DES DIFFÉRENTES RELIGIONS D'UTOPIE
n compte non seulement diverses religions dans l'île, niais chaque ville a aussi les siennes particulières. Les uns offrent leurs vœux au soleil, les autres h la lune, ceux-ci adorent une planète, ceux-là certains astres qu'ils ont choisis. Plusieurs reconnaissent pour leur dieu quelque homme extraordinaire qui, dans les siècles les plus reculés, a fait, par ses exploits glorieux ou par ses vertus éclatantes, l'admiration de son pays.
Mais la plus grande et la plus saine partie de la nation laisse là cette foule de dieux vulgaires, enfanls d'une imagination déréglée; elle n'admet qu'une seule divinité éternelle, immense, incompréhensible, dont les attributs ne sont pas moins infinis que la puissance et la gloire. Sa nature n'a aucun rapport avec tout ce qui tombe sous les sens ; elle est répandue dans tout l'univers par sa vertu plutôt que par son essence. Ce souverain être, disent ceux qui l'adorent, est le seul auteur de toutes choses. « C'est lui, s'écrient-ils, dans les actes de reconnaissance qu'ils forment du fond de leur cœur, c'est lui qui créa le inonde, qui établit cette harmonie merveilleuse qui règne dans toutes ses parties ; c'est lui qui règle le cours des astres, qui a posé la barrière insurmontable qui sépare les éléments, qui a fixé les
bornes des deux mers ; c'est lui qui prépare ces événements inattendus qui nous jettent dans la dernière surprise et amènent ces révolutions que toute la prudence humaine ne saurait prévoir. La nature ne nous offre qu'un cercle de vicissitudes continuelles ; les siècles s'écoulent, les âges se pressent et se confondent, la mort dévore tous les êtres; tout ce qui respire, commence, croit, décline et finit. Dieu seul, toujours environné de sa gloire, n'est sujet à aucun changement. »
Les Utopiens, divisés entre eux sur divers points de leurs croyances, se réunissent tous pour confesser l'existence de cet Être suprême, qu'ils appellent Mythra i * « Quelle que soit, disent-ils, l'idée que l'on s'en forme, toujours est-il certain que chez tous les peuples et
l. Mythra ou Mythras. Ce nom, que le savant Morus ne prend certainement pas au hasard, était celui d'une divinité appartenant à la théogonie des anciens Perses, fondée, dit-on, par Zoroastre. Ces dogmes admettaient la lutte éternelle entre Orsmud, génie du bien, et Ariman, génie du mal. Entre les deux était Mythra, à la fois dieu et déesse, et dont le nom signifie médiateur, qui avait pour mission de ramener les âmes à Dieu, en ouvrant la carrière du soleil. Il avait son siège de prédilection aux équinoxes, c'est-à-dire vers le point qui fait la transition des ténèbres à la lumière et de la croissance à la diminution des jours. Il fut beaucoup question, dans les premiers temps du christianisme, de cette divinité médiatrice, dont le culte s'était acquis dans tout l'empire romain de nombreux sectateurs. « Les Pères de l'Eglise, dit Creuzer, voyaient dans Mythras un emprunt au christianisme. De nos jours, au contraire, on a prétendu que le christianisme n'était lui-même qu'une branche de la religion de Mythras, qui en Perse remontait à plus de quarante siècles. A Home, le 25 décembre, les nombreux adorateurs de Mythras célébraient une fête dite de la naissance du Soleil invincible hiatalis Solis invicti) qui était devenue en quelque sorte générale dans tout l'Occident. De là vient qu'au commencement du quatrième siècle, les chefs de l'Église chrétienne d'Occident fixèrent au même jour la célébration de la naissance du Christ, dont l'époque était jusque-là demeurée incertaine ou inconnue. Le Christ était pour eux dans un sens spirituel le Soleil nouveau {Sol novus), dont les païens célébraient la renaissance physique au jour où le soleil remonte dans les cieux. » Et ce ne fut pas la seule circonstance où les chefs de la nouvelle religion surent absorber par assimilation quelque pratique dos anciens cultes.
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dans tous les siècles, on a reconnu l'existence de ce Dieu qui n'a point d'égal en puissance et en perfections. »
Au reste, cette diversité de systèmes religieux et ce nombre de sectes diminue de jour en jour, et chacun, profitant des études qu'il fait, parvient, à la lueur du flambeau de la vérité, à connaître la religion la plus raisonnable, et l'embrasse dès qu'il est persuadé qu'il l'a trouvée. Je ne doute même pas que ce chaos d'opinions incohérentes sur la religion ne fût totalement dissipé depuis longtemps si la superstition n'aveuglait pas presque tous ceux qui la suivent. Qu'il survienne un accident, un revers à un Ulopien sûr le point d'abjurer, la terreur s'empare à l'instant de ses esprits ; au lieu d'attribuer ses malheurs au concours des circonstances, h l'enchaînement des choses, il se persuade que le Ciel, irrité de son apostasie, veut le punir et s'en venger. Nous nous fîmes un devoir de leur parler de notre sainte religion. Dès qu'Us furent instruits de la sublime morale de l'Évangile, des préceptes de notre divin Sauveur, de sa mission et de ses miracles, de la constance avec laquelle tant de glorieux martyrs ont confessé, au milieu des plus horribles tortures et en présence des tyrans et des bourreaux, le nom de Jésus- Christ ; quand ils surent que leur sang répandu pour la foi avait enfanté une foule de héros au christianisme, que ces nouveaux fidèles, à l'exemple des premiers, couraient mériter la palme du martyre, affrontaient les croix et les bûchers, chantaient au milieu des flammes les louanges de leur divin maître, expiraient en priant pour leurs plus cruels ennemis, soit que la grâce opérât sur leur cœur, soit qu'ils crussent apercevoir et qu'il y eût en effet affinité particulière entre leur pro-
fession de foi la plus accréditée et le dogme de l'Évangile, ils se sentaient entraînés par un penchant irrésistible à en faire l'éloge et à l'aimer.
