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heure, ils ne seront pas visibles; à deux heures, le salon est rempli de visiteurs indilTérens qui pailent des plaisirs de la veille et des projets de la soiice; à trois heures, on est allé faire des amj)leltes dans les magasins ou bazars; à quatre heures, on va au parc; à sept lieures on s’habille; à huit heures on dîne; à onze il faut s’halhller de nouveau pour le bal : vous vous couchezà minuit sans avoir vu personne.
Yous croirez peut-être que la table vous dé* dommagera de tous ces contre-tems : eh bien! fort peu ou pas du touti Dans un dîner anglais on sem* blc, dit un écrivain britannique, n’avoir calculé que sur le silence et la stupidité des convives. Il est de bon ton de se faire attendre, comme au dessert de se griser, dans quelques maisons encore, ou du moins de boire long-tems, afin de porter des santés, en l’absence du beau sexe, qui pour se consoler de votre peu de courtoisie à son égard, s’en va prendre du thé, en attendant que vous alliez recevoir du café.
Si vous allez à une soirée, il faut y subir le supplice de la presse, surtout dans les cohues brillantes, que l’on connaît sous la désignation à^ routs. Yous y apercevrez d’un bout de la salle un ami étouffé comme vous, à l’autre extrémité, et avec lequel vous ne pourrez communiquer que par si* gnes, tandis (|ue le torrent vous entraînera contre
T.OISORES.
un ennemi secret ou déclaré que vous ne pourrez éviter do licurtor. Ecrasé ou broyé par la foule, “sulïbqué do chaleur, ébloui par les lustres, vos fa- (‘ultés se trouveront pres({ue anéanties, lorsque, dans un espace d’un pied carré, vous compterez plus de vingt têtes réunies; et si à force de coudoyer, de froisser, vous parvenez jusqu’à une de vos connaissinces, à peine aurez-vous le tems de lui serrer la main. Il est vrai qu’a près quatre ou cinq heures de lutte vous pourrez être un peu plus à l’aise; mais alors le salon sera devenu désert, et il faudra vous retirer.
Cependant, si vous descendez de la haute classe dans la mitoyenne, et si, franchissant la limite du quartier de l’ouest, le seul où il soit permis de se l’éunir sans ridicule, vous mettez le pied dans la Cité, les assemblées, devenues plus bourgeoises, ont moins de froideur peut-être; dans les repas qui se donnent à l’occasion d’une élection, d’un jour anniversaire de naissance (car chez les anglicans on fête le jour de naissance, jamais le saint dont on porte le nom), ou d’événement moral, des toasts ou santés que l’on se prodigue donnent plus d’occasion de s’exercer à la parole. Un président (chair man) s’assied au haut de la table; nulle réunion sans celte formalité, jugée indispensable pour assurer l’ordre et la régularité d’une discussion quelconque. Si un convive s’écai le des»
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bienséances ou du sujet, les cris de chair l chair! (fauteuil! fauteuil!) sorte d’idée de recours au président, engagent vite ce dernier à rétablir les choses convenablement. A l’autre extrémité de la table siège un vice-président qui, au besoin, supplée le président lui- même.
Les repas les plus solennels sont ceux du lordmaire à Guildliall. On y sert une énorme quantité de viandes ou de liquides, car ici chaque Anglais boit et mange comme un Tongouse (i); et un repas semblable coûte jusqu’à trois mille livres sterling ou soixante-quinze mille francs.
Dans les repas anglais se font également beaucoup de parisj ils tiennent à l’esprit de ce peuple commerçant, accoutumé aux échanges continuelles de la fortune. Aussi mêle-t-il presque toujours des gageures aux divers incidens de la vie; un combat de coqs, une scène de boxeurs, une course de chevaux ou de piétons, une discussion parlementaire, une danse même ou le degré de vertu de certaine lady, tout cela fait naître des
(i) Suivant le fameux voyageur pëdestre Cochrane, un Tongouse, habitant de la Sibe’rie orientale, peut manger, sans en être incommodé, chaque jour, tout le quartier de derrière d’un boeuf, vingt livres de graisse, et boire une quantité proportionnelle de beurre fondu. Les Tongouses mangent aussi des quantités énormes de poisson gelé ou cru.
londues.
paris souvent ruineux, comme ceux de la bourse.
