‹ Voyage à la Rivière-Rouge en 1862Chapitre 1 sur 6 · AUBERT, O. M · texte numérisé non relu

AUBERT, O. M

Rapprochons les détails suivants de ceux qui précèdent ; les contrastes ressortiront mieux. Vingt jours suffisent pour parcourir l’espace que l'on ne franchissait que dans deux mois; l'Évangile a pris des ailes de feu. Voici la lettre du R. P. PETiTOT :

Saint-Bouiface, le 29 mai 1862.

Parti de Montréal avec Mer Tacué et un Prêtre du Mans, le lundi 5 du courant, je suis arrivé à Saint-Boniface lundi dernier 26, après un très-beau voyage; de Montréal au Mississipi, nous l'avons effectué en chemin de fer, visitant sur notre passage les grands lacs Ontario, Erié, Huron, Michigan, traversant Je Saint-Laurent, l’Ottowa, et d’autres grandes rivières. Tout ce pays est presque aussi avancé dans la civilisation que

notre vieille Europe ; on rencontre des villages sur toute la ligne du chemin de fer; nous nous sommes arrêtés dans quelques grandes et belles villes, telles que Toronto, Détroit, Chicago, où nous avons couché dans des hôtels splendides. Le temps nous a toujours favorisés ; le climat est si doux, la chaleur déjà si forte, que la végétation nous a semblé plus avancée qu’en France. De belles forêts d’érables et de peupliers, des prairies naturelles bornées au loin par les bois, se montrent de chaque côté de la voie ferrée, comblant les intervalles qui séparent les villages Ceux-ci ont des noms assez curieux, et j'ai été étonné de trouver, en Amérique, Saint-Pétersbourg, Hambourg, Paris, Londres, et même, comme vous le verrez plus loin, Marseille elle-même. Vous voyez que je suis encore en Europe On voyage iei avec beaucoup plus d'agrément que dans l'Europe ; je vous ai déjà entretenu des waggons américaïins ; on y trouve des lits très-commodes, un cabinet de toilette, une fontaine, etc. Un peu avant d'arriver au Mississipi, nous avons rencontré des sauvages sur les bords de la rivière Wisconsin, dans l'Etat de ce nom. Armés d’arcs et de flèches, et laids à faire peur, ils marchaient les uns derrière les autres au nombre de cinq à six , regardant avec étonnement la puissante et curieuse maison ambulante que les blancs lancent sur les terres où jadis ils régnaient en maîtres, Ceux-ci sont de la nation des Puants. J’en ai rencontré plusieurs autres dans les rues de la Crosse, petite ville, française autrefois, maintenant anglaise, et sise sur les bords du Mussissipi, Nous avons quitté le chemin de fer dans cette ville, après y avoir passé trois jours, et nous nous sommes embarqués sur l’un des steamboats qui font le service de la Crosse à Saint-Paul sur le Mississipi. À l'inverse de ceux qui naviguent sur mer, les bateaux à vapeur du Mississipi calent très-peu d’eau et s'élèvent, au contraire, de plusieurs mètres au-dessus de sa surface ; ce sont de véritables édifices à plusieurs étages, ornés de galeries extérieures, et terminés par une immense plate-forme. Ils sont à roues ordinairement, mais plusieurs n’en ont qu’une seule placée à l’arrière; en ce cas, le même a deux gouvernails placés de côté et d'autre.

On ne peut rien voir de comparable au Mississipi ; ses rives bordées d'épaisses forêts, la largeur de son lit, les collines dentelées, arrondies ou festonnées, qui le bordent de distance en distance, les lacs qu’il traverse, offrent un panorama magnifique, qui change à chaque détour du fleuve. Considérant un si beau pays, je ne pouvais m'empêcher de m’attrister en pensant qu'il appartenait autrefois à la France, et qu’il est aujourd'hui, par la seule faute de nos gouvernements, entre les mains des Américains et des Anglais. La vallée du Mississipi, appelée autrefois Louisiane, forme aujourd'hui cinq à six Etats, dont les deux que j'ai parcourus s’appellent, l'un Wiscousin, l’autre Minessota.

