TYPOGRAPHIE LEMERGIER ET FILS
Vendôme possédait au moyen âge un pèlerinage fameux: de tous les points de la France et pendant près de huit siècles, des milliers de pèlerins accoururent au sanctuaire de la Trinité le vendredi du Lazare, et d'éclatants miracles y consacrèrent la foi de nos pères.
Aujourd'hui, un vague souvenir en reste à peine dans la mémoire de quelques antiquaires vendômois, et les circonstances de cette grande manifestation religieuse sont tombées dans le plus complet oubli. Nous allons en tenter la résurrection, nous vieillir de quelque deux cents ans et faire un voyage à la Sainte-Larme, vers le milieu du XVIIe siècle.
C'est huit jours avant le vendredi delà Passion. Il est de bien bonne heure, et un soleil resplendissant commence à peine à dorer les nombreux clochers et les toits aigus de Vendôme. A toutes les portes de la ville, les herses sont levées, les ponts-levis abaissés, et il règne dans les faubourgs une animation qui n'est pas habituelle. On y voit défiler une foule de gens qui semblent s'être mis en route bien avant le jour, car ceux qui sont à cheval secouent la poussière du chemin en descendant de leurs montures, blanches d'écume, et les piétons s'essuient le front d'un air fatigué. C'est réelle-
mont merveille de voir passer ces nobles seigneurs et damoiselles montés sur leurs palefrois richement caparaçonnés et suivis de tout un cortège de varlets, de pages et d'écuycrs, ces magistrats et ces praticiens chevauchant gravement sur leurs mules paisibles, ces manants et ces vilains reconnaissables à leur surcotte de grosse bure, à leurs houseaux et à leur chaperon, et portant sur l'épaule leurs petites provisions et leur mince bagage.
Ce matin-là, les quatre portes de la ville ne se trouvent pas assez grandes, et ce sont à chaque instant des embarras et des querelles, que les archers de la maréchaussée ont bien de la peine à apaiser. Déjà les hôtelleries sont pleines de monde : chez Denis Gaultron 1 au faubourg Saint-Georges, chez Girardin au Clos-Montpensier, chez Jacques Joly au bourg Saint-Martin, tout est pris, tout est retenu, et le pèlerin attardé doit chercher un autre logis. Heureusement que le cas est prévu, et que chaque bourgeois a préparé la chambre du voyageur. Les cloches sonnent à toute volée et annoncent la fête du Lazare, la fête de la Sainte-Larme; Saint-Martin, la Madeleine et les deux paroisses extra muros Saint-Lubin et Saint-Bienheuré, les chapelles de Saint-Pierre La Motte, de Saint-Denis, de Saint-Sulpice, de Saint-Jacques-du-Bourbier, et tous les sanctuaires des Cordeliers, des Capucins, des Calvairiennes, des Urseulines, etc., font retentir l'air de leurs cantiques argentins, que dominent les voix fortes et sonores du bourdon des Bénédictins et de la sonnerie de Saint- Georges.
Nous traversons des rangées de marchands ambu-
1 Nous prévenons le lecteur une fois pour toutes que les indications sur les individus et la topographie de Vendôme au moyen âge sont extraits des Terriers vetrdômois, que nous avons compulsés aux Archives nationales,
lants, car la foire du Lazare vient de s'ouvrir; on ne voit de tous côtés que pelletiers qui vendent des gants, fétissiers et ferrandiniers1 qui vous offrent des draps et des étoffes, ciriersqui débitent des figures de cire, des cierges et des bougies, merciers et clinqualliers, etc; mais nous remettons à plus tard nos emplettes, et nous nous rendons bien vite à la Trinité pour visiter les châsses avant la procession solennelle.
Nous entrons dans l'enclos du monastère, et nous dirigeons vers la basilique ; messire René Gerbron, prêtre, recteur et curé de la Madeleine, nous sert de guide.
De chaque côté delà rue qui conduit au portail de la Trinité se trouvent de petites boutiques en plein vent; ce sont des pat^nostriers qui vendent des chapelets, des médailles et des ampoules d'or, de vermeil, d'argent, d'étain, de cuivre et de plomb. Les pèlerins s'empressent d'en faire provision pour emporter quelque souvenir du pèlerinage à la Sainte-Larme.
Nous possédons un certain nombre de moules qui ont servi à fabriquer, à couler quelques-uns de ces objets d'orfèvrerie populaire. Ils ont 0m,12 de hauteur sur 0m,065 de largeur. Il est probable que la plupart des pièces se fondaient dans des moules semblables à ceuxci ; ils étaient toujours soit en schiste ardoisier, soit en pierre de Munich ou pierre lithographique. Nous donnons ici quelques types de ces moules; on en superposait deux donnant les mêmes formes, et dont les dessins variaient pour le recto et le verso des objets, puis on introduisait le métal dans la cavité centrale, d'où il se répandait dans les différents jets et dans les formes qui se trouvaient aux extrémités.
1 Ferrandiniers, fabricants de ferrandine, étoffe légère de soie et laine, qui se fabriquait à Vendôme à celte époque.
Quand l'opération de la fonte était terminée, on coupait les pièces, et le métal des conduits était rejeté au creuset pour être refondu.
Le premier moule que nous donnons contient une croix avec une sorte de soleil à la rencontre des quatre bras et une larme à la partie inférieure, puis un tronc vertical, d'où partent symétriquement à droite et à gau-
Fig.l,
che six tiges obliques portant chacune une Sainte-Larme terminée par une bélière.
Dans le second moule, on voit une médaille avec une larme entre deux flambeaux et les clous de la Passion, puis une série de larmes semblables au précédent, et qu'on découpait pour les suspendre au cou ou aux chapelets. Dans le soubassement qui reste à la Trinité, seul vestige du splendide monument de la Sainte-Larme,
Fig. 2.
on voit comme motifs d'ornementation un grand nombre de ces larmes suspendues par un ruban (Voyez planche 2 et planche 3, fig. 22 et 23).
Nous reproduisons plus loin (planche 1, fig. 3, 4 et 5) trois autres moules".
Voici quelques spécimens des objets que ces moules servaient à fabriquer.
Fig. 6 Fig. 7.
Les figures 6 et 7 représentent en grandeur naturelle une petite médaille en cuivre, de forme ovale, avec bélière fixe et trois petites boules extérieures, pouvant répondre aux extrémités d'une croix. Cette médaille appartient au musée de Vendôme ; elle lui a été donnée par M. A. Queyroy. Sur l'une des faces, on voit une larme entre deux sortes d'échelles, au-dessus desquelles on distingue quelques étoiles ; sur l'autre face, on distingue un saint Michel nimbé et ailé, tenant une balance de la main gauche et frappant le dragon de l'autre avec une lourde épée droite.
Les pièces suivantes sont en plomb ; elles ont été trouvées dans la Seine et révélées par M. Arthur Forgeais, à qui nous en empruntons la description.
Fig. 8.
Pl.
Fig. 5.
Pl. I.
Fig. 8. — Médaillon rond, orné d'un double rang de perles et garni d'un anneau entre deux consoles. Dans le champ, un larme entre deux fleurs tigées et feuillées, mouvant chacune d'une terrasse. Ce médaillon, du XVIe siècle, a été trouvé au pont Saint-Michel, à Paris, en 1862. Au revers, on voit un évêque nimbé, revêtu d'une chappe ; il tient une crosse de la main gauche et bénit de la main droite. C'est l'image de saint Eutrope, dont le culte est étroitement lié à Vendôme à celui de la Sainte-Larme.
Fig. 9.
Fig. 9. — Plaque en forme de cœur, chargée d'une larme, flanquée des lettres S. L et ornée à son pourtour extérieur d'un grénetis et de deux filets, l'un cordé, l'autre simple ; ce cœur est surmonté d'une couronne royale fermée, et il est garni à sa base d'une larme formant pendeloque.
Ce plomb, du XVIe siècle, a été trouvé en 1864 au même endroit que le précédent.