Le peuple anglais a beaucoup moins que le peuple parisien, le goût des théâtres; il jouit moins que le Français de ses récréations morales ou intellectuelles; il préfère le spectacle des combats de coqs, de chiens ou d’autres animaux, et les luttes des boxeurs ou hommes se battant à coups de poings. Aussi l’on trouve à Londres des salles publiques où des professeurs enseignent l’art de briser une côte, de pocher un œil, ou de faire sauter la mâchoire ou jaillir le sang du nezdesOn adversairCi Les jours de la semaine sont bien remplis par le travail; tout est mouvement, activité, dans les boutiques, les magasins et les ateliers. Le dimanche, ils sont fermés; le peuple est â l’église le matin, aux cabarets à bière ou aux jardins à thé le soir. Les négocians ont quitté leurs comptoirs et sont â la campagne; car presque tous ont une habitation champêtre dans les environs de la raé^ tropole; il en est même qui s’y rendent tous les soirs et reviennent le matin; ils y ont des serres chaudes et y cultivent des plantes de toute espèce; car â Londres le goût des fleurs est général^ quoique très dispendieux *
Ceux qui principalement se livrent â ce goût^ sont de riches marchands revenus de l’Inde avec d’énormes capitaux, avec des adjudans ou oiseaux gigantesques, des serpens â sonnettes, des chèvres
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de Cachemire, des chacals et des coulics ou Indiens porteurs, comme aussi avec des inslrumens cpilatoires, des fauteuils plians, des chaises à roulettes, un magasin de pipes ou de houkas, un appareil de bain. Ces favoris de Plutus, connus sous le nom de nabahs (i), reviennent tout riches des vices acquis par un long despotisme et par une existence égoïste et sensuelle.
Après le goût des repas et celui des fleurs, ou avec ces deux goûts, le peuple, ou du moins la classe aisée et éclairée de Londres, a celui des clubs, c’est - à - dire des réunions par souscription (2); mais c’est surtout parmi les classes riches qu’on les trouve. C’est là principalement que les Anglais montrent leur caractère et leurs inclinations, avec toute la franchise de leurs formes et de leur langage. Les femmes sont exclues de ces clubs et livrées tout entières aux soins domestiques^ déjà le seul égard qu’elles eussent obtenu à table
(1) Les nabahs étaient des gouverneurs des provinces de l’empire du grand Mogol, et c’est par ironie que l’on donne ce titre aux gros négocians anglais revenus de l’Inde avec une immense fortune.
(2) Ce mot club signifiait originairement l’éco^, ou le dividende d’un compte payé en commun, parce que la première assemblée, appelée club, fut sans doute une réunion de convives contribuant par égales portions a la dépense d’un repas.
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a été de maintenir la réserve dans la conversation entre les hommes, jusqu’à ce qu’elles se fussent retirées pour les laisser porter des toasts et discuter sur les alFaiies du tems.
Les clubs, dont l’origine remonte à l’an i65i, ou un premier café fut établi à Londres par un Grec, reçurent peu à peu des modifications, et de réunions mangeantes qu’ils étaient simplement, ils sont devenus des assemblées choisies, où l’on n’est pas admis sans un introducteur.
Parmi les clubs anciens figure toujours celui des Brockes (i), où s’est perpétué le souvenir des bons mots de Shéridan. 11 est nombreux et exclusivement aristocratique* on y est admis comme membre, ainsi que dans tous les autres, par un scrutin préalable; une seule boule noire suffit pour le rejet du candidat.
