CONTINUATION DU VOYAGE
40 octobre 1882
Du Grand-Portage je suis descendu au lac Athsbaskaw par la rivière que je viens de nommer. Nous avons là une Mission sous le patronage de la Nativité de la Sainte Vierge. Je n’y demeurai pas un jour entier et repartis le soir méme avec Mt GrawDin, que j'y trouvai. Tous les sauvages et les métis
du fort Chippenayan s'étaient réunis pour faire leurs adieux à leur Pasteur ainsi qu’au sefzain sautcané benarekecela, c'està-dire « au Père qui porte du métal sur le nez, » c’est ainsi qu'ils m'appellent, Un vieux sauvage, juché sur une pointe de rocher, s'efforçait de tirer des coups de fusil en fermant les yeux à chaque coup. Ce sauvage est le meilleur chrétien de cette Mission, mais le plus original. Voyant que le Père porte une tonsure , il s’en est fait une qu’il rafraichit toutes les fois qu’il communie. Pourquor fas-tu cela, lui a dit Monseigneur, êu n'es pas prêtre, 101? — C’est vrat, mas ce que le Prétre fait est bon, je puis donc le faire,» Plein de zèle et ensevelissaut les morts lorsque le Père était absent, mais n’ayant pas d’eau bénite, illes aspergeait d'eau naturelle, «Pourquoi fais-tu cela, lui dit Monseigneur, fu sais bien que cetle eau n'est pas bénite? — C'est vrai, mais quand on n’en a pas d’autre il faut bien se servir de celle qu’on a. » Telle fut sa réponse.
Ïl partit pour la chasse avec sa femme et son neveu. « Pére, dit-il en faisant ses adieux au P, CLur, Père, ma femme est bien vielle, si elle meurt dois-je chanter ou pleurer? — Oh!1l n’est pas absolument nécessaire qae tu chantes, prie, puis pleure a ton uise.— Eh bien, non, je chanterar. Donne-maï un livre de cantiques.» Le Père donne ce qu’il désire, mais en partant il oublie son livre, et trois jours après il renvoie son neveu jusqu’à la Mission pour aller chercher ce livre afin qu'il pôt chanter à l'enterrement de sa femme qui, entre parenthèses, se porte à merveille à l’heure qu’il est et n’a pas encore pensé à mourir.
Du lac Athabaskaw nous nous rendimes au grand lac des Esclaves par la rivière de ce nom. Ce lac, le plus grand après le lac Supérieur, mesure 10 degrés, c’est-à-dire 250 lieues de long. Nous y avons plusieurs Missions, dont la principale est celle de Saint-Joseph, au fort Résolution. Nous ne nous arrétèmes qu'une demi-journée et continuämes notre voyage Nous traversâmes ce lac par le plus beau temps du monde, toujours à la voile et vent arrière. Dès la troisième journée nous atteignîmes la Grande-lle (Big-Island), où le fleuve Mackensie sort du lac pour ne se jeter que dans la mer Glaciale. Nous descendîmes ledit fleuve pendant une journée encore et arri-
vâmes en un lieu désert nommé le Grand-Rapide, C'est là que nous devons fonder une nouvelle Mission qui deviendra la métropole de l’extrème nord-Amérique comme Saint-Boniface l'est de laRivière-Rouge. Elle se nommera la Divine Providence. Fyarrivai le lundi 14 août sur le soir. J’y trouvai Le P. Gascon et le F. Boisramé qui y étaient depuis le mois de juillet et qui avaient déjà commencé les défrichements.
Sur une plage haute de 3 à 4 mètres s’élevaient une grande croix, non loin de là une tente de toile, un échafaud contenant tout notre avoir et la loge ou hutte de deux sauvages, nos engagés. Voilà toute la Mission. — Tout autour s'étend la forêt, devant nous coule le fleuve, large de plus d'une lieue et demie, mais divisé par une multitude d’ilots allongés.
À peine arrivés, Monseigneur repartit avec le P. Gascon, qu'il envoie au fort Good-Hope sur les limites des Esquimaux, où je devais aller, et me laissa seul avec Le F, Boisramé et nos sauvages. Aussitôt nous nous remimes à l'ouvrage, coupant des arbres, abattant des broussailles, creusant une cave et des fossés, bâtissant une maison. Lorsque Monseigneur revint trois semaines après, la maison était déjà couverte. Elle se compose de troncs de sapins bruts, posés horizontalement les uns sur les autres et encuchés par leurs extrémités. La toiture est formée de perches alignées. Le tout est enduit d’un bousillage épais. Pour vitres des parchemins, pour lit une peau de caribou, pour nourriture du poisson frais ou séché au soleil ou de ce pennican !, que vous avez appris à connaître, mais tout cela est souffert pour l'amour de Dieu et le salut des âmes; Tout cela nous vaudra le Ciel ainsi qu'à une multitude d’âmes, que le bon Dieu soit béni !
