LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
lij, HUE SOUFPLOT, lii
VOYAGE
Utopie ! entendons-nous dire communément des séduisants mais irréalisables projets de réorganisation sociale dus à de philanthropiques rêveurs ou à d'hypocrites ambitieux, qui partant reçoivent la qualification d'utopistes.
Utopie, utopistes; si précis que soit pour tous les esprits le sens de ces locutions, tous les esprits ont-ils la notion bien exacte, bien complète des raisons qui en ont consacré l'usage? Non, peut-être. ,
A la vérité, c'est toute une histoire. Contons-la. ^ *
Vers la fin du quinzième siècle, c'est-à-dire de 1495 à 1498, parmi les élèves du collège d'Oxford, il en était un qui à peine sorti de' l'adolescence se faisait déjà connaître par une suite de petites compositions en yen anglais ou latins, qui attestaient chez lui autant de verve " naturelle que de respect des belles formes littéraires, acquises dans la fréquentation instinctive des- meilleurs modèles. On citait sur-
-.M...-..., .. . .. .-■ ■ i ■ I " ■ ' ..■nr-i»,.,.. M ... . «, w .i,i l —
tout de vives épigrammes et certains poèmes satiriques, dont la franche gaieté et la mordante ironie ne froissaient jamais le bon goût, « Dans un style toujours pur, il rit sans offenser, » disait un grave philologue allemand, émerveillé par la précocité du jeune écolier, qui dès lors prenait rang parmi les maîtres et se liait d'affection avec maintes notabilités Intellectuclles, notamment avec cet Erasme qui, pendant près d'un demi-siècle , devait être comme une sorte de roi de la gent philosophique et littéraire.
Bientôt cependant Ton put croire que ce charmant esprit allait être perdu pour le monde, qui avait salué sa brillante venue : car, pris au sortir des écoles d'un pieux accès de mélancolie, il avait résolu de revêtir la bure et de disparaître dans l'ombre du cloître.
De fortes amitiés réussirent à le détourna de cet abandon de lui-même. Ramené à des idées moins mystiques et s'étant promptement familiarisé avec la connaissance des lois, il fut investi de fonctions publiques, qu'il ne tarda pas toutefois h délaisser, pour demander, pendant plusieurs années, une paisible mais très laborieuse retraite à une maison religieuse.
Là, tout en s'astreignant aux plus austère?
pratiques de piété, il s'adonnait sans relâche à l'étude approfondie des lettres antiques et modernes. S'il se donnait quelques loisirs, il les consacrait àla musique, qui devait être toujours pour son âme tendre une source de pures joies.
Peu à peu cependant le monde le revoit, et si bien même qu'un beau jour, toute idée de claustration dévote abandonnée, le voilà qui entre en ménage. Et comment? dans quelles circonstances?... Bien accueilli dans une famille, où se trouvaient deux jeunes filles, il a remarqué l'une d'elles, la cadette, plus gracieuse, plus belle que son aînée ; il la désire pour épouse et déjà se dispose à faire la demande, qui lui semble devoir être aussi bien reçue par le père que par celle qui en est l'objet; mais au moment décisif : « Ne vais-je pas, se dit-il, en recherchant la plus jeune dé* deux sœurs, infliger une sorle d'affront à l'aînée, qui, si elle est douée de moins d'attraits physiques, ne le cède en rien à sa cadette pour les qualités du cœur et de l'esprit? Puis-je honnêtement, dignement, agir ainsi? »
Et, sans plus délibérer, c'est la main de l'aînée qu'il sollicite et qu'il obtient.
Autant d'actes, autant de traits mettant en relief le caractère supérieur de l'homme qui
10 "AVAXT-PftOPOS
devait être une des plus nobles, des plus imposantes, en môme temps qu'une des plus sympathiques physionomies de son époque.
. Enjouement naturel, esprit délicat, plume brillante, piété profonde, passion de la sciencp et de l'art, droiture poussée jusqu'à la candeur : voilà de quoi était faite cette grande individualité.
Thomas More, ou plutôt Mcrrus (forma que ses nombreux écrits ont fait prévaloir dans l'histoire), Thomas Morus marié. devait songer à se créer des ressources. Il entra au barreau,
011 bientôt sa lucide entente des affaires, son éloquence entraînante, persuasive, lui a£sûrè-u rent le succès*. En peu d'années il conquit, autant par sa probité, par son désintéresse-
. ment, que par ses talents, une popularité qui lui valut d'abord d'être élu à une magistrature populaire, puis d'entrer au Parlement, où sa voix s'éleva puissante contre l'abus que le roi Henri VII faisait de son autorité pour multiplier les taxes et les impôts.