En face de ce club est celui de White, composé de partisans du ministère, qui jouent à l’épigramme avec leurs voisins clubistes opposites : c’est un feu de file perpétuel de pointes d’esprit.
Un club presque entièrement gastronomique est celui des Beafsteahs (2). C’est ici que tout est anglais, le cœur, le caractère, l’humeur et l’ap-
(1) Il occupe un des hôtels de Saint-James’s-street.
(2) Ou Beaf-Stakes, c’est-a-dire tranches de bœuf.
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petit. Cette société conserve encadfé le gril sur lequel fut préparé, en 1735, son premier beafsteak, et chaque membre a fait graver sur ses boutons de métal la devise sacramentelle : Beaf and liberty (1)! La bière et le punch, voilà les seules liqueurs qui puissent y arroser le gosier des membres cl leur mets national. Le président de ce club est toujours choisi parmi ceux dont la digestion est le plus facile, et il porte à sa boutonnière un ruban orange, avec une médaille en forme de gril.
Un autre club, qui réunit les gentlemen les plus adroits à conduire un carrosse à quatre chevaux, sans l’aide d’un postillon, est celui à&?>Four in hand (2), qui compte douze membres, lesquels ont deux costumes particuliers, le fi’ac bleu et le costume de cocher.
Parmi les clubs proprement littéraires, on cite celui des Voyageurs (3), dans Pall-Mall. On y trouve une bibliothèque de 3, 000 volumes, un choix de journaux, du thé, des rafraîchissernens de toute espèce, et, sauf la conversation, le moyen de passer commodément quelques heures chaque soir. On n’y reçoit que les étrangers.
( 1 ) Vive le bœuf et la liberté !
(2) Les Qiiatre-en-Main .
(3) The Iravellers club.
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Dans Cliai’ing- Cross, il y a aussi deux clubs pour la marine. On n’admet au premier que les marins anglais; on est moins rigoureux dans l’autre.
Enfin, il existe un Sleeping-Club (i), pour se reposer un moment dans le jour, ou même couclier la nuit; mais il n’est fréquenté que par les épiménides anglais, ou les gros ventres qui ont une digestion difficile et pénible.
Tous ces différens clubs, indépendamment des maisons que nous visiterons plus tard, sont hantés par les riches ou les gens comme il faut; mais il en est aussi pour la classe pauvre, témoin l’assemblée des Mendians (2), dans la Cité, à Church- Lane, à l’hôtel de Beggar^s-opei'a.
Pour y être admis sans être reconnu comme un faux-fière, on doit prendre la livrée des guenilles et payer l’écot d’admission, qui consiste en un pot de bière. Alors, on peut s’asseoir et participer aux divertissemens de la soirée. Là, vous voyez un petit homme rabougri, haut de deux pieds huit pouces, mais à grosse tête et à taille à l’avenant, avec des jambes aplaties, qui ressemblent à des planches minces, et qu’il a soin de
(i) Club pour faire un somme.
{'î) Beg^'ars.
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cacher sous un linge blanc, il n’a jamais couché ailleurs que clans la brouette où il est assis, et depuis l’âge de huit ans il ne s’est peut-être pas tenu debout une seule fois sur ses pieds.
A côté de ce cul-de-jatte en est un autre qui le premier inventa le moyen de faire traîner son chariot par des chiens. Plus loin figure un Israélite, c]ui, en raclant du violon dans les rues de Londres, s’est amassé une grande fortune, ce qui ne l’empêche pas de continuer à alFecter une grande indigence. Près de lui est une danseuse qui le jour attire sur elle la commisération publique, en jouant des attaques de nerfs, dans lesquelles elle aboie comme un chien, ce qui l’a fait surnommer l’Aboyeuse; ou bien, dès l’aurore, elle parcourt les rues pour arracher les dents des chiens volés qu’on a tués dans la nuit afin d’avoir leur peauj elle vend ces dents aux graveurs et aux doreurs, ou bien encore elle recueille dans les quartiers habités par les marchands d’oranges, les fruits à demi- pourris qu’on a jetés dans le ruisseau, et elle les porte aux distillateurs juifs, qui ont, par là, le moyen de céder à bas prix du jus d’orange et de l’essence de citron, aux petits confiseurs, analogues aux marchands ambulans d’eau d’orgeat dans Paris.