Le partage égal ou plutôt la communauté de biens, si fortement recommandée par le Sauveur du monde, si généreusement observée par les fidèles dans les premiers moments de l'Église naissante, est, je crois, le principal motif du zèle et de lamour que ces républicains témoignèrent pour notre religion. Mais sans chercher h approfondir les raisons qui les déterminèrent, il me suffit de vous dire qu'un nombre prodigieux se fil baptiser. Comme de six compagnons que nous étions, deux étaient morts, que des quatre vivants aucun n'était revêtu du sacerdoce, nous ne pûmes leur conférer les sacrements, que chez nous les prêtres seuls ont le droit d'administrer ; mais tous savent parfaitement bien en quoi ils consistent et brûlent du désir d'être admis à leur participation. Je les ai même entendus agiter la question suivante : « Savoir si un de leurs concitoyens, qu'ils élèveraient h l'ordre de la prêtrise, aurait le caractère sacerdotal, quoiqu'il ne fût pas approuvé par le pape. » Quantité d'Utopicns soutenaient l'affirmative ; au temps de mon départ ils n'avaient point encore procédé à cette ordination. Leur premier principe, en fait de religion, est la tolérance ; aussi ceux qui ne croient pas à notre révélation ne persécutent-ils point ceux qui y croient ; leur amitié pour eux n'en est ni moins vive ni moins sincère ; ce système de tolérance leur tient si fort à cœur, qu'ils jpuriissent non seulement le fanatisme, mais même le zèle indiscret. Un de nos nouveaux prosélytes en fit la triste expérience; Il sortait^ pour ainsi dire, des fonts
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baptismaux; dans ces premiers moments de ferveur, il crut qu'il était de son devoir de faire retentir jusque sur les toits les paroles de l'Evangile. En vain lui représentions-nous les risques qu'il courait ; que le Ciel, ne lui ayant donné aucune misson, n'exigeait rien de lui ; il se laissa entraîner par sa fougue imprudente ; il éleva la voix, il prêcha sans nul ménagement; il se plut à heurter de front toutes les bienséances, il s'emporta jusqu'à soutenir que sa religion est la seule émanée d'en haut, la seule véritable, que toutes les autres ne sont qu'un tissu d'erreurs et d'impostures, qu'enfin hors de l'Église il n'est point de salut. Nos lîlopiens, lassés d'entendre les déclamations outrées de cet apôtre sans caractère, se saisirent de lui et le traduisirent en justice. On le condamna au bannissement, non comme contempteur des autres religions, mais comme perturbateur du repos public. Ce n'est pas sans des raisons très plausibles qu'ils prêchent le toléranlisme. Lorsque Utope aborda celte île, il apprit aussitôt que les disputes de religion divisaient les esprits, les sentiments, les familles, et que cette désunion portait atteinte aux forces de la nation : vérité dont lui-même fit l'épreuve, puisqu'il ne vint à bout de conquérir le pays qu'en détruisant, les unes par les autres, toutes ces sectes qui combattaient séparément, quoique pour la même cause. Dès qu'il se fut rendu maître de l'île, il se hâta de promulguer un édit portant le libre exercice de toutes les religions. Il permit aux différents sectaires de faire des prosélytes, non pas en décriant les autres dogmes, non pas en prononçant anathème contre ceux qui les professaient et en les condamnant comme des impies et des blasphémateurs, niais en »
expliquant avec bonne foi et dans la simplicité de leur cœur les motifs déterminants de leur propre croyance, et en prouvant sans passion l'excellence et la vérité de la -religion qu'ils voulaient faire embrasser. Tout fanatique convaincu d'avoir employé l'artifice, la force et la violence est condamné à l'exil ou à la servitude, suivant la gravité du délit. Par ces règlements si judicieux, le législateur voulut non seulement assurer la tranquillité publique, toujours exposée à de violents orages, lorsque le fanatisme sanguinaire et barbare , qui ne connut jamais de bornes, arme du couteau sacré les partisans des différentes religions ; il voulut'eneore faire . entendre à son peuple qu'il avait aussi eu en vue les intérêts même de la divinité. « Quelle témérité, disait-il, à un faible mortel d'oser prononcer, en dernier ressort sur un objet aussi important que celui de la religion? Est-il de sa compétence? Et qui sait si ce Dieu de miséricorde, ce Dieu si jaloux de nos hommages, ne se- . plaît pas. à cette variété des cultes qu'on lui rend, si luimême ne les inspire point, s'il ne partage pas sa révélation? » Utope eut sans doute raison de penser que ... •
l'absurdité la plus- révoltante était de vouloir régir, et maîtriser les consciences, de vouloir, à main armée, contraindre un homme à quitter la religion de ses pères, dans laquelle il a été élevé, pour lui én -faire . embrasser une qu'il ne connut jamais; et de fait, si dans cette foule de religions qui circulent et qui se . ' • propagent sur la surfaçe du globe il n'en existe qu'une seule descendue du ciel et marquée du sceau de la divinité, ceux qui en sont les dépositaires n'ont besoin, pour y faire croire que d'employer les voies de la douceur, de la patience et de la persuasion. La vérité per-
cera à la fin et dissipera tous les nuages sous lesquels l'intérêt et les autres passions humaines chercheront à la faire disparaître.
Quel déluge de maux n'entraîne pas à sa suite Tintolérance! Si vous entreprenez la conversion des hommes le poignard à la main, considérez que les méchants, c'est-à-dire ces gens dont l'opiniâtreté égale l'aveuglement, se trouvent en bien plus grand nombre; ils accableront les fidèles, et la vraie religion, que ceux-ci professent, sera étouffée par les ridicules superstitions de ceux-là, comme nous voyons journellement dans nos champs que la bonne semence est étouffée par l'ivraie ».
Le législateur d'Utopie, en laissant à chacun la liberté de conscience, a cependant renfermé cette liberté dans de justes bornes. Pour prévenir l'établisse-
1. Étant donnée l'intolérance normale du temps où vivait Morus, qui devait d'ailleurs, animé d'une foi vive, en être le martyr, il lui fallut certainement autant de courage que de haute raison humaine pour traduire aussi ouvertement sa pensée sur le principe de la liberté de conscience. Les ennemis de Morus ont plus tard voulu prétendre que pendant son passage au pouvoir, alors que le roi faisait encore profession de fidélité au saint-siège, le grand chancelier avait exercé de sanglantes persécutions contre les dissidents. Dans une remarquable étude sur ce sujet, M. D. Nisard a su complètement démontrer le mal fondé de ces accusations. « Morus, dit-il, représente dans sa vie et dans sa mort le catholique immuable, restant debout au milieu de la chute de l'Église universelle, comme Caton sur les ruines de la vieille république romaine. Mais, outre l'ardeur catholique, une autre chose distingue Morus et rend aimable l'austère polémiste de l'Église de Rome : c'est sa bonté aussi constante que sa foi, et qui devait empêcher sa foi de devenir cruelle; une bonté encore plus do réflexion que d'abandon naturel, une sorte d'équité bienveillante appliquée à toutes les choses de la vie. Dans l'histoire de Morus, le catholique fervent et l'homme bon marchent du même pas: l'homme bon pour tempérer le catholique fervent, et celui-ci pour préserver celui-là des chutes et des faiblesses. » En un mot, il est aujourd'hui prouvé que l'auteur de Y Utopie, devenu tout-puissant, n'oublia point les engagements pris par lui devant l'humanité en -écrivant son chapitre des Différentes Religions d'Utopie,
ment des systèmes odieux que répandent de prétendus philosophes qui se plaisent à ravaler l'excellence et la dignité de notre être, il a sévèrement défendu toute opinion qui dégénère en pur matérialisme, ou, ce qui est plus déplorable encore, en véritable athéisme. Les Utopiens sont donc persuadés de la réalité d'une vie future, dans laquelle les bons et les méchants seront traités selon leurs œuvres. Ils méprisent et détestent tous ceux qui nient cette vérité. Loin de les admettre au rang de citoyens, ils cessent de les compter parmi les hommes, puisqu'ils se rabaissent eux-mêmes à la condition abjecte des plus vils animaux. « Quel cas peut-on faire, disent-ils, d'un être sans principe et sans foi, que la crainte seule du châtiment retient dans le devoir, et qui, sans cette appréhension, violerait toutes les lois, foulerait à ses pieds ces règlements si sages qui consolident le bonheur des sociétés? »
Quelle confiance avoir dans un individu purement charnel, qui, vivant sans mœurs ainsi que sans espoir, ne voit que lui dans l'univers, borne sa félicité au moment présent, fait son dieu de son corps, sa règle de ses plaisirs, et qui, pour les satisfaire, est toujours prêt à tout entreprendre, à se porter même aux dernières extrémités du crime, pourvu qu'il puisse trouver les moyens d'échapper à l'œil vigilant de la justice et d'être scélérat avec impunité ?
