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Départ pour le Nord. — Traversée du détroit de Smith, — Les hummocks, difficultés de la marche. — Renvoi au vaisseau de la majeure partie des hommes. — Arrivée à la côte opposée du détroit. — Nature du sol et de la gl: — Vestiges d’anci M FE 1-4 He ace, Vestiges d'anciennes
ions de l’homme, — Arrêté par la glace en dissolution. La mer libre du pôle,
Le thermomètre s'étant un peu élevé, le départ fut annoncé pour la soirée du 3 avril. Le soleil descendait encore au-dessous de l'horizon, mais la nuit crépuscu-
Jeune Esquimau prenant au filet des auks où pingoins arctiques (alcu ou arctica alle). Dessin de A. de Neuville d’après Kane (Arctic explorations).
laire permettait de marcher et de réserver le jour aux campements S1 basse que soit la température, pourvu que l’air soit calme, l'exercice réchauffe toujours assez, et la chaleur est beaucoup plus nécessaire pour les haltes; en outre, la réverbération des glaces au grand soleil de midi est excessivement fatigante pour la vue et il est assez difficile de se préserver de l’ophthalmie des neiges, maladie douloureuse et incommode; pour nous en garantir autant que possible, nous portions tous des besicles en verre bleu.
Mes compagnons, officiers ou .matelots , étaient au nombre de douze.
Tout fut prêt à sept heures, et quand la petite bande s’assembla sur la glace auprès de la goëlette, le coup d'œil était aussi pittoresque qu'animé. En avant, Jensen déroulait avec impatience sa longue mèche de fouet ; huit chiens attelés à son traineau, l’Espoir , avaient l'air aussi pressés que lui. Venait ensuite Knorr avec six chiens et la Persévérance, au montant de laquelle flottait une petite bannière bleue portant sa devise : Toujours prêt.
Huit vigoureux gaillards se disposaient à tirer un troisième traîneau au moyen de cordes fixées à une sangle de toile qui entourait leurs épaules.— Près de ce véhicule se tenaient Mac Cormick et Dodge qui devaient le piloter au milieu des hummocks, avec sa charge, — un lifeboat en fer, de vingt-quatre pieds de long, avec lequel j’espérais me lancer sur la mer polaire, — Le mât était dressé et les voiles déployées ; au-dessus d’elles s’agitait fièrement un pavillon, consacré par les trois campagnes polaires de Wilkes, de Haven et de Kane; à côté de lui brillaient les emblèmes maçonniques, à la tête du
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mât, et notre flamme de signaux flottait à l’arrière. Le soleil brillait sur le port, l'enthousiasme débordait, chacun'se sentait prêt aux plus dures épreuves,
Les applaudissements éclatèrent pendant que je descendais l'escalier du navire. À un signal donné, Radcliffe, auquel je laissais Le soin de la colonie, tira le canon. « En route! » cria Mac Cormick; les fouets claquèrent, les chiens sautèrent dans leurs colliers, les Rorames :: Miepent" © - + sur leurs câbles : | LL) vu LE nous étions partis. ||
Je n’imposerai pas au lecteur l’ennui de me suivre pas à pas pendant les trois semaines suivantes. — Il me suffira de dire que la tempête continua MA avec la même vio- | sl lence et ne s’arrêta | enfin qu'après avoir soufflé pendant dix jours. Mais elle ne put nous tenir longtemps renfermés , et, dès le 9 avril, nous nous mettions à l’œuvre,
Après avoir été chercher nos provisions au cap Hatherton, nous nous dirigeâmes vers la terre de Grinnell, avec des traineaux faiblement chargés dont les chiens tiraient les deux plus petits. Le vent glacé, insupportable d’abord à nos hom-
LE TOUR DU MONDE
peine entre eux quelques pouces carrés de surface plane: les malheureux voyageurs avaient à cheminer dans ces glacis presque inextricables ; il nous fallait souvent escalader des barrières de dix pieds de hauteur relative, de cent pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les intervalles de ces prodigieux monceaux sont remplis jusqu'à une certaine profondeur de neiges poussées par les vents. Qu'on s’imagine nos traîneaux cahotant à travers les enchevètrements confus de ces glaces déchirées , les hommes et les chiens poussant ou tirant leurs fardeaux comme les soldats de Napoléon leur artillerie dans les passes abruptes des Alpes. Nous nous hissons péniblement au sommet des rampes élevées qui nous barrent la route; à la descente, le traîneau est précipité sur les parois anguleuses, quelquefois chaviré, souvent brisé.
