INTRODUCTION
M 'ouvrage de Thomas Morus est divisé en deux livres. Dans le premier, l'auteur expliquée comment il. fut instruit de choses concernant l'île d'Utopie. Dans le second, il fait rapporter ces choses par un personnage de convention. .
Envoyé comme ministre plénipotentiaire à Bruges par le roi Henri VIII, qui avait alors, dit-il, quelques démêlès avec le prince Charles de Gastille (depuis l'empereur Charles-Quint), et les pourparlers engagés ayant subi une interruption, Morus s'en alla passer quelques jours h Anvers. Dans cette ville il fut mis en rapport, par un' de ses hons amis (Pieïre Gille, à qui le livre est d'ailleurs dédjé), avec un homme revenant d'effectuer de lointains voyages. En le lui présentant : « Cet homme, lui dit Pierre Gille, n'a pas simplement voyagé comme* falinur'e (pilote du vaisseau d'Énée, duns lc.poèmc de Virgile), mais comme un autre Ulysse ou comme un Platon, pour satisfaire le désir qu'il avait "d'acquérir des connaissances et de perfectionner son être.
(( Ce Raphaël Ilylhlodée (mot composé grec, qui signifie faiseur de contes) entend passablement le latin et possède parfaitement le grec. Son amour invincible de la philosophie lui a fait préférer l'étude de cette dernière langue à la première. Entraîné par son goût dominant, il lit don à ses frères de la part qui lui revenait dans le bien paternel, quitta le Portugal, sa patrie, et, pressé du besoin de s'instruire, accompagna Améric Vespuce au Nouveau Monde. II ne revint cependant pas avec lui en Europe. Ce fameux voyageur, cédant aux instances d'Uylhlodée, consentit à ce qu'il fût un des vingt-quatre compagnons qu'il laissait dans la Nouvelle-Castille, pour pousser plus loin les découvertes qu'il venait de faire de ces vastes contrées. Raphaël resta donc en Amérique, préférant, au cas échéant, périr sur une terre étrangère ou être enseveli sous les Ilots, pourvu qu'il satisfit sa passion, que de végéter, de mourir dans son pays et d'y obtenir les honneurs d'un superbe mausolée.
« Dès que Vespuce fut parti, Hylhlodée parcourut avec cinq Castillans, ses compagnons, quantité de pays jusqu'alors inconnus. Enfin, après bien des fatigues il aborda, par un heureux coup du sort, à Taprobane (aujourd'hui Ceylan), d'où il passa à Calicut (Calcutta). Là, ayant trouvé plusieurs bâtiments portugais prêts à faire voile pour sa patrie, il y revint, contre toute espérance de jamais la revoir. »
Morus accueille très civilement le voyageur. Les trois amis entrent dans un jardin, s'asseyent sur un banc de gazon, et Raphaël commence le récit de ses aventures.
Il raconte d'abord comme quoi le souverain d'une contrée dont il a oublié Je nom, ainsi que celui du
prince, fut pour lui et ses compagnons d'une bienveillance sans égale. « Prenant intérêt à tout ce qui nous concernait, il nous prodiguait les présents, les attentions; sa libéralité active et prévoyante ne nous laissait pas le temps de former des souhaits. Lorsqu'il sut que nous avions l'intention de visiter les États voisins, il nous donna un guide sûr et expérimenté, qui avait ordre de nous conduire partout où il nous semblerait bon d'aller. Il nous fournit, en outre, toutes les provisions nécessaires. Nous fîmes ces voyages tantôt par terre, sur des chariots, tantôt sur mer, montés sur les meilleurs vaisseaux du pays.
« Après quelques jours de route, nous découvrîmes des villes bien peuplées, des nations puissantes, des républiques dont la législation était marquée au coin delà sagesse et indiquait un profond amour de l'ordre. Sous l'équateur, entre les deux tropiques, on ne trouve que des régions incultes, sans cesse exposées aux feux dévorants de la canicule : ces déserts effrayants servent de repaire aux reptiles les plus venimeux, aux animaux les plus voraces. Si l'on y rencontre quelques hommes, ils sont d'un naturel aussi féroce que celui des bêtes au milieu desquelles ils vivent 1 . Mais à mesure que vous avancez vers la zone tempérée, la nature se développe par degrés sous une forme plus douce et plus riante, la terre se couvre d'une verdure émaillée de fleurs, l'air est plus pur, les animaux de ces régions sont bien moins sauvages, et les peuples policés qui les habitent font par terre et par mer un commerce très étendu,
\. Avons-nous besoin de faire remarquer qu'à l'époque où Morus écrivait, on n'avait encore que des notions fort imparfaites sur les contrées qu Hythlodcc est censé avoir parcourues?
