‹ Voyage a la Sainte-Larme de VendomeChapitre 2 sur 21 · POIDS · texte numérisé non relu

POIDS

District.

La municipalité a fait le déplacement. Le district a reçu tons les objets et en a donné récépissé le 25 octobre 1792.

District.

Or.

Procès-verbal du 25 octobre 1792.

La Trinité.

Quatre coffres

de la Sainte-Larme

36 gr.

Voici le procès-verbal extrait des minutes de la municipalité de Vendôme :

« Aujourd'hui 25 octobre 1792, nous Claude Chcvé, « maire de la ville de Vendôme, Michel Noury, notable, « en la compagnie du procureur de la commune, as- « sisté du secrétaire greffier de la municipalité, nous « sommes transportés dans la sacristie de la Trinité à « l'effect d'exécuter la délibération du conseil général « de la commune de Vendôme, en présence desquels el « du sieur Martellière-Deschamps, marguillier, il a été « par le citoyen Louis-Gabriel Gaulier, orfèvre, procédé « à la pesée des objets qui suivent :

« Une masse d'argent pesant 5 marcs 5 onces; 4cof- « fres de la Sainte-Larme, lesquels coffres de la Sainte- « Larme dégarnis de leurs bois, iceux en or, se sont « trouvés peser : 4 marcs, 6 onces, 5 gros, 36 grains. »

Ces objets furent envoyés à la Monnaie d'Orléans, ainsi que le constatent un relevé des envois faits par le district de Vendôme à la Monnaie d'Orléans, un procèsverbal du 8 novembre 1792 et un récépissé du directeur de la Monnaie d'Orléans, en date du 12 décembre 1792. Lorsqu'à Vendôme on brisa les châsses, les reliques furent brûlées sur les dalles de la chapelle Saint- Michel; mais, pendant la nuit, le concierge des bâtiments de l'abbaye, où l'administration du district s'était installée, retira des cendres quelques ossements échappés des flammes, et les restitua après la tourmente révolutionnaire. Ce concierge, appelé Gallopin, était aussi sacristain de la Trinité. Nous avons de lui un certificat daté du 15 frimaire an II (5 décembre 1793) constatant qu'il restait dans l'église de la Trinité, après ce qui avait été enlevé par les officiers municipaux de la commune de Vendôme, différents objets d'or, d'argent et de

cuivre, entre autres « la Sainte-Larme, revêtue de deux anneaux avec une petite croix, le tout en or. » Cette relique n'avait donc pas été comprise dans la première exécution ; mais, peu de jours après la délivrance du certificat que nous venons de mentionner, la Sainte- Larme fut portée au district, où on la dépouilla de son riche encadrement et de ses appendices. Il résulte d'une lettre adressée aux citoyens administrateurs de la Monnaie de Paris, en date du 2 messidor an II (20 juin 1794) que la croix et les enchâssements de la Sainte- Larme pesaient 7 marcs 2 onces 4 gros, et que cet or avait été envoyé à la Monnaie de Paris le 9 nivôse an II (29 décembre 4793).

Quant au fuseau de cristal, objet principal de la vénération des fidèles, un sieur Morin, employé du district, le garda comme un objet de curiosité, puis il passa dans les mains de quelques personnes pieuses, qui le conservèrent jusqu'au rétablissement du culte. En 4803, la personne qui le détenait le remit à Mgr Bernier, évêque d'Orléans, qui se trouvait chez M. Hersent, curé de la Trinité. Mgr Bernier en fit don au cardinal Caprara, légat du Saint-Siège \ Depuis ce moment on en perd la trace.

C'est par une note manuscrite laissée par M. Gallois, curé de la cathédrale de Blois, que nous avons appris le sort de la Sainte-Larme, qu'on avait perdue de vue à la fin du dernier siècle.

L'oubli dans lequel elle est tombée de nouveau nous

1 J.-B. Caprara, homme d'état italien, né à Bologne en 4733, mort à Paris en 1800, était cardinal et évêque d'Iési lorsqu'il fut nommé (1800) légat a latere près le gouvernement français. 11 conclut le concordat en 1801, et sacra Napoléon J>r roi d'Italie en 1805. Son corps fut inhumé dans l'église Sainte-Geneviève.

semble une rude atteinte portée à son authenticité. Nous allons l'examiner à ce point de vue.

Notre-Seigneur Jésus-Christ a versé des larmes, cela est un fait acquis ; l'Evangile nous apprend qu'il a pleuré sur la ville de Jérusalem1 et sur la mort de Lazare2. Saint Paul et saint Thomas d'Àquin affirment qu'il versa des larmes pendant sa Passion.

