‹ Voyage a l'ile d'UtopieChapitre 9 sur 10 · VII · texte numérisé non relu

VII

I)K l'art militaire en utopie

e peuple déleste la guerre. 11 voit avec horreur que l'homme, qui de tous les animaux se glorifie d'avoir seul la raison en partage, est cependant le plus déchaîné, le plus furieux contré son espèce, et qu'il fait sa passion dominante d'un art qui semblerait devoir n'être exercé que par les ours, les tigres et les panthères.

Cette gloire si funeste, celte gloire que Ton n'acquiert que par le fer et par le feu, cette gloire qui est l'idole de presque toutes les nations, leur parait bien plutôt une frénésie brutale, une férocité abominable, qu'une passion noble et sublime, digne des éloges fameux qu'on lui prodigue. Malgré l'aversion décidée qu'ils ont pour les armes, les Utopiens ne laissent pas cependant de s'y exercer. A certains jours on donne des leçons publiques de tactique, auxquelles non seulement lous les hommes, mais aussi les femmes sont obligées d'assister, afin que dans un cas pressant elles puissent avec adresse prêter un coup de main pour sauver leur pays. Quoique ce peuple cherche tous les moyens de s'aguerrir, il ne prend néanmoins les armes qu'à la dernière extrémité, soit pour se garantir d'une invasion ou défendre ses frontières, soit pour repousser

les ennemis de ses bons et fidèles alliés, soit enfin pour délivrer du joug d'un tyran les voisins qui implorent son secours.

Dans ce dernier cas ils combattent par pure générosité et ne retirent leurs troupes que quand la nation opprimée a brisé les fers qui la retiennent dans l'esclavage. Nos républicains prêtent gratuitement à tous les peuples l'assistance qu'eux-mêmes leur demanderaient s'ils étaient dans le cas d'en avoir besoin. Ce n'est pas seulement pour se défendre contre d'injustes agresseurs qu'ils leur donnent des secours, ils leur en fournissent encore pour les mettre en état d'obtenir satisfaction des hostilités commencées et d'user de justes représailles.

Je dois vous faire observer que les Utopiens ne prêtent aucune assistance si on ne les consulte pas avant la déclaration de guerre. Ils veulent se convaincre par eux-mêmes que le peuple qui réclame leur appui ne peut se dispenser d'opposer la force à la force. Dès qu'ils en sont persuadés, ils lui fournissent sans délai les troupes qu'il leur demande. Les nations opprimées et pillées par leurs voisins n'ont pas de plus sûrs vengeurs que nos insulaires. Leur ressentiment éclate surtout lorsqu'un peuple se forge des lois iniques, se joue des plus saintes, et par les interprétations insidieuses qu'il en donne parvient à tromper la crédule honnêteté des commerçants.

Tel fut l'unique motif de la guerre qu'ils firent, il y a environ un siècle, pour les Néphélogètes contre les Alaopolites *. Les premiers soutenaient que leurs

t. Néphélogètes, de néphélé> nuée, et ago> je conduis, formation analogue à l'épithète de musagôtç, que les poètes donnaient à Apollon con-

négociants avaient éprouvé, i& la part des derniers, une lésion révoltante, quoique revêtue de toutes les formes de la justice. Que cette plainte fût bien ou mal fondée, c'est ce qu'il ne m'est pas possible de décider.

Quoi qu'il en soit, elle fut le sujet d'une guerre sanglante et ruineuse. En effet, sur ce différend les deux naticftis arment avec la plus grande activité ; leurs préparatifs sont effrayants. La discorde et la haine soufflent sur elles ; elles sont à l'instant saisies, transportées de fureur chacune d'elles* brûle de signaler sa vengeance, la soif du sang les dévore ; les peuples voisins prennent parti pour ou contre, en un clin d'œil l'embrasement deyient général; les armées s'avancent,. elles se choquent ; le combat s'échauffe ; des flots de sang ruissellent, les campagnes sont jonchées de*morts,-et les villes n'offrent bientôt plus que de vastes cimetières. Ces deux États naguère florissants' reçoivent tour à tour des secousses qui les font pencher vers leur ruine. Enfin, après un épuisement total, les Alaopolites succombent et sont contraints de recevoir la loi du plus fort, qui les réduit à la servitude.