Au milieu de ces travaux, ma santé est excellente, 11 semble que le bon Dieu m'a fait pour cela. Je me trouve plus heureux
# Le pennican se compose de viande de bison séchée au soleil, battue au fléau et réduite en poudre, puis jetée dans de la graisse fondue et enfermée daus des sacs faits avec la peau de l'animal. Cette viande, dont la vue et l'odeur rebutent, atteint une dureté telle qu’on ne peut l'emietter qu'à coups de hache.
dans mon désert qu'un roi dans son palais, Que pouvez-vous désirer de plus pour moi?
Au retour de Monseigneur, je dus repartir de nouveau pour le‘Tond du lee des Esclaves. Le but de ce voyage était d'aller ehercher des outits, des vivres et des marchandises, qui sont la monnaie du pays et sans laquelle on ne peut se procurer ni vivres, ni services.
J'arrivai à la Mission Saint-Joseph où je devais prendre ces articles huit jours après, et y demeurai un mois entier. Mon voyage dura donc cinq semaines et je ne revins au Rapide que le 4 octobre avec les premières glaces. Je trouvai la Mission bien avancée, notre maison élait achevée. Monseigneur lui-même l'avait bousillée de ses propres mains, il avait charrié sur son dos quantité de froncs de sapins pour faire un bastion au magasin à poisson. Une petite chapelle était contigue à la maison ; elle servait en même temps de dortoir et de magasin à viande. On y disait la Sainte Messe sur un ban de clous et de ferrailles. Enfin une deuxième maisoa servant aux engagés avait été bâtie ainsi que deux cabinets. Trois mille poissons blancs, gros comme des petits tons, séchaient ou plutôt gelaient en plein air, pendus par la queue à un échafaud. Il nous en faut encore cing mille pour compléter nos provisions d'hiver. Notre sauvage chasseur avait tuétrois orignaux, dont les peaux téchaient au soleil. Quelques jours après nous fabriquions des bits rustiques et un poële avec des feuilles de tôle. Tout marchait pour la mieux. Ne sommes-nous pas lea enfants de la divine Providence ! Nous ne pouvions pas choisir de patron plus assuré et plus fidèle.
Nos sauvages ici sont de plusieurs nations. Ce sont des esclaves ou Desnessya-Ottiné, des Côtes-de-Chien ou Cuetchaureh, dea Couteaux-Jaunes ou Trabisan-Ottiné et des Montagnais ou Denés. Tous ces peuples ont une langue différente, mais comprennent le montagnais, langue difficile et plus ardue que le latin et le grec.
Les succursales ou dépendances de la Mission du Rapide, sont celle de la Grande-lle, du fort de Liard sur la rivière aux Liards, du fort Kalket aux montagnes Rocheuses, du fort
Simpson, sur le fleuve Mackensie : Monseigneur m'a déjà averti d'aller faire la Mission du fort de Lierd ou du fort Raë au printemps prochain. Ces deux Missions sont distantes du Rapide de plus de deux cent cinquante lieues. Je m'y rendrai sans doute en traineau à chiens sur les dernières glaces, avec un petit métis Canadien que j'ai emmené avec moi du lac des Esclaves et quiest mon maître de montagnais. Priez Dieu pour que ma Mission réussisse, Je vous instruirai de son résultat par ma prochaine ainsi que de la manière dont j'aurai passé l'hiver. Il est constant qu'il sera terrible, maisje suis sûr que nous en souffrirons mins que vous, car on se couvre ici autrement que chez vous. Je voudrais que vous pussiez me voir avec ma soutane de bure, mes culottes de cuir d’origual, mon capot de peau de caribou, poil en dehors, mon casque de même étoffe, mes mitaines de peau de loup marin et mes raquettes, vous me prendriez pour un vrai sauvage. Si je puis vous envoyer un petit dessin, je de ferai.
Ici nos sauvages sont vêtus tout à fait curieusement; une paire de mitaines ou cuissards de cuir s’arrêtant à micuisse, un brayet ou pièce d’étoffe passée entre jambes et une blouse de cuir serrée par une ceinture en poil de pore-épic, des mocassins et des mitasses, sorte de guêtres, Ce costume est décoré de franges de lanières de peau, de rassades de toutes couleurs et de brimborions de toutes sortes. Mais les pièces les plus ornées de leur costume sont le fourreau de leur fusil, leur corne et leur sac à plomb, ainsi que leur sac à médecine.
Les femmes portent, outre des mitasses, une robe de cuir attachée sous les bras et décorée avec art de franges de poil de porc-épie, de petits morceaux de cuivre, de boutons polis et d’autres choses curieuses, Tous ces brimborions sonnent comme des clochettes lorsqu’elles marchent, Monseigneur a acheté plusieurs de ces costumes ainsi que des vêtements et ustensiles encore plus curieux des Esquimaux. 1! se propose de les faire passer en France par la première occasion.
En hiver, les hommes et les femmes sont couverts de tuniques ou de robes courtes en peau de lièvres blancs tressées avec art,
La couleur blanche, qui est celle que revêt la terre dans ces pays depuis les premiers jours de septembre et qu’elle conserve jusqu’en juillet, est aussi celle de ses animaux. Ainsi on trouve ici bœufs blancs musqués, moutons et chèvres blancs, renards blancs, beleites et lèvres blancs, perdrix, moineaux et roitelets blancs. S'il y avait ici des merles, nul doute que le proverbe donner un merle blanc, pour exprimer une chose impossible, s'envolerait en fumée.
