‹ Voyage à la mer libre du pôle arctiqueChapitre 14 sur 21 · LYIAL X A CL NT 2 WE · texte numérisé non relu

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vions espérer qu’elle

nous préterait ses chiens en retour de notre promesse de la nourrir elle-même, soit de nos provisions, soit des produits de notre chasse pendant tout le temps que ses attelages seraient employés à notre service.

Hans fut appelé au conseil; il nous apprit qu’une famille vivait à cent quatre-vingts kilomètres vers le Sud, à l’île Northumberland, quelques autres quatre-vingtdix kilomètres plus loin, au midi du détroit de la Ba-

d'après Kane (Arctic explorations).

1854, Sonntag et moi l’avions accomplie en trois, et les chasseurs indigènes s'y rendent parfois tout d’une traite. Notre ami n'a pas voulu s’embarrasser d’une tente : naturellement l'Esquimau Hans est profès dans l’art de construire des huttes de neige, et son maitre a déjà pris de bonnes leçons dans son premier voyage,

Ce départ a été l'événement de la semaine, et pour quelques moments a arraché officiers et matelots à la

léthargie par laquelle ils se laissent peu à peu gagner, en dépit de mes efforts. Sonntag était plein d’ardeur, et tout joyeux de cette course aventureuse, 1l me promettait de ramener bientôt les Esquimaux et leurs chiens. De son côté, Hans se prélassait, très-fier de son importance ; il fit claquer vigoureusement son fouet, l’attelage bondit dans ses harnais et partit au grand galop. Le traîneau glissait rapidement, et pendant qu'autour de lui la neige, soulevée par les chiens, rejaillissait au clair de lune, nous eriâmes trois fois : «hurrahl »

…. Sonntag et Hans nous avaient quittés depuis un grand mois, et plusieurs jours de la lune de janvier s’étant écoulés sans nous les ramener, je commençai à être fort sérieusement inquiet. Ou ils avaient éprouvé quelque accident, ou ils se trouvaient retenus chez les Esquimaux par une cause impossible à déterminer. J'envoyai d’abord M. Dodge au cap Alexandre, pour constater, d’après leurs traces, s’ils avaient passé autour ou audessus du promontoire; il put suivre les marques du traineau pendant neuf kilomètres seulement : depuis le mois de décembre, les glaces s'étaient brisées et avaient dérivé vers la mer. Il ne vit point de vestiges dans les passes du glacier; 1l nous fut démontré qu'ils avaient pris par le bas de la plage, et je me préparai à y conduire une bande de nos gens. Si nous découvrions quelque empreinte sur la glace ferme au delà du cap, je verrais ce qu'il me restait à faire ; si nous ne trouvions rien, il n’y aurait plus à douter que malheur ne fût arrivé à nos compagnons, et je pousserais ma route vers le Sud, jusqu’à ce que j'eusse atteint les Esquimaux : 1l me fallait absolument communiquer avec eux le plus tôt possible.

Le matin du 27, le traîneau fut chargé de notre léger bagage, et nous allions partir quand une tempête violente se déchaîna et nous retint à bord ce jour-là et le lendemain, Le 29, le matelot de quart, se précipita dans ma chambre pour annoncer: « Deux Esquimaux! » Émergeant des ténèbres, ils arrivaient jusqu’à nous, sans avoir été signalés de loin. Ils devançaient Hans et nous apportaient de sa part de mauvaises nouvelles : — Sonntag était mort !

Hans arriva deux jours après : à notre grande surprise, il était seul avec son beau-frère, jeune garçon que j’avais vu au cap York. Il avait laissé au delà du glacier, à plusieurs milles, son beau-père et sa belle-mère, avec mes pauves chiens fourbus, et 1l venait chercher du secours. Il se trouvait lui-même tellement harassé, qu’avant de le questionner, je l’envoyai se réchauffer et prendre quelques aliments. Une bande de nos marins alla à la rescousse des deux vieilles gens; on finit par les découvrir tapis dans un fossé de neige et grelottant de froid. Les chiens étaient blottis près d’eux; pas un ne pouvait bouger n1 pied n1 patte; aussi bêtes et gens furent empilés sur le traîneau et tirés jusqu’au navire. Dans la bonne chaleur de la hutte de Hans, ses parents se ranimèrent bientôt, mais les chiens gisaient presque sans vie sur le pont; ils ne pouvaient ni manger ni se mouvoir. Cinq pauvres bêtes épuisées ! voilà tout ce qui

nous restait de nos magnifiques attelages! Tel était le ré sultat d’un voyage sur lequel j'avais fondé tant d'espoir!

