‹ Voyage à la mer libre du pôle arctiqueChapitre 19 sur 21 · FRS NN · texte numérisé non relu

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148 LE TOUR DU MONDE

même pierre, et le briquet enfin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un fragment de pyrite de fer brut; pour mèche on a de la mousse séchée, et pour amadou le duvet délicat qui entoure les chatons du saule. Tcheitchenguak préparait les lances pour une chasse aux morses; luiet son gendre voulaient essayer leur adresse dès Le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru en troupes nombreuses sur la mer libre à l’ouverture du port, et de la grève glacée on entendait continuellement leurs cris rauques. Leur chair est la principale nourriture des Esquimaux; ils apprécient fort celle des rennes, mais comme une sorte d’entremets seulement; pour base d’un long et solide festin, rien, selon eux, ne vaut l’awak, comme ils appellent le morse en imitation de son cri. Il leur est aussi in-

dispensable que le riz à l'Hindou, le bœut aux Gauchos de Buenos-Ayres, le mouton aux Tatars de Mongolie. La chasse réussit à souhait. Hans et le vieillard, chargés de tout leur attirail en bon ordre, s’avancèrent vers la mer où un grand troupeau de morses nagealt près de la glace; en rampant à quatre pattes, ils s’en approchèrent sans être aperçus, puis, arrivés à quelques pieds du bord, ils se couchèrent à plat ventre et imitèrent le cri du morse; toute la bande fut bientôt à portée de leur harpon. $e relevant à la hâte, Hans ensevelit le sien dans une des plus grosses bêtes ; puis son compagnor tira sur la ligne et en noua solidement le bout à la hampe de sa lance qu'il planta dans la glace et maintint avec force. L'animal luttait avec vigueur, plongeaïit dans la mer et se débattait comme un taureau sauvage

Morses ou walrus. — Dessin de Mesnel d’après des sujets du Muséum.

saisi par le lasso. Hans profitait de toutes les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu'à ce que sa proie ne füt plus qu'à une vingtaine de pieds. La lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre ; les autres morses s’enfuirent au large avec des cris d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans les ténèbres. Le bord de la glace eût été trop mince pour porter cet énorme gibier ; il fallut attendre que le. froid l’eût suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrèrent solidement leur victime pour que la mer ne l’entrainât pas au loin. Le jour suivant, la voûte s'étant un peu solidifiée, ils s’occupèrent de détacher avec soin toutes les chairs; la hutte de neige fut approvisionnée pour longtemps de graisse et de viande, nos chiens s'en donnèrent à cœur joie, et la tête et la peau furent déposées dans un baril qu'on étiqueta : Société Smithsonienne.

En jugeant le morse d’après l'apparence lourde de son vaste corps de limace, beaucoup de personnes, el j'ai été du nombre, le regardent comme un animal peu formi1dable. J'ai appris depuis que je commettais là une grave erreur à mes dépens, et envers cet amphibie une grande injustice. C’est une créature pleine de courage, n’hésitant jamais à accourir à l’appel d’un deses congénères en danger et à prendre fait et cause pour lui contre tout agresseur, quel qu’il soit. Dans une occasion, — c'était vers la fin de notre séjour à Port-Foulke, —nous avions, ur peu A l’étourdie, lancé notre baleinière à la poursuite d’une énorme bande de morses, qui nageaient à l’entrée du port. Les cris désespérés d’un vieux mâle, que nous avions tout d’abord blessé et harponné, attirèrent sur nous tout le troupeau furieux et mugissant. Je n’ai jamais vu une

| telle réunion de corps noirs silonnant la mer, ni en-

. de Neuville d'apres le docteur Hayes.

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Combat avec des morses, — Dess

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tendu un tel concert de sons caverneux, tenant le milieu entre le rugissement du lion et le beuglement du taureau, Il nous fallut combattre pour notre vie. Si l’acüvité ou le sang-froid nous avaient fait défaut, notre embarcation eût été mise en pièces et nous eussions misérablement péri dans les eaux glacées ou sous la dent des morses. Un assaut plus déterminé, plus furieux que celui qu'ils nous livrèrent peut à peine s’imaginer, et la pensée humaine ne peut guère se représenter d’ennemis plus effrayants que ces monstres à la gueule béante et aux longues défenses s’entre-choquant.

Contre de tels adversaires une carabine est d'un pauvre secours, et sans la force de nos avirons, énergiquement mis en œuvre, nous eussions été atteints et écrasés par la masse du troupeau,

Mais ce souvenir m'a fait anticiper sur l’ordre des temps.

Pendant que Hans et son beau-père se livraient à la grande chasse, son jeune drôle de beau-frère se préparait à utiliser les loisirs que lui laissaient sa gloutonnerie canine et les labeurs de son estomac, aux dépens des volatiles polaires qui commençaient à reparaître, et surtout à l’encontre des petits aus ou arctica alle, que les Esquimaux épient à la sortie des fissures de rochers ou de glace, où ces oiseaux passent la nuit, et qu’ils capturent par centaines au moyen de poches à mailles fixées au bout d’un long manche, à la manière de nos filets à papillons. Seulement ici des lanières de peau remplacent la gaze de là-bas.