Fig. 10. — Ampoule ou sachet en plomb garni de deux petites anses vers la gorge. Sur la panse on voit un autel drapé qui porte une espèce de grand ciboire. De chaque côté est une femme debout, sans doute sainte
Madeleine et sainte Marthe. Celle de gauche soutient une grosse larme au-dessus du ciboire ; celle de droite porte un cierge allumé. Dans le champ à gauche de l'autel, on voit une croix patlée au pied fiché.
en deux lignes séparées et enfermées par des filets.
Le tout surmonté d'une bordure partie endentée, dont la rangée supérieure est hachée.
Ce plomb, du XIIIe siècle, est de fort belle conservation; il a été trouvé au Pont-au-Change en 1863.
Fig. 41. — Le revers de ce sachet est chargé d'un cavalier marchant à droite, couvert d'une armure en mailles; son casque, dont la partie supérieure est plate,
Fig. 10.
Au-dessus de cette représentation, on lit :
f LACR ' IMADEI
se trouve surmonté d'une croix, garni d'une visière formant masque et percé d'une ouverture perpendiculaire, ainsi que de sept ouvertures horizontales. Ce cavalier tient de la main droite une épée nue; à son cou est suspendu un bouclier orné de cannelures partant d'un umbo central; l'éperon est à molettes. Le cheval semble houssé; son cou, son ventre, sa croupe sont chargés de rosaces; la bride est ornée de boucles ou grelots. Le champ est semé de feuilles cordiformes à longues queues,
Fig. 11.
dont plusieurs sont réunies par une tige. Entre les jambes du cheval est une fleur de lis à longue queue, mouvant de la même tige qu'une des feuilles. Enfin une bande formée de deux traits, réunis par des hachures diagonales, part du bras droit du cavalier, passe derrière le cheval et aboutit au bord du vase. Au-dessus du
cavalier on lit cette légende : j^Qjyg a'ns' disposée.
C'est une allusion à la chapelle construite par la comtesse de Vendôme eu l'absence de son mari, et pour laquelle Geoffroy-Martel avait rapporté en même temps que la Sainte-Larme un bras de saint Georges.
Le Musée de Vendôme possède un sachet de plomb presque semblable à celui-ci : la principale différence consiste dans le cavalier., qui, au lieu de passer sur le premier, se trouve derrière un arbre assez touffu. La partie supérieure a été rognée, et il ne reste qu'une des deux lignes de l'inscription : (LA GRIMA) DEI — ( S. G E 0 R ) G I VS . Il a été trouvé dans la Seine en
Fig 12
Fig. 42. — Les personnages vus de face dans le premier sachet sont placés ici de profil ; celui de droite ne
soutient plus la Sainte - Larme, il l'adore ; celui de gauche tient, au lieu d'un cierge, une sorte de tau.
Ce sachet, du commencement du XIVe siècle, a été trouvé au Pont-au-Change en 1863.
Fig. 13. — Sur le revers, on voit saint Georges à cheval , la plupart des ornements du champ ont disparu. Au-dessus de la tête du saint, on lit cette légende en français : S ' G E 0
RGES
Fig. 13.
Le Musée de Vendôme possède une ampoule en plomb, de même forme que celle-ci, avec de très-légères variantes. On trouve au recto les deux femmes du N° 4 et au verso le saint Georges du N° 5. Ce saint Georges est couvert d'une armure de mailles très-soi-
gnée, dont on distu gue nettement tontes les parties: son cheval est richement caparaçonné et couvert de rosaces ; il tient salariée rie la main gauche. La légende est trop fruste pour que Ton pnisse la déchiffrer. Ce plomb a été trouvé dans la Seine en 1866.
Fig. 1-4.
Fig. 14. Dans le champ, un autel recouvert d'un tapis à franges, surmonté d'un ciboire, A droite sainte- Madeleine soutient la Sainte-Larme ; à gauche sainte Marthe tient un cierge allumé, au-dessous duquel on voit un quatre-feuilles surmonté de la lettre A gothique. Au-dessus de la tête des personnages de droite, se trouvent les lettres S M E, qui veulent dire sans doute Sainte Madeleine. Le personnage de gauche est entouré des lettres S M A, Sainte Marthe.
Au-dessus est une légende illisible, mal reproduite parla gravure, et qu'on peut traduire par LACR1MÀ DE1.
Ce monument a été trouvé à Melun par M. E. Grésy; il nous paraît appartenir au XIIIe siècle.
Fig. 15.
Fig. 45. — Le revers de ce sachet, garni de deux petites anses dans sa partie supérieure, est chargé d'un cavalier marchant à gauche, couvert d'une armure de mailles ; son heaume ou timbre est surmonté d'une croix; à son cou est suspendu son bouclier barré de sept pièces. Le cavalier tient de la maiu droite sa lance en arrêt. Le cheval semble houssé ; sa croupe est chargée de rosaces.
Le champ est semé de tiges feuillées. Au-dessus du
cavalier, on lit la légende suivante: SLIEUM S. GEOR- GIL Evidemment les lettres ont été déformées dans le premier mot, et il faut lire : Sigillum Sancti GeorgiL Le sujet tracé sur la panse est entouré d'une bordure partie endentée, ou plutôt chargée d'un zig-zag.
Fig. 1G. — Sachet à ventre rond, dont le col, qui est garni de deux anses et le pied sont de forme carrée. Le ventre est chargé d'une châsse gothique très-élégante, dont la porte est ornée d'un joyau en forme de larme, entourée de petites larmes. Cette châsse est accompagnée de chaque côté d'un cierge allumé dans son chandelier et d'une larme. Le tout est entouré de deux filets concentriques, entre lesquels sont placées des perles ou annelets formant chapelet.
Cette ampoule est pour nous une des plus précieuses,
Fig. 16
car elle nous révèle la forme d'un des coffres reliquaires qui renfermaient la Sainte-Larme.
Fig. 17.
Fig. 17. — Sur le ventre du revers de ce sachet est placé l'éeussori de France, à trois fleurs de lis, surmonté de la couronne royale ouverte et flanquée de deux larmes. Un globule sépare les deux fleurs de lis supérieures.
Le reste est comme au droit.
Fig. 48. — Sachet à ventre rond, à col rond garni de deux anses et à pied carré. D'un côté le ventre est chargé d'un ciboire contenant une larme entre deux chandeliers avec leurs cierges. Autour, on lit la légende ordinaire LACR1MA DEl, dont une partie est très-fruste ; elle est elle-même entourée de quatre cercles concentriques, renfermant des arabesques et des dentelés..
Le' col est aussi orné de dessins en triangles fort élégants.
Fig. 18.
Fig. 19. — Le centre de l'autre face du sachet est occupé par une croix de Malte aux bords dentelés; entre chaque branche de la croix est une sorte de petit dé. Autour, plusieurs cercles concentriques très-ornementés. L'original de ce sachet appartient au Musée de Vendôme.
Fig. 20. — Sachet rond, surmonté d'un col garni de deux anses.
Dans le champ, un ciboire surmonté d'une larme et flanqué de deux chandeliers supportant un cierge allumé. Deux filets concentriques, renfermant des ara-
besques, circonscrivent celte représentation. Le col de ce sachet est orné ou accidenté de quelques traits courbes.
Ce sachet, du XIV0 siècle, a été trouvé au pont Notre- Dame en 4863.
Fig. 21. — Sur le revers de ce sachet, on voit la représentation de la Trinité, quoique le Saint-Esprit n'y soit guère reconnaissable. Dieu le Père assis soutient de
Fig. 2f .
ses deux mains la croix à laquelle est attaché Jésus- Christ ; l'état fruste peut expliquer pourquoi l'on n'y distingue plus le Saint-Esprit, qui est posé d'ordinaire entre la tête du Père et celle du Fils.
Un listel, formé de deux filets concentriques, entoure la représentation et porte la légende :
SANTA TR1N1TAS VNVS DEVS.
