en donne autant pour sa peine. J'ouvre le papier; j'y trouve deux petites oranges d'un jaune doré, mais cristaUisé, et qu'à leur dureté je jugeai avoir dix ans. Ainsi momifiées, elles pouvaient en durer quarante.
En revenant vers la ville, mon conducteur voulut me faire visiter une grotte qu'il appelait Nericina ; il fallait, pour y arriver, traverser un champ. Je venais d'y entrer quand un chien, s'élançant d'une maison, me saisit par le mollet. Je fis un bond, l'animal se sauva. J'avoue qu'il m'eût paru assez désagréable de me faire cautériser et plus encore de devenir enragé. J'avais senti une vive douleur et je croyais que ses dents s'étaient implantées dans ma chair. Je relevai mon pantalon. Il était d'une étoflFe très-serrée, elles ne l'avaient pas traversé; la chair était meurtrie, mais non entamée. Les gens de la maison, qui avaient vu l'accident, me dirent que la bête, chienne noire à l'ceil sournois, n'était pas malade, et ils me montrèrent son petit qu'elle allaitait. C'était pour m'éloigner de lui qu'elle m'avait mordu.
Dans la grotte où aboutissait un ruisseau très-abondant, étaient une vingtaine de femmes et déjeunes filles les jupes relevées jusqu'au milieu des cuisses. Plongées dans une eau dont la limpidité ne cachait rien, elles lavaient leur linge en chantant et riant. Mon entrée ne les dérangea point de
HONBEALE. un
leur occopatioa et de leur cliaut. Cunimv Isi v<ii1(r l'iuil basse et qu'on ne pouvait s'y tenir debout iiu'r» |iivuiiiit la même position que ces diiinui ou eu tii- im-ttiiul ilaiia l'eau jusqu'au ventre, je ne ))us aller Lii-n tuin. J'aviiui<riti que, malgré la gentillesse des Naïades et le jiitturi'Niitie du leurs jambes, j'aurais préféré me tniuvi-r Ncitl, rar la fvutchcur du lieu et la pureté admiraltk des cuuk im- diiiiuai«tiil le plus grand désir de m'y baigner; itivis le uniyeu eii compagnie si nombreuse !
Si une grotte semblable, avec eetle alimiduni-e dVuii et dans un site aussi frais, était aux environs de l'aria uù l'un sait tirer parti de tout, cette eau devii'iidruil lu l'uctule et rapporterait de l'or. On en ferait un bain fasliinnalile, et ou lui trouverait des qualités souveraines cimlre vingt maladies. Il est à croire que les uiieiens , si ainatitiirs d'eau, n'auront pas négligé eelle-ei, et cjii't'n eben-huut on trouverait, 'aux environs, les n'Stes de quebine étahlissement grec, romain ou sarrasin.
Les Siciliens, non plus que les noniaiiis luudcriies, n'ont conservé ce goflt des anciens. Les bains sont, i^ti Sieile comme en Italie, un objet de luxe niservé aux gens aises qni, eax-raémes, n'en font pas un usage journalier. Cbei le peuple, ou ne voit aller à l'eau que les enfants ei \» pteheurs d'huîtres. Si les femmes que je viens de dter ^■^ t , c'est par état et non par goût. Nulle ]mrt a i, le peuple ii';iirae les bains : cette prévmtiuu iiemUfe e à la civilisation. Il n'y a guère que it» « Uidèrent les ablutions frëquenks ei i s et saines, et chez qui 1rs doui -reie-. mc ; de l'eau , goit comnn' iMovae^
SSO GHÂFim XIXI.
des propriétaires de la chienne, ces bonnes .gens, en me Toyant boiter, vinrent tont dolents me témoigner de non- ▼ean leurs regrets, et pour me prouver que la béte n'était pas enragée, ils rappelèrent et lui présentàrent de Feau. La. preuve était mal choisie, car elle s'entêta à n'y pu toucher. Alors ils mirent du lait dans la jatte : à Fodeor, son nourrisson accourut et, en trois ou quatre coups de langue , il avala tout ; ce que les spectateurs » y compris mon guide , considérèrent comme parfaitement rassurant pour moi.
Je finis par le croire aussi, et voulant montrer que je n'avais pas de rancune, je présentai, comme prix du lait, une petite pièce d'argent à la paysanne maîtresse du logis. Elle ne voulut pas l'accepter sans consulter son mari, qui réfléchit un instant, puis l'y autorisa.
Rentrés en ville, nous visitons Lolibetta, où est on tableau de Raphaël. Six anges superposés , formant les deux grands côtés du cadre, sont d'un effet charmant Dans la chapelle du Crucifix, deux colonnes sont faites de marbre précieux, inscrutées de rubis et de topazes dont l'une est plus grosse qu'un œuf d'oie. Les deux colonnes reposent chacune sur un socle de métal admirablement ciselé et doré. Le crucifix, qu'elles entourent, est en bois. La figure du Christ est de grandeur naturelle et d'un beau travail. Cette simplicité de l'image et la richesse de son entourage sont d'un très-bon goût , et bien préférables à ces saints d'or et d'argent ou à ces vierges habillées de brocards, portant un Jésus attifé de même, et coiffés l'un et l'autre de lourdes couronnes éclatantes de pierreries : c'est fort riche, mais c'est fort laid.
Malheureusement, on en rencontre beaucoup ainsi. En Sicile, comme en Italie, on aime ces brillantes caricatures : c'est moins le saint que son trésor que le peuple révère ; c'est le poids du hngot qu'il honore et devant qoi
il se prosterne. Hélas ! je le demande, ceci ne sent-il pas ridolâtrie, et ne revenons-nous pas au culte du rean d'or? Passe encore quand la perfection du travail est d'accord avec la richesse de la matière; on oublie celle-ci et Ton ne voit que la grâce et la majesté du sujet , sa beauté élève notre ftme vers Dieu si noblement réprésenté. Mais ce n'est pas toujours le cas, nous venons de le voir, et trop souvent l'artiste pense que l'éclat des accessoires le dispense dn reste.
Quelquefois aussi la flgure n'a été défigurée que par les nains maladroites chargées de sa toilette; elles ont fait 4p saint on de la sainte une poupée ou une marionnette. Ici, la victime c'est l'artiste : on a gâté son œuvre.
i>ans l'intérêt des arts comme dans celui des édifices consacrés an • culte , on ne devrait jamais employer de métaux précieux pour la confection des autels, des basreliefe, des statues, enfin de tous les objets ayant une valeur artistique indépendante de la matière et devant passer de génération en génération. Plus cette matière est riche, moins leur avenir est assuré : que sont devenus, en France, en Allemagne, en Angleterre, enfin dans les trois quarts des Etats européens, ces châsses magnifiques, ces rases, ces brillantes figures? Et que deviendront ceux qui y existent encore?
Et nos musées, et ceux d'Italie, où en seraient-ils si ces monuments de marbre, si Y Apollon du Belvédère, si la Vénits de Médicis, si le Laocoon, si V Hercule, si le Taitreau Farnèse avaient été d'or ou d'argent? Hélas! il y a longtemps qu'ils n'existeraient plus. Si les voleurs ne s'en étaient pas emparés, quelque tribun au nom de la patrie, ou quelque souverain au nom de son peuple ou de sa couronne, aurait depuis longtemps fait battre monnaie avec ces chefs-d'œuvre.
Heureusement que la main spoliatrice n'a pas encore
atteint ceux-ci : les églises de Palerme sont , pour Tapparence du moins, les plus riches que j^aie vues, et cette richesse n'en exclut pas toujours le goût et Télégance.
La chiesa Valle-Verde, je me sers des noms que me donne mon conducteur palermitain, très-afifectionné aux dénominations locales et populaires, cette église, dis-je, est merveilleusement décorée d'incrustations ou mosaïques florentines, relevées par des ornements en bosse. Des Amours superposés par trois autour des autels, comme ceux qui entourent le tableau de Raphaël, présentent là encore un charmant encadrement. Au total, je ne connais nen de plus gracieux que cette miniature d'église qui dépend d'un couvent de femmes ; les marbres, les laves, les porphires et autres pierres aux couleurs brillantes dont est si riche la Sicile, ont été employés ici de la manière la plus heureuse. Le fond du maître^utel est eo bois pétrifié dont la teinte, plus sévère, fait ressortir les autres pierres.
En sortant de cette chapelle, je monte chez mon guide, ce qu'il désirait beaucoup. J'y trouve sa femme, jeune encore, entourée d'une nichée d'enfants. Il met sous mes yeux une collection assez riche, quoique fort mal en ordre, des fossiles du pays dont je pris des échantillons, en regrettant de n'en pouvoir emporter davantage. Mais dans les pays que j'allais parcourir, il ne faut pas tenter les gens par de trop gros bagages.
Mptrt it Palenie.-^ Biate it PaUrme k Cttaie.
En sortant de chez Laigi, je vais visiter deux théâtres : Reale-Carolina et un autre dont j^ai oublié le nom. Ce sont deux belles salles. L'opéra de Palerme est fort renommé : plusieurs des grands chanteurs que nous ayons eus à Paris, Lablache, David, M"* Pasta, etc., y ont débuté.
Le musée de sculpture , que j'allai voir ensuite , renferme de belles choses en statues et bas-reliefs provenant delà Sicile; mais ce n'est, je crois, qu'une très-mince partie de ce qu'on y pourrait trouver si l'on cherchait un peu. Il y a là des Herculanum et des Pompeia à découvrir, et si jamais ce pays tombe aux mains d'un gouvernement riche et industrieux, il pourra en extraire des richesses dont on n'a pas même l'idée aujourd'hui.
Je dirai la même chose de la collection des fossiles et des échantillons géologiques, qui a son intérêt sans doute, mais qui est loin d'être complète. Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet.
On m^engageait beaucoup à rester aux fêtes de sainte Rosalie, qui attirent à Palerme une partie de la popolation riche de la Sicile. Des bateaux à vapeur de la compagnie napolitaine avaient déjà commencé leur tournée de port en port pour y prendre les curieux : c'était, en grand, une course d'omnibus; mais ces omnibus à vapeur ne cir- ^culent que pendant le mois de la fête, et si Ton ne vent pas rester en route indéfiniment, il fant calculer d'avance les jours de départ des bateaux-postes et des courriers, car ils ne partent qu'à des époques assez éloignées, et un jour de retard vous en fait perdre dix. C'est donc aux voyageurs à y prendre garde quand ils sont pressa et même quand ils ne le sont pas, car tout séjour, fut-ce dans les lieux qui vous paraissaient le plus agréables, devient maussade lorsqu'il est forcé. Vous vous considérez comme prisonnier, et ces monuments et ces sites qui vous avaient ravi, ont perdu, pour vous, tous leurs charmes. Si vous voulez garder bon souvenir d'un pays, n'y attendez pas l'ennui ; n'y restez pas une heure de plus qu'il ne faut, et partez dès que vous n'avez plus rien à y voir et à y faire.
Instruit par une vieille expérience, je résistai donc aux invitations qu'on me faisait au nom de sainte Rosalie, comme je l'avais fait à Rome à celui de saint Pierre qui, lui aussi, m'invitait à ses fêtes.
Je retins ma place, pour le soir même, au courrier de Messine, qui devait traverser la Sicile en côtoyant l'Etna et en passant par Catane.
Rentré chez moi, je trouvai les cartes de MM. J.-A. Villamus, consul de France ; de Barrenachea-Dutari, consul d'Espagne ; de Lumiarès ; Servoz , de Lyon ; Loir , et de quelques Siciliens dont la société et les prévenances n'ont pas peu contribué à me montrer Palerme sous son beaa jour. Je revis les premiers à diner, et, de plus, un Anglais qui allait à Marsalla faire des acquisitions de vin. Il avait
ROUTE DE PÀLERKDS A CÂTÂNE. 5S5
avec lui sa fille de quinze à seize ans, grande , blanche et rousse, au total, fort agréable. Mais la reine ici est M"* Yillamus, délicieuse jeune femme, parlant également bien français et anglais, et regrettant Paris où elle a, je crois, sa famille.
Après le dîner, j'allai voir quelques antiquités grecques et sarrasines. Elles sont bien connues ; je n'en ferai donc pas la description. D'ailleurs, je suis un peu rassasié de ruines : après Nîmes , le Colysée de Rome , le Panthéon, Pestum, Pompeïa,' on devient difBcile en fait de vieilleries de pierre.
L'heure du départ approchait Mon hôte de la Trinacria, dont je ne saurais trop louer l'honnêteté, la politesse et les dîners , m'avait remis mon passeport visé , signé , paraphé , m'évitant ainsi une foule de formalités et une grande perte de temps. Je n'eus donc plus qu'à solder mon compte, qui fut des plus modérés, et à prendre congé de mes compagnons de table.
Cela fait, je m'empressai de me rendre au courrier qui devait partir à huit heures. Mais en Sicile, comme à Naples, ce service se fait à peu près comme il plaît à Dieu, à qui probablement il ne plaît pas qu'il se fasse vite, car, bien que huit heures fussent sonnées depuis longtemps, il n'était pas plus question de départ que s'il se fût agi de partir le lendemain.
La chaleur était étouffante ; j'étais accablé de fatigue ; je m'assieds à la porte d'un café où baguenaudaient force oisifs dont j'enviais le sort. Dans une heure, ils pourraient, bien rafraîchis , s'étendre dans leur lit , et moi j'allais monter dans une détestable voiture pour y être enfermé deux jours et deux nuits , plus peut-être , avec la perspective de ne trouver en route ni a boire ni à manger, car on m'avait bien recommandé de me munir de provisions que je n'avais pas même l'espoir de pouvoir renouveler.
Il paraît que la recommandation n^arait pas été faite à moi seul: je vis arriver successivement trois porteurs envoyés par autant de voyageurs, avec des paniers remplis de viande, de pain, de bouteilles, et, ce qui me réjouit moins, de poudrières, de cartouchières, de pistolett, d'espingoles et de poignards bien affilés, genre d^approvisionnement auquel je n^avais pas songé. Mais je m*en consolai en voyant que mes compagnons en avaient pour eux et pour moi, et qu'on aurait pu, avec leur arsenal, armer tout un peloton.
Bien qu'il soit d'usage, à Palerme comme à Naples, d'aller s'installer à -la porte d'un café ou dans le café même, de s'emparer de la meilleure place, du meilleur journal, et d'y rester une heure et plus gratis ou sans prendre autre chose, je n'ai jamais pu, en ceci, imiter les mœurs locales; maintes fois, sans soif ni appétit, purement par conscience, j'ai avalé coup sur coup limonades, glaces et sorbets. Ici, pour payer mon séjour, je me fis donner du café, et bientôt je fus en conversation avec tous les oisifs qui tenaient la séance.
