RELATION DES VOYAGES DE M. CAILLIAUD ET DE M. DROVETTI
§■ 1er. VOYAGE DE M. CAILLIAUD.
C'est le io décembre 1819 que M. Frédéric Cailliaud, de Nantes, accompagné de M. Letorzec, aspirant de la marine française, parvint à la ville de Syouali, après une marche pénible de dix-huit jours à travers les déserts situés à l’occident de 1 Egypte' Il était parti de la province du Fayoum avec une petite caravane composée de sept chameaux, sous la conduite d'un cheykli arabe, du nom de Gouroum ' (le même qui avait accompagné M. Belzoui dans la petite oasis), et d'un habitant de Syouali, appelé Yousef, qui, par un heureux hasard, se trouvait au moment même è Medynet-el-Fayoum, et pouvait servir à la fois de guide et d'interprète3. Les voyageurs étaient munis de firmans de Mohammed-Aly Pacha, vice-roi d'Égypte.
A peine la tente fut-elle dressee devant la ville, que les principaux chefs du pays se rendirent au divan, suivis dune foule nombreuse, inquiétés par l’aspect des étrangers. On sait, par les récits de llrowne et de Hornemann, jusqu'où va l'inquiète susceptibilité des gens de Syouah à l'égard des voyageurs. M. Cailliaud est appelé surle-champ avec Yousef; introduit dans l’assemblée, on le place au milieu des cheykhs : il présente le firman du vice-roi au cheykh Aly, l’un des principaux, homme qui avait été élevé au Kaire. Le renom de ce prince, dès long-temps parvenu dans ce canton recule, faisait craindre aux habitans d éprouver la puissance de ses armes : c’était la première occasion qui se présentait, depuis dix ans, de lui montrer de la déférence ou de braver son autorité.
Aly n'ayant pas compris le contenu du firman, manifesta l'intention de l’envoyer au Kaire pour en mieux connaître le sens; à quoi M. Cailliaud consentit volontiers : mais réflexion faite, les cheykhs y renoncèrent d’eux-mêmes; et alors une vive discussion
■ Ces détails du voyage de M. Cailliaud sont extraits des notes qu’il a bien voulu me communiquer à son dernier retour d’Égypte.
a II est appelé Groumar dans la relation de M. Belzoni.
3 La langue du pays est également ignorée des Arabes et des Égyptiens; mais l’arabe se parle couramment à Syouali , et sert dans les transactions.
□. VOYAGE A SYOUAII.
s’engagea entre eux. Après de longs débats, continués pendant deux séances, le divan prononça que les voyageurs, accompagnés par des personnes de son choix, seraient libres de visiter les antiquités du pays, excepté celles de Y île Aracliyeh , endroit mystérieux, dont l’accès est interdit à tout étranger : « Nous péririons, dirent les « chefs, plutôt que de vous laisser pénétrer dans cette ile. »
Le soir même de l’arrivée des voyageurs, on annonça l’événement dans la ville et dans tout le canton, et l’on publia en même temps la défense à tout habitant de les troubler ou de leur faire aucune demande d’argent, sous peine d’une amende de cent soixante mesures de dattes (environ deux quintaux). Une amende beaucoup plus forte fut prononcée contre quiconque leur adresserait des injures1.
Pendant qu’ils se montraient exigeans et soupçonneux pour les Européens, les gens de Syouah témoignaient de l’empressement pour Ismâyl-Abouchanab , musulman, interprète de la petite caravane : » Nous te recevrons, lui disaient-ils, comme notre ami « et comme envoyé de Mohammed- Aly, le grand sultan, le vainqueur des Wahabys. « Voilà du riz et un mouton pour toi, mais non pour les étrangers». Le n décembre, ils conduisirent Ismâyl à la mosquée; il eut soin de faire tous les actes extérieurs de dévotion qui pouvaient plaire à des mahométans zélés, et même fanatiques. Quant à Yôusef, qui était natif de Syouah, comme je l’ai dit, on lui défendit de communiquer avec les voyageurs. C’était les priver d’un grand secours; aussi Ismâyl s’empressa, le. lendemain, de monter à la ville pour le réclamer. Le peuple cette fois s’oppose à son introduction, et le divan s’assemble de nouveau. Une grande discussion s’élève dans le conseil. On consent enfin à la demande de M. Cailliaud; et, sans perdre un moment, il se rend aux catacombes de Gébel-Moutà, montagne située auprès et au nord-est de Syouah : il les dessine et les décrit. Il est obligé de subir les mêmes formalités pour visiter le pays de l’ouest; et, après avoir obtenu la permission et les montures nécessaires, il part pour aller observer les antiquités de ce canton.
Restait à visiter celles d’Omm-Beydah : c’est là que sont les restes du monument principal de l’oasis. Les cheykhs étaient fort indécis s’ils accorderaient cette faveur; les habitans étaient* surtout retenus par la crainte que l’étranger ne tarit, par quelques prestiges, la source abondante qui coule près d’Omm-Beydah. Ils revenaient toujours sur la course de l’ile Jrachyeh, jurant de périr plutôt que de permettre qu’il visitât cette île. « Selon eux, elle renferme des talismans et des trésors dont on pourrait s’em- « parer à l’aide de parfums et par de malignes influences; elle possède aussi le glaive « du prophète : malheur à qui voudrait s'en saisir!» Ces contes, et toutes les puérilités semblables, décèlent la faiblesse d’esprit, la superstition et l’ignorance de la plupart des Orientaux, et expliquent assez toutes les difficultés qu’éprouve un Européen au milieu de ces peuples fanatiques; tout ce que lui coûte d’efforts la plus simple découverte.
Pour sortir de sa tente, M. Cailliaud était obligé, à chaque fois, d’obtenir l’agrément des cheykhs; il fallait de plus qu’il fût accompagné. Heureusement aussi la cupidité, fidèle compagne de l’ignorance, venait à son secours; il parvenait, à force d’argent, à gagner des habitans : de temps en temps il pouvait écrire et dessiner, parcourir les
C’est ainsi que les amendes se paient dans l’état de Syouah.