Sur le col du vase est placé un fleuron ou un phylactère en forme d'S, et dont Tune des extrémités forme roue. I/abbaye de Vendôme étant érigée sous le vocable de la Sainte-Trinité, cette ampoule était pour les pèlerins de la Sainte-Larme un souvenir parlant.
Le Musée de Vendôme possède une pièce de plomb ronde, qui semble avoir été découpée dans un sachet semblable ; on y peut lire la même inscription, et on retrouve les figures du revers que nous venons de décrire.
Les pèlerins mettaient dans ces ampoules un peu d'eau du Loir ou un peu de terre des alentours de la Trinité, et faisaient toucher le petit vase à la sainte relique.
Saint François de Salles avait entendu parler de la Sainte-Larme ; mais il n'en connaissait pas bien la tradition; en tout cas, il a eu entre les mains un de ces souvenirs de la relique de Vendôme, car il écrivait ce qui suit le 16 juin 1622 : « Tenez, voilà une des larmes « de Vendôme, c'est-à-dire une goutte de l'eau dans c laquelle on a trempé la phiole dans laquelle est, ainsi « qu'on tient par la tradition ancienne des habitants de « Vendôme, de la terre sur laquelle tombèrent les lar- « mes de Notre-Seigneur, tandis qu'au temps de sa mor- « talitéet de ses peines il pria et adora son Père éter- « nel. On dit cela, et le tient-on pour certain au dio- « cèse d'Orléans, d'où notre sœur Claude Agnès, qui est « supérieure là d'un monastère de la Visitation, me
« l'a envoyée » (Lettre à une dame, 7 juin 1622,
t. IV, p. 489 de la Correspondance de saint François de Salles, édition de Paris, 1758.)
Chemin faisant, nous mettons à profit l'obligeance de notre guide et lui demandons de nous édifier sur la relique que nous allons visiter. Voici ce qu'il nous raconte :
Vers 1036, peu de temps après son mariage avec Agnès de Poitiers, Geoffroy-Martel, sixième comte de Vendôme, partait pour la Sicile, où l'appelait la con-
fiance d'Henri [er, roi de France. L'empereur d'Orient, Michel le Paphlagonien, avait réclamé da secours pour garantir la Sicile des Sarrazins d'Afrique qui la ravageaient. Ce prince chargea Geoffroy-Martel de commander cette expédition, et le comte de Vendôme y fit de tels prodiges de valeur, que l'empereur Michel l'invita à venir à Constantinople et lui témoigna publiquement la. plus grande reconnaissance. Il lui fit offrir la main d'une princesse de son sang et une large part dans ses trésors, Le comte refusa modestement, se trouvant assez payé par la conscience du devoir accompli. Alors l'empereur fit étaler devant lui des reliquaires étincelants de pierreries, des vases précieux, des monceaux d'or, l'invitant à choisir quelques souvenirs de son amitié. Comme Geoffroy hésitait entre tant de richesses, un Grec, lui désignant un petit morceau de cristal confondu avec des diamants de grand prix : « Voilà, lui dit-il, le trésor « le plus inestimable. Dans cette ampoule est une larme « que Notre-Seigneur a versée sur le tombeau de La- « zare; un ange la recueillit, la mit dans ce petit vase, « et la donna à MarierMagdeleine. Celle-ci l'avait avec « elle lorsque, abandonnée par les Juifs sur un bateau « sans rames, elle aborda à Marseille. Au moment de « mourir, elle la donna à saint Maximin, évêque d'Aix, s qui était allé lui porter le saint Viatique dans son « ermitage. Après la mort de saint Maximin, la Sainte- « Larme resta à Aix ; puis, lorsque les empereurs ro- « mains furent convertis au christianisme, ils firent réu- « nir à Constantinople toutes les reliques qu'ils rencon- « trèrent. C'est ainsi qu'elle se trouve dans ce trésor. » A ce récit, Geoffroy ne balança plus ; il ne voulut accepter que le précieux cristal et un bras de saint Georges. Chargé de ces merveilleuses reliques, il reprit aussitôt le chemin de France; mais il n'était pas au bout de ses
épreuves. A peine avait-il fait une journée de marche, que les Grecs, désespérés d'avoir perdu la Sainte-Larme, coururent après lui et le supplièrent de la leur rendre. Heureusement Geoffroy avait envoyé en avant une partie de son escorte et ses bagages les plus précieux ; il refusa et hâta son voyage.
De retour en France, Geoffroy dépêcha un courrier à Vendôme pour prévenir la comtesse Agnès de son arrivée prochaine, et annoncer qu'il destinait la Sainte-Larme à la nouvelle abbaye de la Trinité et, le bras de saint Georges pour la chapelle qu'on appela depuis Chapelle au Comte ou Collégiale de Saint-Georges. Regnault, abbé de la Trinité, alla au-devant du comte de Vendôme, à la tête de ses religieux, et reçut de ses mains la précieuse relique.
On pensa aussitôt à placer la Sainte-Larme dans un endroit particulier et digne du respect qu'on lui portait: on fit pratiquer dans le sanctuaire, à droite du grandautel, du côté de l'évangile, une arcade et une armoire de pierre fermées par des portes de cuivre doré.
Nous entrions dans l'église de la Trinité, et, en pénétrant dans le sanctuaire, nous aperçûmes en effet l'arcade de pierre à l'endroit indiqué. Le chœur était tendu de six magnifiques tapisseries représentant toute l'histoire de la Sainte-Larme que mon guide venait de me raconter. « Ces tapisseries, nous dit-il, ont aussi leur histoire. En 1572, Louis de la Chambre, abbé commandataire de Vendôme, ayant aliéné la terre de Chêne- Quarré, mécontenta fort les religieux de son abbaye. Il s'ensuivit une querelle qui dura plusieurs années, et à laquelle fut mêlé le pape lui-même. Enfin, dans le but d'apaiser les susceptibilités des Bénédictins, les sei~
gneurs de Chêne-Quarré firent fabriquer ces tapisseries et les offrirent aux religieux. »
Un portrait attire nos regards, c'est celui de Geoffroy- Martel. Il porte l'inscription suivante: « Geoffroy-Mar- « tel, comte d'Anjou et de Vendôme, fondateur de cette « abbaye, y a apporté la Sainte-Larme et est mort relift gieux bénédictin, l'an 1061. » Le comte porte l'habit de la congrégation de Saint-Maur.
Nous nous trouvons en face du monument de la Sainte- Larme, et nous admirons la grandeur de ses proportions et la richesse de ses sculptures. L'arcade de pierre est soutenue par deux piliers et terminée en forme de voûte.
Sous cette arcade est une grande armoire fermée par une porte à deux battants en cuivre doré. La surface de chacun des battants est partagée en douze caissons rectangulaires et semés de larmes et de fleurs de lis.
Au-dessus des portes est un grand bas-relief semi-circulaire qui représente la résurrection du Lazare ; on n'y compte pas moins de dix-huit figures. Plusieurs personnages viennent de tirer Lazare de son cercueil, et Notre- Seigneur lui commande de se lever. Près de lui se tiennent les apôtres, parmi lesquels saint Pierre. Un ange recueille dans une fiole la larme tombée de l'œil de Jésus-Christ, et la remet à Marie-Madeleine, placée un peu au-dessous du Sauveur. Les assistants se pressent d'un air curieux autour du cereueil ; deux sont montés sur un arbre pour mieux voir le miracle qui s'opère. Plus loin, un peu à l'écart, on remarque un patriarche coiffé d'une sorte de tiare ; l'artiste a voulu rappeler le patriarche de Constantinople, qui devint plus tard dépositaire de la Sainte-Larme. Le dessous du cintre est divisé en quatre compartiments inégaux et renfermant des scènes de
l'Ecriture sainte. Dans le premier à gauche, Notre-Seigneur est placé entre deux personnages, dont un coiffé d'une tiare, et qui tiennent une sorte de drap ou linceul; le Sauveur semble leur parler. Nous n'avons pu deviner quelle scène rappelle ce bas-relief.