Forcé de quitter l'Angleterre pour échapper aux tracasseries royales, il n'y rentra que sous le règne- d'un prince dont il avait célébré en beaux vers l'avènement et qui,- assistant un jour à l'une de ses plaidoiries, voulut, le voir, *
AVANTrPROPOS \\ ~ •
le connaître, rattacher à son service. « Esclave de son Vif amour de l'indépendance », comme il devait l'écrire plus tard, cé rie fut pas sans de grandes Hésitations et sans une sincère résistance aux obsessions du puissant ministre chargé de l'attirer à la cour que le jeune avo- -cat consentit à pénétrer dans'ces régions, pour lesquelles il ne se croyait pas né et qui lui inspiraient une sorte de répulsion instinctive. Il céda-cependant ; et longtemps il put croire qu'il n'aurait jamais sujet .de regretter sa condescendance; aux désirs du souverain : car non seulement il reçut tout d'abord le meilleur accueil du roi Henri VIII, mais plus les jours passaient et plus s'affermissait et grandissait son crédit auprès du prince qui a laissé dans l'histoire de si bizarres et si terribles souvenirs.
Ce Barbe-Bleùe britannique, qui se piquait de grandeur d'àme et de profondeur politique, de haut savoir et de bel esprit, de magnificence et de familière jovialité, semblait se complaire particulièrement aux solides entretiens, aux opinions droites et à l'inaltérable bonne humeur de- Thomas M or us, dont il fit d'abord un simple maître, des requêtes, puis un conseiller intime, puis un ambassadeur, puis un trésorier de la couronne et un chancelier.
C'était le temps où les attaques de Luther contre la chaire romaine causaient une immense perturbation dans le monde chrétien.
Morus, qui avait gardé la vive piété de sa jeunesse et qui considérait comme funeste tout dissentiment pouvant porter atteinte à l'unité de croyance religieuse, Morus lança personnellement contre le moine allemand un violent réquisitoire, et, autant qu'on croit le savoir, tint la plume pour le souverain quand celui-ci publia en faveur du saint-siège un manifeste qui lui valut, pour lui et ses descendants, le litre de Défenseur de la foi.
Cette communauté d'idées devait mettre le comble aux sentiments favorables du roi, qui éleva enfin Morus aux fonctions de grand chancelier du royaume.
Morus toutefois n'accepta qu'avec de tristes pressentiments cette haute investiture. « A mesure qu'il s'élevait dans les honneurs, dit un de ses biographes , son humilité augmentait de jour en jour. La prospérité lui avait toujours fait peur, les faveurs l'avaient toujours épouvanté, comme autant de tentations et de pièges ; et il n'engageait dans les affaires que ses talents, réservant sa conscience h Dieu. Dans sa maison la. religion se mêlait à tous les travaux,
à tous les plaisirs. Après le souper, pendant lequel on avait lu quelque livre édifiant, et avant qu'on fit de la* musique, ce 'qui était l'amusement ordinaire de la veillée, il parlait aux siens des choses de la piété-et leur recommandait le soin de leur âme. Jamais on ne ♦ jouait, contre la coutume de l'époque. » (D. Nisard, Etudes sicr la Renaissance.)
. Or, s'il était effrayé à la pensée d'occuper les plus hautes fonctions, du royaume, c'est, qu'alors Morus avait eu le loisir d'étudier de près le caractère et les visées du maître ; et si,
malgré -ses appréhensions, il ne s'était pas dérobé à l'honneur en quelque sorte suprême qui venait le trouver, c'est que sa vaillante- conscience se fût reproché d'avoir fui l'occasion de • s'affirmer hautement fidèle aux principes de toute sa vie.
« La cour lui réussit si bien que j'en ai pitié pour lui, » écrivait d'autre part son ami Erasme, qui toutefois ne croyait pas sans doute formuler ainsi un funeste pronostic.
En réalité le beau zèle orthodoxe professé par le souverain cachait un but que Morus avait su voir et à la poursuite duquel il n'entendait pas se dévouer.
Henri VIII, mari de Catherine d'Aragon,
voulait obtenir du pontife romain la rupture de cette union, pour épouser une des filles d'honneur de la reine, Anne de Boleyn, dont il était violemment épris; et, afin d'alténugr la résistance du saint-père à la consécration de ce scandale, il s'était proclamé Tardent champion de la foi : prétendue conviction, dont il rendait en outre un actif témoignage, en décrétant et en faisant exercer les plus cruelles rigueurs conlre les moindres velléités de dissidence.