Voici sur ces tristes événements la version de Hans j en résume les détails avec La plus amère tristesse :

Sonntag et lui avaient contourné le cap Alexandre sans difficulté; la glace était solide et ils ne s’arrêtèrent qu'à l'île Sutherland, où ils construisirent une hutte de neige et prirent quelques heures de repos. Continuant ensuite vers le Sud, et n'ayant trouvé à Sorfalik que des cabanes vides et en ruines, ils s’en firent une de neige, et après s’être remis de leurs fatigues, ils partirent pour l'ile Northumberland, pensant qu'ils ne trouveraient pas de naturels plus au nord du détroit. D’après le récit de Hans, ils devaient avoir fait environ septou huit kilomètres, lorsque Sonntag, se sentant un peu engourdi, sauta à bas du traîneau et courut en tête des chiens pour se réchauffer, Un des traits s’embarrassa, le conducteur arrêta l’attelage et resta quelques minutes en arrière; 1l se hâtait de rejoindre son maître , lorsqu'il le vit enfoncer dans l’eau : une légère couche de glace recouvrant quelque fissure, ouverte par lamarée, venait de se briser sous ses pas. L'Esquimau l’aida à s’en retirer, et 1ls retournèrent au plus vite vers la hutte qu'ils venaient d'abandonner. Le vent soufflait du Nord-Est, le froid était très-vif, et Sonntag ne voulut pas faire halte pour changer ses vêtements mouillés. Tant qu'il courait près du traineau, il n’y avait rien à craindre, mais 1l fut assez imprudent pour remonter, et lorsqu'ils atteignirent Sorfalik, Sonntag, déjà enroidi, ne pouvait plus parler; Hans le transporta à la hutte, lui ôta ses habits gelés et le plaça dans son sac de peaux; il lui fit boire de l’eau-de-vie, et ayant soigneusement bouché la cabane, 1l alluma la lampe à alcool pour élever la température et préparer du café; mais tous ses soins furent inutiles, et Sonntag mourut après être resté un jour sans Connaissance et sans avoir prononcé une parole. \

Hans referma la hutte de manière que les ours ou les renards n’y pussent pénétrer; il repartit pour le Sud et arriva sans encombre à l’île Northumberland; les Esquimaux venaient d'abandonner leur village, mais 1l put se reposer et dormir dans une cabane ; sous un amas de pierres il découvrit assez de chair de morse pour rassasier ses chiens. Le jour suivant, 1l atteignit Netlik, où il ne trouva personne, et s’avança vers le Sud jusqu'à une autre station, où il fut assez heureux pour rejoindre plusieurs familles logées, les unes dans une cabane de pierres, les autres dans des huttes de neige. En hiver les phoques se rassemblent en grand nombre autour du détroit de la Baleine et les Esquimaux vivaient là au milieu d’une abondance inaccoutumée. Hans leur raconta son histoire, et charmés d'apprendre que nous étions près de leur ancien village d'Etah, deux indigènes réunirent leurs deux attelages et se préparèrent à le suivre.

Mais mon chasseur avait d’autres projets. Il n’était qu’à trois journées du navire, et Le principal but de son voyage était atteint; cependant au lieu de nous

revenir tout de suite il fit de grands présents à de jeunes Esquimaux et les envoya au cap York avec mes chiens. |

Malgré toutes ces protestations de zèle pour mon service, je soupçonne fort que certains ordres lui avaient été donnés par la partenaire de sa tente et de ses joies, et si les secrets de famille n’étaient pas mieux gardés que les autres, je découvrirais probablement que cette pointe au cap York n’avait d'autre but que d'amener ici les deux vieilles gens qui le reconnaissaient pour gendre. Sous l'étoile polaire même, les filles d’'Eve gouvernent les destinées des hommes.

D'autres Esquimaux ne tardèrent pas à suivre ceux qui avaient précédé ou accompagné Hans, et peu de jours après Je vis arriver, avec un assez bon attelage, une de nos

meilleures connaissances de 1854, Kalutunab, chef de la petite tribu qui vivait à cette époque à Étah.

Aussitôt qu'il m’eut salué comme un confrère en souveraineté, 1l alla, lui et les siens, retrouver leur ancienne cabane et s’y installer de leur mieux.