Le second tableau nous semble avoir trait à l'évangile où il est dit que pendant que Jésus parlait aux disciples de Jean, un chef de la synagogue s'approcha de lui. Un personnage arrive, appuyé sur une canne, et demande Notre-Seigneur, qu'un autre individu semble lui montrer ; le personnage à la canne nous paraît être le chef de la synagogue, et nous croyons voir dans le quatrième tableau la continuation de cet évangile : Une femme, qui depuis douze ans était affligée d'une perle de sang, s'approcha de lui par derrière, et toucha la frange de son vêtement, car elle se disait en elle-même : « Si je puis {seulement toucher son vêtement, je serai guérie. » Mais Jésus s' étant retourné et la voyant, lui dit: « Ma fille, ayez confiance, votre foi vous a sauvée. » Et à l'instant même cette femme fut guérie. On voit la femme malade à genoux devant Jésus, et le Seigneur debout lui adresse la parole.
Le troisième tableau représente Jésus à table chez Simon le lépreux et Madeleine lui lavant les pieds avec des parfums.
Un grand bas-relief couronne- le monument, et c'est là que, dans quatre compartiments, Geoffroy avait fait sculpter sa propre histoire. Dans le premier compartiment, au-dessus du pilier le plus près du maître-autel, est figurée la scène suivante : dans l'intérieur d'un palais crénelé et par une ouverture en plein cintre, on voit plusieurs personnages réunis autour d'une sorte d'autel drapé ; sur cet autel sont plusieurs châsses. Dans le
fond on remarque une grille à très-forts barreaux qui ferme ce trésor.
Sur un trône est l'empereur Michel le Paphlagonien, un sceptre à la main ; à ses côtés sont l'impératrice, Geoffroy-Martel, le patriarche de Constantinople et plusieurs officiers de la maison impériale. L'empereur, reconnaissant des services que Geoffroy lui a rendus, lui ouvre son trésor et lui donne le choix parmi toutes les merveilles qu'il contient.
Dans le second compartiment, on voit des cavaliers escortant un cheval chargé d'un coffre ; d'autres cavaliers armés semblent rejoindre les premiers et vouloir s'emparer d'un objet contenu dans le coffre. Mais, un peu plus loin, on voit les premiers voyageurs qui ont dépassé une tour fortifiée et qui se dirigent paisiblement avec le coffre fermé vers une abbaye. Du haut de la tour, des personnages suivent d'un œil curieux la marche de la caravane. Ensuite, dans un troisième compartiment, les mêmes personnages, descendus de leurs montures, arrivent à la porte d'une église fortifiée. Cette partie du monument nous paraît plus moderne, et on reconnaît facilement l'église de la Trinité, fortifiée en 1557 par ordre de Louis de France, comte d'Anjou et du Maine. Un abbé crossé et mitré se présente à la porte, entouré de moines et d'enfants de chœur tenant des. cierges allumés. Geoffroy-Martel lui présente le reliquaire de la Sainte-Larme ; l'abbé encense la châsse avant son entrée dans l'église. Derrière le comte s'avance un personnage qui porte un ciboire, un autre chargé d'un encensoir, enfin un troisième qui porte un livre sous le bras.
Le quatrième et dernier compartiment représente l'intérieur de l'église. Geoffroy et Agnès, placés aux
deux côtés de l'autel, y déposent le reliquaire* que l'abbé semble bénir ; derrière eux deux moines sonnent les cloches à toute volée. Le clocher reproduit assez bien la forme du clocher de la Trinité H que nous le voyons aujourd'hui, et le reste du monument est peut-être la représentation exacte du portail primitif, qui n'existe plus.
Sur le chapiteau de la colonne de droite, Geoffroy- Martel et Agnès de Poitiers sont représentés accoudés à un balcon, et regardent les trois langues de feu qui viennent s'éteindre dans la fontaine où ils devaient construire le monastère de la Sainte-Trinité. Un ange se penche à leur oreille et leur donne l'explication de ce mystère. Sur le revers du chapiteau, on voit le comte et la comtesse sur le bord de la fontaine, qu'ils semblent choisir pour l'emplacement de la future abbaye.
Sur le chapiteau de la colonne de gauche, c'est Geoffroy-Martel qui présente à l'abbé de Vendôme le reliquaire de Frisingue, et l'abbé qui dépose dedans la Sainte-Larme; sur la partie interne du chapiteau, le comte et la comtesse de Vendôme déposent la châsse sur l'autel de la Trinité.
Mabillon veut y voir l'évêque Nitker donnant le coffre à l'empereur Henri, reconnaissable, dit-il, à sa longue barbe et à sa couronne; puis à côté l'empereur avec l'impératrice Agnès, faisant l'offrande du reliquaire et le déposant sur l'autel.
Devant les colonnes qui soutiennent le cintre sont quatre statues de grandeur naturelle. Les deux premières du côté de l'autel représentent l'empereur Henri III d'Allemagne, gendre d'Agnès de Poitiers, et sa femme, l'impératrice Agnès, belle-fille de Geoffroy- Martel ; tous deux ont la couronne sur la tête, et l'em-
pereur se fait remarquer par le trait caractéristique de sa barbe touffue et par le sceptre qu'il porte à la main. Les deux autres statues sont celles de deux jeunes gens vêtus de la robe des chevaliers ; ce sont les deux fils d'Agnès de Poitiers, frères de l'impératrice. ■ Sur le revers de chacune des deux colonnes de façade, il y a une autre statue de même taille ; l'une représente un chevalier l'épée à la main, et l'autre une abbesse lisant.
Ce monument ne peut avoir été construit que sous Geoffroy-Martel et par ses ordres; lui seul peut avoir placé dans l'église de l'abbaye les personnages qui y figurent, et dont plusieurs sont tout à fait étrangers au Vendômois. L'ensemble offre bien les caractères de la fin du XIe siècle, et M. Hennin, le savant auteur des Monuments de l'Histoire de France, ne s'est pas trompé en lui attribuant cette date.
Il avait traversé intact les mauvais jours de la Révo lution de 93 ; on l'a détruit à l'époque du rétablissement du culte pour donner du jour au chœur de l'église. Nous regrettons d'avoir à flétrir le goût de nos pères par un pareil acte de vandalisme.
Il ne reste de ce magnifique monument que la base, dont la place est marquée dans le bas-côté à droite du chœur par des sculptures du XVIe siècle, accompagnées d'inscriptions grecques et latines qui rappellent l'histoire du Lazare. (Voir Pl. 2 et 3, fig. 22 et 23.)
Nous le reproduisons, planche 4, fig. 24 d'après un dessin fort ancien qui se trouve à la Bibliothèque nationale, dans le portefeuille topographique de la France.
Mabillon, qui en a donné une gravure dans sa Lettre d'un Bénédictin à Monseigneur l'Évôque de B lois (Paris, 1700), paraît avoir copié ce dessin, mais d'une manière infidèle."
Fig. 22.
Pl. III.
Fig. 23.
Nous avions à peine jeté un rapide coupd'œil sur ce magnifique monument, que nous sommes rejoints par plusieurs ecclésiastiques vendômois, toujours désireux de revoir la précieuse relique qui fait la gloire de Vendôme et de lui rendre hommage. Ce sont Messires Pierre Bernay, le vénérable curé de Saint-Bienheuré, Jean Morillon, curé de Saint-Georges, et François Fortin, frère condonné de l'Hôtel-Dieu de Vendôme. Un père Bénédictin les accompagne, et, sur nos instances, il ouvre les portes de l'armoire et nous montre les reliquaires de la Sainte-Larme.
Il y a quatre coffres qui entrent l'un dans l'autre pour conserver la relique.