Les Utopiens, qui ne faisaient la guerre que pour leurs alliés, furent les premiers à forcer les vaincus de vivre sous l'entière dépendance des vainqueurs, et cependant les Alaopolites, dans les beaux jours de leur prospérité, formaient uné nation riche et puissante, peu faite pour entrer en comparaison avec la peuplade inconnue des Néphélogètes. Telle est la chaleur, tel est le zèle que mettent les Utopiens dans la défense des intérêts politiques et pécuniaires 'de leurs alliés. Il s'en

duisant ou présidant le chœur des Muses. — Alaopolites, de al nos, aveugle, et polis, viUe : ville des aveugles.

faut bien qu'ils soient , aussi ardents pour leur propre fcômpte. Si-on les trompe, si on leur enlève leurs trésors, ils ne poussent point leur ressentiment jusqu'à la rupture, et pourvu qu'on ne commence aucun acte d'hostilité, ils se contentent de ne plus commercer avec les peuples qui leur font banqueroute. Ce n'est pas qu'ils tiennent moins à cœur les intérêts de leuç3 compatriotes que ceux de leurs amis; mais ils pardonnent moins volontiers le tort qu'on fait à leurs alliés que celai qu'on leur fait à eux-mêmes. -

Ainsi que tous les autres, .ce procédé a ses raisons; les. voici : « Chez. nos alliés, disent-ils, les biens appartenant en propre à chaque particulier, les négociants ne sauraient éprouver aucune perte sans supporter un échec considérable, puisque souvent il entraîne* leur ruin'e; au lieu que chez nous, les biens se trouvant en commun, toutes les pertes le sont aussi, de sorte qu'une banqueroute faite à nos commerçants ne frappe point directement sur un seul ou sur quelques particuliers. D'àilleurs on ne peut jamais nous enlever que notre superflu , puisque nous avons gfànd soin de ne rien transporter cher l'étranger qu'au préalable notre pays ne soit abondamment pourvu de tous les objets d'exportation. Nous pensons en conséquence qu'il serait absurde et cruel de sacrifier des milliers de citoyens pour nous venger d'un dommage qui n'est sensible pour aucun de nous. »

* Si quelque Utopien, voyageant chez Un peuple voisin, se trouve attaqué dans sa personne et reçoit une blessure dont les suites altèrent la santé ou le conduisent au tombeau, soit que cet attentat ait été commis par trahison ou en vertu d'un ordre de . gouvernement,.

aussitôt que nos républicains en sont instruits, ils en demandent hautement satisfaction; ils exigent qu'on leur livre les coupables, quels qu'ils soient; et pour peu qu'on balance, ils déclarent sur-le-champ la guerre au peuple fauteur du meurtre. Si on leur remet les auteurs de l'assassinat, suivant son atrocité, ils les condamnent h mort ou les réduisent à Fesclavage.

D'ailleurs ils rougissent en quelque façon et sont plongés dans le plus grand deuil lorsqu'ils remportent une victoire signalée. « C'est, vous disent-ils, une impérilie, line* absurdité révoltante que d'acheter h de s 1 hauts prix des marchandises, quelque précieuses qu'on les suppose et qu'elles soient en effet. » Le plus beau moment de leur gloire est celui où leur génie, fécond en ruses de guerre, rend inutiles toutes les tentatives de leurs ennemis et les leur fait vaincre par adresse. On décerne à ceux qui ont remporté un tel avantage les honneurs du triomphe public; et, par les trophées qu'on leur érige, on immortalise la mémoire de pareils exploits. Ces exploits sont les seuls qu'ils admirent et qu'ils soutiennent être vraiment dignes de l'homme, qui doit l'emporter autant sur tous les animaux par les ressources du génie que la plupart d'entre eux l'emportent sur lui parles forces du corps. « De fait, disent-ils, les lions, les ours, les tigres, les loups, les sangliers, les chiens et les autres espèces d'animaux qui se combattent, ont sans contredit bien plus de force et de férocité que nous; mais qu'ils nous sont inférieurs du côté du raisonnement et de l'imagination! Quel homme oserait se flatter d'attaquer avec avantage les bêtes fauves s'il lui fallait combattre corps à corps avec elles. Ce n'est que par adresse qu'il

doit chercher à les dompter et à les vaincre; c'est ainsi que les hommes devraient se borner à faire la guerre entre eux. »