Vers le milieu de mars, voulant m’assurer, par mes propres yeux, de l’état des glaces dans le détroit de Smith, je poussai une pointe le long de la côte jusqu’au delà de Fog-Inlet, la baie du brouillard. Sur le promontoire qui là termine au nord, je découvris, non sans une certaine surprise, un cairn ou amas de pierres entassées de main d'homme. Ayant parcouru dans tous les sens ce littoral, lors de l’expédition de Kane, je savais que ce monument ne pouvait être l’œuvre d'aucun de mes compagnons de cette époque. Une bouteille trouvée à la base du cairn me donna la cief de l’énigme; elle renfermait l’écrit suivant, daté du 16 avril 1855 :

« Le steamer des Etats-Unis, l’Arctic, envoyé à la recherche du D' Kane et de ses compagnons, a touché en ce lieu, où 1l a trouvé pour uniques traces de leur passage un fragment de papier à cartouche, quelques capsules et une balie de carabine, De ce promontoire encore sans nom, nous nous dirigeons vers le cap Hatherton, pour y continuer nos recherches.

« H. J. HARTSTÈNE. »

Heureux de cette trouvaille qui me donnait une preuve de plus de la sollicitude et de la protection dont notre gouvernement entoure ses nationaux, engagés dans des entreprises lointaines, je baptisai cet endroit du nom de Cairn-Point et je résolus d’en faire la première station de mon voyage projeté.

En revenant au navire, je passai auprès de ruines

LE TOUR DU

MONDE

d'anciennes habitations d'Esquimaux. Kalutunah me dit que leur abandon datait de l’année qui avait précédé le passage de Kane, et qu’au havre Van Rensselaer il y en avait d’autres qui avaient abrité des hommes de la génération précédente. Une fois sur ce thème, le bon vieux chef aimait à parler : il se faisait l’écho de la tradition, généralement répandue parmi les Esquimaux, et d’après laquelle leur race s’étendait autrefois fort au loin dans le nord et dans le sud, et prospérait dans des parages qui ne sont plus aujourd'hui que des déserts glacés. Qu'il y ait eu jadis des communications suivies entre les naturels des environs d'Upernavick et ceux du cap York, ce ne peut être l’objet d’un doute; mais K«lutunah croyait fermement que la mème chose avait eu lieu dans la direction opposée. D’après lui, les glaces auraient envahi la baie de Melville en même temps que le détroit de Smith. Les bœufs musqués, — dont on ne voit plus que des ossements épars à l’est du détroit, mais dont les Esquimaux ont conservé dans leurs souvenirs les formes et le nom, Oumenak, — Les bœufs musqués ont disparu avec les pâturages qui les nourrissaient. À en juger par les nombreux vestiges d'habitations trouvées par Kane, jusqu’au pied du glacier de Humboldt, et vues plus tard par moi, et plus au nord encore, sur la terre de Grinnell, Le refroidissement de ces régions aurait été subit et moins ancien que ne l’admettent actuellement les théories scientifiques.

Cependant les préparatifs de mon départ se terminalent : les deux vieilles dames qui présidaient aux affaires domestiques de la hutte de neige et de la cabane d’Etah cousaient sans cesse pour nous, et ce sont probablement les premières femmes qui se soient enrichies « à tirer l’aiguille et Le fil. »

Tout à cowp le malheur vint s’abattre dans La demeure de Tcheitchenguak. La bavarde, mais bonne et vaillante Kablunet tomba malade d'une pneumonie qui l’enleva en quatre jours; tous mes remèdes, tous mes efforts furent inutiles, et ce triste événement aurait détruit mon prestige de Narkosak, ou de docteur, si une aurore boréale ayant paru à cette époque, Jensen en homme adroit « et fort utile, » ajoute mon journal, n’en eût profité pour avertir les Esquimaux que ce phénomène entravait entièrement l’effet des médecines du chef blanc, et n’eût ainsi sauvé ma réputation compromise. Kablunet mourut à cinq heures; à six, on la cousait dans une peau de phoque, et avant que le cadavre fût refroidi, Hans l’emportait sur son traineau jusqu’à une gorge voisine où 1l le déposa parmi les rocs et amoncela au-dessus un tas de grosses piérres. Merkut, sa femme, montrait seule quelques signes de douleur et de regret, mais plutôt, je suppose, dictés par l’usage que par une affection réelle, Quand les autres se furent éloignés, elle resta près de la tombe et tourna tout autour pendant une heure environ, murmurant à voix basse les louanges de la défunte; puis elle plaça sur les pierres le couteau, les aiguilles, le fil de nerfs de phoque dont sa mère se servait quelques jours auparavant : les derniers rites de l’ensevelissement étaient accomplis.

Tcheitchenguak vint me voir le lendemain, il paraissait fort affligé ; 11 me dit que sa hutte était bien froide, qu'il n'avait plus personne pour entretenir sa lampe et me demanda de lui permettre d’aller demeurer avec sa fille.

Mon consentement obtenu, on ne s’occupa guère de celui de Hans et la maison de neige fut délaissée, Les braves cœurs qui l’avaient habitée n’y devaient plus donner la rude hospitalité du sauvage :

la cabane joyeuse était devenue « une demeure de deuil »

et Tcheitchenguak la quittait pour trainer solidairement le peu de jours qu’il avait à vivre.

Usé par sa longue lutte pour l'existence, il avait désormais à dépendre d’une génération qui ne se soucieralt guère d’un vieillard inutile. La femme qui, seule, eût pu adoucir les chagrins de ses dernières années, était partie avant lui pour l’île lointaine où ce grand esprit, Torngasoak le puissant , invite les àmes heureuses au festin éternel sur les bords toujours verts du lac sans limites où on ne voit point de glaces, où les ténèbres sont inconnues, où le soleil plane éternellement dans un ciel d'été et de bénédictions, — Be dans l’'Upernak, — UM qui n’a point de fin.

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