PETITOT, O, M. I
Je veux mentionner deux ou trois petits incidents de notre voyage qui ont servi à y répandre un certain charme. Telle est la petite misère que nous avons €ssuyée au milieu des prairies lorsque, notre voiture s'étant embourbée dans un marais jusqu’au moyeu des roues, ü a fallu la décharger nous-mêmes et forcer sur les roues pour la dégager ; tel est encore le petit accident qui est arrivé à notre steamboat sur la Rivière-Rouge. Celui-ci a manqué se changer en catastrophe. Ce bateau à vapeur, construit comme un château de cartes et beaucoup trop long pour la rivière, a éprouvé une dizaine d’avaries dans le trajet. Par deux fois il s’est jeté dans les arbres du rivage à toute vapeur, et a vu ses cheminées et ses mâts rasés, une autre fois, il a manqué sau-
ter, etc. Nous en avons été quittes pour la peur et pour de fastidieux retards.
Les Protestants sont nombreux à la Rivière-Rouge, où ils forment un peu moins de la moitié de la population. Ils y ont huit à dix ministres des sectes Episcopale et Presbytérienne; mais la population offre cet avantage, que les Catholiques sont à peu près séparés des Protestants. Ainsi, à la Mission du R. P. MEsTRE sur la rivière Sale, on compte plus de 115 familles catholiques, tandis qu’il n’y a pas un seul Protestant ; à Saint-François-Xavier, Mission de M. Thibault, il n’y a que 3 families protestantes sur 225 familles catholiques, et à Saint-Boniface il n’y en a que 5 sur 300. Le contraire a lieu dans les paroisses protestantes.
C'est un assez triste spectacle que celui que présente Saint-Boniface de prime abord. Les maisons des métis et des Canadiens y sont parsemées à grands intervalles des deux côtés de la rivière et non réunies en village. À mesure que l'on avance, elles deviennent de plus en plus clair-semées, jusqu’à ce que l’on rencontre le couvent des Sœurs, et, un quart de mille plus loin, le Collége catholique, perdus l’un et l’autre sur une plage sablonneuse. L'Eglise, qui s'élevait entre les deux, devait corriger un peu ce coup d'œil désagréable ; aujourd’hui il n'en reste pas une seule pierre. L'Office divin se fait dans une salle basse du Coillége ; les Pères et Ms TACHÉ lui-même, qui longtemps n'ont eu d’autre logement que les galetas de cette même maison, sont maintenant entassés dans une petite maison de planches construite tout nouvellement. C'est aussi dans ce petit édifice que les élèves prennent leur nourriture en compagnie de Monseigneur et des Pères, tandis que dans la cuisine attenante une quinzaine d'ouvriers font de même. Ce spectacle fait mal à voir. Et pourtant Monseigneur est si gai, si avenant pour tout le
monde, les Pères sont si aimables, qu'on les croirait
exempts de tout tracas.
J'ai eu le plaisir de voir réunis, à Saint-Boniface, tous les Pères des environs, à l'exception du P. ANDRÉ; je veux parler des Pères Lesranc, LerLocu, Directeur du Collége ; RicHer, économe; MESTRE et LACOMBE, du lac Sainte-Anne, plus MM. Thibault, de Saint-François-Xavier, et Oram. M. Thibault, qui est vieux et fatigué, m'a emmené hier de Saint-Boniface afin que je remplisse ses fonctions aux Saints Offices. La Mission qu'il dessert offre un aspect bien plus riant que Saint-Boniface. Située sur les bords de la rivière Assiniboine, à dix-huit milles en amont de son embouchure, elle est entourée de bois de trembles, et voit la prairie étendre derrière elle sa nappe immense, parsemée des tentes des chasseurs métis ou des sauvages Cris et Sauteux. Rien n’était curieux comme l'aspect du village ce matin. De tous côtés aflluaient de petits escadrons de métis à cheval, des files de charreites pleines de femmes qui venaient assister à la Sainte Messe. Mais ce qui étonne encore plus, c'est d'entendre toute cette foule parler français aussi bien que pas un de chez nous; c’est de voir en elle cette politesse, cette vivacité de caractère qui distinguent les Français et les Canadiens. Oh! que la langue de ma patrie résonne bien à mon oreille dans ces contrées lointaines !