— Après avoir inutilement essayé de franchir quelque crête plus rude que les autres, 1l nous faut nous ouvrir un sentier au pic et à la pelle, pour ë F être encore forcés : ve. se né | » de retourner en ar- Le À | rière et de chercher un passage Moins
mes, tourna au sud, et, nous poussant devant lui, nous incommoda moins ; mais d’autres embarras nous avertissaient de la difficulté de la tâche que nous avions entreprise. À force de serpenter à droite ou à gauche, et de revenir sur nos pas lorsqu'il étaitimpossible d'avancer, nous réussimes à franchir les quelques premiers kilomètres sans trop de peine, mais bientôt le sol devint impraticable au delà de toute description. Le détroit en entier était un vaste chaos de rochers de glace accumulés les uns sur les autres en énormes monceaux aux faîtes aigus et aux pentes raboteuses; ils laissaient à
Hans enterrant sa belle-mere (voy. p. 150). — Dessin de A. de Neuville d’après le docteur Hayes,
impraticable ; de loin en loin, nous avons la chance de rencontrer quelque « brèche » sur la surface inégale et tortueuse de laquelle nous pouvons cheminer pendant un ou deux kilomètres avec une facilité relative. Les neiges amassées par le vent sont parfois un obstacle, parfois une aide bienvenue. La sur face gelée, mais pas assez fortement, se brise sous les pas de la manière la plus désagréable et la plus irritante: elle ne peut pastoujours porter le poids du corps, etun pied s’enfonce au moment où l’autre se lève.— Les dépressions qui séparent les hummocks sont souvent
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Dans les hummocks. — Dessin de A. de Neuville d’après le docteur Hayes.
cachées sous des lits de neige ; nous croyons pouvoir passer, mais au beau milieu, un homme plonge jusqu'à la ceinture, un autre jusqu'aux épaules, un troisième disparaît entièrement, le traîneau se brise, et nous perdons des heures entières à opérer le sauvetage, surtout si, comme il arrive fréquemment, il nous faut enlever toute la cargaison. Nous sommes , du reste, habitués à la manœuvre : parfois, chaque chargement doit être divisé en deux ou trois parts; les traineaux vont et viennent sans cesse et la journée se passe à haler sans fin ni trève. — Les cantilènes des matelots s’encourageant à tirer avec ensemble, se mêlent aux interjections souvent peu aimables de Knorr ou de Jensen, gourmandant leurs pauvres attelages surmenés.
On ne saurait inventer un genre de labeur qui détruise plus vite l'énergie des hommes ou des animaux : ma petite troupe perdait ses forces, et lorsque après une journée de longs et rudes travaux, j'aurais presque pu atteindre notre bivac de la veille d’une balle de ma carabine, je me sentais près de désespérer.
J'abandonnai bientôt la pensée de transporter l’embarcation sur l’autre rive : cent hommes n'auraient pas suffi à la tâche. Mon seul désir maintenant était d’arriver à la terre de Grinnell avec autant de vivres que je le pourrais et d'y garder mes gens aussi longtemps qu'ils me seraient utiles, mais j'eus bientôt à me demander s’il ne leur était pas impossible de porter leurs provisions en outre de celles qu’il me fallait pour que nos pénibles travaux ae fussent pas perdus. — En dépit de tout, à travers la tempête, par le froid, la fatigue, le danger, mes hommes sont restés fidèles au devoir. Et pourtant comment leur demander de nouveaux efforts pour une tentative dont ils ne croient pas le succès possible, et où presque dès le début 1ls ont senti que leur vie courait risque d’être sacrifiée?