Et comme le pape se refusait à faire selon ses désirs, il avait semblé au prince qu'une plus grande force serait donnée à sa requête si elle avait l'adhésion, l'appui de l'homme qui s'était acquis une réputation universelle de beaux talents, de vaste savoir et de hautes vertus.
Mais aux premières ouvertures l'attitude de Morus fut telle que le roi tint pour inutile toute insistance à ce sujet. Dissimulant son dépit, il déclara au grand chancelier qu'il respectait son opinion; et pendant un certain temps le ministre intègre, restant étranger à la question qui, pour le prince, dominait toutes les autres, put consacrer son activité, sa vigilance, sa probité aux devoirs de sa charge.
Mais, quelque soin qu'il prit d'eflacer l'importance du rôle qu'il remplissait avec tant de
profit pour l'Etat et pour les particuliers, le . moment vint où cette situation devait prendre fin. Morus Je comprit et résigna de lui-même ses fonctions aux mains du roi, qui, sans opposer toutefois le moindre refus à cette détermination, parut en manifester les plus vifs regrets, et ne se sépara de son serviteur qu'en le comblant de. louanges poûr la noble façon dont il avait compris d'accompli lès devoirs de son titre. Ayant occupé les charges les plus lucratives 'sans savoir ou plutat sans vouloir s'en assurer les magnifiques bénéfices, Morus entra pauvre dans la retraite, en s'efforçant de faire venir sur lui l'ombre et lloubli.
Mais, outre que Henri VIII n'oubliait pas, le nombre était grand des créatures royales pour qui les rigides principes du grand chancelier avaient éié une gêne détestée. Les rancunes étaient nombreuses.
A -plusieurs reprises, sans y réussir, malgré sa toute-puissance et" malgré le zèle servilfc des ennemis de Morus, le roi tenta de le faire comprendre dans certaines accusations.
Mais enfin l'occasion s'bflrll plus directe, plus franche...
Las des résistances de la cour- romaine, Henri VIII, bravant toutes leà censures, se
mettant au-dessus de toutes les lois, fit casser par son clergé son mariage avec Catherine d'Aragon, épousa Anne de Boleyn, obtint de son Parlement le vote d'un acte par lequel l'Angleterre s'affranchissait du pouvoir et de * la juridiction du pape, et enfin se déclara chef d'une doctrine religieuse nationale, dont il régla de lui-môme les dogmes, les rites et la hiérarchie cléricale.
Alors Morus fut mis en demeure de prêter le serment dit d'allégeance (soumission et fidélité) à la postérité de la nouvelle reine et de reconnaître le roi comme chef spirituel de l'ÉtaL
Morus répondit sans la moindre hésitation qu'autant vaudrait à ses yeux renier Dieu, sacrilège qu'il était incapable de commettre. De ce fait il fut condamné à la prison perpétuelle et enfermé à la Tour de Londres; il y composa un opuscule intitulé : Quod pro fuie mors non sit fugiendà (Qu'on ne doit pas redouter la mort pour affirmer sa foi).
Comme au bout d'un an ni ses amis ni ses proches n'avaient pu obtenir de lui qu'il rétractât rien de la courageuse réponse qui, selon lui, n'était rien de plus que la conséquence toute naturelle de ses intimes convictions, le roi, dont trop de gens étaient prêts à servir
le ressentiment, le fit* poursuivre pour crime de haute trahison.
Morus comparut, ne se défendit qu'en* alléguant les scrupules- de sa conscience, et enfin entendit porter contre lui ce terrible verdict : . « Thomas Morus, ancien chancelier d'Angleterre, convaincu de haute félonie, pour blâme de l'union légitime de son roi, pour refus de- reconnaissance de la suprématie spirituelle de celui-ci et pour complicité dans le crime de ' Fisher, évêque de Rochester, récemment mis à mort pour tentative de perturbation de l'Etat à l'aide d'une bulle pontificale, sera traîné sur la claie à travers' la cité de Londres, jusqu'à Tybûrn , pour y être pendu ; la corde sera coupée avant que la mort survienne ; en cet état, il sera déchiré vif, son ventre ouvert, ses entrailles dispersées et brûlées. Les quartiers de son corps seront exposés sur les quatre portes de la cité et sa tète sur le pont de Londres. »
Henri VIII cependant commua cette peine en celle de la simple cfécapitation. Quand on vint l'apprendre à Morus : « Dieu, dit-il, préserve mes amis de la compassion du roi, et toute ma postérité de ses pardons !»