Les Utopiens ne la déclarent jamais qu'à leur corps défendant et sur un déni positif de justice qu'on leur fait. Ils ne sont, en un mot, agresseurs que quand ils ne peuvent absolument se dispenser de l'être; mais dès qu'ils ont une fois tiré l'épée hors du fourreau, ils ne la remettent qu'après s'être assuré une vengeance éclatante des insultes et des torts qu'on leur a faits. Leur but est alors d'effrayer les nations injustes par la terreur de leurs armes et d'en faire des exemples si frappants, qu'ils puissent à l'avenir leur servir de frein.

Tel est, sur cet article, le plan de conduite de nos insulaires, toujours prudent, toujours modéré dans son exécution. Us cherchent moins à s'acquérir de la gloire et des éloges qu'à se mettre à l'abri des plus grands dangers, et même à en préserver les autres.

Sitôt que la guerre est déclarée, ils font au même instant afficher avec le plus grand secret quantité de placards munis du sceau de la république dans les lieux les plus fréquentés du pays ennemi. Par ces placards ils mettent à prix la tête du prince leur adversaire, ainsi que celle de plusieurs autres personnes amplement désignées dans ces écrits clandestins. Les récompenses très considérables pour quiconque tuera ces dernières sont cependant moindres que celles qu'ils proposent pour celui qui les défera du prince. Ces personnes sont ordinairement les ministres et les favoris du prince. Lorsqu'on se saisit d'un proscrit et qu'on le remet vivant entre leurs mains, ils donnent le

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. double do la récompense affichée. Ils offrent même des récompenses à ces proscrits et leur grâce, bien entendu, s'ils veulent se détacher du parti ennemi et suivre le leur. Ces expédiants politiques jettent ces malheureux favoris dans .une horrible défiance les uns contre les autres; sans cesse ils se croient environnés de Xraîtres, ils n'envisagent bientôt plus dans leurs proches que desennemis,"des espions et des bourreaux. Et en effet il arrive toujours que ces proscrits, et principalement le .prince, sont égorgés ou livrés par ceux mêmes qu'ils honoraient de toute leur confiance, tant la soif de l'or est une puissante amorce pour le crime. Les Utopiens, convaincus de cette triste vérité, ne manquent jamais d'en tirer le parti le plus avantageux, et pour rassurer d'autant mieux les mercenaires qu'ils veulent corrompre, ils leur promettent des récompenses si fortes que la cupidité leur fait entièrement fermer les yeux sur tous les dangers auxquels ils

s'exposent pour les obtenir. .

Dans ces circonstances, dont l'histoire d'Utopie offre plus d'un exemple, ils promettent non seulement des sommes immenses, mais encore la propriété de terres d'un très grand revenu, situées dans le pays de leurs plus fidèles alliés. C'est là que ces traîtres et ces assassins peuvent se retirer pour y passer tranquillement et en toute sûreté le reste de leurs jours au sein de l'opu- Jence. Jamais on n'eut sur cet article ni. sur aucun autre à se plaindre du manque de parole des Utopiens.

Les autres peuples regardent comme-indigne et barbare, comme une lâcheté abominable, cet usage de faire un trafic du sang de ses ennemis, de mettre leur

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vie à l'enchère, tranchons le mot, de les faire assassiner. Quant aux Utopiens,îls s'en font un point dTionnelir; èl voici comme ils justifient sûr ce point la sagesse et la justice de leurs procédés : << Par ce moyen, disent-ils, nous terminons souvent la guerre sans livrer aucun combat; nous prouvons donc notre amour pour l'humanité, puisque, aux dépens d'un petit nombre de coupables que nous faisons périr, nous sauvons un peuple d'innocents, qui dans ùne action seraient restés sur la place; Ce n'est pas la conservation seule de nos compatriotes qui nous intéresse, nous né sommes pas moins jaloux d'épargner le sang de nos ennemis. Nous n'ignorons pas que ces soldats qui portent les armes . contre nos troupes n'agissent point de leur, propre mouvement, qu'ils ont souvent- horreur d'un' métier qu'ils exercent par force, et qu'ils ne sont sous la main du prince qui les commande que les instruments de son aveugle fureur et de sa vengeance. »

Si l'expédient ci-dessus ne leur réussit point, ils tentent une autre voie. Ils sèment le trouble et la division dans la famille royale, en faisant espérer la couronne à un frère du roi, s'il en a, ou, à son défaut, à quelque grand du royaume.