Son voisin ou compère en friponneries, pour émouvoir la pitié des passans, se fait des écor-
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chures aux jambes et les barbouille de sang* il a les pieds nus et n’est vêtu que de guenilles : aussi recoit-il force ^nippes et force souliers, qu’il revend à des savetiers de Cliick-Lane, dans la Cite. Son autre voisin a une belle écriture^ ({ui lui permet de rédiger des pétitions ou lettres d’amour, et il se procure de la sorte un gain assez lion note.
Le nombre des mendians à Londres n’est pas moindre de sept mille, et la moyenne des aumônes qu’ils reçoivent par jour est de deux scliellings, ce qui fait un total de 70Q livres sterling, ou i5^5oo francs • la dépense est à peu près égale.
Ces mendians sont reçus dans plusieurs maisons affiliées- le Beggar’s opéra ou Opéra du mendiant, en reçoit et héberge 2 a 3oo par jour. Partout ils sont tenus de se présenter le visage propre et les mains nettes. Aussi tient-on en abondance, dans une cour attenante à chaque logis, de l’eau, du savon, et des serviettes à cet elFet. Pour trois pence ou six sous on leur accorde de la paille, sur laquelle on les range comme du gibier. 11 y a toutefois^ des pièces exclusivement réservées aux femmes. Pour un penny ou dix centimes de plus, la paille sera fraîche, et s’ils vont jusqu’à une pièce de six-pence ou soixante centimes, ils obtiennent un matelas.
Le lendemain, les domestiques font le tour de la chambrée pour s’assurer qu’il ne s’est commis aucune fraude, après quoi ils ouvrent les portes
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comme on ferait à des prisonniers, et les mendians se dispersent par pelotons de cinq à six individus. Ils sont organisés par compagnies, et tous les soirs on tient un consed dans lequel, après avoir bu au succès de la mendicité, on délibère sur les projets du lendemain et sur la direction que chaque compagnie doit suivre. Elles sont à tour de rôle chargées d’occuper les quartiers les plus lucratifs, et s’y maintiennent une partie de la journée ou seulement une demi-heure, suivant la décision qui en a été prise en conseil. Une fois dans l’année, il y a une séance générale.
On m’objectera peut-être que la taxe des pauvres (i), par laquelle la moitié de la population britannique fait l’aumône à l’autre, devrait éloigner l’idée d’existence de mendians, surtout à Londres. Sans doute, on en voit moins que dans d’autres pays, mais ils empruntent toutes sortes de ruses pour mendier; l’un vend des alumettes, un autre balaie un coin de rue, un autre chante, un autre exhibe un faux certificat d’incendie ou
(i) En i83i, la taxe des pauvres pour l’Angleterre et le pays de Galles s’est élevée a 6,798,888 livres sterling, ce qui, d’après le budget dont les docuniens ont été publiés, donne une moyenne annuelle d’environ 8 schellings, ou 9 Ir. 60 cent, par tète, puisque la population de ce royaume est de 13,894,754 l^abitaiîs.
d'indigence. Il en est qui débitent des imprimés; mais, comme la loi défend ce commerce, ils y ajoutent un brin de paille qui les sauve de l’amende.