Vendredi 9 mai, à quatre heures de l'après-midi, nous at teignîmes Saint-Paul, capitale de ce dernipr Etat, et sityfe aussi sur le Mississipi. Cette ville qui, en 1848, ne comptait que cinq à six mille habitants, en a aujourd’hui quinze mille, dont le tigrs sont des catholiques canadiens ou irlandais qui y ont deux Eglises et un Eyéché fort beau, où nous Jageimes pendant les cinq jours que nous passimes dans cette ville. Ms Grace, Dominicain américain, et Evèque de Saint-Paul, noys y reçut avec une bonté toute particulière. Nous dinèmes tous les jours à sa table et en fümes comhlés d'amitiés. Je chantai ici la Grand’Messe devant lui et Mer Tacué. Le mercredi 14 mai, nous sommes partis de Sagt-Panl en séage; tel est le nom qu'on donpe aux diligenres qui font le service des grandes prairies américaines, ces immenses déserts où l’on ne rencontre p3s un seul arbre, et que l’on peut appeler des mers, des océans de verdure. Ces voitures sont de grands chars non suspendus, recouverts d’une capote de toile blanche, qui protége à peine du vent et de la pluie, et trainés par quatre beaux et vigoureux chevaux. Nous sommes demeurés enfermés pendant cinq jours dans ces véhicules incommodes, et avons traversé tout l’immense territoire des Sioux sans rencontrer un seul de ces sauvages.

4 Saint Anioine, petite ville, distante de Saint-Paul de deux à trois lieues, je jouai piteusement le rôle que pombre d’Anglais jouent en France, c’est-à-dire que je fis un coq-à-l’âne

impayable et en pleigp table d'hôte. Le garçon m'ayant demandé en anglais ce que je désirais , la langue me tousna et je répondis : Give me peace of slearmbaat pour peace of beefstesk, « Donnez-moi un morceau de bateau à vapeur. » Je vous laisse à penser si l’on dut rire, et si je m'en donnai moi-même.

Pendant toute cette journée, notre stage longea le Mississipi, profondément encaissé et voilé par les bois. Tout autour de nous s’étendait la prairie roulante, accidentée et verdoyante, parsemée de nombreux lacs où le rat musqué fait son nid dans les roseaux, et que recouvrent des bandes de canards. C'est vers le soir de cette journée que nous renconträmes sur notre chemin la ville de Marseille; non la ville actuelle, peuplée et civilisée, mais la Marseille antique, à l'époque où elle ne comptait encore qu'une seule maison : car c'est à quoi 8e borne pour le moment la Marseille de la prairie et des rives du Mississipi ; une seule cabane en troncs d'arbres, habitée par un Français canadien, d’origine marseillaise sans doute.

Après avoir traversé le fleuve, nous continuâmes notre route du côté opposé, et quittämes les bords du Mississipi pour nous enfoncer dans les grandes prairies plates, dont la surface verte et immense, coupée de nombreux lacs, n’est bornée que par Fhorizou. De temps en temps, nous rencontrions sur notre chemin des cabanes en planches, quelques rares villages eatholiques, presque tous composés d’Allemands ou d’Alsaciens. Tous les soirs, à huit heures, lo stage s'arrôtait devant une auberge, simple cabane en troncs d'arbres, où nous trouvions un souper très-copieux, et un lit en peaux de buffles. Rien de plus curieux que le repas américain. Il est du bon ton ici de charger son assiette de tout ce qu’elle peut contenir, et des mets les plus incompatibles en apparence. C’est ainsi que j'ai vu sur mon assiette, aussi large qu’un plat à barbe, du jambon, du porc, du veau, du beurre, de la choucroûte, des patates, de la confiture d’attocat, de la mélasse; pour boisson, du café ou du thé sans sucre, ou du lait froid, ou simplement de l’eau. 11 n’y a guère qu’en France où lon boit du vin; je n’en ai bu qu’une fois depuis que je suis en Amérique.

Ici, il n’y a de distinction pour personne à table comme

ailleurs, les valets mangent avec les maîtres, les ouvriers avec les milords. On donne aussi le nom de monsieur ou de mademoiselle aux serviteurs, tandis que l’on n’appelle que sr ou plus simplement bishop tout court, les Evèques. Chose singulière ! ce titre de str ou monsieur, ils le donnent aussi à leurs chevaux et à leurs chiens. Go on, sir, go on, sir Arthur, sir John, crient continuellement les cochers : «Marchez, monsieur ; marchez, monsieur Arthur, monsieur Jean ! » Ainsi douc, en Amérique, bêtes et gens sont sur le même pied ; et les chevaux y sont traités comme des seigneurs, ou les seigneurs comme des chevaux, ceci soit dit en plaisantant,

Nous rencontrions quelquefois sur notre passage des villages portant de singuliers noms ; tel est celui de Pomme de terre, donné à un groupe de maisonnettes au bord d’un lac.