Le premier est un chef-d'œ:ivre d'orfèvrerie allemande, exécuté au XIe siècle sous la direction d'Egilbert, évêque de Frisingue. On sait que Geoffroy-Martel avait épousé Agnès de Poitiers, veuve de Guillaume, duc d'Aquitaine : de son premier mariage avec Guillaume, Agnès eut une fille, appelée Agnès comme elle, qui épousa en 1043 Henri 111, empereur d'Allemagne. A l'occasion de ce mariage, Henri III fit don à Geoffroy- Martel, mari de sa belle-mère, d'une précieuse châsse couverte de lames d'or ciselé qui sortait du trésor de l'église de Frisingue. Geoffroy s'empressa de la donner à sa nouvelle abbaye de la Trinité pour y placer la Sainte-Larme. Ce coffre est long d'environ 0m,35, large de 0m,17 et haut de 0m,10. Sur la première face on voit représentés en ronde-bosse les prophètes Isaïe, Ezéchiel, Jérémie et Daniel ; les deux premiers sont séparés des deux autres par un médaillon contenant un agneau pascal nimbé.
Au-dessus de chaque prophète on lit son nom, et au-
dessus du médaillon ces mots : Agnus Dei. A la partie inférieure est écrit ce vers :
<( Aspice laeta tuos felix Frisinga patronos. » ce Heureuse Frisingue, contemple avec joie tes protecteurs. »
Sur l'autre face sont représentés les quatre patrons de Frisingue, avec une colombe au milieu dans un cartouche ; au-dessus, leurs noms : « S. Tertulinus, S. Corbinianus, S. Maiiricius, S. Georgins, et3 au-dessus de
WO ^VMNL9T A E T .VA JEAN D VÎNT TEMPPBAXE
la colombe : S. Eutropius, » qui semble avoir été ajouté après coup.
Au-dessous on lit ce vers :
« Bis duo sijmnistae tua pandunt lempora Christe. » « 0 Christ, quatre ministres sacrés racontent ta vie mortelle. »
Sur l'un des côtés est l'image du Christ bénissant d'une main, et tenant dans l'autre main la boule du monde ; aux quatre coins, les animaux symboliques des quatre évangélistes.
De l'autre côté une plaque de cristal, avec un grand
œil pleurant au milieu, et au-dessus ces mots en lettres capitales :
HENRIGVS REX NITKERYS EPISCOPUS
La couverture ou coulisse qui sert à fermer ce coffre est de bois couvert de cuivre; le milieu est occupé par un grand cartouche ovale, dont on a sans doute enlevé un motif rappelant la destination première du reliquaire de
H! MRlCO HITCERNS O F\T
Fig. 29.
Frisingue. Aux quatre angles sont représentés Abraham, Melchisédech, Moïse et Aaron.
A l'une des extrémités de cette coulisse, on lit* ces mots :
HEINRICO NITKERYS DAT.
Melchisédech porte un œil à la place de la tête, et Aaron a un œil à la place de ses pieds.
Avant de passer à la description du second reliquaire, nous ferons sur le premier quelques observations crititiques.
Nous remarquerons d'abord que les inscriptions ne sont pas à leur place. Il est clair que la première, Heureuse Frisingue, contemple, etc., devrait se trouver audessous des saints patrons de la ville. La seconde, 0 Christ, quatre ministres, etc., est relative aux quatre évangélistes indiqués autour du Sauveur par les animaux symboliques: mais cette inscription n'était pas moins bien placée au-dessous des quatre grands prophètes, qui ne formaient, d'après le symbolisme établi, qu'un seul tout avec les évangélistes, ainsi qu'on peut le voir dans la magnifique verrière du transept sud de la cathédrale de Chartres, où les quatre évangélistes sont portés par les quatre prophètes, historiens avant eux des mêmes événements.
Le nom de saint-Eutrope, qui ne répond à aucun personnage et détruit les rapports du nombre quatre, n'a pu être ajouté qu'à Vendôme, où on se flattait de posséder le corps de saint Eutrope de Saintes, donné par Geoffroy- Martel1.
1 Conf. Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature, par Ch. Cahier et Arthur Martin. 4 vol. in-4o.
On sait, en effet, qu'en 1120 le pape Calixte II bénit, dans l'église de la Trinité de Vendôme, l'autel de Saint- Eutrope, qui y existait encore en 1792.
Le 18 mai 1353, Guillaume du Plessis, 25e abbé de la Trinité, transporta le chef de saint Eutrope du prieuré
Fig. 30. — Image populaire de saint Eutrope de Saintes. (Hist. delà Sainte-Larme, Vendôme, Séb. Hyp, 1669.)
d'Anœlia dans son église abbatiale, à cause des guerres qui désolaient la Saintonge et le Poitou. Ce précieux dépôt fut reçu avec la plus grande vénération par les reli-
gïeux bénédictins; on porta processionnellement la relique dans les rues de Vendôme, et cette procession, qui se répétait tous les ans le troisième dimanche après la Pentecôte, fut toujours très-suivie.
Cent trente-neuf ans plus tard, les reliques de saint Eutrope étaient l'objet d'une nouvelle et grandiose cérémonie. Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, était venu à Vendôme pour présider cette solennité: on transférait le corps du bienheureux évêque de Saintes, d'une vieille châsse de fer où elle se trouvait, dans un magnifique reliquaire, présent du précédent abbé Aimery de Coudun. A la Révolution de 1792, on voyait encore dans le trésor de la Trinité cette châsse, qui portait les armes du cardinal-abbé.
Sur le reliquaire de la Sainte-Larme, le nom de saint Eutrope a sans doute remplacé une inscription correspondant à celle Âgnus Dei de la face opposée, et c'étaient probablement les mots Spiritiis Dei. La colombe représente au milieu des saints l'esprit sanctificateur. L'agneau verse son sang, la colombe étend ses ailes ; l'agneau expie les péchés, la colombe inspire les vertus. Elle a un rapport assez frappant avec les colombes eucharistiques, où s'unissaient également les deux idées.
Nous pensons en somme, dit le Père Cahier dans ses Mélanges, que cette châsse était un autel portatif; sa dimension et sa forme rappellent tout à fait ceux que l'on voit à Bamberg. Toute la face supérieure est une table d'autel, où les gravures expriment l'opposition entre l'ancienne loi et la loi nouvelle, entre le sacrifice figuratif et le sacrifice du Calvaire. Moïse, un rouleau déployé entre les mains, représente l'ancienne loi ; Aaron, qui tient la verge miraculeuse, indique le sacerdoce auquel il a donné son nom ; Abraham et Melchisédech sont
opposés à Moïse et à Aaron, pour figurer la loi nouvelle, son sacerdoce et son holocauste. Peu après la consécration de la sainte Messe, le prêtre, qui prie Dieu, au nom de Jésus-Christ, de bénir son sacrifice, ne dit-il pas ces paroles ? « Supra qua) propitio ac sereno vultn « respicere digneris et accepta habere sicuti accepta « habere dignatus es munera pueri tui justi Abel, et sa- « crifîcium patriarchae nostri Abrahœ et quod tibi obtu- « lit summus sacerdos tuus Melchisedech, sanctum sa- « crifîcium immaculatam hostiam. »
Il est évident que, malgré leur valeur figurative, hautement enseignée par saint Paul, les sacrifices lévitiques sont omis à dessein dans ces paroles solennelles. N'est-ce pas parce que, depuis le déicide, ils ne se présentent plus à la pensée du nouveau peuple élu que frappés de l'anathème tombé sur l'ancien peuple? Si leur représentation avait trouvé place ici, c'eût été, d'après l'esprit de la liturgie, entre Moïse et Aaron; il se pourrait, en effet, que leur image altérée par le temps eût jadis rempli le vide qui correspond à l'autel de Melchisédech. C'est ainsi que nous voyons ailleurs la synagogue tenir en main la tête d'une victime légale. Au contraire, les sacrifices qui ont précédé la loi mosaïque, et que l'Ecriture sainte célèbre, sont exaltés par l'art antique aussi bien que par la liturgie, comme les vives images de l'oblation du Sauveur. Celui d'Abel, qui manque ici, se voit sur un des autels portatifs de Bamberg. En se bornant aux deux autres sacrifices, notre artiste semble vouloir rendre plus saillante la double allusion au mystère de la Croix et à celui de l'Eucharistie. Qu'est-ce en effet qu'Isaac dans le sens allégorique pur pour toute la tradition chrétienne, sinon le fils de Dieu sacrifié par son père? Le bois que l'enfant porte au sommet de la col-
line, c'est la croix que Jésus porte au haut du Calvaire ; le bélier substitué à Isaac est immolé à sa place, c'est encore Jésus au-dessus duquel l'ange n'a pas suspendu cette fois le bras paternel ; enfin la récompense de la foi d'Abraham est précisément la gloire pour sa postérité de donner naissance au Messie et à son nouveau peuple. Abraham sera le père des croyants ; les fidèles seront les enfants d'Abraham. -
Ainsi que le sacrifice d'Isaac, offert par Abraham, est la figure la plus solennelle de celui du Calvaire, le sacrifice de Melchisédech est l'image la plus parfaite de celui de l'autel. Avec son œil ouvert du côté du ciel, le grand-prêtre représente la loi nouvelle, l'Eglise ; il concontraste avec l'œil blessé et éteint qui gît aux pieds d'Aaron ; c'est la vue lumineuse de l'Eglise opposée à l'aveuglement de la synagogue.