Aussi l’état déplorable de ma petite troupe me force à renoncer à lui faire continuer son voyage : mon seul espoir est maintenant la goëlette. J’ai toute la saison devant moi, et quoique je ne puisse recourir à ia vapeur, j'espère atteindre le cap Isabelle et remonter la côte occidentale du détroit; s’il m'est alors impossible de m'ouvrir une route aussi loin que je le désire, du moins je me choisirai un bon port pour notre second hivernage. — Je vais donc renvoyer mes hommes; je donne à Mac Cormick toutes les instructions nécessaires pour que le navire soit prêt lorsque viendra la débâcle. Il creusera la glace tout autour pour lui former un bassin, et réparer les avaries de l’automne; on raccommodera les espars, on mettra des pièces aux voiles.
Quant à moi, je reste avec mes chiens, pour tenter
une dernière lutte.
Mes gens m'ont fourni vingt-cinq jours d’utiles services; 1ls m'ont transporté huit cents livres de nourriture presque au milieu du détroit; c’est tout ce qu'ils pouvaient faire : leur œuvre est finie.
Je n'ose guère compter sur le succès, mais je sens que, toute pér.lleuse qu’est cette entreprise , il me faut encore tenter un effort, J’emmène, outre ma meute, trois
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hommes éprouvés, Knorr, Jensen, et le matelot Mac Donald, et me remettant à la sagesse de la Providenee, qui m'a souvent déjà fait atteindre le but et garanti du danger, je recommence demain! Arrière le découragement |
Notre traversée n’a pas eu sa pareille dans les aventures arctiques. À vol d’oiseau , on compte à peine cent cinquante kilomètres de Cairn-Point au cap Hawks, et cependant nous avons mis juste un mois à parcourir cette distance : en moyenne quatre kilomètres et demi par. jour! La route que nous étions forcés de prendre était au moins le triple de la ligne directe. Un certain nombre de kilomètres de cette voie sinueuse durent être franchis trois fois, souvent même cinq, selon qu’il nous fallait diviser la cargaison en deux ou trois parts; nous avons donc probablement fait trente kilomètres par jour et huit cents en totalité. Les soixante-quinze derniers kilomètres , où nous n’avions plus que nos chiens, nous ont pris quatorze journées, et on comprendra mieux combien la tâche était rude, si on se rappelle qu'une semblable étape peut être parcourue en cinq heures par un attelage de force moyenne sur de la glace ordinaire, et ne le fatiguerait pas moitié autant qu’une seule heure de tirage au milieu de ces hummocks qui semblaient se multiplier sous nos pas.
Le chien de cette race court plus volontiers sur la glace unie avec un fardeau de cent livres, qu'il n’en traine vingtcinq sur une route qui le force à marcher à pas lents.
Après nous être arrêtés au cap Hawks le temps de reposer les attelages, nous commençâmes à remonter le long de la ligne de côtes et, à notre première étape, nous franchimes la vaste échancrure qui nous séparait du cap Napoléon. Cette fois, la cargaison était au complet, et cependant le chemin ne se présentait pas trèsfavorable. La configuration des côtes empêche les vents de souffler dans la baie, et les neiges, à peine durcies et entassées en couches de plus de deux pieds d’épaisseur, rendaient la marche fort pénible ; mais nous y plongions de notre mieux ne voulant pas nous jeter encore dans le chaos des glaces. Les traîneaux enfonçaient jusqu'aux traverses et les chiens jusqu'au ventre; pour couronner le tout, Jensen s’était blessé cruellement, et ne pouvait plus marcher; mais je n’avais pas le loisir de faire halte; une partie des bagages fut donc transférée sur l’autre véhicule, et, nous passant une sangle aux épaules, Mac Donald, Knorr et moi, nous tirâmes chacun aussi bravement que la plus forte bête de l’attelage. |
Les glaces hérissaient de la plus terrible manière les abords du cap Napoléon : impossible d'en approcher: toute la journée suivante, il nous fallut haler au large, et nous perdre encore dans un labyrinthe d’hummocks. Un brouillard épais venait du nord et nous cachait entièrement la côte ; une lourde ondée de neige acheva de nous dérouter, et nous nous arrêtèmes pour attendre une température plus favorable. Le lendemain, nous atteignimes le cap Frazer et nous nous trouvions enfin
‘dans le canal de Kennedy où j'avais à peine pénétré
en 1853-54, La glace de l’entrée paraissait tout aussi mauvaise que celle du détroit, et nous fûmes obligés de nous en tenir à la banquette de la plage, même pour traverser la baie de Gould qui s’ouvre entre les caps Leidy et Frazer. C’est cette mème baie qu’au début de voyage j'avais choisie pour notre hivernage et que j'aurais tant voulu atteindre l’automne précédent.