Une enquête formée tout récemment dans la vue de diminuer à Londres la mendicité, a procuré la connaissance des faits suivans :
(( Que, certains mendians ayant été amenés devant les magistrats et fouillés en leur présence, on a trouvé, contenues dans leurs goussets ou cachées dans leurs habits, des sommes d’argent considérables; qu’au moyen de changement dans leurs guenilles, ou de nouvelles formes quelconques revêtues deux ou trois fois le jour par ces mendians, certains d’entre eux obtenaient d’assez fortes aumônes et souvent se faisaient donner des secours destinés à d’autres qu’eux; qu’on estime de trois à cinq schellings, terme moyen, la collecte journalière faite par un mendiant dans cette ville; que, sur cette somme, environ deux schellings et demi se dépensent communément par lui dans la soirée de chaque jour, et qu’un demi schelling est employé à payer son gîte chaque nuit; que cependant quelques-uns font des bénéfices beaucoup plus considérables; qu’ainsi, tel mendiant aveugle, conduit par son chien, a recueilli jusqu’à trente schelli ngs (près de 38 francs) dans un seul jour, mais le plus ordinairement il en reçoit de sept à huit; qu’un mendiant bien portant peut parcourir au moins
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quarante rues dans un jour, et qu’il regarde comme bien mauvaise la rue qui ne lui rapporte pas deux pence ou 20 centimes; qu’à ce taux donc le mendiant gagne six schellings et demi par jour, et le plus souvent il en recueille davantage; que les cnfans sont d’un grand secours pour le mendiant qui veut faire son métier avec succès, tellement que, quand il n’en a pas lui-même, il en loue un ou plusieurs : et dans ce cas le taux le plus bas est, pour chacun des enfans loués, de six à neuf pence (de 3o à 43 centimes) par jour; que le prix le plus élevé est d’environ quatre schellings (4 francs 80 centimes) : c’est celui que l’on donne d’un enfant affligé de quelque maladie très-apparente, ou de quelque horrible difformité; qu’on en loue à divers prix entre ces taux extrêmes, et que, en général, le prix de louage dépend de l’aptitude plus ou moins grande que l’enfant montre comme coadjuteur dans le métier; qu’il est avéré que, dans différensquartiersde la capitale, il existe certaines écoles où l’on dresse des enfans au ton et au langage qu’on suppose le plus propre à émouvoir les passans, et que ce sont de vieilles femmes qui se chargent de ce bizarre enseignement; que quelques parens font ressource de leurs enfans d’une autre manière, en les faisant mendier directement pour leur propre compte sans les louer : qu’ainsi ils les mettent dès le matin à la porte de cliez eux,
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en leur recommandant de mendier de leur mieux, et de ne point rentrer qu’ils n’aient une somme déterminée. »
A côté des mendians plaçons les charlatans; car ce sont aussi des mendians, mais d’une espèce plus honnête. Le nombre en est prodigieux à Londres; cet art d’enfler les choses (i) est du goût des Anglais, en général pourtant si simples dans leurs habitudes, si taciturnes et si mesurés dans leur langage. Ici un musicien vole des airs italiens ou français, et les publie effrontément sous son nom; là un auteur traduit une comédie française sans y changer autre chose que le titre et les personnages, et puis la fait représenter comme sienne; ailleurs, un libraire annonce comme publié aujourd’hui un ouvrage de plusieurs années de date; un prétendu militaire a la bouche pleine de ses prouesses et le dos noir de coups de parapluie, arme favorite du piéton de Londres; un marchand annonce qu’il donne ses marchandises à moitié prix, pour cause de départ, quoiqu’il les vende plus cher en réalité que ses confrères, et quoique depuis un an ou deux il emploie le meme stratagème. D’un autre côté, un habitant du beau quartier de W est- End fera jeûner six mois toute sa maison, afin
(i) The art of pufFuig.