Si l'effet de ces factions et des révoltes qui s'ensuivent ne répond pas à leur attente, ils font alors agir les nations voisines de la puissance avec laquelle, ils sont en guerre, A l'aide de quelques vieux titres, qu'ils produisent à point nommé (et les princes, comme on le sait très bien, ne manquent jamais de ces sortes de titres), ils les forcent en quelque façon de prendre les- armes contre les ennemis de leur île et font une ligue offensive et défensive avec elles. Suivant

les clauses de cette confédération, ils fournissent tout l'argent qu'exige le service d'union de plusieurs campagnes, mais ils ne donnent presque point d'hommes. Leur amour pour leurs compatriotes est poussé à tel point, ils font si grand cas de leur vie, qu'ils se résoudraient, je crois, avec bien de la peine à échanger un des leurs contre le roi ennemi.

Pour l'or et pour l'argent, comme ils ne tiennent en aucune manière à ces métaux, ils donnent sans balancer tout ce qu'on leur demande, et on leur demanderait tout ce qu'ils possèdent qu'ils le donneraient volontiers, puisqu'ils n'en vivraient ni moins à leur aise ni moins heureux. Outre les richesses prodigieuses qu'ils renferment chez eux, ils ont encore des sommes considérables placées chez l'étranger. Je vous ai dit ci-dessus que plusieurs peuples qui commercent avec nos insulaires avaient de l'argent h eux appartenant. Dans les temps de nécessité ils reprennent ces sommes, qui leur servent à lover des soldats de tous les côtés, et surtout à en soudoyer chez les Zapolètes *.

Ce peuple, situé au levant, est éloigné d'environ cinq cent milles d'Utopie. Il est dur, agreste et sauvage. Il préfère aux lieux où la nature plus riante se pare de tous ses charmes les forêts ténébreuses qu'il habite et les montagnes incultes sur lesquelles il a été nourri. Ces hommes sont d'un tempérament de fer, endurcis

1. Zapolètes, nom évidemment formé de za, particule augmentative, et polctès, vendeur : littéralement très vendeurs; il faut sans doute entendre t?'ùs disposes à se vendre : car Morus fait clairement allusion ici aux troupes mercenaires suisses, qui alors étaient à la disposition de tous les princes en état de les bien payer, et que, par conséquent, l'on voyait toujours prêtes à soutenir la cause de ceux qui leur offraient le plus gros salaire.

au froid et au chaud, ainsi qu'au travail le plus opiniâtre; rien ne les rebute. L'agriculture, les modes dans les habits, l'élégance dans les bâtiments, en un mot tous ces arts qui répandent tant de douceurs et d'agréments sur la vie, n'ont aucun prix pour eux; ils les méprisent et ne les cultivent point. Leur occupation journalière consiste à soigner les bestiaux ; ils ne vivent que du produit de la chasse et de la rapine. La nature les forma tout exprès pour la guerre ; leur éducation est toute relative à ce métier; ils cherchent et saisissent avec empressement toutes les occasions de s'y livrer. Dès qu'il s'en présente une, on les voit sortir par bandes de leurs affreux repaires, descendre de leurs mornes inaccessibles, inonder les campagnes et s'engager presque pour rien à ceux qui viennent dans leur pays pour enrôler. Ils n'ont d'autre talent que celui de se battre, et c'est toujours à outrance. Dès qu'une fois ils se sont mis à la solde d'une puissance, ils combattent pour elle avec une bravoure dont on n'a pas d'idée, et leur fidélité d'ailleurs est à toute épreuve. Mais ils ne s'engagent jamais que pour un temps fixe et limité. La première condition qu'ils font quand ils s'enrôlent au service d'un souverain c'est que si le lendemain le prince son ennemi leur propose une plus forte solde, ils seront libres de passer de son côté, et que si le surlendemain le peuple qui les a soudoyés en premier lieu porte plus haut la paye du soldat , il leur sera également permis de revenir se ranger sous ses étendards. 11 se fait fort peu de guerres dans lesquelles les Zapolètes ne composent la plus grande partie des troupes de l'une ou de l'autre puissance belligérante.