Après cinq jours de voyage dans ces immenses déserts, nous arrivämes à Georges-Town, au bord de la Rivière-Rouge du Nord. Grâces à Dieu, nous n'étions plus qu’à cent lieues de Saint-Boniface ; mais ces lieues, nous ne mimes pas moins d’une semaine à les franchir, tant la rivière est tortueuse, et tant les arrêts sont fréquents. Nous logeëmes au fort Georges- Town, chez M. Muray, agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, et protestant de la secte presbytérienne. Ce monsieur, ainsi que toute s& famille, se montra plein de prévenance pour Monsigneur et pour nous. Il pria même Monseigneur de dire Les Prières du soir et de bénir la table, et nous fûmes témoins du spectacle qu’offrit un Evêque catholique invoquant à haute voix et au nom d’une famille protestante les bénédictions de Dieu et de la Sainte- Vierge sur cette même famille,

Les bois qui bordent la rivière en cet endroit sont pleins d’écureuils auxquels les enfants font la chasse à coups de flèches. Ils sont presque aussi communs que les rats ; comme eux, ils se faufilent dans les maisons, habitent dans les bassescours, parmi les bestiaux. Les couleuvres y sont aussi trèscommunes, mais très-inoffensives.

Bien que le bateau fût équipé par des protestants, et que tous les passagers le fussent aussi, nous y avons été comblés

d’égards et de respect. Chose singulière! ces gens estiment singulièrement les prètres catholiques, tandis qu’ils méprisent leurs propres ministres. Le cinquième jour après notre départ se trouvant le jour de la fête de la reine Victoria, on invita Monseigneur à présider le banquet qui eut lieu à cette occasion, et nous eùmes aussi les premières places. Après le diner, on porta force foasts accompagnés des chants du God save the queen, et de hourras prolongés. Un de ces toasts fut adressé à Monseigneur et aux Missionhaires ; Notre saint Évêque y répondit par un discours en anglais qui fut accueilli d’un tonnerre d’applaudissements à coups de talons, Il va sans dire que toutes ces santés consistaient en belle eau de fontaine, et que les verres étaient toujours pleins.

Vers le sixième jour de notre voyage sur la Rivière-Rouge, nous commençämes de nouveau à apercevoir les prairies que les forêts de la rive nous avaient longtemps dérobées; et dimanche dernier, nous accostämes le rivage du territoire des Sioux, où le capitaine devait recevoir la visite des sauvages Chippeways. Nous les vimes bientôt arriver en foule, au nombre d’une centaine, nous saluant à coups de fusil, et faisant mille démonstrations. Les hommes avaient revêtu leur grand costume de guerre; ils avaient le visage barbouillé de vermillon, rayé de noir et de blanc, les cheveux hérissés ou pendants sur les yeux en longues tresses auxquelles étaient attachés des plaques de cuivre et mille brimborions. Quelquesvas portaient des plumes dans les cheveux, tous avaient des guètres en peau de cerf, des mocassins, ou souliers, mais en même étoffe, et un brayet de couleur voyante. Le grand chef, nommé l’Or Jaune, était un vieillard d’une figure grotesque et laide à faire peur ; seul parmi tous les guerriers, il ne portait aucun ornement. Il se trouvait parmi eux un grand nombre de femmes, dont une toute jeune portait sur ses épaules un petit nourrisson attaché sur sa planche comme une petite momie. De cette affreuse et pauvre petite créature, dont la tête ronde et inerte se balançait à droite et à gauche, on aurait dit une de ces grosses et vilaines chenilles qui sortent de temps en temps de leur cocon leur tête noire, qu’elles

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promènent de côté et d'autre d’un air inquiet et hébété.

Après qu'ils eurent tenu un petit conseil en fumant leurs pipes, et que le capitaine leur eut donné deux petits barils de whisky, nous quittâmes cette horde enluminée, plus semblable à des fous en mascarade qu’à des hommes doués de raison. Ces sauvages sont encore infidèles.

Le lendemain enfin, lundi 26, nous arrivions à Saint-Boniface au milieu des cris d'enthousiasme et des coups de fusil des habitants agenouillés sur le rivage pour recevoir la bénédiction de leur Pasteur bien-aimé. Le retour de Monseigneur a ressembié à un triomphe. À peine a-t-il touché le rivage, que la foule des métis et des Irlandais catholiques s’est ébranlée et a accouru au-devant de lui, tandis que tous les passagers du steamboat lui souhaitaient mille prospérités. Combien de larmes coulèrent dans cette circonstance ! Combien de cœurs se sentirent attendris et émus! Combien les Protestants durent être étonnés de voir dans les Catholiques tant de charité, tant

d'affection fraternelle!

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