On révérait de ces larmes dans plusieurs églises de France :

A Sélincourt en Picardie, dans Fabbaye de Saint-Pierre de l'ordre des Prémontrés, diocèse d'Amiens ; A Thiers en Auvergne ;

A Ghemillé en Anjou, dans l'église de Saint -Léonard ;

A Fontcarmont, dans un abbaye de l'ordre de Citeaux ;

A Saint - Maximin en Provence : plusieurs auteurs 3 croient que le Sauveur pleura en lavant les pieds de ses disciples, et que la relique de Saint-Maximin est une de ces larmes ;

A Orléans, dans l'église de Saint-Pierre -le-Pueillier.

A propos de ce dernier pèlerinage, Raoul Glaber rapporte qu'en 998 cette église fut le théâtre d'un merveilleux prodige. On vit pendant plusieurs jours tomber des larmes des yeux d'un Christ qu'on y vénérait. A la nouvelle de ce miracle, rapporte notre chroniqueur, le peuple s'assembla en foule, et vit dans ces larmes le présage de malheurs qui menaçaient Orléans; ces funestes prédictions s'accomplirent, car l'année suivante toute la ville fut réduite en cendres4,

1 Saint Luc, XIX, 41.

2 Saint Jean, XI» 35 et 36. Saint Jean-Chrysostôme, Serm. 4, De Advent. Dom. Saint Bernard.

s Calvin, Traité des Reliques, p. 55 de l'édit de Genève, en

* Radulph. Glaber Hist.

Un carme déchaussé, le Père Honoré de Saint-Marie, prétend queia Sainte-Larme de Vendôme serait une des larmes tombées des yeux du Christ de Saint-Pierre-le- Pueillier. Pour preuve de son assertion, il remarque que toutes les larmes qui font l'objet de la vénération des fidèles ne se trouvent qu'en France. « Si toutes les larmes, dit-il, avaient réellement coulé des yeux du Sauveur, d'où vient que toutes les églises d'Orient, et celles d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne et de toutes les autres d'Occident, aient été privées de la douce consolation de posséder quelqu'une de ces larmes précieuses, s'il avait permis qu'il en restât sur la terre ? Il ajoute qu'en admettant cette hypothèse, on supprime" toute la partie la plus extraordinaire de la légende de Vendôme: l'ange qui recueille la Sainte-Larme, le transport de cette Larme en Provence et à Constantinople, etc. 1 ? »

Ce raisonnement est parfaitement juste, mais à la condition d'admettre sans conteste le miracle de Saint- Pierre-le-Pueillier. Or quel témoignage sérieux peut-on invoquer pour garantir la véracité de ce dernier, de préférence à celui de Vendôme? Aucun. Nous dirons même que si l'un des deux devait nous inspirer moins de confiance, ce serait celui d'Orléans ; ayant eu lieu dans un temps relativement beaucoup plus rapproché de nous, il aurait dû trouver des historiens nombreux et enthousiastes, et le nombre des chroniqueurs qui parlent de ce prodige est fort restreint. Nous ne pouvons donc admettre l'hypothèse du Père de Sainte-Marie.

Admettrons-nous davantage celle des Bénédictins de Vendôme?

1 Réflexions sur les règles et sur l'usage de la critique, par le Père Honoré de Sainte-Marie, carme déchaussé. Lyon, 1720, In-4o. T. III, p. 338-340 et 345-350.

Au XVIIe siècle, l'abbé Thiers, curé de Vibraye, a contesté l'authenticité de toutes les Saintes-Larmes et mis en suspicion la bonne foi des Bénédictins de Vendôme.

Alexandre Pinevoise, curé deMoisy1, a écrit une réponse à la Dissertation de l'abbé Thiers, qu'il a adressée au maire et aux échevins de la ville de Vendôme à l'occasion de la procession de la Sainte-Larme, faite le mardi de la Pentecôte l'an 1702. Cet ouvrage n'a jamais été imprimé ; mais on le conservait dans la bibliothèque de l'abbaye de la Trinité, et on en faisait beaucoup de cas2. Le docte et consciencieux Père Mabillon a défendu la relique de Vendôme dans une lettre adressée le 5 février 1700 à Mgr Nicolas de Berthier, évêque de Blois; tout son système de défense se résume à démontrer la bonne foi de ses frères en saint Benoît; il dit que cette bonne foi autorise le culte de la Sainte-Larme, quand même l'objet immédiat ne serait qu'une représentation et non la chose 3.