Pour avoir un peu d'air, je m'étais mis sur le trottoir, ce qui est encore reçu; les passants alors passent où ils peuvent. A mes pieds ronflait un jeune lazarone à peu près nu ; la moitié de son corps était sur le trottoir et l'autre moitié dans la rue, où couraient à toute bride, selon l'ordinaire, cavaliers et voitures, ne s'occupant pas plus du galopin et de ses jambes que de la boue ou des chiens morts. Voyant ce garçon dans cette position et craignant un accident , je le saisis par les pieds et , lui faisant faire un demi-tour à gauche, il se trouva étendu sur le trottoir, non à l'abri des piétons, mais à l'abri des chevaux et des roues. Il se réveille, me regarde d'un œil assoupi» le referme, se met à ronfler de plus belle, et cinq minutes après il avait repris sa position première.
Je ne me décourage pas facilement: quittant de nouveau ma tasse de café, je reprends mon individu par les jambes et le replace sur le trottoir, aux rires de mes voisins qui avaient Pair de me dire: — Vous êtes bien bon devons occuper d'un tel animal, que vous importe qu'il ait des jambes ou qu'il n'en ait pas ! Laissez donc les voitures les lui couper, puisque tel est son bon plaisir.
— Je n'avais pas encore fini de traduire cette pensée trop évidente des spectateurs, que déjà mon dormeur reprenait sa position transversale, seulement c'était s;a tête et ses bras qui étaient dans la rue.
L'impatience me prit : l'enlevant par son caleçon ou son lambeau de pantalon, je le posai sur son séant. Il trouva très-mauvais la liberté que j'avais prise, et, me regardant de travers , se remit fièrement dans la situation d'où je venais de le tirer.
Les rieurs n'étaient pas de mon côté, mais je ne voulus pas en avoir le démenti. J'appelai le garçon qui, sans plus de cérémonie, prit une houssine et l'envoya dormir ailleurs. Alla-t-il se recoucher sous les pieds des chevaux? Je ne saurais le dire, mais je ne le crois pas; les coups de houssine l'avaient rappelé à l'amour de sa peau. C'est ce que me fit très-judicieusement observer un de mes voisins, en ajoutant que, puisque je tenais si fort à ce que ce birhone conservât ses jambes, j'aurais dû commencer par où le garçon avait fini.
Neuf heures venaient de sonner, quand enfin notre courrier parut avec son équipage : c'était une ex-berline faite pour quatre personnes, mais que l'administration avait, dans l'intérêt du fisc, déclarée à six places. Nous n'étions que quatre et je m'en fécilitais , quand je vis le premier voyageur se faire suivre, dans la voiture, de son panier de provisions ; puis ainsi du second et du troisième; moi seul j'avais consenti à laisser mettre le mien sur l'impériale. Les
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paniers, les armes et les manteaux entassés, il ne s^agissait plus que de placer nos personnes ; ce n^était pas le plus facile. Nous y réussissons cependant. Cela fiait, il fut imposable de se remuer et presque de respirer , car deux chapeaux suspendus au filet intérieur bouchaient les deux fenêtres. Or, il faisait dehors une chaleur de trente degrés. Jugez ce que ce devait être dedans.
Un dernier malheur nous menaçait. Nous nous croyions définitivement placés, et la voiture avait enfin quitté la cour, quand le courrier, auquel nous ne songions plus, ouvrant la portière, vint réclamer ce qu'il appelait son poste. En Sicile, les courriers aiment à être à Taise, et on ne les trouve jamais sur la banquette extérieure qui consiste en une planche rabotée, mais sans plus, et n^ayant pour points d'appui latéraux qpe deux branches de fer. Trop dure pour la délicatesse de leur peau, cette banquette est destinée aux voyageurs qui préfèrent mourir rouâ qu'asphyxiés.
Le courrier s'empara donc de sa place qui était tont simplement la meilleure, puis il mit dans le filet, pour tenir compagnie aux deux chapeaux, un gros paquet contenant sa garde-robe de rechange. Ce fut là notre coup de grâce, le dernier souffle d'air nous échappait.
Dans son emménagement, il nous avait pourtant épargné l'embarras de son panier de vivres, ces vivres qu'il nous avait tant recommandé de ne pas oublier. Nous sûmes bientôt pourquoi.
Cette fois, nous voilà définitivement partis; le mouvement nous donne un peu d'air. 11 était temps, car je suffoquais, et l'un de mes voisins paraissait véritablement pâmé. La nuit était fort claire; je voyais la route à travers une petite ouverture que me laissait le damné chapeau qui, heureusement, finit par tomber je ne sais où. Le propriétaire ne s'en aperçut pas tout d'abord, et quand il
BOCTE DE PÀLERHE A CATÀKB. U9
le retronTa il était derrnu gibut. ce qni fut un ^aoil sonlagnuent pour la société qui fit des rtrax bien sincèrra pour qu'il en arrivât autant à Taulre.
IMIiTrésâu chapeau, nous humions avec délit.'e la portitis d'air qui nous était rendue; mais nous iiVn joulm» pas longtemps. Ce lilet pendu au milieu de h Toiture et s'l^tmdant d'nnc portière à l'autre était singolièrentenl aïectionné du conducteur i|ui, à chaque relais, y déposait tons les petits objets qu'il recevait pour les relais «uivunts. nous en filmes donc bientôt à regretter le chapeau, qui était souple et inoffensir, tandis qne ces paquets ansuleui. tortns, crochus, non-seulement nous privaient du jour, mais à chaque cahot venaient nous frapper à la It^re. Dix fois, sur la rédamalinn générale, il alléçea ce malheureux filet d'une partie de son fardeau; dix fiis aussi, un quart-d'heure après, il le rechargeait de plus belle. Noos H'arions trère à ce supplice que lorsrju'il s'agissait de boire et de manger. Alors il aimait à y voir clair, et il enlevitit avec prestesse tout ce qui bouchait la rue et pouvait arrêter le mouvement des verres et des fourchettes, eiereice aaqitel il n'attendait jamais que nons l'invitassions. Il est à croire que le pnovre homme n'était pu aecoDlnmé h faire si bonne r.hi-n: : il n'était lA qu'accîdpnlrilenient, reniptntant le titulaire malnde on empfr.hé, ^ rt U proiitait île 1* eirroti<lime.e. A w* mnntères prè.s, qui KnD peu trop %tiH» far/m, c'était un nntn bon diable « jatnai* iIp imiis riin<;iinrier el qui nrnis aurait, il défetiiliM. »i n'iiM nriori* t\^ nttaqués. m K'mx'Hnmn que jp ne JiiiteHiii qu'A In voix, \>».Hnn* l'Hbviiirlté de In vnitumi * ImIH, tl< ^tnlent (en |i|ua iibllKenuts dn wl pni de |iitn)er. Ih a'élnlent empreiwé* t '1)t)i'iiill)iii|. J'iieerpliit, puis(|iie
5i0 CHAPITRE XXXIl.
Après ces détails sur notre intérieur, je reviens à la route. Le chemin que nous suivions en quittant Païenne semble, pendant plusieurs lieues, être une continuation de la ville : ce n'était que jardins, vergers, maisons de campagne qui, dans ce demi-jour propre aux nuits de Sicile qui permet à Fœil de saisir les objets,- même à distance, formaient un ensemble enchanteur et me faisaient presque oublier le malaise que j^prouvais dans cette détestable voiture. Ce consolant spectacle ne devait pas durer. Nous traversons successivement, mais à longs intervalles, Miselmeri, Ogliostro, Villa-Frate, Ciminna, Vicari, Magrenera, un autre Vicari, Gulfato, etc., tels sont du moins les noms que prononce le conducteur, toutes villes, bourgs ou villages d'un aspect plus ou moins sauvage et désolé, car ce n'est pas dans l'intérieur de la Sicile qu'il faat chercher de belles villes.
Je passai la nuit entière sans fermer l'œil, examinant le paysage que l'absence d'arbres et un aspect brut rendent peu propre à égayer et à distraire ; aussi, jamais nuit ne me parut plus longue. Dans une de ces stations, je manquai de me briser le corps entre des pointes de lave que l'ombre d'une colhne me cachait, et vers laquelle je m'étais imprudemment dirigé tandis qu'on changeait de chevaux.
Ces relais et la nécessité d'y prendre ou de déposer des paquets, ou d'attendre les hommes d'escorte, me permettaient de quitter souvent la voiture. Sans cette facilité, je serais mort étouffé. Je profitai donc de chaque retard pour aller en avant, ou faire une petite excursion à droite ou à gauche, nonobstant les avis de mes voisins et surtout du courrier qui me menaçaient de ces flâneurs de grand chemin qui font la chasse aux autres flâneurs.
Quand le jour parut, je pus examiner ce dont j'étais fort curieux, mes compagnons d'infortune avec qui, sans les voir, j'avais mangé, bu et trinqué; mais sans les con-
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naître autrement, jMprouyais pour eux une yérîtable sympathie. Us n'avaient cessé de me témoigner de Tintérét en me recommandant, quand je quittais la voiture, de ne pas trop m'éloigner, me priant, me contraignant même à me munir de quelqu'une de leurs armes que, bon gré, mal gré, ils me mettaient à la main.
J'ai dit qu'ils étaient trois. En face de moi était un homme à la barbe noire et aux genoux de fer, ce que je sus par expérience, car les miens, qu'il serrait sans le Touloir, puisqu'il était serré lui-même, étaient véritablement aplatis par la pression, et endoloris au point que je m^en suis senti plusieurs jours. A mon côté était un jeune Allemand qui se disait malade tout en mangeant de tout son cœur. Près de4ui, dans le coin parallèle au mien, dormait un fort bel homme que le courrier m'avait désigné comme un personnage de distinction. Enfin, le courrier qui, heureusement, était maigre et ne tenait que peu de place ; mais, comme je l'ai dit, il avait la meilleure, parce qu'il était du côté où il n'y avait que deux personnes et qu'il avait rejeté tous les paquets sur son voisin, sous prétexte de la nécessité où il était d'ouvrir un coffre placé au milieu.
Je ne m'expliquais pas pourquoi cette terre, jadis si fertile et qui l'est encore, si l'on en juge à la beauté des chardons, était entièrement privée d'arbres ; les maisons de poste et quelques hameaux qu'on apercevait de loin à loin n'en présentaient pas un seul. Les Siciliens campagnards semblent ennemis de l'ombre. Pour ne rien perdre de leur soleil, ils portent des chapeaux de feutre à petit bord ou des bonnets de laine ayant la forme de nos bonnets de coton, et plus propres à garantir des rhumes que des rayons solaires. Aussi en ai-je vu qui, pour la noirceur de leur teint, différaient peu des nègres, ce qui contrastait singuUèrement avec leurs cheveux tirant I 24
542 CHAPITRE XXXU.
au blond, annonçant une race du nord et probablement normande. Ils en ont encore les manières, et dans \em patois sicilien on retrouve, par-ci, par-là, quelques mots français avec Taccent traînard de la Basse - Normandie. Est-ce hasard, est-ce prévention de ma part? C'est possible, mais la chose m'a frappé et j'ai cru voir, dans plus d'un paysan, un Gaspard Favisé enté sur Maure ou Sarrasin.
Le grand bel homme que le courrier m'avait dit être un personnage de distinction, m'avait si gracieusement offert de partager ses vivres et son vin, tout de premier choix, que je désirais le connaître. Au relais, je priai le courrier de ne pas me cacher plus longtemps le nom et le titre de l'auguste voyageur, m'eugageant à garder le secret et respecter son incognito. Alors, mais ifbn sans difficulté, il me confia que c'était le premier cafetier de Messine.
Certes , je ne m'attendais pas à cette chute , car il avait plutôt l'air d'un ministre que d'un industriel de cette classe. Cependant, après réflexion, je trouvai que l'expression du courrier était juste, et je compris le respect qu'il lui inspirait. Agé d'une trentaine d'années, cet homme était, de figure, de langage et de tenue, véritablement trèsdistingué. Durant ce long voyage, il ne se démentit pas un instant, et nous fit, avec une dignité parfaite, les honneurs du pays. Connu dans tous les lieux où nous passions, il était bien accueilli par chacun ; s'il n'était pas prince, il aurait dû l'être, et partout le peuple le traitait comme tel.
Nous étions en plein désert , ou dans un pays sans hommes , sans maisons , sans arbres , sans eau. C'est peut-être pour cette raison que nous ne rencontrions de quadrupèdes d'aucune espèce; les oiseaux même y étaient rares, et j'y apercevais fort peu d'insectes. Nulle trace de culture. Cependant, sur certains points, la végétation était très-forte, et des massifs de fleurs sauvages étalaient leurs brillantes couleurs. Un trèfle à belles fleurs
rouges, qui croissait naturellement, couvrait des collines entières ; l'éclat en était tel qu'on s'en trouvait ébloui.
La chaleur était atroce; je n'en ai nulle part éprouvé une plus forte. Les ferrures de la voiture et les portières brûlaient au point qu'il fallait se garder d'y poser la main. Les viandes grasses qui faisaient partie des provisions de mes compagnons leur coulèrent en huile sur les jambes. Un bâton de cire à cacheter que j'avais dans ma valise s'était fondu entre deux cravates qui furent perdues.
En arrivant aux relais, notre premier soin était de demander de l'eau fraîche ; quelquefois nous pouvions nous procurer de la neige qu'on tire de l'Etna. La consommation d'eau glacée que l'on fait en Sicile est énorme: il en est ainsi dans tout l'Orient. La transpiration en augmente sans doute, mais je ne me suis pas aperçu que cet abus d'eau froide eût d'autre inconvénient.
Les soldats d'escorte, plus exacts ou moins ménagers de leurs chevaux que ceux de Rome et de Naples, ne nous abandonnaient pas trop; et plus d'une fois, au risque d'être volés, nous avons souhaité les voir rester derrière, car la poussière qu'ils nous envoyaient était fort incommode.
Leur costume était des plus bizarres: ils étaient vêtus en hussards avec un chapeau rond et gris sur l'oreille, pointu à la tyrolienne, lequel n'était pas sans grâce. Très<bien armés , montés sur de petits chevaux fort vifs , ils galopaient devant ou derrière la voiture, disparaissaient, puis reparaissaient.
Quand ils n'étaient pas là et que nous passions dans certains fourrés de broussailles ou entre des rochers qui masquaient la vue, le courrier armait ses pistolets et en appuyait le canon sur les portières ; mes compagnons en faisaient autant.
Je ne sais comment les voleurs de ce pays gagnent leur vie : les voyageurs y sont fort rares, et il n'y passe guère de
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voiture que celle où nous étions. 11 est vrai qu'elle transporte les fonds du gouvernement et ceux du commerce, et quand les bandits réussissent, Taubaine est bonne.