Pendant que nous suivions la courbe de la baie, je conslatai que là, aussi bien qu’à Port-Foulke, à Port-van- Rensselaer, à presque toutes les anses que j’ai pu visiter sur les rivages groënlandais au nord du cap York, la terre s'élève assez régulièrement en gradins superposés, en séries de terrasses dont les plus élevées sont de cent vingt à cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. Ue sont les indices du soulèvement simultané des deux côtés du détroit. — Sur une de ces terrasses schisteuses je remarquai les vestiges d’un camp esquimau; et je fus d'autant plus heureux de la découverte de ces traces, fort visibles encore, quoique bien frustes, qu'elles me confirmaient les traditions de Kalutunah, relatives aux anciens établissements de sa race et à ses émigrations vers le Sud. On en voit de semblables partout où les Esquimaux séjournent pendant l'été. C'est tout simplement un cerele de douze pieds de diamètre formé des lourdes pierres avec lesquelles les naturels assujettissent le bord inférieur de leur tente de cuir, et qui restent à l’endroit où elles étaient placées lorsqu'ils retirent les peaux pour aller camper ailleurs.
La journée suivante fut la meilleure que nous eussions encore eue ; elle nous apporta cependant sa bonne part d’ennuis. Encore mieux que dans le détroit de Smith, nous apprenions à connaître paf expérience l’immense force résultant de la pression des glaces, poussées par le courant qui se dirige vers le midi. Chaque point des côtes exposées au nord est enseveli sous les glaces les plus massives qu’on puisse imaginer. Des blocs de trente à soixante pieds d'épaisseur, et d’une largeur encore plus grande, gisaient épars sur la berge, jetés par l'irrésistible banquise au delà du niveau des plus hautes marées. — Nous rencontrâmes le premier obstacle de ce genre peu de temps après notre départ du cap Frazer, et, n’ayant pu le franchir, nous fûmes obligés de reprendre à travers les champs de glace.
Mais l’entreprise n’était pas facile : la glace de terre formait une muraille presque à pic. Nous descendimes les chiens au bout de leurs traits comme des colis, et le bagage pièce à pièce, au moyen d’une corde, puis nous fimes pour nous une échelle avec les deux traîneaux attachés à la suite l’un de l’autre. — Le floe ou champ de glace, très-raboteux déjà, était, en certains endroits, presque pourri, et en mauvaise condition; un des attelages enfonça et nous ne le pûmes sauver qu’à grand peine. [l nous fallut revenir à la glace de terre, et suivre toutes les sinuosités du rivage ; notre route en était au moins doublée, et quand nous fimes halte pour la nuit, hommes et chiens étaient rendus de fatigue. ;
Tout harrassé que je fusse de ma journée, je profitai du moment où mes camarades préparaient la hutte
et le souper, et j’escaladai la colline pour me rendre compte de notre position. Un immense horizon se déroulait du côté de lorient. L’atmosphère était si sereine et si pure que la vue eût atteint dans cette direction à plus de cent kilomètres. Aucune terre pourtant n'y apparaissait; d’où je conclus que le canal Kennedy est plus large que Kane ne l’a supposé.
