HABITUDES, MŒURS DES SAUVAGES
Vous ne sauriez croire combien il nous est pénible de ne pas connaître suffisamment la langue des sauvages. Que de fois, pendant ce voyage, ils sont venus par bandes autour de notre tente, afin d'apprendre de nous la maniere de prier ! J’ai vu surtout un jour, un petit garçon de dix à onze ans qui savait admirablement son Pater et son Ave. Je lui donnai une médaille et un chapelet en lui enseignant la manière de le dire; il me suivit toute le journée en me souriant. Pauvre petit ! que j’aurais voulu pouvoir lui en dire davantage ! Je distribuai des médailles et chapelets à plusieurs autres qui vinrent nous visiter jusque bien avant dans la nuit, et baptisai, comme je vous l'ai dit, plusieurs de leurs enfants. Quand je n'aurais quitté la France, quand je ne me serais séparé de ceux qui me sont toujours si chers, que pour transformer ces petits démons en anges, je m'’estimerais infiniment dédommagé. Ces pauvres gens le comprenaient bien. Aussi ne voulaient-ils pas attendre au lendemain pour que je baptisasse leurs enfants ; il fallut le faire à dix heures du soir et en plein air.
Mission de la Providence, Grand-Rapide, 81 août 1862.
C'est avec du jus de groseïlle, mon Révérend Père, que j'ai l'honneur de vous faire part de mes pensées ; je désire que ma lettre vous soit aussi douce que l'est pour moi votre souvenir Ma dernière était datée du Portage la Loche. Nous sommes demeurés dans cette Mission, le P. Grouarp et moi, jusqu’au départ des barges de la rivière Mackensie, c'est-à-dire douze jours. J’en profitai pour élever une chapelle en manière de tente conique que je tendis avec des couvertures blanches et que j’ornai de belles estampes coloriées. Un autel, entouré de linge blanc, y fut dressé pendant tout ce temps. C’est dans ce petit temple improvisé que j'ai eu le bonheur de chanter la Grand’Messe lé dimanche qui suivit notre arrivée, et de célébrer les saints mystères chaque jour devant plus de trois cent cinquante personnes, tant métis que sauvages. Ïl y avait en ce moment, au Portage, les représentants de plus de dix nations différentes : c'était une véritable Babel. Il y avait là des Sauteux, des Cris, des Maskégons, des Montagnais, des Esclaves, des Couteaux-Jaunes, des Côtes-de-Chiens, des Naanehs, des métis provenant du croisement de toutes ces races avec les races blanches, et cela sans compter les Canadiens, Anglais, Écossais et Irlandais. Il aurait fallu être un Mezzoffanti pour se faire entendre de toutes ces bonnes gens. Aussi ne prêchâmes-nous qu’en français pour la commodité d’un chacun. Notre chapelle était placée à côté de la tente du Révérend Sir Macdonald, exbrasseur de bière, actuellement ministre du pur £E’vangile. Le chant de nos superstitions l’effraya tellement, que le lendemain de son arrivée il déguerpissait et allait camper au milieu du Portage. Par la grâce de Dieu, notre présence au Portage a produit ses fruits. Le Révérend Minis-
tre n’a pu gagner personne, tandis que nous avons vu bon nombre de Chrétiens s’approcher des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Il n’y avait de Protestants, dans ce poste, que les Anglais, et ils n'étaient pas eux-mêmes plus de dix. Aussi Sa Révérence faisait-elle pitié,
Nous étions encore occupés de confessions, lorsqu'une petite lettre de Me° GRanDin vint hâter notre dépari. Aussitôt nous déjeunons à la hâte, plions notre bagage, que nous chargeons sur un grossier chariot, et prenons à pied le chemin de la rivière Athapesko. Le Portage a à peu près 20 à 22 kilomètres. Nous les effectuâmes sans peine; mais arrivés sur le côté opposé, grand fut notre embarras. Notre bagage était demeuré en chemin ; le temps s’écoulait, et à onze beures du soir nous étions encore sans abri et le ventre à l’espagnole. Un sauvage fut expédié : il revint avec ce dont nous n'avions qus faire. Aussi ce soir-là et le jour suivant mangeâmes-nous par cœur. Pendant les deux autres jours que nous passâmes