La chose est d'ailleurs assez rare, et je n'ai pas entendu dire qu'on ait, depuis bien longtemps, tué de voyageurs. Un seul, l'année précédente, avait été emmené dans ks montagnes, mais il s'en tira moyennant rançon.
Ici encore, tous nos préparatifs de défense furent superflus, nous ne rencontrâmes aucune figure suspecte; on peut même dire que, dans les neuf dixièmes du chemin, nous n'en rencontrâmes d'aucune espèce : nous ne voyions des traces humaines qu'aux stations.
Ce qui me frappa surtout dans ces campagnes, c'est la laideur des habitants. Sur quelques points ils ont cet air maladif de ceux des alentours de Rome et des marais pontins : c'est qu'en effet l'air n'y est pas moins dangereux; aussi doit-on y prendre quelques précautions. Durant le parcours de deux des relais de la nuit, nous entendions, à chaque instant , le courrier nous crier : signori , iumi dormitel signori svegliatevi! En ceci, il y mettait une vraie sollicitude, et il songeait plutôt à nous qu'à lui, car, à mon tour, je le réveillai deux fois : malgré les avis répétés qu'il nous donnait, ou peut-être à force de nous les donner, il s'était profondément endormi.
C'est ainsi que s'écoulèrent la nuit du 28 et une partie de la journée du 29 juin. Nous approchions de l'Etna que nous allions suivre à mi-côte jusqu'à Catane. Nous n'étions pas encore hors des mauvais pays. Celui que nous parcourions n'est ni moins sauvage ni plus peuplé que celm * qui précède : la solitude m'y semblait même plus profonde. Depuis une heure, je cherchais partout une habitation et une face humaine, et quelque loin que se portât ma vue, je ne distinguais rien qui y ressemblât. Enfin, à travers les broussailles, je crois voir quelque chose qui s'agite.
En approchant, je reconnais que c'est nne jeune fille au teint brun, au regard fauve et qui, à notre approche, s'é* loigne avec dëiiance. Pourquoi est-elle seule dans ce lieu écarté? Cette apparition préoccupe le courrier.
A une heure de là, nous rencontrons quelques moutons. Sont-ce des déserteurs d'un troupeau? Nous n'apercevons ni parc, ni chien, ni berger. Je ne vois pas même de quoi ils peuvent vivre. Ici, la végétation n'a pas résisté à l'ar» deur du soleil. Nous cheminons à travers des collines où l'herbe est partout jaunie et desséchée : d'énormes chardons semblent seuls s'y complaire.
Je m'étais placé, depuis le point du jour, sur la dure banquette extérieure. Là, sans obstacle, je jouissais d'une vue étendue, mais le soleil m'en chassa.
Les stations, fort éloignées les unes des autres, ne nous montraient ordinairement que de pauvres villages. Nous arrivons cependant à une sorte de ville placée dans une vallée entourée de collines. Rien de plus original que cette petite cité, autour de laquelle n'existe pas un seul arbre : on croirait voir une suite de ces maisons de carton que les enfants disposent en rues sur une table.
Ce qui contribue à l'aspect bizarre de cette bourgade, c*est, avec l'absence de toute verdure, celle de toute cheminée. Je n'en pus découvrir qu'une seule : peut-être est-ce l'unique cuisine du pays.
Ces maisons sans cheminées sont couvertes en faïence jaune vernissée : c'est l'industrie du lieu. On y joint celle des tuyaux pour la conduite des eaux. Le brillant de ces tuiles fait un effet qui n'est pas désagréable, et qui serait charmant s'il était adouci par des massifs de verdure.
Comment s'appelle ce lieu? Est-ce Valle-Longua ou Yilla-Longua? Il semble que ces villes intérieures aient perdu jusqu'à leur nom. Notre courrier intérimaire luimême n'en est pas toujours sûr ; il les prononce de deux
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à trois manières au moins dubitatives, et c^est à son numéro qu'il reconnaît la destination de chaque paquet de lettres. Mon cafetier seul est assez au fait de la géographie locale ; mais quand il dort « je ne puis pas le réveiller pour lui demander où nous sommes , et c'est aux relais que le sommeil le prend. Quant aux habitants, ils n'ont jamais Pair de se soucier de dire le nom de leur résidence, ou quand ils s'y décident, ils le prononcent de manière à ce que vous n'en sachiez pas davantage.
Les traces volcaniques deviennent à chaque pas plus nombreuses ; elles prennent une teinte plus sévère, plus grandiose : on sent qu'on se rapproche du volcan. Nous le voyons distinctement, et nous en sommes encore à trente lieues.
De même que le Mont-Blanc, l'Etna, au premier abord, ne m'a pas paru aussi élevé que je me l'étais figuré, mais je suis bientôt revenu de mon erreur : de toutes les montagnes que j'ai vues, c'est la plus colossale. Le Mont-Blanc est plus haut sans doute, mais entouré de pics qui rivalisent avec lui de grandeur, il est loin de faire re£fet de ce géant des volcans.
Le vent s'élève; nous espérons qu'il va tempérer la chaleur. Mais c'est le sirocco, ce vent débilitant qui, en outre, nous amène la poussière. Nous ne faisons pas grand tort à nos victuailles : personne n'a faim. Une soif dévorante nous brûle, et l'eau et le vin que nous avons dans la voiture sont tièdcs. Dans cette situation, je me souviens du plaisir que nous éprouvâmes à un relais nommé Londra où l'on nous servit des limonades à la neige.
Ici , la campagne s'anime. De distance en distance , paissent des troupeaux de bœufs gris, à longues cornes, animaux superbes , moins hauts que les nôtres , mais mieux faits.
Nous arrivons à Villa-Rosa, petite ville entourée de
montagnes de soufre. De là on nous fait remarquer une tour qui indique, dit-on, le centre de rîic.
A quatre heures et demie après midi, nous sommes en face de deux villes : Castro-San-Gioyanni, Tancienne Enna, et Callacibetta. De ce pbiut élevé, où nous ne parvenons qu^à Taide de bœufs, la vue est des plus étendues. Nous voyons une partie des montagnes de la Sicile; elles forment comme Taccompagnement de TEtna. Rien de plus sauvage, mais en même temps de plus majestueux que ces monts ainsi groupés.
La position des deux villes que je viens de nommer n'est pas moins singulière : placées à peu de distance Tune de Tautre , et séparées par une ouverture dans laquelle passe une route, on les prendrait pour les postes avancés ou les portes d'un monde inconnu.
Sur CCS hauteurs, nous trouvons un peu plus de fraîcheur. Nous en avions besoin, nous étions tous fort mal à Taise ; notre Messinois et le courrier lui-même disaient qu'ils n'avaient jamais éprouvé semblable chaleur.
De Castro-San-Giovanni , où je prends ces notes , on domine à la fois les groupes de monts et une multitude de coteaux. Là , je vois des traces de culture et des bouquets d'arbres qui me surprennent agréablement: ils me font l'effet d'une nouveauté.
Nous voici à Leon-Forte, ville assez grande et bien peuplée, mais qu'on croirait avoir été renversée la veille par un tremblement de terre. J'apprends que c'est son état ordinaire : bâtie sur un rocher à mi-côte, c'est le roc même qui fait le pavé de la ville, où il se trouve dans la position que le Créateur lui a donnée en faisant le monde. Si quelqu'excavation se forme, c'est aussi la Providence qui y pourvoit, et la première pierre qui roule de la montagne dans la rue sert à boucher le trou. Malheureusement, il était tombé beaucoup plus de pierres qu'il n'y avait de
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trous, et, cahotés ainsi de roc en roc, nous étions menrtris avant d'être arrirés an demi-quart de la yille. Pour saurer le- reste de nos membres, nous nous empressâmes de descendre, laissant la berline aux prises avec ces terribles cailloux.
Elle leur résista je ne sais comment, et à notre grande surprise nous la rîmes reparaître. Le courrier ne s*en préoccupait guère; il nous arait confié qu^elIe arait été déclarée hors de service par Tadministration royale, et qu'elle faisait avec nous son dernier voyage. Nous comprenions alors pourquoi on la ménageait si peu : elle était dans la position de ces malades condamnés à qui le médecin laisse faire tout ce qu'ils veulent. Or, si nous n^avions pas encore les os rompus, c'était par une grâce toute spéciale de la Providence. Cela m'expliqua aussi pourquoi le courrier titulaire avait envoyé son suppléant
Cependant il y avait à Leon-Forte des gens plus braves on moins douillets que nous, car nous rencontrâmes une espèce de calèche, la première voiture que nous voyions depuis Palerme , remplie de quatre ecclésiastiques qui affrontaient ce redoutable pavé. C'est qu'en vérité il n'était pas beaucoup plus sûr à pied qu'à cheval, et l'un de nous lit une lourde chute.
Dans tous les pays, la figure des étrangers, notamment quand on en voit peu, est un sujet de distraction pour les habitants; aussi étaient-ils tous sur leurs portes ou à leurs fenêtres pour nous voir passer. Les enfants nous suivaient comme si nous eussions été un spectacle forain, s'arrétant quand nous nous arrêtions et faisant cercle pour nous voir commencer nos exercices. Cependant nous aurions tort de nous plaindre de Leon-Forte ; je la déclare bonne ville, car, chose qui n'est pas commune là où l'on ne fnt guère de provisions, nous y trouvâmes à remplacer les nôtres. Le cafetier qui, partout, était en pays de con-
ROUTE DE PALEBME A CATÂNE. 549
naissance, nous apporta deux bouteilles d'un excellent rin et, ce que nous n'estimions pas moins, une grande cruche d'eau fraîche et limpide. On est , je Tai déjà dit, grand connaisseur et grand amateur d'eau en Sicile; aussi, quoique le vin y soit abondant et fort bon, il y a peu d'ivrognes : je ne me rappelle pas d'en avoir vu dans la campagne. Dans les ports, quand j'en ai rencontré, c'étaient toujours des étrangers.
La nuit approchait. La voiture se remit en mouvement et acheva de traverser la ville. Nous l'escortions à pied, suivant tous ses mouvements convulsifs, non sans crainte de la voir tomber en morceaux. Certes, elle avait été justement condamnée, et nous ne réclamions pas contre cette sentence; mais comme nous ne pouvions espérer de trouver à la remplacer avant Catane , nous n'étions pas pressés d'assister à son exécution , et nous demandions un sursis.
Une fois hors des portes, nous nous tranquillisâmes un peu, car, sauf le passage des villes et des villages, le chemin n'est pas précisément mauvais. Il est ferré tout naturellement : partout y pourvoit la lave , très-propre à faire des routes solides. Les chevaux siciliens vont vite quand ils vont, mais on s'arrête à tout instant, ce qui, d'ailleurs, en ma qualité de touriste, me convenait assez. Ensuite , les montagnes qu'il faut escalader nécessitent parfois l'emploi des bœufs, animaux^ comme on sait, peu propres à courir la poste.
Nous franchissons plusieurs relais dont jai oublié les noms. Je me rappelle seulement Pianti-di-Vicaria, Villa- Bianca, etc. Nous traversons encore des marais pestilentiels, et le courrier de recommencer ses avertissements sinistres : signori non dormite I signori st)egl%atevi !
Mais voici les cavahers d'escorte , gens de mauvais augure et dont je nous croyais débarrassés, qui viennent reprendre leur poste. L'arsenal de la voiture reparaît :
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les canons des pistolets et des espingoles sont remis es batterie ; les couteaux sortent du fourreau. Nous ne nous en servîmes pas plus que la nuit pr^^ente.
Les marécages qui nous entourent n^ont pas la beauté des marais Pontins. Je n^y vois point d^arbres ni d*apparence d'habitations. Il est yrai qu^il fait nuit, la lune se lève tard et la yue ne s'étend pas bien loin.
Vers deux heures du matin, j'étais un peu assoupi, quand j'entends dans le lointain ce chant bizarre et nasillard que j'ai si souvent entendu à Naples et qui ressemble au Miserere, On était alors à un relais, maison isolée. Le courrier était occupé de ses dépêches, mes compagnons étaient endormis, et j'étais seul sur la route, à quelque distance de la voiture. J'écoutais cette musique qui d'abord n'avait été qu'un simple murmure, mais qui se rapprochait de moment en moment. Bientôt je vis celui qui la produisait : c'était un jeune paysan monté sur un âne. L'obscurité et l'ombre d'un rocher me cachaient à lui. Se trouvant tout-à-coup en face de moi, son chant en fut subitement interrompu. Je crus qu'il avait peur, car à l'endroit où j'étais, la route faisant un coude, on n'apercevait pas le courrier, et il pouvait tout aussi bien me prendre pour un vagabond que pour un voyageur. Mais il était moins effrayé que je ne pensais. Il ne l'était pas même du tout, et ce fat moi qui, à mon tour, lis un saut quand je me vis entouré d'une douzaine d'hommes dont la voix du chanteur ne m'avait pas permis d'entendre la marche et qui débouchèrent d'un sentier aboutissant à la grand'route.
J'avoue qu'à pareille heure, si nombreuse compagnie me souriait peu, et d'autant moins que leur costume comme leur figure, autant que j'en pouvais juger, n'avaient rien de bien rassurant. Je me mis à regarder si notre escorte était loin, et dans ce moment j'entendis des pas de chevaux : cela me rassura. Ces hommes ne parurent pas faire
grande attention à moi. Ils traversèrent la route avec Fane et le chanteur en tête, entrèrent dans un sentier faisant face à celui par lequel ils étaient venus et disparurent. C'étaient probablement d'honnêtes cultivateurs qui allaient à leur besogne et qui ne songeaient pas à mal : on ne va pas si gaîment dévaliser les diligences.
Mes compagnons, quand je leur parlai de ma rencontre, ne Tenvisagèrent pas ainsi : ils me dirent que j'aurais bien pu aller passer une saison dans la montagne pour y servir d'otage et y être mis à rançon. A Tappui de ceci, ils citèrent un proverbe sicilien qui équivaut au nôtre : l'occasion fait le larron, et témoignèrent le regret de ne pas voir les cavaliers d'escorte qui , en effet , ne revinrent plus. Nos alarmistes prétendirent qu'ils avaient aperçu la bande, mais que la trouvant trop nombreuse, ils avaient battu en retraite.
Malgré les avertissements réitérés du courrier sur le mauvais air, il me fut impossible, quand je remontai en voiture, de vaincre le sommeil, et je finis par m'endormir. Quand je m'éveillai, le jour commençait. Nous étions à micôte ^e l'Etna. Je voyais ses châtaigniers, son cratère et les traces de l'éruption de 1852 qui n'avait cessé que depuis peu de mois. L'endroit où nous cheminions était une plaine de lave tourmentée de la manière la plus fantastique. C'est alors que l'Etna m'apparut dans toute sa majesté.
