RELATION
montagnes voisines, examiner les environs de Syouah. Cependant une fois il fut aperçu avec son compagnon de voyage, faisant le tour d’un hameau pour en observer les dehors; on avertit le divan, disant qu’il allait tarir les sources : dès-lors il devint suspect; et lorsque, le 17 du mois, l’assemblée fut réunie de nouveau pour délibérer sur la visite d’Omm-Beydah, la demande fut rejetée, par le motif que c’était un lieu défendu. On fit plus, on limita l’espace qu’il pouvait parcourir, et on lui interdit la promenade dans les bois de dattiers situés à l’écart. Toujours suivi et entouré , ne pouvant plus dessiuer, n’étant jamais un instant seul, il fut contraint de renoncer au plan topographique de Syouah, qu’il avait commencé, et à plus forte raison au voyage de l’île mystérieuse. Il ne pouvait écrire que la nuit, renfermé dans sa tente. Comme il se plaignait de tant de contrariétés, les cheykhs lui dirent qu’en comparaison d’un autre chrétien qui était venu dans le pays, on le traitait avec beaucoup d’égards : ce chrétien était un Français, l’officier du génie Boutin, qui fut depuis assassiné par les Arabes '.
Le 18 décembre, M. Cailliaud conçut l’idée d'envoyer Yousef au temple d’Omm- Beydah, pour prendre, avec de la cire, les empreintes des inscriptions que cet homme disait être sur la porte; mais cette tentative fut encore infructueuse. Yousef fut aperçu; on courut le dénoncer aux cheykhs, et il lui fut enjoint de rechef de ne plus communiquer avec les voyageurs : une amende fut prononcée contre quiconque leur parlerait; enfin, les gens de la maison qui avoisinait la tente eurent l’ordre de déloger, afin qu’ils ne pussent avoir aucun rapport avec les Européens, et que ceuxci fussent complètement isolés.
M. Cailliaud espérait que le cheykh Gouroum trouverait bientôt le moyen de le conduire au lac Arachyeh; mais le chemin couvert de cultures, et peuplé d habitations, la position et l’éloignement du lieu, tout s’opposait à ce dessein : il était impossible d’échapper aux regards des liabitans et à leurs insultes. Des Arabes du Gharb a, qui se trouvaient depuis peu à Syouah, pouvaient aussi le conduire à Augelah, oasis située à sept jours de marche dans l’ouest1 2 3; mais ces hommes avaient été pillés et dépouillés entièrement par des cavaliers bédouins. Un autre parti d’Arabes voleurs avait paru la veille à peu de distance de Syouah, et M. Cailliaud courait tout au moins le risque de perdre ses instrumens; il fallut encore renoncer à cette excursion. Au reste, ces événemens déterminèrent les habitons de l’oasis à envoyer à la poursuite des Bédouins.
Nouvelle assemblée des cheykhs, le 19 décembre : la demande de M. Cailliaud est rejetée encore une fois. 11 essaie de gagner les cheykhs par des cadeaux, promis à chacun en particulier : tous le refusent à l’insu l’un de l’autre. Alors il prit le parti de leur faire offrir son présent publiquement, en pleine assemblée. Pendant que les cheykhs, réunis au divan, s’accusaient mutuellement d’avoir, chose honteuse, accepté les dons d’un chrétien, Ismâyl, l’interprète, arrive au milieu d’eux : il dépose lui-même, en son propre nom, les milâyeh du Kaire, les tarbouchs, les chaussures en maroquin jaune,
1 Voyez l’Avant-propos. Browne rapporte qu’il était assailli à coups de pierres dès qu’il sortait de la maison.
2 Ou du couchant.
3 Selon la carte du voyage de Hornemann par le major Rennell, la distance est aussi de sept journées.
4 VOYAGE A SYOUA1L
et les souliers de Moghrabin destinés pour les eheykhs, s’excusant sur le peu de valeur de ces objets, et disant qu'on devait les accepter pour lui faire plaisir. Ignorant qu'ils appartenaient au chrétien, les eheykhs les reçurent, les remirent au plus ancien de la ville 1 2 pour en faire le partage, et donnèrent en retour à Ismâyl deux quintaux de dattes; ensuite ils lui témoignèrent, à plusieurs reprises, le soupçon qu’ils avaient conçu, savoir, que le pacha d’Egypte n’avait envoyé ce Franc que pour observer le pays et connaître ses ressources. Cette défiance ne fut que trop justifiée dans la suite 3.
Cependant le cheykh Aly, plus sociable que les autres, promit sa protection à notre voyageur; il alla jusqu’à lui offrir de l’accompagner pendant la nuit aux ruines d’Omm-Beydah , si les habitans continuaient à refuser la permission de les visiter. Le lendemain, la demande fut encore écartée à cause de l’absence de deux chefs; enfin, à la chute du jour, Aly vint annoncer en personne cette permission tant désirée. Au moment même on annonce une troupe d’Arabes ayant trois cents chameaux, venant de Barqah et de Bengazy, après quinze jours de voyage. Aussitôt le cheykh Gouroum, qui était ennemi des eheykhs de la caravane, pria M. Cailliaud de profiter de celle qui partait pour Alexandrie, afin de s'éloigner ainsi en sûreté jusqu’à la distance d’un jour de marche, assurant qu’il y avait eu du sang répandu 3 entre lui et les Arabes du Gharb; qu’il ne pouvait sans danger partir seul avec le voyageur et ses gens, et qu’il serait même à craindre que les habitans de Syouali ne courussent après eux dans le désert pour les piller. Le cheykh Aly joignit sa prière à celle de Gouroum. La prudence conseillait de partir sans hésiter.
Notre voyageur se hâta de profiter de la permission des chefs, et partit le ii pour Omm-Beydali, sous la conduite de quatre hommes qu’on lui avait donnés. Après avoir suivi des chemins bordés de palmiers, arrosés par des canaux, il arriva enfin à Omm-Beydali, où il visita et mesura les restes d’un beau temple dans le style égyptien. A peine était-il de retour, que déjà la caravane se préparait à partir : on chargeait les chameaux; et le cheykh Gouroum, abandonnant tout ce qui lui appartenait, se disposait à la suivre. C’est ce moment, qui était le dernier, qu’il fallut mettre a profit pour observer la longitude du lieu. Le temps, couvert de nuages, rendait l’opération un peu difficile; cependant MM. Calliaud et Letorzec parvinrent à prendre une série de plusieurs distances. Quant à la latitude, ils avaient déjà trouvé le moyen de l’obtenir, en observant les hauteurs méridiennes du soleil derrière un drap étendu qui les cachait à tous les regards 4.
La caravane de Bengazy avait apporté, en outre d’une grande provision de viande de mouton salée et séchée au soleil, des barnous, des tarbouchs, des châles en laine grossière, des bracelets, des colliers, et des boucles d’oreilles en argent. Le même jour, à quatre heures et demie du soir, les voyageurs partirent pour rejoindre la caravane, qui venait de se diriger sur Alexandrie. Ils l’atteignirent, après quatre heures de marche, à el-Baqarah, au nord et près de la montagne, d’où ils se diri-
1 Voyez chapitre II, §. i.
2 Voyez pages 3 et /j.
3 Expression usitée parmi les Arabes.
* Voyez le chapitre II.