. 11 advient de là tous les jours que de proches pa-- . renls, qui naguère vivaient dans la plus parfaite union et dont l'amitié redoublait en raison du plaisir qu'ils avaient h se voir réunis sous les mêmes enseignes, séduits peu de jours après par l'appât du gain le plusi chétif, se séparent et se jettent dans les deux partis opposés. En vient- on aux mains, tous les nœuds du sang et de l'amitié se brisent tout à coup, la-haine la jplus invétérée succède à leur tendresse ; du plus loin qu'ils s'aperçoivent ils s'élancent comme des taureaux furieux les uns contre les autres ; ils se mesurent, ils se terrassent, s'égorgent, se massacrent sans aucune pitié 1 . Mais que ce vil intérêt qui leur fait sacrifier un parti à un autre, que cette basse avarice leur est peu

profitable ! Ils absorbent en un clin d'oeil dans un luxe grossier, dans un libertinage crapuleux, le salaire qu'ils retirent de leur art meurtrier, et mènent toujours une vie obscure et misérable.

Tels et plus brutaux sont encore ces hommes que les Ulopiens soudoient pour combattre leurs ennemis. Comme ces-montagnards ne sauraient trouver ailleurs une plus forte paye, ils accourent en foule se vendre li la république. Nos sages, qui sont si délicats. sur le choix des peuples qu'ils adoptent pour alliés, ne traitent avec celte nation barbare que pour s'en débarrasser par les voies les plus courtes et les plus expéditives. Eu temps de guerre on leur fait occuper les postes les plus périlleux ; la plupart tombent sous le fer des ennemis ; on est par conséquent dispensé de tenir les promesses qu'on leur a faites pour les attirer ; quant à

1. L'histoire a offert, en eflet, plus i\\u\ exemple de rencontres sem-

ceux qui en réchappent, on remplit exactement à leur égard la parole qu'on leur a donnée. On veut, en se conduisant ainsi, s'en fair.e. un pont d'or pour l'avenir. Ils sont si flattés de ces avantages, que dans les autres occasions qui se présentent par la suite. ils valent de leur plein gré braver les dangers auxquels on les expose. Les Utopiens, loin de les ménager, font litière de ces mercenaires, et pensent que le genre humain leur saurait gré d'en avoir exterminé la race. •

Outre les troupes zapolitaines, les Utopiens emploient celles que leur prêtent lés peuples auxquels ils ont donné du secours dans l'occasion ; ils ont encore les auxiliaires que leurs alliés leur envoient ; enfin ils joignent à ces forces celles de leur nation. Ils nomment généralissime de toutes ces troupes réunies un des leurs, non moins recommandable par son expérience que par sa valeur. Ce chef, dont l'autorité est absolue, a sous ses ordres deux autres compatriotes, qui lui servent de lieutenants généraux. Tant que le commandant en chef respire, les lieutenants sont sans exercice et n'ont aucun pouvoir sur l'armée; mais s'il arrive que le général soit tué ou fait prisonnier, alors le premier des deux lieutenants prend le commandement et lui succède par droit d'héritage. Au besoin le second remplacera le premier. Comme les Utopiens n'ignorent pas que rien n'est plus capricieux que le sort dds armes, ils ont pris cette sage précaution pour garantir leurs troupes du désordre et de la consternation dans lesquels la mort ou la prise de son général doit nécessairement jeter toute une armée.