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de pouvoir donner une fcte splendide qui sera annoncée dans les papiers publics 5 un coureur de salons se dira l’ami intime de tels ou tels personnages qu’ii n’aura pas même vus; une modiste ne permettra l’entrée de son magasin que sur un billet d’admission, soit pour attirer des pratiques, soit pour mettre tacitement à haut prix les jeunes élèves qu’elle y emploie; enfin, un simple marchand de cirage parcourra les rues en voiture, suivi de jokeys galonnés. Le meme charlatanisme se révélera sur les affiches, que des hommes, semblables à des thermes, le long des trottoirs, promènent sur un piquet au haut duquel elles sont collées à une planche carrée. 11 se révèle encore dans les concerts, au risque de déchirer les oreilles les moins délicates ; car on sait que l’Angleterre est le séjour le plus anti-harmonique du monde, malgré les artistes italiens ou français qui y viennent; et Londres, nonobstant ses prétentions, est le pays où, à l’exception de l’Opéra italien, desservi par des étrangers, la mauvaise musique est le plus en honneur. Vous ne traversez pas de rues sans être assaillis par les hurlemens des Homères aveugles qui chantent la ballade, par les duos discordans delà vielle, et par les glapissemens cadensés des ouvriers : cela confirmerait l’opinion d’un Allemand, savoir, qu’un peuple éminemment carnivore doit avoir l’oreille fausse,
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S’il n’cst pas de ville ou le clubisme, le cliarla tanisrne et l’inhannonisme, si je puis hasarder ce mot, soient plus en crédit qu’à Londres, il n’en est pas, non plus, où les vices soient plus rallinés. Une bourse, une montre vous sont enlevées d’un clin-d’oeilj la débauche siège dans les tavernes, et la prostitution parcourt les rues. Mais le vol est surtout le péché universel^ car les crimes sont devenus plus rares, grâce à la direction des intérêts. Amasser est le voeu dominant d’un Anglais, mais sans assassinat, et toujours par calcul. La vengeance, la haine, l’amour, les passions qui poussent un Italien ou un espagnol au meurtre, ont peu de prise sur une ame britannique, et voilà pourquoi le marchand de Londres, le gueux des carrefours, le voleur de grand chemin de l’Angleterre, n’assassinent qu’à la dernière extrémité. Le peuple anglais, pris en masse, a des passions ardentes; il insulte, il s’insurge, lance des pierres ou des œufs pourris à la figure ou au carrosse d’un grand personnage qui lui aura déplu; mais, individuellement, c’est un être en quelque sorte imperturbable, calculant, marchandant, économisant, ami des aisances de la vie, gourmand plutôt que gourmet, indifférent à tout, et paisible dans son égoïsme. Arrivé à Londres, sans y connaître personne, ayez soin de ne pas faire sonner vos écus et de ne pas afficlier de luxe qui éveille la convoitise : vous y vivrez de
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longues années sans que personne ait pris garde à vous. C’est le pays du monde où l’homme a le moins de sympathie pour son semblable. Vous seriez blessé mortellement, vous couvririez de votre sang le pavé de la rue la plus fréquentée, comme Regent-street, que nulle âme charitable ne vous olFrira de secours' mais aussi vous pouvez, en revanche, et sous tous les costumes étrangers, aller et venir, que personne ne vous remarquera et ne vous provoquera. Ici la facilité de voler sans tuer, de cacher ce qu’on a volé et de le revendre ensuite, est trop universelle pour que le voleur ait besoin de recourir à la violence.
Au reste, c’est dans les allées sombres, étroites et salles, nommées Lanes et voisines des belles rues, que se trament la plupart des complots à la vie ou à la propriété des Londonniens. Les propriétaires de ces lieux infects, ne pouvant espérer de les louer à des gens de bien, y laissent pulluler la vermine. Le watchman y pénètre sans doute, mais bien rarement^ des courtisanes du bas étage y forment leurs boudoirs, on y cache les montres et les mouchoirs volés; enfans, hommes, femmes, jeunes et vieux, tout y vit dans l’habitude de la mendicité, du vol et du crime. Un grand nombre de ces misérables sont des maçons, des charpentiers, couvreurs ou hommes de peine. Ils ont de l’ouvrage une partie de l’année; mais dans l’autre,
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étant sans travail, ils meurent de faim ou s’établissent filous. Quand ils travaillent, une portion de leur gain s’évanouit dans les tavernes, où leur moralité s’éteint dans des flots de bière et de gin (i); alors, souvent, leur famille en haillons s’en va périr à l’hôpital, et cux-mémes n’ont plus bientôt pour perspective que Botany-13ay (2)011 la mort au coin d’une ruelle ou sur le grand chemin. Presque partout, à l’entrée de Londres, vous rencontrez de ces êtres baves et exténués qui demandent l’aumône, quoique l’ouvrage ne leur manque pas.