La température s'était singulièrement adoucie; nous la trouvions même trop chaude pendant nos étapes; elle nous permeltait maintenant de dormir en plein air sur nos véhicules. Ce jour-là, lethermomètre ne descendit pas au-dessous de — 5 CG. et s’éleva ensuite au point de congélation. Le soleil nous inondait de ses flammes pendant que nous soufflions sous notre pesant fardeau de fourrures. L'air nous semblait étouffant. Jeter nos habits sur le traîneau et poursuivre notre routeen manches de chemise fut notre premier mouvement, mais il était de toute importance d’épargner à nos chiens une livre de poids inutile, et chacun dut garder ses vêtements et transpirer comme une éponge.
Cette chaleur insolite était bien loin de venir à propos ; la neige commençait à se ramollir, et nous nous trouvions à une si grande distance de Port-Foulke ! Jensen avait l'œil ouvert sur notre ligne de retraite : il connaissalt par expérience la rapide dissolution des glaces qui, à Upernavik, l'avait souvent, à la même époque de l’année, jeté dans de sérieux embarras. Pour moi, j'attendais la débâcle générale à la mi-juin, Le printemps (si on peut l'appeler de ce nom) s’avançait à grands pas, les oiseaux commençaient à paraître : sur le versant de la colline, les petits bruants de neige (plectrophanes nivalis) venaient pépier autour de nous ; audessus de nos têtes un couple de bourgmestres (/arus glaucus) se dirigeait droit au nord, comme vers un point connu, — vers quelque retraite lointaine sur une île baignée des vagues; — en passant, 1ls nous jetèrent un cri comme pour nous demander si nous aussi nous n’avions pas la même destination. Perché sur la*falaise, un corbeau nous croassait son lugubre bonjour,— un mauvais présage, peut-être. Un de ces oiseaux nous avait tenu compagnie tout l'hiver à Port-Foulke, et celui-ci avait l’air de vouloir aussi partager nos aventures, ou du moins les miettes de nos repas; il nous resta fidèle pendant plusieurs jours, s’abattant sur notre camp abandonné aussitôt que nous nous mettions en route.
La côte que nous suivions est fort curieuse à étudier; c’est une ligne de falaises très-élevées, de formation silurienne — grès et calcaire, — et fortement désagrégée par les influences alternantes du froid et du dégel. Derrière elle se dresse une longue chaîne de pics élevés. La neige en revêtait les pentes d’une blancheur uniforme, mais je n'y ai pu distinguer de glaces : la côte de Grinnell ne présente point de glaciers, bien différents en cela du Groënland et des rivages sud de la terre d’Ellesmere du capitaine Inglefñeld,
Toute cette journée-là je trouvai d'anciens campements esquimaux semblables à ceux de la baie de Gould. Au cap Frazer et ailleurs, je pus ramasser quelques
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fossiles indiquant la nature des roches et, dans les en- | ces de végétation desséchée, saxifrages ou saules nains. droits d’où les vents avaient chassé la neige, quelquestra- | Pendant cette élape, nous franchimes une assez lon-
Oiseaux des mers arctiques : Bourgmestre (larus glaucus) et can urd-eider (somateria mollissima). — Dessin de Mesnèl d'apres nature.
Bœuf musqué (ovibos moschatus) (voy. p. 150). — Dessin de Mesnel d'après un sujet du Muséum.
gue distance, mais je n’eus guère d’autre motif de me | et nous ne pouvions contourner certaines pointes qu'aréjouir ; la glace de terre était excessivement difficile, | vec les plus grandes fatigues. Pendant un de ces affreux
passages, Jensen tomba encore sur sa malheureuse | les reins en soulevant le traîneau. Fatal accident qui me jambe, et, pour comble d’infortune, il pritun effort dans | privait du concours du plus robuste de mes com pagnons!
Les rivages de la mer polaire entre le cap Lieber et le cap Union. — D’après un dessin du docteur Hayes.