Chaque ville fait des levées; on ne prend que les hommes qui viennent de bonne volonté. Il ne se fa'it ici

aucun enrôlement forcé, parce qu'on pense avec raison que tout poltron, loin de rendre service dans un moment décisif, ne sert qu'à inspirer la frayeur et le découragement à ses camarades. Si cependant le foyer de la guerre se concentre dans leur propre pays, les poltrons, pourvu qu'ils soient bien constitués et bien portants, sont contraints de prendre les armes comme les autres. On les embarque sur des vaisseaux avec des troupes aguerries et intrépides ; on les place d'espace en espace sur les murailles, entre de braves soldats, de sorte qu'on leur ôle tout moyen et tout espoir de prendre la fuite. Alors la honte de paraître sans cœur, la nécessité de repousser les coups de l'ennemi et l'impossibilité de se cacher ou de tourner le dos changent souvent tout à coup leur poltronnerie en valeur héroïque.

Quant aux guerres dont le théâtre est dans le pays étranger, si d'un côté on ne force personne d'y aller, de l'autre on permet aux femmes d'y accompagner leurs maris; on les y exhorte même, en comblant d'éloges celles qui prennent ce parti. Dans une action l'épouse combat auprès de son mari; les enfants, les neveux, les alliés, les entourent, si bien que chaque famille forme autant de petites légions particulières qui se réunissent pour combattre avec chaleur, et se prêter mutuellement les secours que la nature et l'amitié réclament en ces instants de crise où ils courent tous un même danger.

Le mari qui revient sans sa femme et le fils sans son

père sont également déshonorés. Cette politique produit les plus grands effets. Dès qu'on sonne la chargé et que Ton combat, pour peu que l'ennemi offre de

résistance, on s'échauffe, on s'enflamme, on se bat en déterminé. Chaque Utopien, disputant pied à pied lo terrain, fait des prodiges de valeur et vend chèrement sa vie s'il ne peut la sauver.

Rien ne coûte à ces républicains lorsqu'il s'agit d'écarter d'eux le terrible fléau de la guerre ou pour n'y employer que des troupes étrangères; mais dès qu'ils se trouvent réduits à la fâcheuse nécessité de combattre en personne, ils partent, ils volent où lo devoir les appelie; le courage les transporte, et ce que toute la prudence n'a pu faire, leur bravoure l'exécute. Ne croyez pas que leur valeur ne soit qu'un premier feu qui se ralentit et s'éteint aussitôt; non, leur intrépidité s'accroît en raison de la durée du combat. Ce sont autant de héros, dont les rangs sont inébranlables. La mort, qui ne respecte pas plus les braves que les poltrons, les frappe et les moissonne ; mais sa vue ne les fait jamais reculer. Cette valeur surnaturelle est une suite de la confiance qu'après eux rien ne manquera à leur famille.

« Son sort, son bien-être est assuré, s'écrient-ils dans ces instants ; nous pouvons mourir en repos. » Oui, cette douce confiance est le premier aliment de leur bravoure. Ils se battent avec la ferme résolution de vaincre, et la mort leur parait plus supportable cent fois que la défaite.

Nous sommes privés de cet avantage, nous autres. Depuis le soldat jusqu'au général, chacun est occupé de son propre intérêt, de celui de ses enfants. Cette cruelle incertitude froisse le cœur des plus déterminés, entre la crainte de laisser après eux des infortunés et celle de l'être eux-mêmes. Or, l'aspect effrayant de la

misère est presque toujours, comme oi\ le sait, l'écuerl du plus fier courage.

Ajoutez h cette' confiance des Ulopiens leur habileté "dans Vart militaire, la parfaite connaissance qu'ils ont de leur tactique, et vous sentirez aisément qu'ils doivent être tous valeureux et invincibles. Enfin cette vérité vous deviendra, pour ainsi dire, palpable si vous faites attention que les principes dans lesquels on les élève depuis leur berceau contribuent à leur donner et à nourrir en eux cet héroïsme patriotique. « La vie, leur répète-t-on sans cesse, est un dépôt que le Ciel vous a confié. Vous n'avez aucun droit dessus, il appartient tout entier à la patrie; jouissez des avantages sans nombre que son usufruit vous procure; que le fonds vous soit assez cher pour le ménager comme votre bien propre; il n'y a qu'un fou qui s'avise de le dissiper et de l'aliéner. Si la patrie vous le redemandé, rendez-lelui sans balancer: il n'y a qu'un lâche, un homme vil et méprisable qui puisse le nier ou s'obstiner à vouloir le retenir. »