Ces gens, regardés comme infâmes, sont exclus de toutes les charges municipales, de la magistrature et des emplois publics. Ce sont de purs automates, qu'on laisse errer au hasard et végéter sur la terre. Au surplus, on ne les tourmente point, on ne les condamne point au supplice, parce qu'on est intimement
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persuadé qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer à son gré les idées des autres et de dominer sur les façons de voir, de sentir et de penser. On ne force pas même les impies h déguiser leurs sentiments et h se couvrir du manteau de la religion la plus suivie. En Utopie toute dissimulation est un mensonge, tout mensonge est une fraude manifeste, et la fraude, . de quelque genre qu'elle soit, est en horreur chez ce peuple. La défense de dogmatiser publiquement et -de répandre leurs principes est la seule gêne que Ton impose aux gens dont je parle :. on leur permet cependant la controverse avec les prêtres et les personnes foncièrement instruites, tant on est persuadé que les lumières de ceux-ci illumineront leurs ân*es, dessilleront leurs yeux et feront entièrement cesser leur funeste aveuglement.
Il règne dans File une opinion bien* opposée à celle des matérialistes et des athées. Le nombre de ses partisans est considérable. On tolère ce système, qui ne manque, pas de preuves et de l'admission duquel il ne peut d'ailleurs résulter aucun mal. Ces nombreux sectaires soutiennent que les bêtes ont une àme 1 , que cette àme, quoique très inférieure à la nôtre et incapable de jouir du même bonheur, est cependant susceptible d'un certain degré de félicité.
La ferme persuasion où sont les Utopiens que Dieu nous réserve après cette vie un bonheur sans bornes, fait qu'ils ne répandent jamais de larmes que durant le
t. Cette question, fort controversée daos les diverses écoles philosopht- . ques, a donné lieu à de grandes dissertations dans les deux sens. Elle est très originalement traitée dans les États et Empire du Soleil de Cyrano de .Bergerac, ouvrage qui fait partie de la collection des Yoi/ages dans tous les mondes.
cours de la maladie d'une personne. Est-elle décedéé, leur chagrin est tout à fait éffacé, à moins qu'ils ne Taiént vue mourir avec regret ou terreur, ce qu'ils.
regardent comme d'un très mauvais augure : ils pensent que le défunt n'avait aucune espérance dans la miséricorde de l'Éternel, et qu'il craignait sans doute de recevoir le châtiment dû à quelque énorme fpr-~ fait dont il se sentait coupable. Ils pensent encore que Dieu ne peut accueillir favorablement celui qui,' loin de voler dans ses bras lorsqu'il l'appelle, pleure, crie, se désole, voudrait fuir à jamais le moment qui doit le réunir au plus tendre des pères. Ils ont en horreur la mort de tout homme qui quitte la vie en désespéré.
Dès qu'il a fermé l'œil, ses proches et ses amis, saisis d'effroi et consternés, se prosternent contre terre, invoquent le Dieu de toute bonté, en poussant de profonds soupirs; ils le supplient de ne pas entrer en jugement avec son serviteur, de lui pardonner ses péchés, et surtout sa dernière faiblesse; ensuite ils portent le corps en terre et l'inhument en observant un morne * silence.
Mais lorsqu'un brave citoyen meurt gaiement, plein de bonnes œuvres et d'espérance, ne croyez pas qu'ils se lamentent à ses funérailles. Non, non. Au milieu des chants d'allégresse , ils recommandent son âme à Dieu, ils le supplient de la recevoir dans son sein. Les cérémonies pratiquées lorsqu'on brûle le corps sont plus religieuses que lugubres. On élève à la place du bûcher une colonne, sur laquelle on grave les titres du défunt. De retour à la maison, ses parents et -ses amis prennent plaisir k faire son éloge funèbre, en repassant
toute sa conduite publique et privée, ses mœurs, ses actions, el surtout en exaltant sa mort, comme le dernier et le plus bel acte de sa vie. « Les louanges prodiguées à la mémoire des morts sont, disent les Utopiens, une sorte d'encouragement pour les personnes de leur famille qui leur survivent. De plus, pour n'être pas visiblement présents parmi nous, les défunts ne sont pas moins sensibles à ce tribut flatteur. »
11 est bon de vous faire remarquer que nos insulaires croient que leurs parents et amis décédés se plaisent à se trouver au milieu d'eux; qu'ils prennent réellement place à leur côté; qu'ils les écoutent, quoique les sens trop bornés des vivants et principalement la faiblesse de leur vue ne leur permettent pas de les apercevoir. Ils fondent cet article de foi sur des raisonnements simples et judicieux. « Serait-il juste, vous disent-ils, que les bienheureux fussent privés d'aller et de venir où bon leur semble ; et s'ils ont cette liberté , comme nous n'en saurions douter, pouvonsnous penser, sans les taxer d'ingratitude, qu'ils refusent d'en faire usage en faveur de leurs parents et de leurs amis vivants? N'est-il pas plus naturel de croire qu'ils n'ont point rompu tout commerce avec eux, que le trépas qui les a frappés n'a pu porter aucune atteinte à leurs sentiments, et que la béatitude dont ils jouissent n'a dû au contraire que les augmenter? »
C'est d'après ces principes que les Utopienssont persuadés que les morts sont témoins de leurs discours et de leurs actions. Ils les révèrent comme autant de génies tutélaires, et, assurés de leur secours, ils marchent avec plus de confiance et de fermeté dans le chemin de la vertu. L'idée d'ailleurs que leurs pères
sont toujours présents parmi eux suffit pour les détourner de toute démarche qui pourrait exciter leur colère en blessant leur délicatesse.