Le lendemain matin, le blessé n'allait pas mieux et | à le remettre aux soins de Mac Donald, et à continuer ne pouvait guère remuer. Je me décidai promptement | ma route seul avec M. Knorr. Dans le cas où il nous ar-
riverait malheur (je ne craignais que les glaces pourries), je donnai cinq chiens au matelot, lui enjoignant de nous attendre juste le mème nombre de jours, puis de faire tous ses efforts pour ramener son malade à Port-Foulke,
Notre simple repas terminé, nous nous replongions dans les hummocks, pour jouer notre dernière carte. Nous traversämes d’abord une baïe si profonde, que si nous avions dû suivre sur la glace de terre les sinuosités du rivage, notre route eût été plus que quadruplée. Je voulais maintenant pousser aussi loin que le permettraient nos ressources, atteindre la plus haute latitude possible, me choisir un lieu favorable d'observation, et me former une opinion définitive au sujet de la mer du pôle et des chances de la parcourir avec la goëlette ou un
de nos bateaux. Je me trouvais déjà plus au nord
que n’était parvenu, en 1854 (vers la mi-juin, un mois plus tard dans la saison), le lieutenant Morton, de l’expédition Kane, et je pouvais contempler, d’un point situé à cent ou cent dix kilomètres du cap Constitution, où la mer ouverte avait arrêté sa marche, la même étendue de terre et de glace qui avait frappé ses regards.
Je désirais avancer vers le nord autant que faire se pourrait. En ménageant avec soin nos provisions, 1l m'en restait encore suffisamment pour mener l’exploration à son terme, qui ne pouvait être loin, vu l’obscurité croissante qui s’amassait sur le ciel du nord-est et nous révélait la présence des eaux.
L'étape suivante ne fut pas encourageante : nous franchîmes à peine seize kilomètres de glace anguleuse, de neige profonde et sous une brume épaisse qui, nous empèchant de voir notre chemin à plus de vingt-cinq mètres de distance, nous forçait de recourir à la boussole.
Le brouillard se dissipa comme nous étions bien reposés, et nous poursuivimes, le long du rempart de glaces, une route souvent interrompue par les incidents auxquels j'étais habitué, depuis que nous avions touché le rivage au-dessus du cap Napoléon. La côte présentait les mêmes caractères : à notre gauche, de hauts rochers perpendiculaires ; à notre droite, une chaîne déchiquetée de débris de glaces formant, pour ainsi dire, une frange de cristal aux. falaises sombres. Nous marchions dans un défilé sinueux, resserré d'un côté par la terre, de l’autre par cette muraille qui surplombait à cinquante pieds au-dessus de nos têtes, et sauf les endroits où une coupure subite nous permettait d’entrevoir la mer, nous étions aussi complétement renfermés que dans un cañon des Cordillères. De loin en loin une baïe échancrait la ligne élevée de la côte, et chaque fois que parvenus à son éperon méridional, nous nous tournions vers l’ouest, une vallée en pente douce s’ouvrait devant nous, étageant lentement ses terrasses depuis la mer jusqu’au pied des montagnes qui sé dressaient vers le ciel avec une imposante grandeur. Je ne fus jamais plus impressionné de la morne tristesse, de la nudité du paysage arctique. Certes, mon excursion sur la mer de glace ne m'avait, 1l me semble, guère laissé de marge pour agrandir encore le tableau d’une désolation sans bornes,
mais pourtant, sur ce rivage stérile, la diversité des lignes, la variété des contours frappaient davantage l'esprit et donnaient à la pensée un jeu plus étendu. Nos regards erraient sur ces pics hardis amoncelés les uns au-dessus des autres, ils s’arrêtaient sur les sombres falaises fendues par les gelées et descendaient le rempart de glace pour se reposer sur la mer: partout, ils trouvaient à l’œuvre les forces silencieuses de la nature qui, depuis des siècles sans nombre, agissent sous l’œil de Dieu seul, dans les ténèbres de l'hiver comme dans les éblouissantes splendeurs de l’été, et je sentais combien sont chétifs tous nos travaux et tous nos efforts! Puis je cherchais les traces de la présence d’un être vivant, quelque passée d'ours, de renard ou de renne; je ne voyais que deux hommes affaiblis et nos pauvres chiens luftant contre ces terribles obstacles, et il me semblait vraiment que, dans sa colère, le Tout-Puissant avait froncé le sourcil sur ces montagnes et sur ces mers.