En s'exprimant ainsi Morus souriait, comme il avait souri aux questions les plus insidieuses '
de ses juges, et comme il devait sourire jusqu'à son dernier moment.
C'est qu'une fois sa résolution bien prise de rester inébranlable devant les menaces les
plus terribles comme sous l'effort des plus affectueuses obsessions, l'héroïque vieillard s'était impassiblement réfugié dans la franche bonne humeur qui avait toujours été une nuance charmante de son noble caractère. De même qu'aux jours paisibles de sa prime jeunesse il avait révélé les grâces de son esprit par de malicieuses boutades, de même, chargé d'ans et sous le tranchant du glaive, il traduit la stoïque sérénité de son âme par de plaisantes remarques, par de fines reparties.
L'homme grave, n'ayant plus qu'à attendre une mort tragique due à son opiniâtre gravité, était devenu une sorte d'enfant, qui badinait comme pour dissiper l'ennui de l'attente.
Jusqu'au dernier moment, le roi, qui lui eût certainement fait grâce si Morus se fût déshonoré à ses yeux par une rétractation, tenait auprès de lui des affidés qui insistaient, qui argumentaient. Un jour, dit-on, pour échapper sans doute aux fatigantes exhortations d'un de ceux-là : « Soit, je change de sentiment, » fit le condamné, comme du fond
d'une profonde méditation. Aussitôt avis donné au maître, qui ordonne d'aller recevoir celte rétractation, et quand on se présente : « J'ai en effet changé de sentiment, dit tran^quillement Morus, et voici en quoi. J'ai, comme vous voyez, la barbe assez longue. J'ai longtemps réfléchi sur ce que j'en ferais. La garder? Il ne serait vraiment guère honnête de paraître devant le peuple un jour de cérémonie avec, un menton aussi touffu. D'un autre côté, me faire raser, il y aurait de l'affectation, et d'ailleurs ce serait là rajeunir pour mourir : donc la question m'embarrassait. A la fin, le respect pour l'assemblée nombreuse qui doit assister à mon mariage et à mes noces avec la Mort Ta emporté ; j'avais résolu de passer, pour la dernière fois, par les mains du barbier. Depuis je me suis dit : Pourquoi ma barbe n'aurait-elle point de part à la fête? ne me touche-t-elle donc pas d'assez près? Et si le personnage que je suis sur le point de faire est un peu désagréable, n'est-il pas juste que ma barbe partage ma peine et ma douleur? Je suis donc dans le dessein de laisser là le rasoir; et c'est en quoi j'ai changé de sentiment. »
Quand il fut conduit au supplice (7 juin
4535), au moment de gravir les marches de l'échafaud : « Cet escalier est mal assujetti, ditil à l'officier de justice qui présidait au funèbre spectacle, on devrait pouvoir monter ici en toute sûreté ; il serait vraiment désagréable de s'y rompre le cou. *» • Arrivé sur la plate-forme : « Bourreau, mon ami, reprit-il, n'ayez point de peur, faites bravement votre devoir. Remarquez, je vous prie, que j'ai le col très court. » Puis, relevant sa barbe avant de poser sa tête sur lé billot : « Cette barbé est l'innocence même ; épargnez- * la, mon ami, elle n'a jamais commis aucune
trahison,' elle !»
Sans aucun doute la légende, qui forcément s'attache aux tragiques histoires, a dû amplifier les derniers incidents de celle-ci; mais qu'importe, si la légende, consacrée et que partant chacun doit connaître, n'a rien affirme qui ne soit conciliable avec le caractère du héros, pour qui la postérité ne professe qù'ad- . miration et respect?
Fort bien ! mais Y Utopie ?
Nous ne L'oublions point.
Comme nous l'avons vu, Morus avait en principe attiré l'attention sur lui par des compositions qui témoignaient d'unegrande finesse
AVANT-PKOPOS 21
d'esprit et des plus solides qualités littéraires. Arrivé aux affaires, les obligations des charges qu'il avait acceptées, et dont il n'était pas homme à faire des sinécures, l'enlevaient aux lettres, dont il avait cependant conservé la passion. De-ci de : là partaient encore de charmantes épitres ou naissaient quelques vers qu'on se montrait, qu'on redisait; mais c'était tout, et ce n'était assez ni pour le monde, qui avait espéré de sa verve autre chose que des pages fugitives, ni pour lui, qui s.e "reprochait cette involontaire stérilité.