Devant nous est une ville, Palenta, qui, au milieu de la lave, a l'air d'un oasis.
Malgré la chaleur, je reprends ma place sur la banquette. A mesure que nous approchons de Catane, le sol perd de son aridité. Ce contraste de la lave en masses abruptes, à l'apparence charbonneuse, et ces fleurs aux couleurs éclatantes, ces- figuiers aux larges feuilles, ces cactus aux formes bizarres, ces orangers, ces vignes aux ceps contournés, forment un étrange spectacle.
552 CHAPITBB XXXO.
Ici, la population a repara. Les bourgs et ks TÎlltges se succèdent, et nous sommes entourés de beaux troupeaux de bœufs et de moutons.
Tout-à-coup je yois devant moi, à deux cents pas tatyiron, une immense nappe d^eau. Je demande an postiDoB si c'est la mer? U me dit que la mer n'était pas là. — C'est donc un lac? lui dis-je. — U n'y a pas de lac, me répond-il; et il se frotte les yeux, car il est non moins ébahi que moL — Cest donc une rivière débordée? — Le postillon ne savait qn>en croire ; comme moi , il voyait un courant et une agitation de vagues.
Bientôt nous distinguons sur cette mer des points verts, puis des rouges, et il sembla qu'il en surgissait des arbres et des maisons; enfin, nous ne vîmes plus que la plaine couverte de vergers et d'habitations. Cétait un effet dn mirage produit par le soleil et la jrosée, mais Fillusioi était si complète que le postillon, quoiqu'U fût dn pays, y fut trompé comme moi; ce qui me fit penser que ce phénomène, si commun en Afrique, n'est pas ordinaire en Sicile.
En examinant les masses de lave qui bordent la route, je vois qu'on en a percé un certain nombre : c^est sans don te pour y faire pénétrer l'air et Fhumidité, et en hlter la dissolution. D'autres fragments, plus gros, sont creusés pour y pratiquer des abris. Partout, les murs qui entourent les vergers ou servent à garantir les arbres fruitiers en sont construits. Ces murailles noires ne sont pas gaies, et, malgré cette végétation luxuriante , on s*aperçoit qu'on n'est pas loin d'une des bouches de l'enfer.
Je vois voltiger, autour d'un vieil édifice, une nuée de martinets, ce qui m'étonne, car ici, comme je l'ai dit, les oiseaux ne sont pas nombreux : les hirondelles ne se montrent pas partout comme en France; les moineaux soit plus rares encore, et sauf les mouches très-abondantes et
très -insupportables, et quelques lézards qu'on entend courir dans les broussailles, il est des lieux qu'on croirait entièrement dépourvus d'êtres vivants. Peut-être aussi n'est-ce qu'apparent, et la grande chaleur force-t-elle à la retraite les animaux comme les hommes : ils font la sieste.
Voilà donc cette Sicile qu'on nommait le grenier de l'Italie et qui nourrissait dix millions d'habitants ! Aujourd'hui, il n'y en a pas la cinquième partie, et, sauf ses côtes, c'est un vaste cimetière. A quoi tient donc la prospérité des nations et leur existence ! Dans cette île, la reine dé la Méditerranée , se trouve tout ce qui peut assurer la vie et la richesse : climat sain, eau pure, terre fertile, mer poissonneuse , soleil producteur , végétation incessante. Eh bien ! la folie des hommes, leurs rivalités, leurs dissentions ont tout rendu stérile et paralysé, pour ainsi dire, la main de Dieu. La Sicile niest plus que l'ombre d'elle-même. Cependant, depuis quelques années, elle a eu comme une velléité de vivre. Est-ce une crise salutaire et un retour Ters la santé, ou les dernières convulsions d'une consomption mortelle? C'est ce que l'avenir nous dira.
Nous entrons à Catane par la porte Ferdinand, qui est fort belle et conduit dans une rue qui ne l'est pas moins. Nous traversons ainsi la ville dans toute sa longueur.
Nous commençons par les ruines. J'ai dit que j'y tenais assez peu quand elles n'offraient que des restes ayant perdu leur forme et leur ensemble, ou qui sont déûgurées par des additions de fraîche date. C'est ce qui est arrivé à Catane : les tremblements de tei;re d'une part, les révolutions et les réparations de l'autre, y ont laissé peu de prise à l'admiration de l'amateur qui ne s'est pas mis en route avec le parti pris de tout louer.
Les monuments modernes valent mieux. Les rues sont belles. La cathédrale est vaste et ornée de colonnes provenant d'un théâtre. Santa-Maria, San-Francesco, méritent aussi d'être visités en détail. Enfin, du couvent des béné-
dictins, couvent célèbre parce qu'un torrent de lave s'est arrêté sous ses murs, on a une de ces vues qu'on n'oublie jamais : l'Etna d'uu côté, la mer de l'autre ; à vos pieds, des laves avec ce luxe de végétation qui ne vous quitte plus jusqu'à Messine.
Il y a, à Catane, plusieurs musées, soit publics, soit particuliers. Je n'ai pas été les voir : l'heure du paquebot me pressait.
Je ne puis dire comment se passa la traversée. J'étais tellement fatigué des deux nuits passées dans le courrier, qu'à peine arrivé à bord je me couchai et je ne me réveillai qu'à Syracuse.
Je trouvai là deux touristes allemands qui voulaient, comme moi, retourner à Catane par l'occasion la plus prochaine. Nous n'avions donc pas de temps à perdre. Munis, moi d'un guide, et les Allemands de notes et de plans, nous nous mettons en route.
Syracuse est véritablement l'image de la grandeur déchue : de cinq cent mille âmes qu'elle avait autrefois, d'un miUion et demi selon d'autres, il n'en reste plus que quinze mille. Aussi l'aspect n'en est-il pas gai, et Ton reconnaît tout d'abord que c'est encore un de ces lieux qu'on voit,
556 CHAPITRE XXXUI.
non pour ce qu*ils sont, mais pour ce qu'ils ont été. Ty allais donc par respect pour Fantiquité et plus encore pir peur des antiquaires qui tous font de terribles quereUes quand vous négligez de voir ce qu'ils ont tu ou d^rit.
En Sicile, les ruines ^nt une concurrence qui les tue et les fait paraître mesquines , quelque belles qu'elles soient : cette concurrence est celle que leur font ces débris volcaniques, ces roches brisées, ces layes, ces montagnes écroulées, enfin ces traces gigantesques des grandes convulsions terrestres : les ruines des monuments de rhomme ne sont rien auprès de -celles de la nature.
Sans entrer dans des détails qu'on trouve dans tous les voyageurs, nous vîmes consciencieusement tout ce qu'on peut voir en une journée bien employée. Nous éprouvâmes quelques déceptions sans doute, car c'en est une lorsqu'on vous annonce un palais, un temple, un théâtre, de ne trouver debout qu'une colonne et parfois même la moitié d'une. Aussi, les cicérones qui, au départ, vous diront en vous montrant la place: le monument est là, beaucoup plus explicites au retour, vous disent : le monument étaU là. Cependant, je n'ai pas à me plaindre de mon conducteur, il m'a fort bien dirigé; seulement, nous n'étions pas d'accord sur les choses à admirer, et mon admiration était toujours pour ce qu'il ne me montrait pas.
Quant aux Allemands, ils étaient tellement absorbés par l'étude de leurs notes, de leurs plans et surtout d'un album contenant les copies des monuments, qu'ils n'eurent guère le temps d'examiner les originaux; ils les regardaient à peine, pressés qu'ils étaient d'en revenir à leurs papiers.
Ce ne sont pas les premiers curieux de ce genre que j'aie rencontrés, et maintes fois j'en ai vu qui, tandis que nous étions en extase devant un bel édifice ou un tableau fameux, en lisaient la description en lui tournant le dos. Tels sont aussi ces dilcttanti qui, tout entiers au libretto
d'un opéra ou d'an ballet nouveau, vous diront le lendemain le sujet du poème. Quant aux chants et aux danses» ils ne les ont ni vus ni entendus, ils ne savent pas même s'il j avait un orchestre.
Syracuse, qui, dans son état actuel, dépouillée de ses souvenirs, présente un intérêt médiocre au touriste qui va seulement pour voir , en offrira beaucoup à l'historien, à l'antiquaire , au peintre , au sculpteur, à l'architecte déterminé à interroger Tart jusque dans ses débris. Là où l'on a tant récolté, il pourra glaner encore, y prendre des idées ou rectifier les siennes ; mais qu'il se presse, car chaque jour enlève quelque chose à ces restes illustres, et un caprice du volcan peut à tout instant les anéantir. Mais s'il veut faire cette étude avec fruit, il faut qu'il s'établisse à Syracuse pour plusieurs mois.
Il y a dans la ville peu de constructions qu'on puisse qualifier de monuments. On ne saurait citer la cathédrale, ancien temple de Minerve qui fut, dit-on, consacré au culte chrétien dès le ¥!!• siècle. Renversée en partie par trois tremblements de terre, elle a été rebâtie autant de fois : c'est donc un pastiche de ces trois époques établi sur une ruine grecque. L'antiquité, le moyen-âge et la renaissance s'accordent là comme ils peuvent.
La côte de Syracuse à Catane présente, ainsi que toutes celles de Sicile, les accidents les plus variés. Cependant, je n'en puis parler que par om-dire; nous fîmes ce trajet la nuit, j'avais dormi en allant, j'en ai fait à peu près autant en revenant. La traversée fut courte : la mer était magnifique et un vent favorable aidait à la vapeur.
De retour à Catane, je m'occupai à trouver quelques compagnons de voyage pour aller à l'Etna. Je comptais sur mes Allemands, ils avaient changé d'idée. Un Anglais se proposa; une heure après, il vint me dire que sa femme était malade et qu'il ne pouvait la quitter. Je me souvenais
558 CHAPITRE XXXm.
de mes ennuis de la Solfatara et du Vésuye, qui n'eussent pas eu lieu si j'avais été en compagnie d'autres voyageurs. Contre mon ordinaire, moi coureur solitaire, j'éprouvais ici un certain dégoût à aller seul. Mais ce compagnon, j'aurais pu l'attendre longtemps: on ne voyage guère en Sicile au mois de juillet. Quant aux gens du pays, ils n'escaladent jamais l'Etna pour leur plaisir, et les dix-nenf vingtièmes de ceux qui sont les plus voisins de son cratère n'ont pas eu l'idée de s'en approcher, non par peur, car cette ascension, quand le volcan est au repos, ne présente aucun danger, mais par insouciance et parce qu'ils ne trouvent rien de curieux à ce qu'ils ont à leur porte fX peuvent voir tous les jours. Pourquoi s'en étonner? U en est ainsi partout : beaucoup d'habitants de Paris ne connaissent pas la moitié de ses monuments, et, je le dis i ma honte, je suis un de ces gens-là.
N'ayant plus d'espoir de trouver un compagnon, il fallait ou renoncer à ma promenade ou la faire seul. C'est de Catane, aller et retour, une course de deux jours, ou si l'on est pressé, d'un jour et d'une nuit. On la fait partie à cheval, partie en voiture. Cette fois, grâce au propriétaire de l'hôtel où j'étais logé, je n'éprouvai ni retards ni avanies : guides, chevaux, voiture, tout se trouva à point nommé et à des prix raisonnables. En s'en remettant à la probité des Siciliens d'une certaine classe, des maîtres d'hôtels spécialement, on a rarement à s'en repentir. Votre confiance les flatte. Ils n'en abusent pas, ils vous servent bien en vous évitant beaucoup de tracas et de dépenses inutiles.
Remarquez qu'il est souvent plus coûteux, et parfois plus dangereux, de se défier de tout le monde que de ne se méfier de personne, et que les frais d'une dispute d'an sou reviennent souvent à un écu.
On a fait de si nombreuses et de si intéressantes des-
GATANE, L'ETNÂ. 559
criptions de FEtna , qu'une de plus n'apprendrait pas grand'chose, et je ne dois pas ici tenter une lutte avec des voyageurs qui, en science et en talent d'écrire, iwlent bien mieux que moi. D'ailDeurs , dans une course au clocher, le touriste peut bien saisir Tensemble, mais non approfondir les détails; et quand il fait l'histoire géologique d^un pays, ou bien sa flore ou sa faune, après un séjour de Tingt-<iuatre heures, on peut être certain qu'il la fait au hasard ou qu'il la copie quelque part. Je ne veux pas m'exposer à de pareils reproches: il faut prendre mon Toyage et son récit pour ce qu'ils valent , c'est-à-dire comme un panorama à vol d'oiseau.
Quant aux incidents de la route, aux rencontres, aux aventures, ici encore je dois avouer que je n'en eus pas. (Test pénible à dire, mais j'allai là comme on va de Paris à Saint-Gloud, et je n'eus. pas le plus petit malheur à déplorer. La faute en est à mon bon hôte qui avait tout prévu, même le boire et le manger. Il n'y avait donc pas moyen cle m'escamoter des pièces de cent sous avec des œufs durs.
J'ai déjà dit un mot de la physionomie de la montagne; j^aurai l'occasion d'en reparler encore. La route que j'avais suivie de Palerme à Gatane et celle que je devais suivre de Gatane à Messine, sont les plus propres à montrer l'Etna sous toutes ses faces : on tourne autour durant quarante lieues, et comme l'on ne va pas bien vite, on a grandement le temps de le voir. Puis, si l'on s'embarque, on le retrouve sous un nouvel aspect.
Je ne sais si le chemin qui conduit à la cime de l'Etna est toujours aussi praticable : quoique bien plus long que celui du Vésuve, il m'a paru moins fatigant.
De Gatane , c'est par Nicolosi qu'on se dirige vers le mamelon. Nicolosi n'est qu'à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer ; cependant, de ce point, la vue est fort belle et très-étendue.
966 CHAPITRE XXXHI.
Les voitures ne pouvant aller plus loin que Nîcolosi, j'enfourchai un mulet qui ne ressemblait en rien à mon cfaevai du Vésuve : c'était un vigoureux animal que rien n'arrêtait : pour ne pas rester derrière, il m'eut fait saut^ dans le gouffre comme un philosophe.
On rencontre, de loin à loin, ce que Ton nomme des maisons de refuge. Elles sont utiles, pendant l'hiver, à ceux qui pourraient être surpris par quelque bourrasque de neige, et, en toute saison, aux amateurs qui vont coucher dans la montagne pour voir le lever oo le coucher du soleil et étudier géologiquement le volcan. Mais alors il faut porter des couvertes et des matelas ou au moins quelques bottes de paille fraîche , car il n'y a dans ces maisons rien autre chose que des puces.