Dans la mêlée une foule de jeunes gens d'élite se rallient, combinent leurs forces, fondent avec l'impétuosité des aigles sur le- général ennemi; tantôt ils l'attirent dans quelque piège, tantôt ils le combattent corps à corps. Ici ils font pleuvoir de loin sur lui une grêle de traits; là, tous s'opiniàtrent à lui porter le coup mortel; à moins qu'il ne prenne aussitôt la fuite, il est bien rare qu'il ne soit tué ou qu'il ne tombe vivant entre les mains -du vainqueur. Dès que les Utopiens ont obtenu la victoire, ne pensez pas qu'ils se fassent un jeu barbare de massacrer les vaincus. Toute leur vengeance se borne à faire des prisonniers; jamais

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ils ne. se livrent ' inconsidérément à la poursuite des fuyards. Ils conservent leur ordre de bataille après le combat pour être toujours à portée de le réintégrer si on les y force ; . ils aiment mieux laisser échapper tous les vaincus que de rompre leurs rangs pour les poursuivre.

Ils se souviennent de ce qui leur est arrivé en plus ^Tune occasion. Les ennemis, après avoir mis- en déroute le corps de leur armée, se croyaient déjà si sûrs de la victoire qu'ils se dispersaient et couraient çà et et là sur les fuyards pour les égorger. LjCs Utopiens, qui ont toujours un corps de réserve en station pour observer tous les. mouvements des ennemis, .s'élant aperçus* de leur désordre, firent avancer ce corps, qui n'avait pas encore donné; il chargea à l'improviste l'ennemi, qui, ne pouvant plu? se rallier, fut taillé en pièces et perdit ainsi le fruit de sa victoire, qui tourna au profifcdes vaincus.

Je ne saurais vous dire qui l'emporte chez nos insulaires ou de leur habileté à' tendre des pièges, ou de celle qu'ils ont à les découvrir et à Les éviter. On croirait quelquefois, à voir Leurs manœuvres, qu'ils méditent une prompte retraite : pointdu tout; ont-ils formé ce projet, ils l'exécutent avec tant de précision

et de secrët qu'ils sont déjà fort éloignés avant quo l'on ne s'en doute. Dès qu'ils ont reconnu les forces ennemies et leur supériorité sur les leurs , ou qu'ils s'aperçoivent du désavantage de leur position, ils décampent de nuit et dans le plus profond silence, ou usent de quelque autre stratagème. Le jour même ils observent un si bel ordre dans .leur retraite, ils présentent une telle contenance, qu'il ne serait- pas moins

dangereux de les attaquer dans leur marche que dans le camp le mieux fortifié. Les retranchements de leur camp consistent ordinairement en un fossé aussi large que profond. La terre qu'ils retirent du fossé qui entoure le camp leur sert à former de leur côté une espèce de mur ou de parapet, qu'il faut franchir avant de pouvoir les attaquer. Ce ne sont pas les sapeurs seuls et les pionniers qui travaillent à ces fortifications : tous les soldats y sont employés, excepté cependant les sentinelles et les vedettes.

A l'aide de ce grand nombre d'ouvriers, ils achèvent en fort peu de temps tous les ouvrages extérieurs qu'ils estiment nécessaires h la sûreté de leur camp.

Leurs armes n'ont pas moins de solidité que de légèreté. Elles résistent aux coups les mieux assénés et en portent presque toujours de mortels. Elles ne gênent le soldat dans aucun mouvement de son corps ; elles lui laissent la liberté de tous ses gestes : il peut même nager commodément en portant ses armes. Je dois vous dire à ce sujet que l'art de nager tout armé est un des éléments du métier de la guerre chez les Utopiens. L'infanterie et la cavalerie se servent de flèches pour armes offensives ; leurs soldats les lancent avec une adresse égale à la vigueur de leurs bras; et leur coup d'oeil est si sûr qu'ils manquent rarement leur coup. Faut-il combattre corps h corps, au lieu d'épées ils ont des haches tranchantes, dont le fil et la pesanteur les rendent également propres h frapper et d'estoc et de taille. Ils ont l'imagination très fertile pour inventer des machines de guerre; dès qu'elles sont fabriquées, ils les cachent soigneusement, de peur qu'en les laissant paraître avant le moment favorable les ennemis nç