Kalutunah n’était point beau, mais on ne pouvait pas dire qu’il fût réellement laid; en dépit de ses traits grossiers et de sa malpropreté, sa simplicité joviale, sa naïve bonhomie m’avaient gagné le cœur. Sa langue ne resta guère oisive; 1] voulait me mettre au courant de toutes ses aflaires; sa femme vivait encore et avait ajouté deux filles à ses autres charges, mais sa figure brilla de joie lorsque je m'informai de son premier né, que j'avais vu en 1854, beau garçon de cinq ou six étés, et il me parla avec un orgueil tout paternel de la grandeur future pro-

Esquimaux s'installant à Étah. — Dessin de A. de Neuville d’après une planche du voyage de Kane.

mise à cet héritier présomptif : il savait déjà prendre des oiseaux au filet et commencait à conduire l’attelage.

Depuis cinq ans, la mort avait fait chez eux de terribles ravages, et 1l se plaignaïit avec amertume des misères de l’hiver dernier. La peste qui enleva mes chiens avait aussi attaqué ceux de la tribu, et je crois bien que ses ravages se sont étendus sur tout le Groënland. — Malgré cette pénurie générale, il se faisait fort de me procurer quelques animaux.

Grâce à cet arrangement nous eûmes bientôt deux attelages remontés au complet, et dans notre voisinage immédiat non moins de dix-sept Esquimaux installés : six hommes, quatre femmes et sept enfants, tous de caractères différents, d’utilités fort diverses. Si quelquesuns d’entre eux ne me causèrent que des ennuis, j'en fus dédommagé amplement par le zèle actif et la bonne

volonté des autres. Parmi ces dermiers il faut ranger la belle-mère de Hans et la femme de Kalutunah, qui nous confectionnèrent des bottes esquimaudes, chaussure indispensable dans ces régions. En dépit du peu de confiance qu’il nous inspirait, Hans , habile chasseur, nous rendait encore plus de services que les autres indigènes. Kalutunah nous visitait tous les jours, et entrait dans ma cabine en ami privilégié. Comme le guerrier S’anime au son de la trompette annonçant la bataille, il retrouva une nouvelle vie quand je lui offris d’être Le conducteur d’un de mes attelages; dès le lendemain, il s’occupa seul de nos bêtes, et lorsque peu de jours après, je l’envoyai jusqu’au cap Alexandre, afin de voir si la glace marine était assez solide pour porter un traîneau, la coupe de son bonheur fut remplie jusqu'aux bords.

Son rapport étant favorable, M. Dodge fut charge de nous ramener le corps de Sonntag ; il prit les deux attelages que conduisaient Hans et Kalutunah.

M. Dodge s’acquitta de sa mission avec énergie et habileté. Ils ne mirent que cinq heures à attemdre Sorfalik et trouvèrent facilement le lieu qu’ils cherchaïent, Hans se rappelant un haut rocher ou plutôt une falaise au pied de laquelle reposait la hutte funéraire, Mais celle - ci était profondément enfouie sous les monceaux de neige accumulés par le vent. Il leur fallut creuser péniblement et longtemps dans la masse durcie; la nuit était tombée et ils se sentaient très-fatigués ; ils se firent à la hâte un abri de neige, donnèrent à manger aux chiens, et quoique le thermomètre mar-

LE TOUR DU MONDE

quât 42° Cent. au-dessous de zéro, ils dormirent dans leurs fourrures sans inconvénient grave. C'était la première fois que M. Dodge campait ainsi sur la neige, et 1l fut justement fier du suceès de cette expérience. Vingt-quatre heures après il rentra à bord avec son funèbre et précieux cols.

Le corps de notre camarade fut déposé dans l’observatoire où, peu de semaines auparavant, sa haute intelligence s'appliquait à ces études qui faisaient la joie de son existence; le pavillon fut hissé à mi-mât sur la hampe qui surmontait le bâtiment.

Les pr éparatifs des funérailles furent faits avec toule la solennité requise. Un cercueil préparé par les soins de Mac Cormick, reçut la dépouille de notre ami; on le

Le tombeau de Sonntag. — Dessin de Jules Noël d'après le docteur Hayes.

couvrit du drapeau national, et le surlendemain de l’arrivée de Dodge, quatre de ses compagnons en deuil, suivis de tout l'équipage, le portaient à la fosse creusée à grand’peine dans la terrasse glacée. On le descendit dans sa dernière et froide demeure, je lus le service funèbre, puis la fosse fut refermée. Cette insrription :

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