Avant d'arriver a la région des neiges, on traverse cette belle forêt de châtaigniers mêlés de pins ou de chênes verts, qui frappe tout d'abord et de très-loin quand on aperçoit l'Etna, parce qu'elle est la ligne qui sépare les terrains cultivés de la région inculte. Parmi ces châtaigniers, il y en a d'énormes : un surtout, celui des Cento- Gavalli, est renommé : il n'a de rivaux , pour la grosseur, que certains arbres que j'ai vus depuis à Constantinople et dans ses environs.
En ma qualité de Français, un gros arbre, celui même que les étrangers remarquent à peine, me laisse toujours en extase. Il en est de même de tous mes compatriotes. Ce qu'on appelle un grand et bel arbre chez nous, n'est souvent qu'un arbrisseau pour les gens d'autres pays. Pourquoi? C'est qu'il n'y a rien de si rare qu'un bel arbre en France. Je ne sais pas même s'il y en a un seul qui mérite véritablement ce nom. Est-ce que notre sol n'y convient pas et que les arbres y poussent mal? Rien moins : c'est que nous n'avons pas la patience de les laisser pousser. Quand un arbre a acquis une certaine dimension, comme
ses progrès deyiennent moiDS visibles, nous disons : il ne pousse plus, et, bien qu'il ne soit pas au quart de sa croissance et qu'il eût vécu des siècles encore, nous nous empressons de Fabaltre. Il en résulte que les gens qui ne sont pas sortis de France n'ont aucune idée de ce que peut éti% un arbre arrivé à tout son développement Quand ils en voient, ils n'en peuvent pas croire leurs yeux et disent que c'est une demi-douzaine d'arbres qui sont poussés sous la même écorce.
Cette forêt de l'Etna, qui est fort longue et forme une sorte de ceinture autour de son sommet, n'a pas plus de deux kilomètres à l'endroit où on la traverse pour arriver à la région de neige. Vient après, celle des cendres qui conduit au grand cratère où l'on parvient sans difficulté, parce que les scories n'y cèdent pas sous les pieds comme au Vésuve.
Ce cratère, auquel les guides donnent six kilomètres de circonférence, est ancien, et de ses bords on en aperçoit plusieurs autres.
Celui qui présente le plus d'intérêt est le cratère de 1852. Il est tout neuf, car l'éruption qui l'a produit vient à peine de finir. Si j'avais eu plus de temps et des instruments convenables, c'est ce point que j'aurais étudié : la lave y était chaude encore et la montagne palpitait sous ses dernières convulsions. Du reste, les matières volcaniques nouvellement rejetées ne diffèrent en rien des anciennes, et celles-ci m'ont paru identiques aux scories et aux laves du Vésuve, de la Solfatara, d'Ischia, etc. II ji'y a de différence que dans les masses.
J'ai cherché, sous les ponces et les écumes de soufre refroidies, ce même insecte que j'avais rencontré au Vésuve, mais je ne l'ai pas trouvé.
Ce qui me frappa tout d'abord sur l'Etna, c'est l'immensité de cette montagne, dont la Sicile entière ne parak
562 CHAPITRE XXXID.
que la dépendance. Ici, toute comparaison cesse avec le Vésuve qui, à côté, n'est plus qu'une colline. L^Etna qui, à sa base, a cent quatre-vingts kilomètres de tour selon les uns et deux cent quarante selon d'autres, est certainement une des premières montagnes du monde : sa hauteur, qui est de trois mille quatre cents mètres, n'est
point à comparer au Mont-Blanc; néanmoins, vu de la mer, il paraît plus élevé.
Du haut de l'Etna, l'horizon est immense; mais je fas moins favorisé qu'au Vésuve. La brume qui s'élève, pois des nuages, enfin un caprice de la dernière bouche qui se met à jeter ce que mon guide appelle des flammes, mais où je ne vois que de la fumée, me cachent la mer, la campagne, puis la montagne elle-même : la toile baissée, le spectacle était fini; nous n'avions plus qu'à partir. C'est ce que nous fîmes.
J'avais exécuté de point en point mon voyage comme l'avait annoncé mon hôte: au jour dit j'étais rentré à Catane, où, après quelques heures de repos, je pris la voiture de Messine. i
Autant les communications sont difficiles dans l'inténeor de la Sicile , autant elles sont commodes et variées sur le littoral, du moins sur celui que j'ai visité. On peut choisir entre la voie de terre et celle de mer, et par l'une ou l'autre on est transporté avec une célérité incroyable. Peut-être n'en est-il pas ainsi toute Tannée, mais l'approche des fêtes de sainte Rosalie avait mis toute la Sicile en mouvement. Palerme, à cette époque, devient le rendezvous général ; c'est à qui s'y rendra au plus vite , et la spéculation met à profit l'engouement. Ajoutons qu'elle n'en abuse pas : le prix des places est fort modéré.
Me voici donc de nouveau dans la malle-poste. De ce]l^ ci j'aurais tort de me plaindre : c'est une bonne voiture et j'y suis seul. Au sortir de Catane , je monte sur k
siège. Nous gagnons la Marine : c'est ainsi que, dans le midi, on appelle le rivage. J'admire de nouveau ce port et ce golfe de Catane. Je me reporte au moment où la lave enflammée , courant sus à la vague impuissante pour l'arrêter, allait former au loin ces digues et ces jetées, monuments élevés en quelques heures et pourtant plus durables que ne furent jamais ceux des hommes. Le jour qu'ils se dressèrent ainsi sur Fabyme, les habitants de la rive assistèrent à un grand spectacle.
Ces coulées de laves ou môles naturels ne sont pas chose rare en Sicile ; la plupart des baies, ports et refuges de son littoral ont été ainsi formés. Il n'est donc pas de mal dont il ne sorte quelque bien. Cette écume brûlante qui dévorait les villes a sauvé bien des vaisseaux.
Nous arrivons à un petit port remarquable par trois roches de lave en pain de sucre, ressemblant à des pierres druidiques. Nous nous rapprochons encore de l'Etna. Le postillon, assis avec moi sur le siège, me raconte la promenade qu'il y a faite pendant l'éruption. Il me montre le chemin qu'a suivi la lave: c'est à droite du grand cratère, dans une partie plus basse de la montagne, que le feu s'est montré d'abord. La lave, qui se dirigeait sur Catane, a pris une autre direction et a guastato mt^lta roba, me disait mon homme.
Nous continuons à voyager entre la mer et le volcan, le Gibello, comme on le nomme ici. Nous sommes dans un jardin qui a vingt lieues de long. Partout les villages se succèdent : sur la rive et dans la nlontagne sont des villa, des métairies, des fermes. Là, les champs et les vergers, placés par étages , forment un escalier gigantesque, un vrai chemin de cyclope conduisant, par des assises de laves, à la région des neiges et à celle du feu.
La veille au sommet du mont, aujourd'hui à ses pieds, c'est avec délice que je respire une brise de mer parfumée
564 CHAPITRE XXXm.
de Tardme des fleurs. Ici, l'Etna semble rouloir tout entier entrer dans cette mer. Il est là, snr nous, snr ce rivage qu'il domine de sa tête blanche et noire et qoHl semble eny^iir. Les chevaux, la voiture, le postillon me paraissent rapetisses ; les maisons ont Pair de châteaux de cartes. U végétation seule, qu'on croirait celle du monde primitif tant elle est vigoureuse, est digne de la scène.
Nous traversons trois villages : la Tressa , Capo-di- Molini, Tassi, ayant chacun son port et ses navires, et, au pied de la montagne, ses vergers et ses jardins. Noos distinguons toujours, sur le flanc du volcan, les traces de la dernière éruption. L'œil peut suivre toutes ks sinuosités , tous les caprices de la lave : on reconnaît même, à certains gonflements, ses temps d^arrêt, et Toa croirait la voir prête à se remettre en route. L'illusion est si forte, qu'un moment j'étais convaincu qu'elle marchait: c'était l'effet du scintiUement de la lumière ou de la réverbération du soleil , mais il me donnait l'idée de ce qne devait être ce fleuve de feu quand il était en mouvement
Je crois que le point où nous étions est un de ceux oà l'on peut le mieux se rendre^ compte des accidents de la montagne. Mon postillon, en ceci moins insouciant que ses compatriotes, la connaissait parfaitement et en raisonnait assez juste. 11 se nommait Julio Tocci, et il ferait un bon guide.
Nous voici à Âci-Reale, où les amateurs de contes peuvent voir la caverne de Polyphème, la grotte de Galatée et le rocher où se tenait Acis. Vivent les poètes pour faire croire à l'impossible ! Pendant bien des siècles, on a eu foi en Polyphème; et il est des gens qui y croient encore. Comment n'y croiraient-ils pas? Non-seulement on leur donne son adresse, mais on les conduit à son logis. Le maître n'y est plus sans doute, mais qu'est-ce que cela prouve, puisque le logis reste ; or , en aurait-U eu un , s'il n'avait p»
CÀTANE, L'ETNA. 565
existe. Cest une fort jolie résidence qu'Aci-Reale , et la description que fait Virgile de ce rivage est encore de toute vérité. Le retard des paquets me permet de visiter une partie de la ville, et deux églises riches en marbre et en dorures, comme elles le sont toutes en Sicile.
En remontant en voiture , j'y trouve un nouvel hôte : c'est un personnage de haute taille, d'environ quarante ans, en veste blanche coupée carrément, en casquette de laine tricotée, à figure franche et ouverte. Après m'avoir souhaité le bonjour, il m'offre, sans autre préambule, des abricots et des poires dont il a une ample provision. Il veut aussi que je goûte son vin, mais le flacon, mal bouché, a coulé: il est vide. Il fait arrêter la voiture devant une campagne dont les domestiques , dès qu'ils Font aperçu, accourent à sa rencontre. Il dit au courrier de l'attendre, m'emprunte une bouteille que je réservais pour la remplir d'eau fraîche. Entré dans la maison, il en ressort bientôt , tenant une bouteille de chaque main, et conduit par un gros prêtre qui lui fait mille révérences. Il me donne une des bouteilles pleines en me disant que eVst en échange de la mienne, et veut qu'à l'instant même, tandis qu'il est frais encore, j'en essaie le contenu. Je n'y vois pas d'inconvénient: c'est un excellent vin rosé du pays.
Nous avions bu et trinqué ensemble, nous voilà amis. n veut savoir mon nom, d'où je viens, où je vais, quels sont les rubans que je porte, etc., et à chaque réponse il tire sa casquette en m'appelant signor cavalière. Malgré sa mise campagnarde et ses manières plus honnêtes que distinguées , il était facile de voir que c'était , dans sa province, un homme de quelque importance; tous les passants le saluaient, le courrier lui parlait avec déférence et lui obéissait sans mot dire quand il lui prenait fantaisie de descendre et de s'arrêter. Je sus bientôt la cause de toutes I S5
lui. A la fois cultivateur et négociant, eu homme actif et de bon sen», après avoir récolté et embarqué ses récoltes, il allait lui-même à Messine en surveiller la vente.
On voit que je ne pouvais pas rencontrer un compagnon meilleur et plus au fait du pays; mais il faut bien l'avouer, il en connaissait mieuK le présent que le passé, et aurait donné toutes les antiquités pour une récolte d'huile ou de bon froment. Néanmoins, toute analogie à part, il ne dédaignait pas absolument les ruines, et comme il avait remarqué qu'elles augmentaient mon admiration pour sa patrie, il me les montrait lorsque nous, passions à portée. Quantaux noms, soit qu'il les ignorât, soit qu'il craignit de les estropier, il ne me les donnait pas. J'aime mieux cela: un ignorant qui se reconnaît tel vaut mieux pour moi que ces savants qui vous dépeignent les choses, non comme elles sont, mais telles qu'ils les ont rSvées. Malheureusement, on a traité ainsi une bonne partie des monuments de la Sicile, de l'Italie, de l'Cgypte. Le premier énidit qui en a entrepris l'étude et la description en a peut-être découvert l'origine; mais s'il n'a pas été assez heureux pour cela, il lui en a certainement donné une de M feçon et, à tort ou à raison, faute d'autres, elle est aujourd'hui admise.
► Cette partie de la cOte de la Sicile offre surtout un cou- Mte frappant avec la désolation de l'intérieur. Je ne e lasser de considérer cette magnifique végétattancadrant si bien ces habitations qui forment comme lire autour de la terrible montagne. Hais ce qai tnait bien plus, c'était cette population qui, chaque (; ti)iili' biMiri.', à tout instant, peut être engloutie itCoul été t.iLit de générations précédentes et comme ltj:ncorc,et qui ne semble pas s'en douter. >nt la gatté imperturbable de sons , les vergers , les ri-
I»e8 CHAPITRE XXXOI.
gnobles, enfin tout Favoir, sa famille et lui*méme, étaient là au premier rang du péril, entre le feu et Teau, menacés par la lave, menacés par la mer, dont les Gonyulsions soiyent presque toujours celles de la montagne. Mer et Tolcan étaient les moindres de ses soucis, Tinyasion de rinsecte de la vigne ou de la maladie des pommes de terre le préoccupait bien autrement: ce mal était nouveau, imprévu; quant à Tautre, il n'en avait jamais souffert et il n'y avait pas de raison pour quUl en souffrît. Mé au pied de l'Etna, depuis quarante ans il Pavait sous les yeux: c'était une vieille connaissance, presqu'un ami, puisqu'il chauffait et fertilisait ses terres , et leur faisait i^oduire trois récoltes par année. Pourquoi l'aurait-il craint? Est-ce que le fabricant tremble devant la machine qui l'enrichit?
Cette route par terre de Catane à Messine est une des plus charmantes qu'on puisse faire; quoique montueuse, elle n'est pas fatigante. On n'y est pas accablé par la chaleur comme dans la Sicile intérieure; la brise tempère l'ardeur du soleil, et le soir on y jouit d'une agréable fraîcheur. La mer , splendidement éclairée par ce beau ciel bleu du Midi, s'étale à votre droite avec la Calabre, où vous reconnaissez Rcggio et Scylla. A gauche , vous avez toujours l'Etna avec sa neige, ses châtaigniers, ses courants de lave et tous leurs accidents.
A un point dont on ne m'a pas dit le nom, on se sépare de la mer, mais ce n'est pas pour longtemps. Quand on la retrouve, on a à gauche des montagnes dépendantes de l'Etna, mais qui semblent bien humbles au pied de leur reine. Ailleurs on les croirait hautes, ici on les traite de collines. Cultivées jusqu'à la cime, elles sont coupées de loin à loin par des torrents qui, desséchés par la chaleur, fout l'effet de grand'roules, peu carrossables il est vrai, et dont la pente est très-rapprochée de la perpendiculaire.
CATANÉ, vîmk. 5e»
Après les orages, ces torrents doivent offrir de magni'^ iqnes cascades.