sur ce rivage, toute notre nourriture se composa de galette cuite sous la cendre et d'oignons dont, en bon Provençal, j'avais eu soin de me munir. Ces oignons ont donné lieu à une scène fort comique, qui fut suivie d’une autre plus burlesque encore. Pendant que nous croquions ces tubercules, plusieurs sauvages s’arrêtèreut devant notre tente : ils ramassent les pelures que nous avions jetées dehors et les flairent. Je leur donnai alors un oignon à chacun. Ils les flairèrent longtemps avant de se décider à y mordre. Je riais sous cape, ils s’en aperçurent et cessèrent de manger. Mange donc, dis-je alors à un d’entre eux, c'est très-bon. —— Ah] Père, me répondit-il en mauvais français, moi pas capable : c’est de la médecine. Je ne pus m'empêcher d’éclater de rire à cette déclaration, Et eux de jeter leurs oignons et de rivaliser à qui expectorerait le mieux ce qu'ils en avaient avalé. Puis ils sautèrent sur leur calumet pour chasser ca
goût désagréable. Le bruit s'étant répandu parmi les sauvages que nous mangions une herbe médecine, ils vinrent en foule pour en faire l'essai, et ce fut une procession les jours suivants. Le lendemain j'en vis venir à moi une vingtaine et plus : tous se plaignaient de différents maux. A les en croire, ils étaient tous à demi morts, et ils prenaient la contenance la plus piteuse. Pour guérir ces malades imaginaires de leur manie de se plaindre, j’usai d’un innocent remède. J'avais des pilules purgatives de rhubarbe, je leur en donnai à tous... Cependant, avec mon camphre, je pansai quelques blessés qui guérirent bien vite.
Sur le soir de ce même jour, un sauvage vint s'asseoir dans notre tente d’un air dolent et triste. Il croyait que je parlais cri, et il m'interpella en cette langue, puis en montagnais. J'allai quérir un interprète et lui demandai ce qu'il désirait : J'ai perdu tous mes enfants, me dit-il, deux sont morts le même jour. Depuis ce temps je suis fou et ma tête s’égare. Je venais & toi pour que tu me fisses le cœur fort, et tu ne me comprends pas. Je suis bien malheureux! Je consolai ce pauvre sauvage de mon mieux, en lui fournissant tous les motifs que nous offre notre sainte Religion. Sa douleur paraissait grande, il parlait bas, lentement, la tête inclinée et en gesticulant : Si je pouvars mourir, me dit-il, J'irais retrouver mes enfants au ciel, mais le bon Dieu ne veut pas de moi, et je n'ai plus d'enfants. Après un moment, il reprit : Si j'avais un livre de cantiques, je chanterais, et cela me consolerait ; mais je n'ai pas de livres! Je lui en donnai un, et pendant toute la journée et les jours suivants, j’entendis ce pauvre Montagnais chantant les cantiques de son petit livre pour se consoler de la perte de ses enfants.
C’est sur les bords de la rivière d’Athapesko que se termina une scène commencée au Portage la Loche et que je veux vous raconter. Elle vous donnera une petite idée du caractère sauvâge.
J'étais dans ma tente, lorsqu'une jeune femme montagnaise vint se jeter à mes pieds avec son petit enfant. Elle pleurait et paraissait vivement affligée. Je prends un interprète parmi nos métis, et je sais bientôt que la jeune femme était délaissée par son mari, qui est ('ree de nation. Je me rends dans la loge de celui-ci pour tenter un raccommodement. J’y trouve une vieille Creese, sournoise et rancunière, qui m’expose les motifs qu'elle a eus de renvoyer sa bru, et refuse absolument de lui pardonner. Le jeune mari se trouvait là. Il garda le silence pendant tout le temps que je parlais, et ne répondit à mes sollicitations que par des signes de tête négatifs. Trois fois je revins à la charge, trois fois je m'en revius sans avoir rien obtenu. Le lendemain le mari était parti, et la jeune femme errait dans les bois en hurlant. Je crus qu’elle en deviendrait folle. Puis elle disparut, et je n’y pensai plus. La principale raison qui désunissait ces deux époux était leur nationalité diverse et le caractère acariâtre de la femme.