14 novembre 1802.
J'arrivai à la Mission de la Providence le lundi 11 août sur le tard, et y fus laissé seul avec le Fr. Boisramé dès le lendemaio, Monseigneur étant reparti pour le fort Simpson avec le R. P. Gascon, que nous avons trouvé au Rapide. Tout était à faire dans cette Mission nouvelle; tout, je me trompe, car depuis un mois le R.P. Gascon et son digne acolyte s'étaient épuisés en labeurs, sapant des arbres, arrachant des écorces d’épinette, établissant une pécherie, etc.; néanmoins la Mission se composait uniquement d’une tente en toile blanche, dressée sur une falaise de quinze à vingt pieds de haut, entre une grande croix etun échafaudage contenant tout notre avoir ; bûcher, défricher, brûler des broussailles, construire, creuser la terre, tels furent nos premiers travaux. Il nous en a coûté bien des fatigues ; toutefois, vous le comprenez, le plus dur de ces labeurs revenait au pauvre Frère, qui les a supportées avec le plus grand courage.
À l’arrivée de Monseigneur, c’est-à-dire trois semaines après, une maison de vingt-deux pieds carrés, lisez plutôt : une baraque, et une chapelle y attenante, de quinze pieds carrés sur huit, se trouvaient debout, mais sans porte ni chevrons. Formés de trones de sapins bruts encochés par leurs extrémités en queue d'luronde, ces grossiers édifices paraissaient tenir par artifice; et nous redontions le moment où il nous faudrait quitter notre habitation en plein vent pour nous ÿ installer.
Sa Grandeur était à peine arrivée à ce rudiment de Mission,
qu’il me fallut m’en éloigner à mon tour pour cinq semaines, que j'allai passer avec le bon Père Ernanv, demeuré seul au lac des Esclaves. Un autre but de ce voyage était d'amener au Rapide une partie des vivres, outils et marchandises de ce Père, car les barges ne nous avaient rien apporté du tout. Parti le 4 septembre, je ne revins que le 3 octobre avec les premières glaces; mais peu s’en fallut que je ne revinsse plus du tout : une tempête assaillit notre pauvre barque dans ce rude lac des Esclaves, large comme une petite mer. Le lac se creusait sous un vent froid et terrible qui nous ballottait comme une coque de noix ; l’eau entrant dans notre barque à chaque coup de mer, on fut contraint de uous claquemurer parmi les ballots de viande et de marchandises en étendant par-dessus nos têtes des prélarts cirés que l’on cloua sur les plats-bords; le mât fut élayé, il n’en craqua pas moins comme une allumette; ja voile diminuée était maintenue à deux mains par cinq forts sauvages; mais que faire? le gouvernail n’obéissait plus, la barre cassait et le timonier perdait la tête; les sauvages, qui formaient seuls l’équipage de cette barge, se tenaient tapis au fond, tremblants de crainte. On crut que nous étions perdus, et l’on aurait jeté infailliblement la cargaison à l’eau, si un Canadien qui se trouvait là et moimême n’eussions relevé le moral de ces pauvres gens par une contenance rassurée et des plaisanteries. Le bon Dieu et la Sainte Vierge aidant, nous nous tirèmes sains et saufs de ce mauvais pas.
À mon retour, je trouvai la Mission bien avancée. Nos tonstructions avaient été bousillées par Monseigneur lui-même, une cave se montrait dans le milieu; mais il n’y avait encore ni porte ni planchers; on mangeait et on écrivait sur ses genoux, ce que nous faisons encore, entre parenthèses; on couchait à terre, pêle-mèle avec des outils, des barils de ferraille et de poudre, sur lesquels on célébrait aussi la Sainte Messe. Il fallut encore se mettre à l’œuvre; pendant plusieurs jours, j’essayai d'étudier le montagnais; mais comment laisser Monseigneur faire tout seul le manœuvre, le pêcheur et le terrassier? J'en souffrais trop, et mon parti fut pris; je laissai l'étude de côté
pour aider Sa Grandeur. La semaine qui précéda la Toussaint fat la plus pénible ; nous bousillâmes nos deux maisons trois jours durant, je fis ensuite le plancher de notre pauvre chapelle, pendant que Monseigneur et le Frère faisaient avec des perches chargées d’écorces un plafond à notre baraque. Je passai de là à la porte de la chapelle et de la porte à l'autel. Puis il fallut songer à orner cette pauvre petite chambre de boue pour la rendre digne de la présence de notre grand Dieu
Enfin, tout étant prèt pour le recevoir, il vint habiter notre pauvre toit d'écorce, ce Jésus! comme il habita sous celui de Bothléem ; il vint partager notre affreuse misère et nos sueurs.
C'est dans cette chapelle qu’au commencement de ce mois nos sauvages se sont réunis en grand nombre; nous leur avons fait une petite Mission, et quatre des plus instruits ont été baptisés.
PEYITOT, 0. M. 1.