Quant aux augures et aux autres pratiques superstitieuses qui ont lieu chez les différents peuples de leur voisinage, ils s'en moquent. Pour les miracles et ces événements surnaturels qui arrivent sans le secours des causes secondes, ils les respectent comme autant de preuves de l'existence d'un Dieu qui est présent partout et qui gouverne tout. Ils vous soutiennent même que dans les conjonctures difficiles et dans les calamités publiques, à force de prières et de jeûnes, ils obtiennent souvent de ces miracles qui sont autant de marques de la faveur particulière dont Dieu les honore.
Us ne sont pas tous d'accord sur le culte qu'on doit rendre à Dieu. Les uns prétendent que la contemplation de ses ouvrages et les actes de reconnaissance qui doivent être la suite nécessaire de celte sainte occupation, est le tribut qui lui est le plus agréable.
D'autres, en fort grand nombre, poussés par un excès de dévotion d'un genre bien différent, méprisent les sciences spéculatives; ils y renoncent, non pour se livrer à une honteuse paresse, mais à l'exercice continuel des œuvres de charité, pour prix desquels ils attendent après leur mort le bonheur des justes. Les uns gardent et soignent les malades, les autres réparent les chemins, nettoient les fossés, raccommodent les ponts; ceux-ci tondent le gazon, émondent les arbres, charrient le sable et les pierres; ceux-là préparent les bois de charpente et les transportent dans les villes avec les autres matériaux et avec les provisions domestiques; en un mot tous sont également dévoués au service du
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public et à celui des particuliers, de sorte qu'on les prendrait volontiers pour des gens qui sont à leurs gages, ou plutôt pour de véritables esclaves.
On les voit continuellement se charger gaiement des travaux les plus rudes et les plus abjects, de tous ces objets de détail qui inspirent aux autres le plus grand dégoût,, ou ekmt les difficultés les épouvantent; rien ne choque, rien n'humilie ces pieux zélateurs du bien général. Malgré leur exactitude à pratiquer des œuvres si méritoires, ils ne blâment point le genre de vie opposé au leur, dont ils ne se glorifient en aucune manière.
Mais plus ils s'abaissent, plus on les élève; plus leur modestie se cache et se dérobe aux éloges du public, plus ce même public, pénétré d'une vive reconnaissance, se Tait un devoir de les honorer. Ces dévots personnages sont divisés en deux sectes. La première garde un célibat perpétuel, ses partisans s'abstiennent de manger de la viande; les rigoristes vont jusqu'à ne vouloir toucher la chair d'aucun animal; tous renoncent aux vanités du siècle, aux plaisirs dangereux de ce monde, pour ne s'occuper que de leur salut et mériter, par la ferveur de leurs prières et l'austérité de leurs pénitences, la gloire éternelle après laquelle ils ne cessent de soupirer. Ceux qui suivent la seconde secte ne sont pas moins jaloux de se rendre utiles par leurs veilles et leurs travaux; mais, pour renoncer aux vains amusements du monde, ils ne s'en font pas moins un devoir très doux de lui appartenir encore par les liens du mariage. L'homme, disent-ils, n'est pas né pour vivre seul; on (rouve de grandes ressources, de puissantes consolations dans l'intérieur de son ménage, et
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la première obligation de tout bon citoyen est de. donner des enfante à sa patrie. Ces sectaires ne se refusent donc aiicun des plaisirs honnêtes que nous procure une compagne tendre et chérie, qui partage nos fatigues et nos travaux, loin de nous en détourner. De plus, ces derniers se nourrissent de la chair de tous les animaux, parce qu'il croient fermement à cet axiome usité parmi nous : « La chair nourrit la chair. »
Les LUopiens, tout en honorant cette seconde secte, ont un respect plus grand encore pour la première. On nomme ces dévots célibataires buthresgues, nom qui dans notre langue revient à peu près à celui de moine ou de religieux. Leurs prêtresfont profession d'une sainteté extraordinaire. On en ordonne très peu, chaque - ville n'en compte pas plus que de temples, qui sont au nomtre de treize ; en temps de guerre, on en choisit sept des treize pour servir d'aumôniers dans l'armée. On les remplace par sept autres qu'on ordonne sur-le-champ. Ces derniers n'exercent les fonctions du saint ministère que jusqu'au retour des premiers, auxquels ils sont obligés de rendre leur place; pour eux, ils Tentrent dans leur premier emploi ou servent sous les yeux ou sous les ordres du grand prêtre (car ils en ont un),* jusqu'à ce qu'il se trouve un bénéfice vacant.
Les ministres de l'autel sont élus, comme les autres magistrats, par le peuple, èt à voix basse, pour -éviter toute partialité.
Ils sont ordonnés par les ecclésiastiques de leurs collèges. Les prêtres sont le§ seuls en possession de rendre la justice et les juges-nés dé tout différend. Ils sont, en outre, censeurs des mœurs publiques et particulières, si bien qu'on ne connaît pas de plus grand déshonneur '
loi
en Utopie que celui (Têlre cité devant leur tribunal; c'est la preuve d'une vie criminelle et dissolue. La puissance spirituelle se borne aux simples corrections verbales, aux avis charitables; la punition des scélérats est entièrement du ressort de la puissance temporelle. Mais si les prêtres n'ont pas le droit du glaive, ils ont, comme les nôtres, le pouvoir de lancer les foudres de l'excommunication, arme terrible et qui inspire aux Utopiens la plus grande frayeur. Elle couvre d'opprobre tous ceux qu'elle frappe, elle les expose à de cruelles agitations, à des remords affreux, s'ils ne témoignent au prêtre un vif et prompt repentir. Le sénat se saisit de leurs personnes et les traite comme des impies, comme des infâmes blasphémateurs. L'éducation de la jeunesse est confiée aux prêtres; ils sont moins empressés d'enrichir son esprit des plus vastes connaissances que de former ses mœurs à la vertu. Leur premier soin est de verser dans son cœur, susceptible de toutes les impressions qu'on veut lui donner, des idées extrêmement saines et toujours utiles à la république.