La Toitare est maintenant si près de la mer, que la Tague, si le vent la poussait, pourrait baigner nos roues. I>ai» ces sables mêmes sont des jardins entourés de cactus qu^on voit pousser à quelques pas du dernier relais de Peau ialée. Leurs fruits ne sont pas encore mûrs, mais ils en promettent une énorme quantité.
Au milieu de cette abondance, on rencontre malheureusement Pombre du tableau : Ton est attristé en voyant des maisons délabrées avec des habitants à Pair sale et misérable. Cette misère ressort plus hideuse encore en face de ce luxe de végétation et de cette mer féconde. Comment ces hommes sont-ils pauvres? Voilà ce que je ne puis comprendre. Peut-être ne le sont-ils qti'en apparence : il y a des races que Phabitude, suite d'une longue oppression , a pour jamais attachées à leurs haillons. Il est donc possible que les propriétaires de ces maisons si mal tenues, de ces vêtements si dégoûtants, ne soient pas si malheureux quUls le paraissent.
Si les notables sont ainsi faits dans ces campagnes, on peut juger de ce que sont les mendiants; nulle part je n'en ai vu de semblables pour le pittoresque des haillons. Certainement Callot est venu chercher ici ses modèles.
Un luxe vraiment royal et que j'approuve fort, ce sont des fontaines que Ton rencontre fréquemment sur la route et dont quelques-unes sont de marbre. L'eau en est presque toujours pure et très-fraîche ; cependant, il y a des exceptions. M'étant approché de Tune de ces sources, un paysan , qui en buvait , m'en fit un pompeux éloge : — Elle a, me disait-il, tin' certo gusto, un* saparel... J'en goûtai, elle était saumâtre. En eau, comme en autre chose, chacun a son goût.
L'Etna qui, depuis que je l'ai aperçu pour la première
570 CHAPITRE XXXm.
fois à mi-clicmin de Palerme à Catane, semble toujoms i:;e suivre, me paraît aussi toujours grandir. Les collines dépassées, nous nous retrouvons au pied du colosse, et je commence à croire qu'il a les soixante lieues de tour qu^on lui donne, car, si je compte bien, nous en avons au moins fait quarante-cinq.
Les figuiers d'Inde, dont on forme les clôtures et les baies, nous fout aussi fidèle compagnie. J'en vois qui ont cinq mètres de hauteur, avec un tronc de trente-trois centimètres de diamètre. J'ai mesuré des feuilles qui en avaient de quarante à cinquante de longueur. Des tiges de ces cactxis, on fait des bûches dont on se sert comme de nos bois de chauffage. Les orangers sont de la dimension de nos plus grands pommiers.
Ce qui contribue à cette fertilité, ce qui en est même la condition première , sont ces filets d'eau qu'on voit partout découler de la montagne et qui sont produits par les neiges de l'Etna. Cette neige est l'objet d'un grand commerce dans toute la Sicile ; des bâtiments en transportent d'un port à un autre : on m'a assuré qu'on en exportait pour le continent. Dans tous les relais, on nous en offrait à cinq ou six centimes la livre. Elle m'a été souvent d'un grand secours, et m'a reposé de bien des fatigues. En France, on dit que celle eau de neige donne la fièvre ; ici, elle passe pour Tuler, et les médecins la prescrivent.
Quoique le climat de la côte soit sain, j'y ai aperçu de ces faces bouffies et maladives que présentent certaines localités de l'intérieur de l'île : peut-être les avaient-elles quittées pour venir se guérir sur le littoral.
Nous avions traversé un relais sans mendiants. A celuici, nous en trouvons plusieurs^ Deux, jeunes et valides, semblaient hâves et affamés, et pourtant nous étions sur cette terre toujours prête à produire du blé, des fruits, des légumes. Nous touchions à cette mer où il sufQt de
jeter un filet ponr en tirer du poisson, ou de se baisser sur le roc pour y recueillir d'excellents coquillages. Mais ceci est une peine, c'est un travail, et dans ces climats chauds , il est des individus , il en est beaucoup , qui préfèrent au travail la perspective de mourir de faim et qui, pour ne rien faire, consentent à n'être ni logés, ni vêtus, ni nourris, et à courber leur front toute leur vie sous le besoin et le mépris.
Nous passons plusieurs rivières ou torrents qui descendent de la montagne pour venir se jeter dans la mér. Trois rochers qu'on aperçoit sont les écueils dits les Cycîopes, car tout le long de cette route nous voyageons dans le pays des fables.
A Taormina, le courrier, qui était en avance, nous accorde, sur la demande de mon tout-puissant compagnon à qui j'en avais dit un mot, le temps nécessaire pour voir les antiquités , notamment le théâtre, d'où Ton a une vue des plus étendues. Des représentations scéniques en plein air, comme Tétaient toujours celles des anciens, dans cette situation admirable, en présence de l'Etna, de la mer et de ces immenses paysages, devaient être d'un effet des plus imposants.
La Naumachie mérite aussi d'être vue.
Le château sarrasin, ruine arabe, et quelques tombeaux du même style et du même peuple , avaient été visités quelque temps avant par Abd-cl-Kader et sa suite, lorsiqu'ils relâchèrent à Messine en se rendant à Brousse.
Taormina a son église, Saint-Pancrace, mais elle était fermée et nous n'y sommes pas entrée.
Bien de plus bizarre que Taormina et ses environs ; c'est là qu'on peut voir Ossa sur Pélion, Pélion sur Ossa. Ces rochers, ces montagnes de lave jetés les uns sur les autres, semblent présenter les suites d'un combat de géants et le champ de bataille où ils s'entretuèrent.
un CHAPITRE xxxm.
A mesure que nous approchions de Hessine, mon compagnon, qui s^était pris d^une belle amitié pour moi, redoublait d'instances pour me flaire promettre de venir passer quelques jours à sa campagne; il se chargeait de me faire visiter le pays; il voulait même que je retournasse au sommet de TEtna, afin qu'il pût m'y accompagner. Oui, pour moi il aurait fait le voyage; car remarquez bien que lui, qui habite la montagne et dont la villa est à mi-route de sa cime, n'a jamais eu la curiosité d'aller plus loin : j'étais pour lui une occasion. Malheureusement elle a manqué, puisque je n'ai pas accepté son offre, et il est probable qu'il mourra avant de la retrouver.
Nous relayons dans une petite ville d'apparence plus confortable que toutes celles que nous avons traversées depuis Aci-Reale, car Taormina même, se trouvant assez riche de ses antiquités, a fort négligé les agréments modernes. C'est ici le rendez-vous de bains de la noblesse des environs, et la voiture est entourée de nombreux baigneurs qui viennent réclamer leurs lettres ou leurs journaux. Le courrier, le chapeau à la main, les traite tous d'^eccdlenza, et achève sa distribution en raccompagnant de révérences.
Je ne me rappelle pas le nom de • cette dernière ville. Voici d'ailleurs les points principaux où nous sommes passés depuis Catane: Aci-Reale, San-Antonio, Gravina, Giarre, Mascati, Cantara, Giardini, Taormina, Agro, Scatella, Ah, Giulati, Contessa. Ce dernier relais nous conduit à Messine.
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letiiie. — L'kUel di BeUédère.
On m^ayait indique, à Messine, divers hôtels tenus a la française; mais c'était ce que j'ayais rencontré partout et avec une telle fidélité d'imitation, qu'à Rome, Naples, Palerme, Catane, j'aurais pu, une fois à table, me croire a Lyon, Marseille ou Bordeaux. Quels que soient le pays et la couleur des habitants, rien ne ressemble plus à une table d'hôte qu'une autre table d'hôte, comme un hôtel à un autre hôtel; je parle de ceux dits de première classe. Il n'y a qu'en Angleterre où j'ai yu, sur ces deux points, une notable différence. Partout ailleurs, le service est le même, et les plats ne diffèrent pas beaucoup. La raison de ceci, c'est que la grande école de la cuisine européenne est en France, et que si tous les chefs d'hôtels n'ont pas pris leurs degrés à Paris, ils en ont reçu la tradition. Sans doute, et personne ne le nie, la cuisine parisienne est la première du monde, mais c'est toujours la cuisine française, et l'on n'est pas
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combat contre ce macaroni insaisissable n^aurait diantre suite que faire rire les trois valets qui se tenaient d^ut derrière moi; j'y renonçai donc en me déclarant yaincn.
On me sert une trandie de pesce spada fort bon et UB morceau de veau fort dur : c'est que, dans ces pays chauds, les yeaux ont à peine le temps de Fétre, les cornes leur poussent presqu'en naissant.
Pour prendre des forces durant mon combat contre le macaroni, j'ayais voulu boire du vin ; à la première gorgée, je crus que je m'étais trompé de fiole et que j'avais pris la burette au vinaigre. Je le dis au sommelier qui me répondit, comme on le faisait partout oii le liquide laissait à désirer, que la maladie de la vigne en était cause, et que tous les vins des crûs de Messine étaient ainsi.
Je demandai alors du vin de Syracuse, fort renommé en Sicile et en Italie, et que je regrettais de n'avoir pas goûté sur les lieux.
Le vin de Syracuse est jaune, sucré, et se sert ordinairement en fiasque garni de paille , comme le vin de Toscane. On m'apporte une bouteille qu'on me dit de Syracuse : c'est de gros vin rouge , âpre et fumeux , et qui ressemblait à du vin de Provence avarié.
Le sommelier, que je cite une seconde fois à la barre, après avoir considéré et dégusté le liquide, ayoue qu'il s'est trompé, rebouche le flacon, sort et bientôt reparaît avec une bouteille à forme de Madère, sur laquelle je reconnais une étiquette imprimée dont on avait gratté une partie pour y mettre, à la main, le mot Syracusa. L'inscription était toute fraîche, car l'encre n'était pas séchée. N'importe ! je voulus tenter l'aventure : je fis décoiffer le flacon et je reconnus du Muscat. Je regardai l'étiquette, et le mot primitif n'était pas si bien effacé que je n'y pusse lire Lunel, Certes, je ne m'attendais pas à venir à Messine, à la porte de tant d'excellents crûs, Marsalla, Syracuse, etc.,
pour y boire du rin aâgre de Prorence et du Lunel de la fabrique de Cette.
J^en conclus que le grand hôtel du Belrédère achevait de consommer ou de faire consommer â ses hôtes quelque reste de provision adieté à bord d^un navire provençal partant de Messine, et qui avait eu besoin de place dans la cambuse pour y loger de bons vins siciliens. Ce capitainelà n'était pas béte.
Me voilà donc mangeant du veau et de Fespadon, en buvant du vin de Lunel baptisé Syracuse. Ce breuvage n'e'tait guère propre à ouvrir Pappétit ; aussi mon dîner fnt-il bientôt fait.
Pour dessert, on me servit des amandes, des abricots , puis des bonbons qu'à leur forme je reconnus de fabrique parisienne; enfin, le diable s*en mêlait, du fromage de Gruyère. Je demandai de celui du pays : on m'en apporta de Hollande. Voyagez donc pour étudier les produits d'un pays et faire connaissance avec ses vignobles !
Un bruit d'instruments qui retentissait sur la place me fit brusquement quitter la table : c'était la musique d'un régiment napohtain qui donnait aux habitants la sérénade ordinaire. Je me hâtai de descendre pour aller l'entendre de plus près et voir la mine des musiciens, ce qui ne m'a jamais paru indifférent dans les orchestres, quels qu'ils fossent. Ici, je ne perdis pas mon temps, car j'y vis ce que je n'avais pas encore vu et ce que probablement je ne reverrai plus.
La bande était nombreuse , c'était celle d'un régiment d'infanterie pourvu de toute la série des instruments en bois et de ceux de cuivre. Le chef d'orchestre, maestro di cappella, car ce titre, en Italie, s'accorde à quiconque bat la mesure, était un homme à figure joyeuse et rubiconde : par un caprice, ou plutôt par un goût spécial, c'était la grosse caisse qu'il s'était réservée.
fâché, même en dînant, de voyager dans Tinconnu. Aussi, quand on me parle, dans un pays, de quelque plat local et que la France ignore, je m'empresse de le demander. Je dois ajouter que, sauf des cas très-rares, il m'a été impossible de Tobtenir; monsieur le chef aurait craint, par un ragoût populaire, de discréditer sa maison, et j'étais forcé, si j'y tenais, d'aller le chercher dans quelque gargotte.
Bien décidé à ne pas quitter la Sicile sans faire connaissance avec la cuisine sicilienne, je fus donc, sans m'informer de la classe, m'établir dans un hôtel tenu par des Siciliens et 011 ne logeaient que des Siciliens.
Me voilà donc installé dans une immense chambre au premier à l'hôtel del Belvédère, piazza del Duomo, entouré d'une nuée de domestiques mâles et femelles tous empressés à me servir et qui m'appelaient signor conte, signor marchese, signor duca. Il y en eut même qui me donnaient del fyrincipe. Je ne savais d'où me tombaient tant de titres. J'appris que j'étais dans le sanctuaire de l'aristocratie messinoise, qui ne dédaigne pas la cuisine française, tant s'en faut, mais qui, lorsqu'il faut la payer, préfère, par économie, vivre à la sicilienne. J'étais donc servi à souhait : j'étais en pleine Sicile.
Ce qui d'abord me frappe, c'est que dans ces nombreux domestiques pas un ne savait d'autre langue que l'italien. Encore je m'avance beaucoup en l'affirmant, car une bonne partie ne pouvant me comprendre, et moi ne les entendant guère, j'en conclus que leur italien n'était que da sicilien, langue dans laquelle, par suite des diverses occupations grecques, romaines, sarrasines et normandes, il en entre beaucoup d'autres.
Nonobstant ce feu de (ile de titres et d'eccellenza, et les si signor, ecco, presto, subito qu'on répondait à toutes mes demandes, une demi-heure après mon entrée je n'avais
pu obtenir ni une serviette ni un pot à Teau. Cependant, je ne pouvais pas dire que ces gens-là dormissent ; tout au contraire, ils s'escrimaient autour de moi avec une telle vivacité de gestes et de mouvements, échangeaient entre eux une si grande abondance de paroles, que je ne pouvais pas deviner comment des moyens si actifs n'amenaient pas plus de résultats. Bientôt je le compris : au noble hôtel da Belvédère, chaque valet avait son valet, chaque servante sa servante, et ces derniers avaient eux-mêmes leur aide ou adjoint. 11 est facile de prévoir qu'ainsi compliqué en passant par cette filière hiérarchique, le service devait laisser quelque chose à désirer sur sa promptitude.