Le second coffre de la Sainte-Larme est une châsse gothique, d'une forme élégante et d'une grande richesse ; elle est en or massif et chargée de pierres précieuses. La porte en est ornée d'une grosse perle en forme de poire ou de larme, entourée d'une foule de petites larmes. Ce somptueux reliquaire est un présent de la comtesse Agnès. Sa forme nous est révélée par le sachet en plomb N° 16, dont nous avons donné le dessin et la description p. 18.
Le quatrième a la forme d'un édicule ou petit temple hexagone, couvert d'un toit en dôme et couronné par la boule du monde. Quatre des faces sont en or, et représentent, grossièrement gravée, la résurrection de Lazare ; les deux autres sont en verre, et laissent voir le récipient de la Sainte-Larme.
Dans le portrait de Geoffroy-Mai tel que nous donnons
p. M, fig. 32, le comte de Vendôme tient à la main ce reliquaire.
« Le vase de cristal qui renferme la Sainte-Larme est, « dit Bellcforest, de merveilleux artifice, sans rupture. « soudure, ni ouverture quelle que ce soit et le dehors « duquel est blanc et aussi transparent que crystal.... « La Sainte-Larme, qui toujours tremble dedans ce petit « vaisseau, est de couleur d'eau et azurée. »
Ce petit fuseau est enchâssé dans une garniture en or, à laquelle tiennent deux chaînes de même|métal, terminées par deux bagues, dont l'une, donnée par la comtesse de Poitiers, est ornée d'un superbe diamant et ne porte aucune inscription ; l'autre, qui est plus petite, est enrichie d'un rubis, et, autour de la bague, on lit cette inscription : « /. de Rotelle m'a donné à la Sainte- Larme. »
Fig. 31.
Mais la nef commence à s'emplir de pèlerins, le chœur s'anime, les clercs et les sacristains vont et vien-
nent d'un air affairé; nous quittons le chœur en toute hâte, et, avant de sortir, nous admirons, clans la grande salie capitulaire du monastère un second portrait du fondateur de l'abbaye. Dans celui-ci, Geoffroy-Martel est en habit de guerre ; il tient la Sainte-Larme entre ses mains et médite sur la mort.
Fig. 32. — Ce Portrait est extrait de l'Histoire des Ministres d'Etat qui ont servi sous les rois de France de la troisième lignée, par lcbaron d'Auteuil. Paris, 1642, in-f°.
On lit au bas de cette inscription en lettres d'or : « Goffridus-Martellus, cornes andegavensis, vindocinensis, etc., prima hujusmonasterii fundamenta jecitanno
M°XXX1IK In illud sanctissimam domini Lachrymam Coristantinopoli transtulit anno M°XL° comitatum vindocinensem Fulconi nepoti donans, tutelam monasterii sui sibi retinuit anno M°LI° demum in monasterio sancti Nicolaï Andegavensis monachum induit, ibidem sepultus anno M°LXI°. »
Un de nos amis, Mc Jehan Garnier, sieur de la Plaine, nous avait offert un gîte au logis du Cerf, bourg Saint- Martin. C'est l'heure du repas, et nous nous dirigeons vers cette maison hospitalière. Notre hôte connaît mieux que personne son histoire locale, c'est une chronique vivante ; aussi lui demandons-nous d'achever de nous instruire sur l'histoire de ce pèlerinage.
La Sainte-Larme, nous dit-il, est une de nos plus anciennes et plus respectables traditions. François de Belleforest en parle longuement dans sa Cosmographie 1 ; l'Abréviateur des Chroniques de France-, les docteurs Vieil et Tigeou, compilateurs de la Légende des Saints, Desrùes, dans sa Description de la France 3, G. Corrozet, dans son Trésor des histoires de France 4, et Sébastien Rouillard, dans son Histoire de Chartres"0, s'expriment à son sujet dans les mêmes termes que Belleforest. Mais le document le plus ancien où il en soit ques-
* François de Belleforest, La Cosmographie universelle de tout le monde, en collaboration avec Munster. T. I, p. 322.
2 Chroniques abrégées des rois de France, etc. Paris, 4490. In-4° goth.
5 François Desrues, Description contenant toutes les singularités des plus célèbres villes. Rouen, 1611, petit in-8<.
^Gilles Corrozet, Le Trésor des histoires de France. Paris, 1583. In-8°. Œuvre posthume.
5 Sébastien Rouillard, Wartbenie, ou Histoire de la trèsauguste église de Chartres, dédiée par les vieux druides, etc. Paris, Thierry, 1609. Petit in-S°.
tion est la Vie de saint Artiould, rédigée vers la fin du XIe siècle, et dans laquelle on lit ces mots* « Alexander Papa privilegiis prœcellentibus, Deus vero suae sanctae lacrymae donc- décor avitx . » Le pape Alexandre a enrichi ce monastère de magnifiques privilèges, et Dieu lui a donné la Sainte-Larme par les mains du comte Geoffroy-Martel.
Arnould était issu d'une des plus nobles familles de Vendôme. La maison où il prit naissance est vis-à-vis le grand portail de Saint-Martin ; elle a longtemps servi de palais de justice. Il embrassa la vie monastique sous la direction de saint Oderic, second abbé de la Trinité; il fut plus tard évêque de Gap et béatifié. Dans les matines de sa fête, on lit ces mots : « In monasterio sanctae et individuae Trinitatis, sanctaeque Lachrymae Chrysti sacri viri sub bonae memoriae Oderici abbatis obedientia libéra est educatione niitritus. »
Deux chartes du XIIe siècle font aussi mention de la Sainte-Larme dans notre cartulaire de la Trinité. La première est sans date, mais on sait que Guérin, prieur, qui y est nommé, était du temps de l'abbé Girard, qui a gouverné cette abbaye depuis l'an 4160 jusqu'à 1186. C'est un acte d'abandon fait aux Bénédictins de la Trinité d'une terre à Gombergean par un nommé Joannes Crassus, Jean Legros, que l'attouchement de la sainte relique avait guéri d'un mal d'yeux.
La seconde charte est de l'an 4195. C'est une donation faite à l'abbaye de Vendôme par Burchard ou Bouchard, qui en était comte, de la somme de quarante sols, à prendre sur les étaux des bouchers de cette ville, à condition d'entretenir à perpétuité une lampe allumée
1 Vita sancti Àrnulphi, apud Bolland., cap. 2.
(levant la précieuse larme cle Notre-Seigneur, unie pretiosam Domini Lacrimam ; et une autre (levant l'autel de Sainte Marie-Madeleine. Nous donnons plus loin1 le texte de ces chartes.