Ces idées, qui se développent et se fortifient avec l'âge, portent avec elles un caractère ineffaçable ; elles sont la base la plus solide sur laquelle reposent le salut et la prospérité de l'État. Et, en effet, quelle autre cause assigner à ces révolutions qui changent les corps politiques que les vices qui circulent parmi tous leurs membres? Et ces vices, d'où proviennent-ils, si ce n'est des fausses idées qu'on inculque aux enfants dans leur plus bas âge?
Le sexe n'est point exclu de la prêtrise; cependant on l'élève rarement aux ordres. 11 faut que les personnes soient veuves et âgées pour y entrer. Les épouses
des prêtres sont les femmes les plus accomplies de la nation. Ils ont le droit de les choisir, et tout père de famille se tient fort honoré d'une pareille alliance. Les prêtres sont les magistrats du pays pour lesquels on marque le plus de vénération. Le respect des Utopiens à ^eur égard est tel qu'un prêtre coupable de quelque forfait que ce soit n'est point justiciable du bras séculier. On remet à Dieu seul la punition de son crime. Ils pensent qu'il n'est pas permis à l'homme de porter la main sur un de ses semblables qui a été consacré à Dieu d'une manière si particulière.
Ce privilège n'entraîne aucun abus dangereux. D'abord les prêtres sont en trop petit nombre; on les choisit avec tant de circonspection, et ils ont si peu d'influence dans les affaires du gouvernement, que quand bien même ils tomberaient, tout h coup de la haute vertu dans la bassesse et clans le crime, ce qui n'est pas impossible vu la fragilité de la nature humaine, leur corruption n'aurait aucune suite funeste pour la république.
C'est pour conserver au clergé la dignité de son ordre qu'ils se sont fait une loi de ne point le multiplier, l'avilissement étant une suite ordinaire delà confusion que le trop grand nombre de sujets, parmi lesquels il s'en glisse beaucoup de mauvais , a introduite dans un corps quelconque. D'ailleurs on exige tant de vertus éminentes de ceux qu'on destine au sacerdoce que les aspirants ne sont pas fort communs.
Les prêtres utopiens jouissent de la même considération et du même crédit chez les nations étrangères que dans la leur. Je crois en avoir trouvé la raison. Pendant les combats ils se tiennent à l'écart et, revê-
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tus de leurs habits sacerdotaux, le genou en terre, les mains tendues vers le ciel, ils lui adressent de ferventes prières pour la prospérité des armes utopiennes, en . le conjurant toutefois d'épargner le sang humain. La victoire s'est-elle déclarée pour leur parti, ils volent au milieu du champ de bataille, ils parlent au nom d'un Dieu de paix; le carnage cesse aussitôt, et les vaincus ne trouvent plus que des amis dans les vainqueurs.
11 suffit, pour mettre £a vie et ses biens à couvert de la fureur brutale et de la rapacité du soldat," de crier au prôlrc : quartier! de toucher les franges de leurs ornements et de baiser leur robe. Ce caractère auguste de douceur et de .bienfaisance imprime sur leur front celui de la majesté suprême; il leur communique tant de pouvoir sur tous les peuples de cet univers qu'ils ne sauvent pas moins de compatriotes que d'ennemis et d'ennemis que de compatriotes:
On a vu plus d'une fois, dans ces circonstances désespérées où les troupes utopiennes, accablées par le nombre, prenaient la fuite et se trouvaient exposées à la merci de leurs ennemis qui les poursuivaient pour les -massacrer, les aumôniers de l'armée paraître tout à coup au milieu des fuyards et deS vainqueurs, dissiper la frayeur des uns, ranimer le courage des autres, les rallier sous leurs drapeaux respectifs, et alors, obtenant la suspension du combat, faire solennellement jurer une paix qui faisait de part et d'autre le bonheur d'une longue suite de générations.
Une remarque que je ne dois pas oublier de faire, c'est que le corps des prêtres d'Utopie a toujours été
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regardé .comme inviolable et sacré par les -peuples les phis sauvages et les plus barbares de ces contrées.
Les premiers et les derniers jours de chaque mois et de chaquç année sont les seules fêtes des Utopiens. Le cours périodique de la lune règle les mois, 'la révolution du soleil fixe celle de Tannée. Ils appellent en leur langue cynemernes les fêtes célébrées les premiers jours, et trapemernes celles des. derniers jours, mats qui dans notre langue signifieraient première et dernière fête. On trouve ^n Utopie des temples aussi remarquables par la beauté màlè de leur architecture qûé par leur vaste enceinte ; -niais ils sont peu nombreux et assez obscurs. Ce défaut de clarté, qu'on pourrait attribuer à l'ignorance des architectes, ne vient point de leur.part, mais c'est par le conseil des prêtres, qui pensent que dans une église trop éclairée on est sujet à mille distractions; au lieu que dans un-temple sombre l'âme est naturellement recueillie et s'élève comme d'elle-même vers Dieu, qui. est la source de toute lumière. , ,
Une chose assez difficile à croire, qui cependant est très vraie, c'est que les différents partisans de toutes les religions- du pays s'assemblent pêle-mêle dans les mêmes églises, comme se proposant le même but, qui est d'adorer et d'invoquer l'Être suprême. A cet effet, il
. ne se trouve rien, on ne pratique aucune cérémonie dans les églises qui ne convienne également à toutes les sectes ; quant au culte particulier de chaque croyance, chacun a la liberté de le pratiquer dans sa maison, au sein de sa famille. Le rituel des cérémonies publiques est si sagement ordonné qu'il s'accorde en tout point à. toutes les cérémonies propres à chaque culte.
VOYAGE A L'JLE D'UTOPIE
On ne voit dans les temples aucune image de la divinité, afin que tous ceux qui s'y rassemblent puissent s'en former l'idée que leur religion leur en donne. Ils n'invoquent point l'Éternel sous différents noms : tous l'appellent Mythra, et sous ce nom, universellement reçu, ils comprennent l'auteur et le maître absolu de l'univers.
Les formules de prières publiques sont dressées de manière que les différents sectaires peuvent les réciter sans contredire aucun article de la profession de foi qui leur est particulière. Le dernier jour du mois ou de l'année, les Utopiens se rassemblent à l'église vers le soir, tous à jeun, pour y offrir à Dieu de solennelles actions de grâces.
Le lendemain, dès le grand matin, ils y accourent encore, pour supplier la divine majesté de leur accorder un bon mois ou une heureuse année, qu'ils commencent par cet acte d'adoration. Le jour des dernières fêtes, avant que de se présenter au temple, les femmes se jettent aux pieds de leurs maris, les enfants aux pieds de leurs pères; dans cette humble posture, ils leur font une confession générale de leurs fautes et leur en témoignent un vrai repentir et leur en demandent pardon. Par ces actes de soumission, ils dissipent les nuages légers qui s'élèvent tous les jours dans les ménages les mieux réglés, et ramènent cette douce sérénité qui fait le bonheur des familles.