Nous n'avions pas rencontré un seul ours depuis le départ de Caïirn-Point, quoique nous en eussions trouvé quelques pistes en divers endroits, au cap Frazer, surtout. Un de ces animaux aurait été pour nous un bienfait du ciel, et m’eût délivré du souéi que me causaient mes chiens ; sa chair leur aurait fourni plusieurs journées de rations plus substantielles que le bœuf desséché dont nous les nourrissions depuis si longtemps. .
Dix heures de marche ce jour-là et quatre le lendemain nous amenèrent à la pointe méridionale d’une baie si profonde que, selon notre habitude, nous préférâmes la traverser que de suivre la ligne sinueuse du rivage. Mais à peine avions-nous fait quelques kilomètres que notre course fut arrêtée : nous cheminions au large de la côte, sur une bande de glace ancienne, et nous nous dirigions vers l'énorme promontoire qui forme l’éperon septentrional de la baie; il paraissait être situé près du quatre-vingt-deuxième parallèle, à trente-six kilomètres de nous environ, et je désirais ardemment y atteindre. Par malheur, le champ de vieille glace se termina soudain, et après avoir cahoté au milieu de Ja frange de hummocks, qui en marquait le bord, nous nous trouvâmes sur la glace nouvelle. L'instinct infaillible des chiens les avertit du danger. Ils avancèrent d’abord avec des précautions inusitées, puis s’éparpillè-
‘rent à droite ou à gauche, refusant d’aller plus loin.
Cette manœuvre m'était trop familière pour me laisser le moindre doute sur sa cause réelle : en effet la glace était pourrie et impraticable. Je pensai que cela venait de quelque circonstance locale, de la direction des courants par exemple, et je cherchai à contourner l'obstacle par l’est. Je marchais en tête des chiens pour soutenir leur courage, mais à peine étions-nous de nouveau sur la glace de l’année qu’elle cédait sous mon bâton et que je devais retourner en arrière pour chercher encore ‘un passage plus loin.
Deux heures perdues en efforts semblables me démontrèrent l'impossibilité de traverser le golfe sur la glace marine. Il ne restait qu’à en contourner les rivages, mais je ne tardai pas à reconnaître que c'était un trajet
de quatre-vingts kilomètres au moins. La baisse de nos provisions ne nous permettait pas un si long détour qui nous eût pris deux journées, si ce n’est trois, et fatigués de douze heures de travaux, nous remimes au lendemain des observations plus étendues. L'état des glaces de la baie me surprenait beaucoup. Pour tâcher d’en reconnaïtre la cause et voir si je ne découvrirais pas vers l’est un passage plus direct que la courbure du golfe, je me proposais de gravir une colline élevée qui se dressait au-dessus de nous, mais il me fallait d’abord prendre un repos que les durs labeurs de notre dernière étape exigeaient impérieusement.
Après un sommeil profond et réparateur, aidé par une lassitude telle que j'en avais rarément éprouvé de semblable, j'escaladai la pente escarpée de la hauteur voiet me hissai sur une saillie de rocher à huit cents pieds environ au-dessus du niveau de la mer.
Je compris alors clairement pourquoi nous avions été forcés de battre en retraite.
Partout les glaces paraissaient dans le même état qu'à l’ouverture de la baie. Une large crevasse, partant du milieu du golfe, se dirigeait vers la mer. Ramifiée de nombreuses fissures dans sa course sinueuse vers l’orient, elle s’étendait comme le delta d’un puissant fleuve, et, sous le ciel noir qui s’abaissait sur toute la zone du nord-est, allait se perdre dans la mer libre. Dans l’extrème lointain, se profilait vaguement contre le sombre horizon du nord la croupe blanchie d’un noble promontoire, la terre la plus septentrionale qu'on connaisse maintenant sur le globe, Mon estime la place à 82° 30’ de latitude , à 825 kilomètres du pôle, Entre elle et nous Surgissait une autre pointe hardie, et plus près encore du cap vers lequel je dirigeais notre course la veille, une fière montagne s’élevait majestueusement de la mer, et semblait porter jusqu’au firmament sa tête couronnée de neige. Je ne voyais d’autre terre que la côte où nous nous trouvions.