Un jour enfin, — il comptait alors quelque trente-cinq ou trente-six ans, il avait déjà beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup médité, tant au contact du peuple, au milieu duquel ilavait exercé ses premières magistratures, qu'à la cour et pendant ses missions diplomatiques à l'étranger; déjà sa droite nature s'était fréquemment heurtée au brutal arbitraire d'en* haut et son âme tendre s'était-émue aux affreuses* misères d'en bas ; déjà sa vigoureuse aversion du mal e-t sa profonde compassion, de Thumanité lui avaient inspiré de nombreuses réflexions siir le manque d'équilibro social; et, tout naturellement, sous l'empire de ses instincts à la fois caustiques et généreux,
il avait formulé en lui la vive satire de tant d'exemples affligeants et caressé le beau rêve de TÉtat où la perfection morale, selon lui toute simple, toute facile, engendrerait la félicité universelle — un jour cette satire , ce rôve, qui depuis longtemps sans doute hantait son esprit, prit corps sous sa plume nerveuse et brillante. Et ainsi se trouva narré, avec tous les charmes d'une diction aussi délicate que pittoresque, ce Voyage à l'île d'Utopie (ou de la Meilleure des Républiques), qui fut un des grands événements littéraires et philosophiques du temps : tableau à la fois très candide et très audacieux, où, sous les formes du plus fantaisiste idéal, se trouvent abordés, avec une étonnante placidité, les plus ardents problèmes sociaux qui depuis ont ému jusqu'aux bases maintes institutions modernes, mais qui alors ne pouvaient encore passionner que de rares personnalités.
Les contemporains virent surtout dans cette œuvre, écrite en un latin aussi concis qu'élégant, un très ingénieux badinage, une très plaisante fiction, dans les calmes images de laquelle l'esprit pouvait oublier les agitations, les calamités d'une époque de terribles déchirements civils et internationaux. « Soumettre
ce travail à une analyse précise, a dit M. A. Franck dans son Dictionnaire des sciences philosophiques, serait peine perdue. Comment démêler en effet dans des productions de ce genre ce qui est l'expression exacte des convictions de Fauteur et ce qui doit être mis au compte de l'imagination ? On ne discute point des rêves. Ajoutons seulement que ce sont là les douces et aimables chimères du philan- . thrope et du sage ; qu'un agréable parfum de la science antique et de la charité chrétienne se mêle dans ce livre à la généreuse censure d'une foule d'abus, que la barbarie du moyen âge avait introduits dans les tribunaux, dans les codes, dans les mœurs et les coutumes de l'Europe au seizième siècle. Ajoutons enfin que, dans cet âge d'intolérance théologique et de fureur religieuse, V Utopie fit entendre plus hautement que nulle autre critique sociale le langage de la tolérance, de la justice, de la fraternité humaine. Par ce trait surtout, l'ouvrage de Morus se distingue honorablement de bien d'autres écrits éclos, à^diverses époques, sous la même inspiration et dans les mêmes desseins.
« h' Utopie, qui d'ailleurs n'est elle-même qu'une fille assez directe de la République de Platon, a servi de source d'inspiration à une
nombreuse classe d'écrits, tels que la Cité du Soleil, de Campanella; YOccana, de Ilarrington; la Sa/ente, de Fénclon, etc. »
Quoi qu'il en soit, le livre deMorus, resté très célèbre par son titre et par son caractère général, bien que souvent traduit dans les divers idiomes européens 1 , n'a pas été réimprimé depuis longtemps et n'a plus aujourd'hui que fort peu de lecteurs. En réalité chacun en parle, chacun y fait allusion; mais combien en connaissent positivement le contenu?
Pourtant l'œuvre, remarquable par sa conception première autant que par ses détails, est intéressante; curieuse; elle reflète, en traits souvent . très poétiques, très touchants, la belle âme d'un grand homme de bien. C'est pourquoi nous- avons cru qu'il serait bon de la remettre en lumière. .
Eue! MULLER.
1. Publiée en i7)H> y \ % Utopie fui assez fidèlement traduite une première fois en français par Samuel Sorbière en 1513; en 1715, Cîueudevillo, littérateur tr<»s fécond, mais écrivain très médiocre, en lit une seconde traduction fort inexacte, où il substitua souvent sc$ propres idées à celles de l'auteur; toutefois son travail est encore recherché pour les jolies gravures que fé.ditcur plaça dans ce volume. En 1789 parut une nouvelle et très tulèle version signée T. Uousseau ; c'est celle que nous reproduisons, après l'avoir revue sur le texte original.
VOYAGE