Après avoir lu attentivement cette controverse et la réponse de l'abbé Thiers au Père Mabillon, après l'avoir dégagée de cet esprit de rancune et de rivalité qui anime les deux champions et surtout l'abbé Thiers, nous croyons que c'est en effet sur ce terrain qu'il faut se placer pour juger sainement la chose.

Geoffroy-Martel a été abusé par les Grecs ; son erreur a été partagée, par les Bénédictins. Au moyen âge les hommes les plus éclairés sentaient le besoin d'un grand déploiement de culte extérieur et d'objets sensibles.

1 Moisy, commune du canton d'Ouzouer-le-Marché, arrondissement de Blois (Loir-et-Cher).

2 Fonds français, 17006, fo 101 .

3 Conf. Lettre d'un Bénédictin à Mgr l'évêque de Blois. Paris, 1700, p. 35.

Delà cette ardeur universelle à rechercher des reliques et à s'en assurer la possession par toutes sortes de moyens. Une église, une abbaye qui n'en aurait pas possédé étaient en danger d'abandon et de ruine. La dévotion publique ne trouvait pas d'aliment solide où l'on ne se glorifiait pas, sinon du corps entier d'un saint, au moins de sa tête ou de l'un de ses bras. Dans tous les recours à la justice établie, dans toutes les cérémonies d'hommage ou d'investiture, les reliques intervenaient; on s'engageait, on accusait, on se défendait en les adjurant, en les prenant à témoin de ce qu'on promettait, de ce qu'on affirmait. Ces reliques devinrent bientôt des buts du pèlerinage où les fidèles accouraient en foule.

Il est indiscutable que ces rendez-vous solennels, où les âmes s'édifient et se fortifient mutuellement, ont toujours eu, au point de vue moral, un immense avantage. Depuis les croisades jusqu'aux pèlerinages modernes, on retrouve les mêmes idées, le même mobile. Que faut-il voir en effet dans le pèlerinage de la Sainte-Larme, comme dans tant d'autres dont l'objet n'est pas article de foi? Que faut-il voir en effet dans les miracles qui s'y opèrent et dont la véracité ne peut être révoquée en doute? Pour nous, il en ressort une confirmation éclatante du dogme de l'existence de Dieu et de la divinité de Jésus-Christ : les hommages des hommes ne s'adressent pas plus à un morceau de cristal renfermant une goutte d'eau qu'à un morceau de bois ou d'ivoire dans lequel on a sculpté un Christ ; le culte va directement à une personne, à la Divinité, et c'est par elle que s'opèrent les miracles, lorsque Dieu permet qu'il s'en opère. Que Dieu préfère être adoré à tel ou tel endroit plutôt qu'à tel ou tel autre, qu'un objet rappelant le passage du Sauveur sur la terre devienne l'instrument de sa toute-puis-

sance et soit vénéré comme tel, cela n'est pas article de foi ; on ne doit l'admettre qu'avec la plus grande prudence et laisser à chacun son libre arbitre.

Pour nous résumer, nous croyons, comme nous l'avons dit plus haut, que Geoffroy-Martel a été abusé, et que la Sainte-Larme était un cristal de quartz transparent, dont l'intérieur renfermait une goutte d'eau mobile. Ce phénomène naturel n'est pas rare, et se rencontre souvent dans les collections minéralogiques. H est certain que, s'il n'en avait pas été ainsi, le légat du pape, qui reçut en 4803 cette épave du moyen âge, l'aurait mise en évidence et signalée au souverain pontife. Son silence prouve au contraire qu'il a compris Terreur dont les siècles passés avaient été victimes, et que, par un oubli volontaire, il a fait justice d5une erreur, tout en respectant la foi si pure et si sainte de nos aïeux.

Il est, du reste, un fait notoire, c'est qu'il n'y a jamais eu de décision de l'Eglise consacrant l'authenticité de la Sainte-Larme, et que les indulgences concédées par le pape Jean XXII s'adressaient seulement à l'acte pieux du pèlerinage.

Enfin, nous remarquerons, pour terminer cette étude, que la foi de Geoffroy-Martel et des peuples a été légitimement récompensée par des miracles, puisque c'est à la foi que Dieu promet des prodiges, et, avec Mabillon, nous pouvons dire que la bonne foi et une ancienne vénération autorisaient absolument ce culte, quand même Vobjet immédiat n'aurait été qu'une représentation des Larmes du Sauveur.

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