J. J, HAYES
19 mai 1861, »
Cette note, placée dans une petite fiole apportée tout exprès, fut soigneusement déposée sous le caïrn, puis nous poursuivimes notre route en nous tournant vers le sud, mais je quittais ce lieu avec répugnance: il exerçait sur moi une fascination puissante, et c’est avec des sensations inaccoutumées que je me voyais, seul avec mon jeune camarade, dans ces déserts polaires que nul
homme civilisé n’avait foulés avant nous : notre prox1mité de l’axe du globe, la certitude que, de nos pieds, nous touchions une terre bien au delà des limites des découvertes précédentes, les pensées qui me traversalent l'esprit en contemplant cette vaste mer qui s’étendait devant nous, l'idée que peut-être ces eaux ceintes de glaces baignent Îles rivages d'îles lointaines où vivent des ôtres humains d’une race inconnue, tout cela paraissait donner je ne sais quoi de mystérieux à l'air même que nous respirions, tout cela excitait notre curiosité et fortifiait ma résolution de me lancer sur cet Océan et d'en reconnaître les limites les plus reculées. Je me
rappelais toutes les générations de braves marins qui,
LE TOUR DU MONDE
par les glaces, et malgré les glaces, ont voulu atteindre cette mer, et il me semblait que les esprits de ces hommes héroïques, dont l’expérience m'a guidé jusqu'ici, descendaient sur moi pour mencourager encore. Je touchais pour ainsi dire « la grande et notable chose » qui avait inspiré le zèle du hardi Frobisher; j'avais accompli le rêve de l’incomparable Parry.
Terminons ici l’héroïque relation. — Le 3 juin, après deux mois d'absence, et deux mille quatre cents kilomètres de glaces, franchis aux prix d'efforts surhumains, Hayes rentra au port Foulke. Là, un examen attentif de son navire ne tarda pas à mettre fin à toutes
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M. Hayes, arrivé à la mer libre, arbore le pavillon étoilé. — Dessin de A. de Neuville d'après le docteur Hayes.
les espérances qu'il avait pu conserver de lui faire entreprendre une nouvelle campagne dans le détroit de Gmith. Le mauvais état de sa coque et de son gréement n’admettait qu'un prompt retour dans les ports de l’'Union. Là seulement on pouvait l’équiper à nouveau, lui adjoindre un steamer, conserve indispensable, et réunir les ressources nécessaires à de nouvelles tentatives que faciliteraient, du reste, l'expérience acquise et les faits observés.
Le 14 juillet, le schooner quitta son mouillage et ren-
tra dans la baie de Baffin. À Upernavik, Hayes fut assailli comme d’un coup de foudre, par la nouvelle inat-
tendue de la guerre civile qui déchirait sa patrie. Par le
travers d'Halifax, le bulletin sanglant de la bataille de Bull-Run tomba entre ses mains... « Alors, dit-il, je ne pouvais plus hésiter; adieu à tous mes plans, à toutes mes découvertes projetées ! Sans une minute de retard, j'écrivis au président Lincoln pour mettre immédiatement à sa disposition mon pauvre navire et ma personne. »
Le schooner fut transformé en canonnière de côtes. Hayes, promu chirurgien militaire de première classe, resta jusqu’à la fin de la guerre directeur de l’un des grands hôpitaux de l’armée fédérale.
Pour extrait et traduction, F. DE LANOYE.