s'en fassent un objet de dérision, après avoir trouvé les moyens de rendre leur effet inutile. Les premières qualités qu'ils exigent de toutes ces machines c'est qu'elles puissent se démonter, se transporter et se remonter avec autant d'aisance que de célérité. Sitôt qu'ils ont fait une trêve , ils l'observent si religieusement qu'ils n'usent même pas sur-le-champ de représailles envers les infracteurs.

Jamais, dans les transports insensés d'une fureur brutale, on ne les vit piller, saccager, détruire, incendier les récoltes et dévaster les campagnes. Ils respectent en toute occasion les biens de la terre, qui sont, disent-ils, le patrimoine le plus sacré de l'homme. Leur scrupule sur ce point est poussé si loin, qu'ils prennent les plus grandes précautions pour que les troupes, dans leur passage, ne causent quelque dégât, et que les chevaux ne foulent à leurs pieds les moissons. Ils n'attaquent aucun homme désarmé, à moins qu'il ne soit connu pour un espion. Us deviennent le protecteur des villes qui se rendent, et jamais ne livrent au pillage celles qui sont prises d'assaut; mais ils font mourir ceux qui ont empêché que la place ne capitulât, et ils font esclaves les soldats et les officiers de la garnison.

L'âge, en pareille circonstance, est toujours l'objet de leur respect; aussi prennent-ils sous leur protection les vieillards, les enfants, et surtout ce sexe faible et timide qui n'a d'autres armes que ses pleurs et ses sanglots. S'ils sont informés que pendant le siège il s'est présenté quelque citoyen judicieux et bien intentionné qui a conseillé la reddition de la ville, ils lui en savent bon gré et lui témoignent leur satisfaction par des récompenses proportionnées au service. On lui fait

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assez souvent présent d'une partie des biens confisqués. '

Le surplus est distribué par égale portion aux troupes auxiliaires. Quant aux Utopièns, satisfaits du sort dont ils jouissent chez eux, jamais on ne les voit prendre part au butin et profiter des dépouillea de l'ennemi.

Quand la paix est faite, ils n'exigent point des alliés pour .lesquels ils ont pris les armes le remboursement des frais extraordinaires de la guerre ; ils mettent tout sur le compté des vaincus et leur font payer les dépenses de deux manières : 1° en leur imposant un fort tribut annuel, dont le produit, mis en séquestre, sert à subvenir aux frais d'une autre guerre; 2° en les forçant de leur céder des terres considérables, et du plus, grand rapport. Cette sage politique a triplé les revenus de nos républicains, qui, par la suite des temps, sont devenus propriétaires, chez divers peuples, de biens immenses, dont le produit au total monte, aut ant que je puis m'en souvenir, à sept cent mille ducats par an. Ils envoient dans les différents pays où sont ces domaines des citoyens ayant qualité de trésoriers. Ceux-ci mènent chez ces différents peuples un train dès plus magnifiques et ont surtout une table splendide. Mais, quelques dépenses qu'ils fassent, ils versent encore tous les ans des sommes prodigieuses dans le trésor public.

Nos insulaires prêtent cet argent au peuple sur le territoire duquel sont assis ces grands fiefs. Ils lui en abandonnent les intérêts, jusqu'à "ce qu'ils redemandent leur capital, ce qui arrive rarement, comme je votfs l'ai dit, pour la totalité. Quant au surplus de* terres conquises, ils les distribuent entre tous ceux qui,

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à leur sollicitation, ont fait cause commune avec eux et ont partagé leurs dangers.

S'il arrive qu'un souverain, pour faire une descente dans leur île, équipe une flotte, ils ne tardent pas à en être prévenus par les amis ou concitoyens qu'ils ont . de toutes paris, et ils font sans peine avorter cette entreprise. Leur premier principe *est de ne jamais faire la guerre sur leur propre terrain; le second est de n'admeltre aucune troupe étrangère dans leur île, quelque grand que soit le péril qui les menace.

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