J'avais grand'faim, et lorsque mes ablutions furent faites, mon premier soin fut de demander à dîner. Ceci parut contrarier extrêmement tout ce personnel. L'heure de la sieste était passée, mais celle de la promenade approchait, et au lieu de dîner, chose qui se fait ici à midi, ils pensèrent qu'il valait mieux que je soupasse. Je n'adoptai pas cet avis. Alors toute la bande se mit en mouvement, et a leur afifectafion de vivacité, je vis que j'aurais longtemps à attendre. J'attendis en effet une bonne heure. >
Enfin, on vint m'annoncer que j'étais servi. Je passe à la salle à manger. La table était si haute et les chaises si basses, que j'avais mon assiette sous le menton. Je demande une chaise plus élevée. 11 n'y en avait pas ; mais un domestique entra d'un air triomphant, il avait trouvé le moyen de me rehausser : il apportait l'oreiller de mon lit. C'était bien imaginé, par une chaleur de trente degrés : il était d'édredon.
Mon dîner, selon l'usage local, s'ouvrait par un macaroni. Malheureusement , dans son empressement le chef avait oublié de le faire cuire, et les tuyaux que la cuillère n'entamait pas s'enfuyaient sous ma pression comme des anguilles sous le bec d'un canard. Je m'aperçus que mori
là plusieurs centaines parlant tous à la fois : cela me rappela notre assemblée constituante de 1848.
Je me rends sur le quai pour gagner un établissement de bains où je trouve tout ce qui annonce une école de natation bien organisée. Il n'y manquait rien, pas même la planche classique pour piqtter les têtes. Le bassin des nageurs n'est autre que celui de la Méditerranée. On me prévient de ne pas aller trop loin, de peur du pesce canef le Croque-Mitaine de ces parages.
Profitant de la planche aux têtes qui s'avance sur Fabyme dont elle est à une élévation de six à huit pieds, je prends mon élan pour arriver le front le premier et éviter le plat ventre , cet opprobre du nageur. Mais je n'avais pas compté sur une surabondance d'élasticité. Cette planche, soit par sa longueur, soit par la nature de son bois, faisait l'effet d'une raquette et moi celui du volant Aussi, à mon grand ébahissement, voilà qu'au lieu d'opérer obliquement mon entrée comme d'ordinaire, je fais, avant d'arriver à l'eau, deux tours sur moi-même, exécutant ce qu'en terme de l'art on appelle le saut périlleux. C'était véritablement un tour de force, car je l'avais fait bien malgré moi.
Quand j'eus fini de nager, en remontant dans ma cabine, je remarquai que les garçons de bain et maîtres nageurs de l'établissement me considéraient avec une attention particulière. Je n'y attachai pas plus d'importance, mais leur curiosité avait un motif que je sus le lendemain.
Avant le déjeûner, j'allai prendre une idée de l'ensemble de Messine et visiter quelques églises.
Je me rends ensuite au consulat de France pour faire viser mon passeport et m'informer des jours de départ des paquebots.
Ce n'est plus sainte Rosalie qui va me.fournir les moyens de locomotion, c'est une femme encore , mais bien plus
élevée en rang que la patrone de Palerme; elle appartient à un autre ciel sans doute, mais elle n^en est pas moins, sur cette terre, une yraie puissance et une grande déesse : c^est la Discorde. Du Nord au Midi, tout est à la guerre: les Busses et les Turcs sont déjà en présence; partout Tencre coule des plumes diplomatiques en attendant qu'il en coule du sang. Des avisos, des bateaux-postes portant des notes à échanger ou des espions à insinuer, sillonnent jour et nuit la Méditerranée, de même que les facteurs de la petite poste traversent le matin le Carrousel et la place de la Bourse. Voilà ce que j'appris au consulat, et comme j'avais des lettres pour les ambassadeurs et même pour les chefs de la flotte, les occasions de transport ne pouvaient me manquer.
M. Boullard , consul de France , me reçut au mieux ; il m'offrit ses services et m'engagea à passer la soirée chez lui.
Du palais de la chancellerie, on a d'un côté la plus belle rue de Messine, et de l'autre la vue du quai, du port et de la rade, spectacle vraiment remarquable.
Je fus voir aussi le vice-consul, M. Bojardi qui occupe ces fonctions depuis trente-trois ans. Lors du tremblement de terre de Messine, en 1789, sa mère était enceinte de lui; elle fut ensevelie sous les décombres d'où on la retira vivante quarante-huit heures après. Notre vice-consul, on le voit, était revenu de loin.
Vetnie et let nonvueiU.
La cathédrale de Messine ou Duomo forme une des ailes de la place où je demeure. De mes fenêtres j^en vois la façade ; il me restait à yisitcr Tintérieur. Elle date de 1098 et son portail de 1130. Elle a subi plus d'un assaut par suite des tremblements de terre. C'est un peu ici le couteaa de Jeannot, mais les morceaux en sont bons. Quand un tombe, on le ramasse, ou s'il n'est plus mettable, on en met un autre : la chute de quelqu'édifice voisin y pourvoit Tant bien que mal, tout ceci s'agence, se rajuste et finit par s'accoutumer à tenir ensemble , en attendant une catastrophe nouvelle.
Vingt belles colonnes de lave, brillantes et bien d'aplomb, sont d'abord ce qui frappe dans cette église. Pois la vue s'arrête sur le maître-autel en marbre incrusté de jaspe et de pierres précieuses: l'aventurine surtout, par son chatoiement, y joue un rôle merveilleux. Viennent
MES&ENE. 9 585
ensuite des stalles et une chaire de marbre, et, dans la coupole, de belles mosaïques.
La façade ne répond pas à Tintërieur. Dans toute Pltalie et la Sicile, je n'ai pas yu, en dehors du style grec, une seule façade qu'on puisse comparer à celles de nos cathédrales de Reims , d'Amiens , de Beauvais , etc. C'est en France que l'on trouve le plus grand nombre de beaux édifices gothiques. Qu'était-ce donc quand les Vandales de 1793, la bande noire, et surtout la yoirie, cette idolâtre de la ligne droite, cette ennemie des souvenirs de la patrie et de ses monuments, n'avaient pas encore porté la sape sur tant de chefs-d'œuvre? Ils avaient résisté au temps , ils sont tombés sous les coups de la sottise. Puissent ces Iconoclastes sacrilèges nous laisser ce qu'il en reste ! Mais je n'ose l'espérer. Je pourrais citer, dans nos provinces, vingt nobles logis, vingt hôtels historiques, l'ornement et la gloire de la cité, dont ces niveleurs ont décidé la destruction pour les remplacer par des baraques alignées et pour élargir la rue de cinquante centimètres. Oui, voilà où nous en sommés en France ! Voilà comment ont été détruits tant d'églises et de palais, et comment on en détruira encore ! La rage de l'alignement a fait plus de dégâts qu'ici les tremblements de terre. Où en seraient Gènes, Venise, Rome, Naples, Païenne, si cette manie de redressement avait passé les monts ? Quand un édifice y a souffert, on le répare ; s'il est monumental, on le rebâtit en lui conservant, autant que possible, sa couleur, son époque ou son type original. Allez donc demander cela à nos conseils départementaux et à nos architectes municipaux! Ils vous diront: — Voici le plan adopté. Reculez. — Mais c'est l'hôtel entier que vous condamnez ? — Sans doute; la rue sera plus droite. — Oui, mais elle sera moins belle. — Qu'importe, si elle est plus marchande. La spéculation avant tout. Il ne s'agit pas de faire des maisons
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belles et solides, il faut qu'elles coûtent peu et se louent cher. À bas donc les vieilles murailles! — Et la démolition commence. Bientôt le monument a disparu : à la place s'élèvent trois boutiques.
— L'utile a remplacé Tagréable, me dira-t-K)n. On ne pent que s'en réjouir! — Je le dirais aussi, si les boutiques étaient occupées ; mais comme il y en a déjà plus que de marchands, elles restent à louer, et la rue qui n*a plus d'hôtels n'a bientôt plus d'habitants, car les hôtds les faisaient vivre. La ville, qui ne voit plus d'étrangers, parce qu'ils y venaient pour les hôtels ou pour ceux qui les habitaient, ne sera bientôt plus qu'un bourg, en attendant qu'elle soit un village.
Qu'on fouille les archives de la plupart de nos anciennes villes, qu'on en consulte les plans, qu'on voie ce qu'elles ont été et ce qu'elles sont, et puis qu'on dise si j'exagère. Oui, Paris a gagné en beauté, en population, en industrie; quelques cités de second ordre ou de troisième ont pa aussi s'embellir et s'enrichir, mais, à côté, cent villes ont perdu à la fois de leur importance et de leiur richesse monumentale. Bref, la spéculation et l'ignorance ont anéanti en cinquante ans plus de beaux édifices que la piété ou la magnificence de nos pères n'en avait élevé en cinq siècles.
Une chose assez curieuse, c'est que les bénitiers du Duomo portent une inscription grecque en l'honneur d'Esculape et d'Hygie. Les théologiens de cette époque donnaient à Dieu des idées très -libérales quand il s'agissait des poètes et des artistes : ils ont délibéré s'ils ne mettraient pas Virgile et Aristote au nombre des saints, pourquoi donc Esculape et Hygie ne figureraient-ils pas aussi sur leur calendrier?
La statue équestre de Charles II et une magnifique fontaine qui fait face à la cathédrale, contribuent encore à la décoration de cette belle place. La fontaine date de 1547.
L^auteur, Gioyani Àngelo, y a représenté des sujets de la fable, notamment ceux dont les poètes ont mis la scène en Sicile. Mais le véritable dieu de cette fontaine est le Cumano, ruisseau dont Messine tire ses eaux qui sont excellentes.
J'entre dans l'église Saint-Nicolas, partout ornée de ces riches incrustations qu'on appelle mosaïques de Florence et qui coûtent un prix si exhorbitant. Cette église, qui date de 1580, a cinq nefs.
A San-6aetano, j'admire un maître-autel en marbre de diverses couleurs, couvert d'ornements en demi-bosse. C'est le maître-autel le plus grand en largeur et hauteur que j'aie vu après celui de Saint-Pierre.
A côté du jardin de la Flora, car Messine a aussi sa Flora qui ne vaut pas celle de Palerme, est une église neuve imitée du Panthéon. Devant moi est la strada Augusta ou San-Ferdinando. En allant vers la campagne, elle monte un peu. J'y crois voir une foule immense, mais à mesure que j'approche, je ne trouve que des groupes assez rares, et pourtant j'y avais vu des masses d'indi^ yidus. C'était encore un effet du mirage ou d'un miroir multipliant, produit par la réverbération du soleil sur un pavé de lave poli.
Dans cette même rue, je visite une égUse qu'on me dit se nommer San-Johanno. Sur un fût de colonne, à gauche du maître-autel, est un squelette de trois à quatre pieds de haut, en mosaïque de Florence. J'ai rarement rencontré de caricatures plus étranges. Il était difQcile de rendre la mort ridicule : ici, on y est parvenu.
Dans toutes ces églises étaient des femmes en voile jaune, rouge ou noir, sur une robe blanche. Je n'ai jamais vu la laideur se présenter sous plus d'aspects qu'à Messine. Certaines figures y sont plus que laides, c'est le laid lui-même: noires et sèches, elles semblent n'avoir pas
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eu de jeunesse et être nées ainsi. Pal vu des jeunes Mes déjà fanées à quinze pas. Sans Fexignité de leur taille et la blancheur de leurs dents , on les aurait prises pour des yieilles. J'en ai tu une de seize à dix-sept ans dont les cheyeux blanchissaient. Dans aucun Heu je n^ai rencontré plus dMnfirmes.
rentre dans deux petites églises dont j'ignore le nom. Dans Tune est un beau Christ de bois noir, de grandeur naturelle.
Le palazzo Reale, aujourd'hui l'intendance, est un bâtiment remarquable par son double escalier de marbre blanc. Un peu plus loin est le théâtre Sainte-Elisabeth. 11 est fermé; je n'en puis rien dire.
Après un déjeûner de figues et de café, je veux aller voir San-6regorio qu'on me disait être un ancien temple de Jupiter, appartenant aujourd'hui à un courent de femmes. Son clocher en dentelle, qu'on aperçoit de loin, m'arait frappé, et c'est sur lui que je me dirige par des rues étroites et montueuses où, à chaque instant, je le perds de vue.
Egaré dans ce dédale, je demande mon chemin, c'est4dire celui de l'église, à une jeune fille brune. Sicilienne pur-sang , pas laide pourtant. Son châle jaune sur la tête, la poitrine découverte et, comme moi, escaladant ces rues étroites sous un soleil brûlant , elle transpirait et haletait. Suivant la même route et souffrant des mêmes maux, nous entrons en conversation.
Cependant elle n'avait pas répondu à ma demande ; je la renouvelle. Elle consulte une autre femme. La consnltation terminée, nous avançons encore quelques pas : elle m'indique la route à gauche et continue la sienne à droite.
Je me croyais bien renseigné , car on n^ avait pas épargné les paroles, et pourtant je ne trouve pas San- Gregorio. Je monte encore, et il fallait du courage, car la
chaleur était atroce. J^atteins enfin une église. Hclas ! ce n^ëtait pas mon clocher à dentelle. Je yeux entrer, elle est fermée. A côté, une porte est ouverte; elle donne dans une salle basse en carré long d'où s'échappait un air frais. J'entre; il n'y avait personne. Un banc régnait tout autour; à certaines places, a hauteur d'appui, étaient des ouvertures grillées d'environ un mètre et demi de longueur sur un de largeur.
Heureux d'être à l'abri du soleil, je m'étais assis sur le banc et m'essuyais le front, lorsque d'un des trous grillés j'entends sortir une voix qui m'appelle signor, signor. Je m'approche , et devant les barreaux je vois deux yeux noirs, brillants comme des étoiles: c'étaient ceux d'une religieuse qui me demandait ce que je voulais? Je lui réponds qu'étranger, je suis venu pour visiter l'église ; que l'ayant trouvée fermée, j'étais entré dans ce lieu pour y chercher un peu de fraîcheur , ignorant être dans un couvent.
Là-dessus, assez honteux de mon indiscrétion, je me dirigeai vers la porte. Elle me rappela en me disant que j'étais au parloir, que je pouvais m'y reposer, et me fit signe de m'asseoir sur un banc placé au-dessous de la grille. Elle s'assit de son côté et me demanda de quel pays j'étais? — Je lui dis que j'étais Français. — Alors elle voulut connaître si j'habitais Paris? — Sur ma réponse que j'en étais voisin, elle se mit à me questionner sur ses promenades, ses rues, ses églises, insistant surtout pour savoir s'il était plus beau que Palerme et si les dames étaient plus gracieuses que les Siciliennes? Je lui répondis de manière à la satisfaire.