Plusieurs jours après nous étions au Portage de la Bonne ; je fus bien étonné d’y rencontrer mes sauvages, mari et femme, et je crus qu'ils s’étaient réconciliés. Je ne demeurai pas longtemps dans l'erreur. Il était six heures du soir. La vieille /Zskuam gréa son canot et partit, suivie de ses filles. Le jeune homme s'apprêtait à en faire autant, lorsque la Montagnaise, jusqu'alors immobile, se jette à ses genoux et les étreint en sanglotant. Le Cree parut abasourdi, il la repoussa doucement; mais elle s’était cramponnée à sa ceinture et refusait de le quitter. Elle le priait au nom de leur enfant, qui, de son côté, criait à fendre l'âme. Le Cree fut sourd et la repoussa de nouveau, Alors commença une lutte affreuse entre les deux époux. Il la rejeta avec violence contre terre, la frappa du talon, et comme elle ne cessait pas de le tenir par la ceinture, il
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déchargea sur la tête de cette malheureuse femme des coups de crosse et de pagaie, À la vue de ce spectacle, j'accourus pour les séparer et me mis à raisonner ce barbare. Je ne vous donnerai pus les raisons que je lui alléguai pour qu’il reprit sa femme. Le fait est qu'elles ne le touchèrent pas plus que s’il avait été un automate : Donyé, me répondit-il, c’est difficile. Ce fut là toute sa réponse, Et je me retirai en gémissant intérieurement sur ces natures rancunières. La scène affreuse recommencça ; mais la jeune femme, voyant qu'elle ne pouvait rien sur son mari, usa d’un subterfuge : ZA bien/ lui dit-elle, puisque tu ne veux plus de moi, moi aussi je ne veux plus de ton fils, tiens, garde-le, tu seras plus caysable que moi de le nourrir. Ce disant, elle lui jette l’enfant dans les bras et s'échappe dans la forêt en poussant de vrais hurlements. Le jeune homme charge l'enfant sur ses épaules et la poursuit à toutes jambes, C'était navrant.
Le lendemain j'étais au rapide de la Cascade, où l'on faisait encorc portage. Le jeune Cree s'y trouvait, impassible comme la veille. Son petit sauvageon #'amusait avec un écureuil attaché à une ficelle. Je cherchai longtemps des yeux la pauvre sauvagesse sans l'apercevoir. A la fin je la vis accroupie dans les hautes herbes du rivage. Elle couvait son fils du regard, tnais ne disait rien. Sa ruse n’avait servi qu’à la rendre plus malheureuse. £lle demeurait seule, sans époux, sans enfant. Celui-ci même ne faisait plus attention à sa mère. Bientôt ils partirent de nouveau. Cetle fois c'était pour ne plus revenir : ils allaient remonter la rivière la Biche, jusqu’au lac de ce nom, et gagnor les prairies de l'Ouest où se trouvent les Grecs. L'enfant fut jeté dans le canot avec les chiens ; le mari prit l’aviron sans jeter un seul regard à sa fomme, et ils partirent, Elle ne poussa pas une plainte, pas un soupir, Elle se leva, prit sa petite chaudière, puis, ayant jeté un
grand cri, eïle s’enfonça dans la forêt comme une folle.
Je croyais que tout était fini, et je tâchais d'effacer de mon souvenir une scène si pénible, lorsque, vers les neuf ou dix heures du soir, en descendant la rivière, nous entendons une plainte lugubre prononcée d'une manière singulière et entrecoupée par des hurlements de chien. Nous ne savions ce que c'était, lorsque nous aperçûmes de loin une forme noire accroupie au haut d'une falaise, quatre ou cinq chiens se promenaient autour de la pauvre sauvagesse. Elle demanda qu’on la prit à bord par pitié ; on n’en fit rien, et longtemps après nous entendions encore la plainte de la pauvre délaissée,
Nos sauvages sont loin d’être aimables, je viens de voas en donner une preuve. Il faut pourtant que nous les aimions, car qui les aimera si ce n’est pas nous? Hen est qui donnent beaucoup de satisfaction, mais ils font exception. Tous les sauvages passent par trois périodes. Dès qu'ils voient le Missionnaire peur la première fois, ils sont pleins de zèle et d'enthousiasme. Puis ils deviennent indiférents. Enfin, le raisonnement reprenant le dessus, ils se montrent de bons Chrétiens. Beaucoup de nos sauvages se trouvent dans cette troisième phase. Ce sont ceux des vieilles Missions, mais les nouveaux évangélisés passent encore dans la seconde; aussi offrent-ils peu de consolation au Missionnaire.