Au-dessous de moi, la mer étalait sa nappe immense, bigarrée de taches blanches ou sombres, ces dernières indiquant les endroits où la glace était presque détruite ou avait entièrement disparu; au large, ces taches se montraient plus foncées et plus nombreuses, Jusqu'à ce que, devenues une bande de bleu noirâtre, elles se confondissent avec la zone du ciel où se reflétaient leurs eaux. Les vieux et durs champs de glace (dont les moins grands mesuraïient à peine moins d’un kilomètre), les rampes massives de la berge et les débris amoncelés qui en marquaient les bords, étaient les seules parties de cette vaste étendue qui conservassent encore la blancheur et la solidité de l'hiver.
Tout me le démontrait : j'avais atteint les rivages du bassin polaire et le large Océan s’étendait à mes pieds ! Terminée par le promontoire qui, là-bas, se dessinait sur l'horizon, cette terre que je foulais était une grande saillie se projetant au nord, comme le Cevero-Vestochnoï hors de la côte opposée de Sibérie. Le petit ourlet de glace qui bordaït les rives s’usait rapidement : avant un mois la mer entière, aussi libre de glaces que les eaux du
nord de la baie de Baffin, ne serait interrompue que par quelque banquise flottante, errant çà et là, au gré des courants ou de la tempête.
Il'm'était donc impossible d’aller plus loin. La crevasse dont j'ai parlé eût déjà suffi pour nous empêcher d'atteindre le nord de la baie; au large, les glaces paraissaient encore plus en mauvais état. Plusieurs flaques d'eau s’ouvraient près de la côte, et sur l’une d’elles venait de s’abattre une bande de dovekies (uria grylle, ou guillemot noir). En remontant le canal Kennedy, javais reconnu nombre de leurs stations d'été, mais je fus assez surpris de voir les oiseaux eux-mêmes à une époque si peu avancée de la saison. Les mouettes bourgmestres volaient au-dessus de nous, se dirigeant vers le nord et cherchant les eaux libres pour leur nourriture et leur demeure. On sait qu’autour des lieux qu’elles fréquentent l'été, il n’y a jamais de glace après les premiers jours de juin.
Nous avions atteint notre but : il fallait songer à la retraite : l'approche du printemps, la rapidité du dégel, la certitude que la mer rongeait déjà le détroit de Smith au sud par la baie de Baffin, aussi bien qu’au nord par le canal de Kennedy, tout cela m’avertissait que nous n'avions pas de temps à perdre, si nous ne voulions gravement compromettre notre retour aux côtes groënlandaises.
Il ne nous restait plus qu’à planter notre pavillon en témoignage de cette découverte et à déposer sur les lieux une preuve de notre présence. Les flammes nationales, attachées à une mèche de fouet et suspendues entre deux hauts rochers, flottèrent à la brise pendant que nous élevions un Cairn ; puis déchirant une feuille de mon cahier de notes, j’écrivis les lignes suivantes :
« Ce point, le plus septentrional qu’on ait encore pu atteindre, a été visité les 18 et 19 mai 1861 par le soussigné, accompagné de George F. Knorr et voyageant en traîneau tiré par des chiens. De notre hivernage près du cap Alexandre, à l’entrée du détroit de Smith, nous sommes arrivés 1c1 après une pénible marche de quarante-six Jours. Je crois, d’après mes observations, que nous sommes à 81° 35 de latit. et 70° 30’ 1. occ. La glace pourrie et les crevasses nous empêchent d’aller plus loin. Le canal Kennedy paraît s’ouvrir dans le bassin polaire et, persuadé qu’il est navigable en juillet, août et septembre au moins, je retourne à ma station d’hiver pour essayer de pousser mon navire au travers des glaces, après la débâcle de cet été.