Us n'assistent jamais à la célébration des saints sacrifices qu'avec une âme pure; ils n'appréhendent rien tant que d'entrer dans le sanctuaire le cœur encore tout souillé des taches du péché.
Un de leurs premiers soins encore est de se récon-
cilier avec tous ceux contre lesquels ils pourraient avoir des sujets de colère et d'animosité ; ils craindraient que la justice divine ne les poursuivit au sortir de l'église, s'ils avaient l'audace d'y entrer avec un cœur ne respirant que haine et que vengeance. Dans les temples, la place des hommes est à droite, et celle des femmes est à gauche. Les garçons se mettent devant les pères, les filles sont toutes rangées sous les yeux de leurs mères, qui ferment le rang de chaque famille réunie. Ainsi les parents sont à portée de voir tout ce qui se passe; et ils conservent à l'église la même autorité, le même droit de discipline qu'ils ont h la maison. On ne place point tous les enfants à côté les uns des autres, mais on mêle les plus jeunes avec de plus âgés, afin qu'ils ne s'amusent point à babiller au lieu de prier, de se recueillir et de se tenir à l'église dans cette crainte salutaire qui est le principe de toute vertu.
Leurs sacrifices ne sont pas sanglants, parce qu'ils pensent que Dieu ne se plaît pas à voir couler le sang des différents animaux, qu'il n'a créés que pour peupler la terre et vivre l'espace de temps qu'il leur a fixé. Ils se contentent de brûler de l'encens, des parfums et surtout quantité de cierges. Ce n'est pas qu'ils s'imaginent que cet appareil peut ajouter quelque chose à la majesté divine; ils savent parfaitement bien que les vœux des hommes ne peuvent même augmenter sa puissance et sa gloire; mais ils trouvent dans ce culte simple et pur une vertu secrète qui les attache et qui dispose leur âme à s'élever vers le Créateur, et qui leur fournit ainsi un double motif de zèle et d'édification,
A l'église tout le peuple est vêtu de blanc; les robes
des prêtres sont nuancées de diverses couleurs, le tra- • vail en est précieux, quoique la matière en soit fort commune. On n'y voit ni broderies d'or et d'argent • * ni. pierres fines; elles sont tissues simplement de, plumes d'oiseaux, mais avec tant d'art et d'habileté qu'on ne saurait fabriquer d'étoffe d'un pareil prix. Ces plumes et leur arrangement sont symboliques. Les prêtres ont soin de développer au peuple le sens moral caché sous ces divers emblèmes.
Tantôt les différentes nuances de ces plumes présentent aux fidèles une haute idée des bienfaits que Dieu verse sur la république et sur leurs propres personnes, tantôt ils reconnaissent en elles l'image, de la piété qu'ils doivent avoir; ici ce vêtement sert encore h les avertir de leurs devoirs réciproques, des secours mutuels qu'ils sont obligés de se porter; enfin il n'est pas une seule plume, dans ce saint vêtement, qui ne les rappelle au so avenir de quelque, vertu qu'elle désigne
* particulièrement. .
Dès cfue le prêtre, revêtu de ses habits pontificaux,
• sort de la sacristie et s'avance vers l'autel, tout le peuple se prosterne la face contre terre; le. profond silence qui règne alors inspire une sainte terreur. Il semble que Dieu remplisse tout à coup le temple par sa présence et qu'aucun de ces pioux mortels ne puisse soutenir l'éclat majestueux de son front. A certain signal que fait le prêtre, tout le monde se relève, et l'on chante au son des instruments les louanges du Créateur. La plupart de ces instruments sont différents des nôtres. Ceux qui en approchent le plus sont supérieurs du côté de l'harmonie et surtout de la douceur. Les autres ne sauraient souffrir aucune comparaison avec.
ceux dont nous nous servons. Au surplus, la musique des Utopiens, soit pour la partie du chant, soit pour la symphonie, remporte de beaucoup sur la nôtre; il n'est pas possible d'en trouver une qui renferme une expression plus naturelle des affections de l'àme et de nos passions. Peint-elle les humbles soupirs d'une àme qui s'abaisse devant son Dieu, elle fait couler vos larmes; peint-elle la gaieté, elle vous ravit; la tristesse, elle perce le cœur; la colère, elle vous transporte et vous fait frémir; en un mol, cette musique pénètre, échauffe, embrase ; partout on distingue les accents du sentiment qu'elle exprime, partout on y reconnaît le langage même des passions.
Après le chant, le pasteur et tout le peuple récitent des prières solennelles, composées de manière que chaque fidèle n'en pourrait dire d'autres en son particulier. En voici le contenu : « Dieu infini, éternel et toul-puissau(, Créateur de l'univers, auteur de tous biens, daigne recevoir les très humbles actions de grâces que nous t'offrons, pour tous les bienfaits que tu ne cesses de répandre sur nous. C'est loi seul, ô mon Dieu, qui nous a fait naître dans la plus sage et la plus heureuse des républiques el dans une religion que tout nous engage à croire la seule véritable. Si cependant nous sommes dans Terreur sur ce dernier article, si quelque autre culte t'est plus agréable que le nôtre, ah! Seigneur, daigne nous le faire connaître, daigne dissiper les ténèbres qui nous environnent, montre-nous le chemin que nous devons prendre, nous sommes prêts à te suivre partout où tu voudras nous servir de guide. Mais si nous sommes dans le bon chemin, s'il est vrai que notre gouvernement soit le plus parfait et notre religion ht
plus sainte, donne-nous la confiance nécessaire pour vivre et pour mourir dans l'un et dans l'autre ; daigne aussi, ô mon Dieu ! inspirer à tous les hommes l'amour de nos lois, de nos usages et de nos coutumes; daigne les amener à notre foi, à moins que, par une suite de tes vœux impénétrables, tu ne te plaises à cette variété de cultes par lesquels on t'honore. Sois seul l'arbitre et le maître absolu de notre vie ; fais-nous la grâce de la passer saintement à tes yeux; et quand il plaira à ta divine majesté de nous appeler vers elle, daigne nous accorder la mort des justes et nous recevoir dans ton. sein. Mais, Seigneur, nous osons te le dire avec confiance, la mort la plus douloureuse nous parait préférable cent fois à la vie la plus sensuelle, si celle mort nous met à même de jouir au plus tôt de ta présence, seul objet de nos vœux et de nos soupirs. »
Cette prière achevée, ils se prosternent de nouveau ; après quelques minutes de recueillement, ils se relèvent et s'en vont faire leur repas en commun. Ils consacrent le reste de la journée aux amusements de la société et aux différents exercices des armes.