Le musée de Vendôme possède la matrice d'un joli sceau dont les Bénédictins authentiquaient leurs chartes. Ce sceau est ovale ; il paraît par sa forme et les caractères de la légende appartenir au XVe siècle. On y voit un évêque debout, en habits pontificaux et la tête nimbée. De la main droite, il tient une larme au-dessus d'un autel recouvert d'un tapis et sur lequel on remarque un chandelier; cle la main gauche, il est appuyé sur une crosse.
Autour, cette légende: « f S. San: lacrimœ monasterii vindocinensis f » Sigillum sancta) lacrymae monasterii vindocinensis.
Fig. 33.
Pendant tout le moyen âge, le monastère de la Trinité reçut de nombreuses libéralités en considération
1 Conf. Pièces justificatives et documents, Nos \ et 2.
des miracles opérés par la sainte relique. Nous n'en citerons que deux exemples :
Une dame nommée Meagde, veuve de J. Reimbault de Hiers près Marans, diocèse de Poitiers, et Geoffroy son fils, et une autre dame nommée Théophranie* abandonnèrent en 4623 tous leurs biens meubles et immeubles présents et à venir à Dieu, à la Sainte- Larme et au monastère de la Sainte-Trinité de Vendôme.
L'autre donation fut faite en 1322, par J. Pépin et sa femme J. Forêt, de la paroisse de Moustierneuf* diocèse de Saintes où l'abbaye de Vendôme possédait déjà un prieuré.
De tout temps, du reste, les comtes de Vendôme ont eu en grande vénération notre relique ; on sait que, lorsque sur les champs de bataille, soit en Palestine et ailleurs, ils portaient fièrement la bannière de Vendôme, ils avaient deux cris d'armes: Saint-Georges de Yendôme ou Sainte-Larme de Vendôme, et ce cri suffisait pour enflammer les cœurs et raffermir les courages les plus ébranlés.
Enfin, le fait le plus important de son histoire est le vœu du comte Louis de Bourbon ; c'est par suite de ce vœu qu'aura lieu tantôt la grande procession dont vous avez vu les préparatifs.
Fait prisonnier à Azincourt, le 25 octobre 4415, Louis de Bourbon fut emmené en Angleterre, et Henri V lui imposa une rançon de cent mille écus. Impuissant à la payer, malgré les efforts de ses sujets, Louis de Bourbon gémit treize ans dans les fers et finit par tomber malade. Heureusement pour lui qu'il avait foi en Dieu, et sa dévotion lui donna espoir et courage. Il fit vœu que si le Seigneur voulait par sa miséricorde
le délivrer de sa prison et le faire rentrer dans ses biens avec honneur, il se présenterait la première année de sa délivrance dans l'abbaye de Vendôme devant la Sainte-Larme en posture de suppliant, le vendredi qui précède le dimanche de la Passion, et qu'il offrirait un cierge du poids de trente-trois livres en mémoire des trente-trois ans que le Sauveur a passés sur la terre; et que ce cierge serait allumé nuit et jour devant la Sainte-Larme depuis le moment de son offrande jusqu'au dimanche de la résurrection de Notre- Seigncur, en mémoire de ce qu'il est la vie et la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ; et qu'enfin il ordonnerait, par l'acte Se plus authentique, que cette cérémonie de la présentation du cierge à la Sainte-Larme serait renouvelée à perpétuité par un criminel qui serait délivré de prison et aurait sa grâce.
A peine le comte de Vendôme eut-il formulé son vœu, que Dieu exauça sa prière en lui rendant la santé et en le délivrant de la dure captivité à laquelle il avait été si longtemps réduit. ïl sortit de la prison sans être aperçu de ses gardes, s'embarqua pour la France sans être reconnu et revint à Vendôme.
De retour dans son comté, Louis de Bourbon songea à accomplir son vœu; le vendredi d'avant le dimanche de la Passion, l'an 1428, il se présenta en chemise devant l'autel de la Sainte-Trinité, sur lequel on avait exposé la relique de la Sainte-Larme ; et là, en présence de toute sa cour, des religieux, des ecclésiastiques et d'une quantité d'autres personnes que la dévotion du prince avait attirés, il prononça d'une voix éinue- l'oraison suivante qu'il avait composée lui-même :
« 0 magna chantas Christi ! qui videas Mariam et & Martham lugere et plangere super Lazarum fœtentem,
« laehrymari voluisti, et in voce quâ cœlum, terrain et « mare creasti, Lazarum vocasti et suscitasti, et me « peccatorem Ludovicum comitem, per magnam miseii ricordiam et mérita matris, ex nianibus inimicorum « meornm liberasti, tu es Christus filins Dei vivi, qui « cum Pâtre et Spiritn Sancto vivis et régnas, Deus, « et imperium tuum sine fine permanet in saecula sa> « culorum. Amen. »
Aussitôt que Louis de Bourbon eut accompli son vœu, il fit sortir des prisons de Vendôme le nommé André Fonteneau, qui y était détenu pour crime, et lui donna sa grâce en reconnaissance du bienfait que Dieu lui avait accordé en le délivrant de sa captivité, et il fit dresser un acte devant notaire1, obligeant les comtes de Vendôme ses successeurs à renouveler la même cérémonie et mettre en liberté un criminel dont le forfait serait jugé rémissible.
Plusieurs rois de France vénérèrent la Sainte-Larme.
Louis Xï, aussi pusillanime que cruel, eut à la fin de sa vie une dévotion outrée, dont la crainte de la mort était le véritable motif. Pénétré de terreur au souvenir de ses crimes, il s'adressait à tous les saints et comblait les églises de largesses. Il n'oublia pas l'abbaye de la Trinité de Vendôme; il donna à la Sainte-Larme une lampe d'argent du poids de 13 marcs 3 onces 1/2; elle fut employée, quelque temps après sa mort, à la châsse qui renferme le chef de saint Eutrope.
Voulant donner une marque plus éclatante encore de sa dévotion à l'abbaye de Vendôme, ce prince donna, en 1467, à Orléans, des lettres patentes par lesquelles il déclare qu'il prend sous protection royale le monas-
1 Glonf. Pièces justificatives et documents, n°3.
tère et les religieux de la Sainte-Trinité, leurs possessions, leurs terres, leurs sujets, leurs serviteurs, etc.1. Ces lettres patentes furent confirmées dans la suite par les rois successeurs de Louis XI, en sorte qu'il n'y a rien de changé que les noms et les dates.
Celles de Charles VIII furent données à Tours en 1483, celles de Louis XII furent expédiées à Blois en 4498, et celles de François 1er en 1515.
En 1562, les huguenots firent voir de mauvais jours à l'abbaye ; toutefois elle fut préservée du pillage par le respect qu'on portait à son abbé commandataire, le cardinal Charles de Bourbon, beau-frère de Jehanne d'Albret, Du reste, ce prélat, voulant mettre les reliques les plus précieuses à l'abri des attentats de sa bellesœur, les avait fait transporter à l'abbaye de Chelles, près Paris ; pendant près de quinze ans Vendôme fut ainsi privé de la Sainte-Larme, En 1576, la sécurité des Vendômois parut si complète, que l'abbé de La Chambre ne craignit pas de faire revenir dans son monastère les reliques qui avaient été transportées à Chelles, et le pèlerinage de la Sainte-Larme reprit avec une nouvelle ferveur.
Aujourd'hui, nous dit notre hôte, le droit de grâce fondé par Louis de Vendôme s'étend à tous les sujets du roi de France, Celui qui s'est mis dans le cas de solliciter le bénéfice de ce privilège doit apporter à Vendôme son procès avec les informations, enquêtes, etc., et les présenter au lieutenant-criminel de Vendôme.