Elle voulut ensuite que je lui disse si j'avais été à Rome
et si j'avais vu le Pape?— Quand elle sut que je l'avais vu,
qu'il m'avait parlé et que j'avais reçu sa bénédiction, elle
parut fort contente et me dit que j'étais un vrai chrétien
et non pas un ingUse ereiico et maladetto. On ne peut souffrir les Anglais en Sicile , je ne sais trop pourquoL
Craignant d'être importun, je me levai pour me retirer; mais en ce moment arriva une autre sœur, et elle me ^a de me rasseoir. Elle voulait me montrer à sa compagne, jeune comme elle et plus jolie. Peut-être aussi n'était-elle pas fâché que je susse que le couvent avait un beau personnel. Ceci rentre dans Tamour-propre des supâieores et des nonnes italiennes, beaucoup moins esclaves que les nôtres, même lorsqu'elles sont cloître.
La dernière venue avait dans sa physionomie un air de gaîté qui faisait plaisir à voir et qu'elle communiqua bientôt à la première, car, sur quelques petits détails, bien naïfs pourtant, que je leur donnais sur mes rencontres de voyage, elles se mirent à rire de tout leur cceur.
J'aurais bien passé l'après-dîner avec ces nonnes follettes, mais leur babil en avait attiré d'antres et je m'aperçus que j'allais poser pour la communauté. Je pris donc congé, au grand désappointement de ces dames qui, je le vis bien, avaient compté sur moi pour leur récréation.
Il était dit, ce jour-là, que je recevrais partout des politesses de femmes : celle-ci avait lieu à travers une grille, mais en voici une autre bien autrement tentante. Nouveau saint Antoine, le démon était aujourd'hui à mes trousses. En sortant du parloir, je commençai à descendre ces rues inhabitées à cette heure, car la chaleur en écartait tout le monde, quand tout-à-coup je me retrouve face à face avec la jeune fille que j'avais rencontrée en montant. Elle était assise sur sa porte, à côté d'une femme plus âgée qu'elle. En m'apcrcevant, elle fit un saut de joie, comme si elle revoyait une ancienne connaissance. Sa voisine semblait partager sa satisfaction. Probablement elle lui avait reproché de ne m'avoir pas proposé , lorsque je cheminais brûlé par le soleil , de venir me reposer , et elle était
heureuse de trouver Foccasion de réparer ce quVlle considérait comme une impolitesse. Aussi vint-elle à Tinstant me présenter une chaise en m'engageant à m'asseoir, et comme elle vit que le soleil allait gagner la porte , elle transporta cette chaise dans la maison: c^était me dire d'entrer. Je n^avais pas Tintention d'aller si loin; mais, en définitive, il n'y avait que quatre pas de plus à faire, et j'entrai.
C'était au rez-de-chaussée, dans une chambre propre et n'ayant rien du désordre ordinaire d'un intérieur sicilien. Elle en était très-fière, et m'en fit admirer les richesses qui consistaient en un lit, quelques chaises de paille, un grand coffre, une table et des images de saints. Comme le tout paraissait neuf, cette richesse devait dater de peu, et il est à croire qu'elle était encore sous le charme de la nouveauté. Mais j'étais aussi pour quelque chose dans sa satisfaction: avoir chez elle un' cavalière, utC signor francese, ferait époque dans le quartier; aussi, pour que personne n'en ignorât et que le bruit s'en répandît le plus tôt possible, ma jeune hôtesse, qui avait laissé la porte ouverte, ouvrit encore les fenêtres. On peut en conclure que notre téte-à-téte, qui avait déjà pour témoin sa compagne, n'avait rien de précisément dangereux; aussi se passa-t-il en tout bien, tout honneur. Elle m'apporta un grand verre d'eau fraîche, en regrettant de n'avoir rien de mieux à m'offrir. Cette eau, présentée de si bon cœur par cette gracieuse fille de seize ans, car elle me dit son âge, me parut excellente.
Je désirais savoir le nom de mon Hébé : elle se nommait Mica. En me levant, je voulus lui donner un écn, don royal en Sicile, et pourtant elle n'en voulut pas. Elle me fit promettre de revenir. Je le promis, et je ne pus tenir ma promesse. Je m'en repentis, car je lui devais au moins un remerdment
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Cependant j*étais toujours à la recherche de San-Oregorio, et probablement je serais parti ayant de Tavoir va sans la charité d'un passant bien couvert qui, derinant mon embarras, me demanda ce que je cherchais? Je le lui dis, et ce digne homme voulut absolument me conduire per Vonore délia mia compania, comme il eut soin de m'en prévenir.
Je trouvai là une belle église, élevée, ainsi que nous Tavons dit, sur un temple de Jupiter et à Taide de ses débris. Elle est riche de mosaïques florentines, qui sont ici le luxe des temples, et un luxe de bon goût. La matière en coûte peu, car aucun pays ne fournit plus de pierres dures de couleurs brillantes et variées que la Sicile, mais leur taille et leur arrangement, qui exigent beaucoup de goût et d'habitude, entraînent de grands frais.
Parmi ces mosaïques, on remarque partout les armes du fondateur. L'orgueil du nom a, plus encore que la dévotion, contribué à l'érection des temples de la Sicile et des chapelles de l'Italie. C'est un noble orgueil auquel on doit applaudir, ne fût-ce que pour la punition de ceux qui n'ont eu que la rage de détruire.
De la terrasse qui s'étend devant le portail, on plane sur une grande partie de la ville; on pourrait, de là, en prendre le dessin.
Mon passant, qui ne m'avait pas quitté, voulait me faire voir deux autres églises du quartier, Saint-Adresse et Sainte-Thérèse, mais elles étaient fermées. Il s'apprêtait à aller chercher les gardiens ; je le remerciai, et nous nous quittâmes en nous donnant une poignée de main.
Abandonné à moi-même, je continue à marcher et je me trouve en face d'une rue étroite, presque à pic, qui ressemblait à un sentier de chèvre. La rue ne se composait , à droite et à gauche , comme je m'en aperçus bientôt, que de logements d'ânes et de ceux de leurs
propriétaires. Bref, c^était le quartier-général de tous les âniers de Messine, 011 ils forment une partie notable de la population, car Tâne est la monture ordinaire du pays.
Je n'ai pas d'antipathie pour les ânes, tant s'eit faut, ni conséquemment pour les âniers, mais ici je n'avais pas prévu rinconvénient du voisinage ou j'avais mal choisi mon heure. J'étais à peu près à moitié de la montée, et j'apercevais sur ma tête des arbres qui m'annonçaient la fin de la ruelle, quand tout-à-coup je vois s'ouvrir une douzaine de portes et déboucher autant d'ânes frîngants qui, sans autre avis, se mettent à descendre cette rue large d'un mètre et raide autant qu'une échelle de moulin. Il était trop tard pour reculer ; d'ailleurs, d'autres portes qui battaient annonçaient qu'une semblable émission de bourriques s'opérait derrière moi.
Me voici donc comme la phalange macédonienne en face des chariots armés de faulx de Darius: ces ânes, non encore pourvus de cavaliers et livrés à leur seul instinct, avaient sur leur dos, en outre de leurs selles et bâts, des cannes, des parapluies et autres instruments piquanls et contondants placés transversalement et remplissant si bien la rue, qu'on aurait cru voir arriver une barricade ambulante. Inutile de songer à se dissimuler contre le mur : on aurait eu beau s'y aplatir, on n'eût pas échappé aux saillies des bâts et de ce qu'ils portaient. Je me voyais déjà coupé eu deux. Ici, je l'avoue, je frissonnai. Il est difficile en pareil cas, ou en face de quatre douzaines de sabots d'ânes bien ferrés, tout prêts à vous passer sur le ventre, de se résigner à la fatalité. En vain on se dit : tout est écrit, ou n'envisage pas sans effroi la mort ainsi formulée ou l'âme expulsée du corps à coups de pied. Aussi, dans ce moment, j'aurais donné beaucoup pour être encore au parloir des nonnes ou dans la chambre de la gentille Mica.
50f CHAPITRE XXXV.
Cependant In troupe^immuable comme le destin, avançait toujours, et je n'avais plus qu'à recommander mon âme h Dieu, quand mon bon ange, sous la forme d'un vieil homme ù bonnet de laine, se trouva là pour me sauver. Ce digne ânier, car c'en éttiit un, soit par intérêt pour moi, soit par sollicitude pour les ânes qui, en me bousculant , auraient pu cabrioler eux - mômes , ouvrit une |>orte derrière laquelle il ëbût, me saisit brusquement au collet et m'entraîna dans son ëcurie au moment où le premier baudet, lancé au galop, allait toucher ma poitrine. Pâle de terreur, je laissai passer le torrent qui roulait avec le fracas d'une avalanche. On peut juger si je remerciai mon libérateur, en accompagnant d'un demi-écu Texpression de ma reconnaissance ; et c'est ainsi que nous nous quittâmes, fort satisfaits l'un de l'autre.
Parvenu à Textrëmité de la rue, je croyais être au sommet de la montagne ; j'en étais loin encore. Entouré de murailles et d'arbres, je n'y voyais pas plus que dans l'écurie de l'ânier. Au-dessus de ma tête s'élevait une bâtisse qu'on me dit être le fort Gonzague. Gagner ce point fut l'objet de toute mon ambition. Oubliant ma fatigue, je me dirigeai vers lui.
Toujours suant, toujours soufflant, j'arriv<î au pied (les murs , me croyant maître de la place. Je n'y voyais personne et je prenais le cbAtoau pour une ruine, mais en doublant un coin du rempart où je cherchais une brèche, je me trouve on face d'une porte et de deux baTonnettes qui, se croisant «levant moi, me prouvent que je suis eu pays civilisé. On me dit, en allemand, en suisse ou toute autre langue que je n'entends pas, mais que certîiin geste me traduisait de reste , que j'aie à me retirer ; ce qne j'exécute au plus vite.
A gauche du fort était une autre cime : après m'étre assuré, à l'aide de ma lorgnette, qu'il n'y avait ni fortili-
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cations ni factionnaires, enfin que la natare y était restée souveraine, je continuai mon ascension.
Me voilà donc de nouveau me traînant entre deux murailles qu'illuminait un soleil chaufifé à blanc , sans un pouce d'ombre ni un souffle d'air. On peut juger s'il y faisait doux et si j'avais envie d'en sortir ! Mais la malheureuse muraille se jouait de toutes mes prévisions : véritable labyrinthe se déployant en tours et détours , elle ne finissait pas. La pointe vers laquelle je me dirigeais m'apparaissait tantôt devant, tantôt derrière. Je me croyais le jouet de quelque diabolique illusion.
Enfin, cette pointe* est bien là devant moi, à cinquante pas, mais une haie et un jardin m'en bouchent complètement la route. Il fallait franchir la haie : franchir une haie de cactus, autant vaudrait se jeter dans un sac rempli d'aiguilles ; d'ailleurs, l'effraction est partout interdite.
J'allais désespérer du succès lorsque, dans le verger, j'aperçus un jeune garçon qui folâtrait. Je l'appelai. Il vint; je lui expliquai mon intention. Il la comprit et courut le dire à la maison dont dépendait le jardin. Bientôt il me fait signe de venir : j'entre , et je trouve deux soldats du même uniforme que mes deux factionnaires. Pour le coup, je me crus arrêté, car je ne doutais pas qu'envoyés par leurs officiers, ils ne m'eussent suivi sournoisement. 11 n'en était rien pourtant. Ils me laissèrent avec mon petit bonhomme qui me conduisit au sommet tant souhaité.
Je ne pouvais pas mieux choisir pour embrasser l'cnscnible du pays; il semblait qu'on venait de déployer devant moi la carte de la Calabre et de la Sicile. Ce mont, d'après ce que me dit mon jeune guide, se nomme Visetto. Je vois à droite le fort Gonzague. Â gauche, un autre mont qui nous domine et un troisième plus élevé encore. A l'horizon, la pointe extrême de la Sicile, Charybde; de l'autre côté, en Calabre, Scyîla. A deux lieues de la Sicile, en face
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de moi, est la yille de Reggio. Dans la bruine lointaine, la Gn de Tltalie et rentrée de rAdriatique. A gauche, le développement de la Sicile ; et à la suite de la Calabre, la côte de Naples. A mes pieds, Messine et ses environs, son port, ses vaisseaux, son môle et sa jetée qui se dessinent comme un grand serpent, s^arroudissant dans la mer. J'étais payé de ma fatigue.
Dans la ville, je distingue le dôme, le champ de manœuvre, le Corso où j'aperçois les chevaux, les voitures, les passants qui ressemblent à des points noirs.
Derrière, à la droite du mont à la cime duquel je suis, est le monte Annonciata, où est une église que je ne puis voir. A gauche est Tinamonte.
Mon conducteur me dit qu'il faut qu'il me quitte, parce que c'est l'heure de l'école. La réclamation est juste. Je m'en vais avec lui vers la maison; j'y retrouve mes deux soldats et une jeune et belle femme qui allaite un enfant et qui m'engage à m'asseoir. C'est la maîtresse du logis, et ce garçon est son neveu. Je lui donne trois tarini (environ trente sous) qu'il reçoit avec une grande démonstration de joie.
Les deux soldats suisses ou allemands, déjà vieux, ne disent mo^, mais me regardent d'un air paterne. Ils étaient là au repos et n'avaient, les dignes gens, nulle envie de inc molester. Tout, dans cette demeure, annonçait l'ordre et l'aisance. Je dis adieu à ces bonnes gens et je reprends le chemin par où j'étais venu.
La descente de la ruelle n'était pas plus facile que la montée; elle avait été faite pour les ânes: ils ont le pied sur, et l'on avait compté là-dessus. Quant à moi, qui n'étais pas ferré et qui glissais sur des pierres à la fois inégales et polies, je n'arrivai sans encombre jusqu'au bas qu'en m'accrochant aux anneaux où l'on attache les commensaux du lieu probablement pour les panser.
rétais fondu de saeur. JTentrai dans un café et , au grand étonnement des garçons, je me fis servir une limonade bouillante.
En rentrant chez moi, je trouve mon compagnon de voyage d^Aci-Reale qui me saute au cou comme un vieil ami, et veut m^emmener chez lui. Je le remercie. Alors il me donne son adresse et me prie de lui écrire à mon arrivée en France: il se nomme Rosario Penniji, d*Aci- Reale, près Catane.
On reconnaît encore ici le type normand. Malgré son nom sicilien, M. Penniji doit avoir du sang du Nord dans les veines. Il en est de même de mon hôte du Belvédère : c'est un jeune homme grand, gros, fort, qui, comme le premier, ressemble plutôt à un bon fermier des environs de Caen ou de Grand ville qu'à un Sicilien. Rien, dans ce dernier surtout, n'a Papparence du Midi; il n'en a pas même la gesticulation , et son flegme fait , avec la pétulance et les grimaces de ses domestiques qui sont bien de la race indigène, le plus étrange contraste. C'est d'ailleurs, comme M. Penniji, un excellent homme dont je n'ai eu qu'à me louer.