Je viens de vous faire, messieurs, le tableau le plus exact qu'il m'a été possible du gouvernement d'Utopie. Cet État est si bien réglé, si heureux, que lui seul me parait mériter le titre de république par excellence. Dans les autres Élats le bien public est l'objet de toutes les dissertations de nos grands politiques; mais l'intérêt particulier est le mobile de toutes leurs actions et l'unique but de toutes leurs démarches. En Utopie, au contraire, comme on n'y connaît point les propriétés personnelles , chaque individu est obligé cle concourir nécessairement par son travail à l'intérêt com-
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mun. Convenons que de part et d'autre on agit fort prudemment. Qui ne sait, en effet, que dans tout autre État, quelque florissant qu'il soit, si on n'a pas la précaution de s'amasser un bien-être pour l'avenir, on court risque de mourir de faim ? Il faut donc , bon gré mal gré, suivre à la rigueur ce principe : charité bien ordonnée commence par soi-même. 11 faut s'occuper de son propre intérêt avant de songera celui du prochain; mais ici, où tout est en commun, n'est-on pas bien fondé de croire que personne ne manquera jamais de rien, pourvu que Ton ait soin de remplir les greniers et d'approvisionner les magasins publics? On n'y connaît point l'injuste répartition des biens ; on n'y voit ni pauvre ni mendiant, et tous sont également riches, sans rien posséder en propre. A parler sensément, qui peut à meilleur droit se flatter d'être opulent, sinon celui qui, toujours pourvu d'un ample nécessaire, voit tranquillement s'écouler les jours sans craindre que les dures extrémités du besoin viennent jamais altérer la paix dont il jouit au sein de ses foyers ?
Qui peut se flatter de mener une vie plus douce que celui qui la passe sans redouter les plaintes douloureuses d'un fils qui languit, les reproches amers d'une femme qui sent les approches de la misère, les cris d'une fille qui voudrait se marier et qui n'a pas de dot ? En un mot, quel homme ici-bas jouit d'un plus grand bonheur que le citoyen qui voit son bien-être, celui de sa famille et de ses enfants assuré jusqu'à la dernière génération?
Et quel gouvernement encore plus digne de nos éloges et de nos hommages que celui qui pourvoit également à la subsistance et de ceux qui travaillent, parce
qu'ils en ont le pouvoir, et de ceux qui, après avoir employé leur temps pendant nombre d'années, ne sont plus en état de travailler? Qu'on ose coiùparer une * équité si parfaite à celle de tous les autres gouvernements. Quant à moi-, je veux mourir si je trouve ailleurs qu'en Utopie la moindre apparence de justice. Et, sans m' appesantir sur certains détails, je vous demanderai ici pourquoi un gentilhomme, un artisan du luxe et une quantité d'individus qui passent leur vie dans une honteuse oisiveté ou qui n'exercent qu'une profession absolument inutile à l'État, je vous demanderai, dis-je, pourquoi ces gens nagent dans les délices et l'abondance, s'engraissent, au sein de la noblesse et de la volupté, des fruits de leur coupable paresse, tandis qu'un valet, un laboureur, un pauvre journalier, supportent à eux seuls le poids de ces pénibles travaux sans lesquels un État ne saurait subsister une année.
Mais ce qui me révolte, c'est qu'en s'épuisant de toutes manières à porter ce lourd fardeau, ils trouvent à peine à gagner leur pain ; c'est qu'ils traînent une vie si misérable que le sort des chevaux, des bêtes de somme, me semble préférable au leur-, car enfin ces animaux essuient moins de fatigues, et prennent plus de goût à leur fourrage que nos malheureux n'en prennent à leurs mets ordinaires* Ajoutez à cela que les bûtes de somme vivent sans souci, sans inquiétude* et sont exemptes surtout de cette crainte si redoutable de l'avenir. D'après ces considérations, pourriez-vous ne pas convenir qu'il vaudrait mieux naître cheval qué naître infortuné comme ceux dont je vous parle?
Tout les désole, tout les accable. Que de perplexités ! que d'angoisses! Ils succombent sous la nécessité
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urgente du présent, et s'ils portent leurs regards dans . l'avenir, grand Dieu! qu'y Yoient-ils? Une vieillesse pauvre et infirme, le manque absolu de tout, le mépris et l'avilissement, suites inséparables de la misère. Ces idées, qui se retracent sans cesse à leur esprit, sont autant de coups de poignard, qui leur font souffrir mille "morts sans les anéantir.
Peut-être pensez-vous qu'au milieu de tant d'assauts, l'espérance les console et adoucit leurs. maux? Non, le malheur opiniâtre a détruit chez eux jusqu'au germe - de l'espoir. Leurs gains modiques pendant leur jeunesse suffisent à peine à leur subsistance. Comment pourraient-ils épargner et mettre de côté un morceau de pain pour l'âge de la retraite et des infirmités? N'est-il pas honteux pour un gouvernement, n'est-on pas en droit de lui reprocher sa noire ingratitude, lorsqu'on le voit répandre avec profusion ses grâces sur lotis les artisans des plaisirs et de la mollesse, tandis qu'il ferme ses mains avares pour tous les malheureux, et surtout pour ceux de la campagne, dont le labeur continuel et accablant assure seul la prospérité de l'Étal? C'est donc là, au sein d'une ingrate patrie, que des milliers d'êtres, nos concitoyens, vont consumer leur jeunesse, leurs forces et leur sajité, dans des métiers de forçat, et qu'ils verront, sur leurs vieux jours, la patrie oublier leurs services et leur refuser la subsistance qu'ils auront acquise à la sueur de leur front 1
Mais ce n'est pas là encore le comble de l'injustice. Que dire de la rapacité de ces gens haut placés, qui chaque jour portent une main profane sur les revenus publics, foulent ce pauvre peuple par des exactions particulières, ou par l'abus qu'ils font de leur autorité
pour envahir son patrimoine? Que dire de ces gens de fortune qui osent ériger en vertu l'ingratitude envers le malheureux, et l'impitoyable dureté avec laquelle ils le traitent, vertu atroce sans doute, et qui, dans un État bien policé, n'échapperait point au châtiment qu'elle mérite?
En vérité, quand je considère la plupart des corps politiques de notre monde, je n'y vois qu'une conspiration perpétuelle des hommes puissants, qui, réunis sous le nom de république, ne songent qu'à tout disposer pour leurs propres intérêts. Tantôt ils ne s'occupent qu'à inventer mille artifices, pour se conserver la propriété de ce qu'ils ont acquis par des voies illicites ; tantôt ils ne cherchent que les moyens de profiter des misérables dépouilles de ceux qu'ils réduisent à la mendicité. Ces conclusions révoltantes, qu'on a l'art de faire autoriser par le peuple, c'est-à-dire par les pauvres eux-mêmes, qui forment la majeure partie, ont partout force de loi.