non seulement entre eux, mais. aussi avec des nations fort éloignées. » .«
« Raphaël, dit Morus, nous raconta lout ce qu'il avait vu d'extraordinaire dans ce nouveau monde. Il prenait notamment plaisir à s'éténdre sur les institutions sages, sur lès établissements utiles qu'il avait remarqués chez ces différents peuples. Je trouverai peut-être plus tard . le loisir, de communiquer au public tout ce qu'il m'a appris d'instructif en ce senSj mais je veux me borner au récit qu'il nous fit des moeurs, des usages, du gouvernement de.l'îte d'Utopie 1 ; mais avant d'entrer en matière je pense qu'il ne sera pas hors de propos de rapporter l'entretien qui conduisit insensiblement Hy— thlodée à nous-parler de cette île. » *
Et alors. Morus consacre de très nombreuses pages * à l'exposé, h la critique des institutions réelles dçs divers pays, et notamment du royaume anglais : longue dissertation dialoguée, à laquelle le lecteur d'aujour-* d'hui ne trouverait qu'un intérêt par trop rétrospectif, et que nous croyons devoir supprimer. • *
Lorsque les interlocuteurs ont sinon épuisé, du moins très sérieusement traité ces matières « Ah! s'écrie Hylhlodée, que n'avez-vous été avec moi en l'île d'Utopie! que n'avez-vous, par vous-même, CQnnu
les institutions de cet heureux pays ! Je regarde-comirte -
1. « En créant ce mot A'Ufopie (fait de'us, négation, et topos, lieu), Moins a fait lui-même, dit M. A. Franck, ia* critique la plus -fine des vues et des tableaux qu'il développe, car rc mot veut dire un lieu qui n'a point place sur notre globe, qui ne se trouve que dans les os- -paces imaginaires, dans ce monde de la rêverie et de l'impossible, empire de la fable et non de l'histoire. » "
Il va de soi que ce n'est pas sans intention que* l'auteur fart une ile de cette Utopie dont il doit se servir pour critiquer les institutions de - Vite où il écrit, et pour présenter le tableau d'une république parfaite aux insulaires ses compatriotes.
un bonheur d'y avoir pénétré; c'est le plus excellent fruit de mes voyages; c'est la plus heureuse découverte que je'pouvais faire. J'ai habité plus de ciifq ans r celtc île fortunée, et je n'en serais jamais sorti si, préférant l'utilité publique à ma propre satisfaction, je n'avais cru rendre un grand service à mes compatriotes en" leur faisant part de ma découverte et en publiant les merveilles de ce nouveau mondQ. Oui, mon cher Morus, si vous aviez étudié les. Utopiens en témoin oculaire, vous tomberiez d'accord que jamais il n'y eut que là ce qui s'appelle une république bien constituée. . — Je vous assura, dit alors Pierre Gille à Raphaël, que vous auriez bien de la peine à' me persuader làdessus. Je ne saurais m'imaginer que dans votre nouveau monde il se puisse rencontrer une nation mieux réglée, mieux ordonnée qu'aucune qu'il y ait dans le monde qui nous est connu. Est-ce que chez nous les esprits sont moins trempés que là-bas? est-ce que chez nous nous ne voyons pas d'anciennes monarchies et républiques où le long usage des arts libéraux et mécâniqaes a fait découvrir tanl-de moyens surprenants,pour toutes les commodités, tous les agréments de l'existence," et les a fait enfin porter au plus haut point de perfectionnement ? . .
* — Quant à l'ancienneté des Étals, réplique Raphaël, vous 'en parleriez ën d'autres termes si vous aviez lu les histoires de ce mojide-là. En les supposant fidèles, on y voit qu'il existait chez eux des villes aussi peuplées que florissante* bien avant qu'il y eût des hommes sur notre hémisphère. On apprend par leurs annales qu'avant notre arrivée dans leur pays, ils n'avaient nulle connaissance des affaires des Ùllraéquinoxiiïujc
(c'est le nom qu'ils nous donnent). En des temps reculés toutefois, il peut y avoir douze ou quinze cents ans, un vaisseau que montaient des Romains et des Égyptiens, emporté par la tempête, fît naufrage devant l'île d'Utopie. Ceux des passagers qui purent atteindre le rivage, trouvant fort h leur gré le pays, y achevèrent paisiblement leurs jours.
« Jugez d'ailleurs du génie actif et laborieux de ce peuple par l'habileté avec laquelle il profita de cet événement. Le hasard ayant fait que parmi les naufragés il s'en trouva plusieurs qui étaient à même d'initier les habitants du pays aux arts, aux industries de notre monde, aucun de ces enseignements ne fut perdu. A force d'application, les Utopiens surent pénétrer et s'approprier tous les secrets des travaux dont ces étrangers leur avaient donné les notions.
« Mais si les Utopiens ont acquis une connaissance si parfaite de nos arts, de nos métiers, s'ils ont habilement profité de nos découvertes utiles, combien s'écoulera-t-il de temps avant que de notre côté nous nous appropriions leurs sages coutumes, leurs institutions si supérieures aux nôtres? Quoique nous ayons incontestablement autant d'esprit qu'eux; quoique nous possédions autant de richesses que ce peuple, tant que nos gouvernements ne se modèleront pas sur le sien, nous ne devrons jamais nous promettre de jouir de la prospérité qui sera toujours son partage.
— Cela étant, s'écrie Morus, de grâce, mon cher Raphaël, faites-nous au plus tôt la description, tracez-nous le plan de cette heureuse république. Plus votre narration sera détaillée, moins vous devez craindre de nous ennuyer. Donnez-nous une idée exacte du pays, de ses
campagnes, de ses villes, de son agriculture, de ses lois, de ses coutumes; entrez dans les minuties de tout cela; tout nous intéressera, puisque nous ignorons tout de ce pays et de ce peuple.
— Volontiers, réplique Raphaël. »
Et il commence un récit, qui, formant le second livre, constitue à proprement parler pour nous la partie vraiment curieuse et intéressante de l'œuvre de Morus.
description de l'île d'utopie, idée de