Quinze jours avant le dimanche de la Passion, le lieutenant-criminel convoque dans la chambre du conseil du bailliage les juges, les gens du roi, les bénédictins
1 Conf. Pièces justificatives et documents, n° 4.
et les chanoines de Saint-Georges, et leur lit les informations faites contre les différents coupables qui se présentent pour obtenir leur grâce. Cette lecture faite, le procureur du roi donne ses conclusions, et on choisit, à la majorité des voix, celui qui paraît le plus digne d'intérêt. A mérite égal, on préfère toujours un Vendùmois à un étranger selon l'esprit du fondateur.
C'est ce qui est arrivé ces jours derniers.
Dans quelques instants, on va célébrer un service solennel pour le repos de l'âme de Louis de Vendôme; pendant la cérémonie, toute la justice et les délégués des Bénédictins et du chapitre de Saint-Georges se réuniront de nouveau dans la chambre du conseil ; on introduira le coupable, on l'interrogera, et on lui accordera sa grâce au nom du fondateur, à condition qu'il porte le cierge et le présente devant l'autel de la Trinité. Généralement, on lui impose une pénitence qui consiste à faire célébrer un service solennel pour le repos de l'âme de sa victime, à réciter quelques prières et à faire quelques pèlerinages. « Tenez, me ditil, voici les cloches de Saint-Georges qui nous annoncent le départ du Chapitre. » En effet, nous voyons, en sortant, tout le chapitre qui descend processionnellement du château et se rend à la porte de la prison. Il y trouve les quatre paroisses de la ville et les Cordeliers avec leur croix. Alors le criminel sort la tête et les pieds nus, en chemise, la corde au cou1, et se dirige vers la Trinité, précédé du clergé et suivi de la justice en robe ; il porte un cierge de cire jaune pesant 33 livres, qu'il soutient au moyen d'une écharpe.
Arrivés à l'église, les ecclésiastiques s'arrêtent dans
1 Plus tard on supprima la corde et on remplaça la chemise par une aube. .
le chœur et occupent les stalles de gauche tandis que les bénédictins ont la droite. Le criminel, suivi de la justice, s'avance jusqu'au pied des marches du sanctuaire et se met à genoux devant le Saint-Sacrement et la Sainte-Larme, qui est exposée sur l'autel dans un ostensoir. Alors le lieutenant -criminel harangue le Père Prieur, qui est près de l'autel avec tous les dignitaires du monastère, revêtus de leurs plus riches ornements ; il lui demande le bénéfice du privilège dont il jouit pour le criminel qu'ii présente. Le Prieur lui répond en peu de mots, et, après avoir donné quelques avis salutaires au pénitent, il lui donne sa bénédiction en l'accompagnant de ces paroles : « Vade in pace et noli « amplius peccare. » Pendant cette partie de la cérémonie, les bénédictins et les chanoines chantent en chœur le plus lentement possible l'antienne: « 0 magna « charitas Ghristi, etc., » suivant le vœu de Louis de Bourbon. Ensuite le clergé et les religieux font en procession le tour du cloître en portant la Sainte-Larme sous le dais comme le Saint-Sacrement ; le criminel et la justice ouvrent la marche, la croix et le clergé les suivent. En rentrant dans l'église, les religieux apportent la Sainte-Larme sous un riche pavillon de velours placé au milieu d'une longue table ; ils déposent leurs chappes sur cette table, et se rangent autour pour entendre le sermon. De son côté, le pénitent s'asseoit sur un petit escabeau devant la relique, et reste là, son cierge à la main, jusqu'à la fin du sermon.
Après avoir expliqué quelques points de l'évangile du jour qui parle de la résurrection de Lazare, le prédicateur fait le panégyrique de la Sainte - Larme, félicite Vendôme de posséder un tel trésor et l'abbaye d'avoir le privilège de gracier un criminel et de le renvoyer absous. Il glorifie la piété de Geoffroy-Martel et de Louis de
Bourbon, cl termine en adressant au criminel des exhortations de circonstance, en lui recommandant de faire pénitence de son crime et de révérer la Sainte-Larme, en faveur de laquelle il a obtenu sa grâce.
Le sermon fini, on porte la Sainte-Larmo dans le sanctuaire; le criminel y apporte son cierge, et le prieur lui enlève la corde qu'il a au cou. Enfin, on chante solennellement la grand'messe, à laquelle assistent les chanoines de Saint-Georges, qui s'en retournent ensuite processionnellement au château.
Le pénitent s'en va libre et absous, à la charge de payer 50 sous aux Bénédictins, 50 sons aux chanoines de Saint-Georges, 20 sous aux Gordeiiers et 20 sous à i'Ifôtel-Dieu ; plus, de faire un pèlerinage que lui prescrivent les religieux et les chanoines.
Le cierge est fourni et payé par le fermier des boucheries de Vendôme *.
Aussitôt la messe finie, on expose la Sainte-Larme à la vénération des fidèles. C'est par une petite fenêtre pratiquée dans le mur du chœur, à côté du monument, que le prêtre montre la relique vénérée au peuple qui s'avance en longues files dans la nef latérale. Un petit mur à hauteur d'appui a été élevé dans le bas-côté, à un mètre environ de la clôture du chœur ; c'est un moyen
1 En 1718, le roi ayant aliéné les boucheries de Vendôme sans imposer la fourniture du cierge aux acheteurs, ces derniers s'affranchirent de cette servitude, et, jusqu'en 1738, ce fut le fermier général du domaine qui en fit les frais; mais, à partir de 1738 jusqu'à 1758, on n'exécuta plus cette partie de la fondation. Les Bénédictins présentèrent alors une requête à M. l'intendant de la généralité d'Orléans, et obtinrent qu'il serait tous les ans prélevé sur le domaine une somme de 57 livres pour tenir lieu du cierge. — Voy. aux Pièces justificatives et documents le N° 5 : Rapport du contrôleur général.
de contenir la foule et de forcer les fidèles de marcher un à un.
Le religieux chargé de ce pieux office passe dans ses doigts les deux bagues du reliquaire, afin de retenir plus sûrement ce précieux joyau; cette précaution n'est pas inutile, car on a vu souvent des pèlerins essayer, dans un excès de ferveur, d'avaler la sainte relique en la baisant.
Fig. 34,
Ceux qui sont attaqués de maladies de la vue se la font appliquer sur les yeux, et il s'est beaucoup opéré de miracles par suite de cet attouchement1.
Il y a un office spécial pour la Sainte-Larme, des oraisons et des litanies particulières ; on lit aussi une antienne, pour laquelle le pape Jean XXII a concédé trois cents jours d'indulgences 2.
1 Conf. Pièces justificatives et documents, N° 6.
2 Id.j id., N° 7.
La cérémonie religieuse est terminée ; là foire du Lazare commence. Le peuple, joyeux et empressé, se répand par la ville pour voir les bateleurs et assister aux parties de paumes. Partout on ne voit que jeux et danses de toutes sortes, ménétriers et chanteurs, et cela dure ainsi jusqu'à la nuit close, où chacun va gaiement rejoindre ses pénates.
Ainsi se termine notre voyage.
Usons maintenant de notre longévité pour savoir ce qu'est devenue la Sainte-Larme, objet de notre pèlerinage.
Pendant huit siècles, la confiance populaire ne s'affaiblit pas. En 1790* les Bénédictins furent chassés du monastère; mais, dans leur église, devenue paroisse constitutionnelle, les pèlerins continuèrent de visiter la Sainte-Larme. On la montrait encore dans les premiers mois de 1792. Le 25 octobre de cette année, les membres de la municipalité de Vendôme se transportèrent à l'église de la Trinité, et se firent délivrer les châsses et les reliquaires ; les châsses furent brisées, et on transporta au bureau du district tout l'or en provenant, plus 150 pierres précieuses et 40 perles recueillies seulement sur les châsses de la Sainte-Larme et de saint Eutrope.
Voici, du reste, l'état qui en fut dressé et qui existe encore aux archives de Loir-et-Cher :
INDICATION des autorités qui ont délibéré ou autorisé les envois.
INDICATION des citoyens qui
ont fait les déplacements et ont été chargés des envois.
INDICATION de ceux entre les mains de qui
les effets sont restés.