Mais enfin ces hommes avides et insatiables ont beau entasser, ils ont beau dévorer entre eux la subsistance de leurs concitoyens, jamais, non, jamais leur gouvernement ne jouira de ce bonheur si pur et si doux qui semble destiné à la seule république d'Utopie. Le désir de thésauriser n'y est point connu, parcé que l'usage de l'or y est absolument proscrit. Éteignez cette malheureuse soif de l'or, vous verrez bientôt disparaître le déluge de maux qui inonde notre globe.
Qui peut ignorer, en effet, que pour tarir la source des querelles, des trahisons, des fraudes, des rapines, des ravages, des empoisonnements, des assassinats et de tous les forfaits qu'on punit, mais qu'on ne peut
arrêter par des supplices, il ne faudrait qu'ôter aux hommes la propriété et l'usage de l'or, et même anéantir ce funeste métal. Je dis plus : faites disparaître For du milieu de nous, vous ferez en même temps disparaître cette foule de soupçons, de soucis, de travaux, de craintes et d'alarmes qui troublent si fréquemment la sérénité de nos plus beaux jours.
La misère elle-même, qui seule paraît avoir besoin du secours de l'or, la misère diminuera peu à peu et cessera bientôt de nous faire éprouver ses tristes effets. Pour vous convaincre de ces vérités, examinez ce qui se passe dans une de ces années de disette où plusieurs milliers d'infortunés meurent de faim. Je parie que si on visitait, au bout de cette année, certains greniers et magasins, on y trouverait du blé en assez grande quantité pour remplacer, s'il eut été à propos distribué, ce que le Ciel avait manqué de verser sur la terre. C'est ainsi que l'or, employé d'abord pour nous aider dans nos besoins et nous faciliter l'acquisition des choses nécessaires à la vie, est devenu, par ravidité de quelques-uns, la cause des malheurs communs et de la perte publique.
Nos financiers ne peuvent aller à rencontre de ce que je dis ici. Ils n'ignorent pas qu'il vaudrait beaucoup mieux ne point manquer du nécessaire que d'abonder dans le superflu, être affranchi de tant de maux que d'être environné de tant de richesses. Je ne doute point que quand bien même l'intérêt général n'aurait pas été un motif assez puissant pour déterminer les autres nations à prendra le système du gouvernement utopien, l'autorité seule de Dieu, qui, dans les décrets éternels do sa providence et de sa bonté, veut
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toujours le mieux possible, eut suffi pour l'établir chez tous les peuples, si l'ambition, cette ennemie jurée du bonheur des hommes, ne s'y fût constamment opposée.
C'est elle qui a toujours attaqué, combattu, détruitce bonheur, toutes les fois qu'elle nous a vus prêts à le saisir. Cette orgueilleuse souveraine porte la tyrannie au point qu'elle ne mesure pas la satisfaction personnelle sur ses avantages, mais sur les désastres et les calamités (Fautrui, si bien qu'elle renoncerait dès ce jour au litre de déesse, s'il fallaitpour l'obtenir qu'elle consentit à ne voir dans l'univers aucun infortuné au malheur duquel elle put insulter.
Remarquez que l'ambition, toujours fière et cruelle, ne se réjouit jamais tant que quand elle peut humilier le pauvre et l'accabler sous le poids de son insolente prospérité. Ce monstre, que l'enfer a vomi dans sa.rage, a de tout temps inspiré aux hommes des idées si contraires à leurs véritables intérêts; il a tellement fasciné leurs yeux, que ces indolents, effrayés de la longueur du chemin qu'ils ont fait dans la roule qu'il leur a
tracée, ne veulent plus revenir sur leurs pas, malgré les
dangers inévitables dont ils savent très bien qu'elle est remplie. Aussi leur souhaiterais-je, plus volontiers que je n'ose l'espérer pour eux* la forme du gouvernement .*
des U topions.
Quoi qu'il en soit, je me réjouis de l'avoir vue établie chez eux; c'est sur ce fondement inébranlable qu'est appuyée, suivant toute apparence, leuréternelle félicité. Après les soins qu'ils ont pris pour étoulfer cette ambilion, mère de toutes les factions qui minent les corps . politiques, on ne doit pas appréhender que l'Utopie se trouve jamais exposée à ces fureurs de partis, à ces
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guerres intestines, source unique de la décadence des empires jadis les plus florissants.
Tant que cette république conservera la forme de son gouvernement, ses mœurs, ses coutumes et ses
usages, j'ose prédire que le bonheur dont elle jouit .n'éprouvera aucune altération, que ses ennemis ne retireront de toutes leurs entreprises contre elle que la honte d'y échouer ; c'est alors que, supérieure aux efforts jaloux des princes ses voisins, elle sera dans tous les siècles le modèle des plus heureuses et des plus parfaites républiques.
Ici Raphaël finit son récit. Je ne jugeai pas à propos d'entrer en discussion avec lui, malgré les absurdités sans nombre que j'avais remarquées dans les coutumes et les lois de son Utopie^ et principalement dans sa • manière de faire la- guerre et dans ses différents systèmes de religion. Ce qui me choquait le plus était cette communauté de biens, ce discrédit absolu des matières premières, sans la circulation desquelles il n'y aurait plus de noblesse, d'éclat, de magnificence., de splendeur <ït de majesté , avantages précieux qui annoncent, selon le jugement le plus général, là gloire et la prospérité des grands empires.
Voyant que notre homme était fatigué, ignorant d'ailleurs si mes objections lui feraient plaisir, je gardai le silence. Ce qui m'y détermina encore plus, c'est que je me rappelai la censure qu'il avait faite, dans le cours de son récit, de ces Aires qui, pour se donner un air d'importance, ne laissent jamais passer les idées d'autrui sans les contrarier et les combattre. Je me bornai donc, en le conduisant à la salle à manger
pour y souper, de faire un éloge succinct de la république; je lui témoignai en outre le désir que j'avais de converser plus au long avec lui dans un autre moment et de lui proposer mes réflexions sur tout ce qu'il venait de nous raconter. Voici la dernière, que j'ajoute ici : « Je ne puis approuver dans son entier le plan que nous a tracé cet homme, aussi judicieux que versé dans les affaires politiques, du meilleur gouvernement possible; j'avoue néanmoins qu'il renferme une foule de vues très utiles et nombre d'institutions très sages. Le comble du bonheur poiir nous serait sans doute de les adopter ; mais, je le répète, il ne nous reste malheureusement que des vœux impuissants h former pour leur établissement. » '.