Près de tous les théâtres et dans le voisinage des bureaux de police sont des tavernes appelées Jlash-houses (3), espèces de bagnios de bas étage, habitées par des courtisanes ou des escrocs. Le gouvernement prélève sur ces lieux de prostitution ou de brigandage une taxe énorme, et de la sorte les encourage ou les soutient. Là, le jeune provincial ou l’étranger fraîchement arrivé, se laissent dévaliser par ces nouvelles connaissances. Des voluptés faciles et ordinairement coûteuses, il passe au jeu. 11 joue et perdj les sirènes du carrefour l’environnent; il sort de la maison de bre-
(i) Eau-dc-vie de grain distillée.
[n) Lieu de déportation des Anglais, dans la partie sud-est de la INouvelle-Hollande.
(3) Maisons d’éclat.
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lan pour assouvir un goût lubrique, et il s’en revient de ces senlines de débauche et d’immoralité, les poches vides, la santé détruite, roué de coups, et souvent même dépouillé de ses vêtemens. Ce sont les femmes elles-mêmes qui l’auront fait jouer; elles auront essayé de l’enivrer par des breuvages somnifères. Si elles s’aperçoivent qu’il les devine, elles attroupent les passans, établissent de la confusion, et favorisent ainsi les projets de leurs acolytes, toujours habiles à pêcher en eau trouble*
Les plus curieux, de ces repaires sont des tavernes de la Cité, où. les voleurs se réunissent après l’accomplissement de leurs hauts-faits. Ces endroits appartiennent communément à quelque chef de bande, brigand anonyme, estimé de ses voisins, riche, inconnu de ses agens en rapport avec la police, et vrai tyran de ces misérables, qui, pour accroître son opulence, exposent mille fois leur vie et leur liberté. Les espions connaissent parfaitement ces repaires ignorés du peuple, mais ils se gardent bien de les dévoiler et de tarir, par leur indiscrétion, une source de leurs bénéfices ; car ils en retirent de considérables, ayant leur part dans le produit de la vente des objets volés, qui, chaque année, s’élève à plus de trente millions de francs. C’est près du Strand, dans les petites rues, telles que Monmouth-street
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et Rosemary-Lane, que se trouvent les boutiques (les receleurs. Le talent de ces boutiquiers crasseux, presque tous enfans d’Israël, à longue barbe, qui s’enrichissent sans rien fabriquer, est de brocanter, d’imiter, de contrefaire, de rendre méconnaissables les montres, les babils, les bijoux volés, et qu’ils auront payés un dixième de leur prix.
Un des espions qui sont, comme nous l’avons dit, au fait de ces lieux de perdition, venait un jour d’être volé; on lui avait escamoté sa montre. 11 court chez son intime et lui conte sa mésaventure. c( Amiens avec moi, pour cinq guinées on te rendra ta montre. )) Us partent tous les deux et arrivent ensemble dans la Cité, devant une maison délabrée, dont tous les volets fermés annonçaient le délaissement et la solitude. L’un des volets était percé d’un trou : l’agent de police y applique ses lèvres, dit quelques mots d’argot, et on lui ouvre la porte. On la referme vite sur eux, et les voilà dans une profonde obscurité. Le mouchard prend son ami par la main et le conduit par un long corridor sombre, qui aboutit à un vaste appartement, où ils trouvent réunie une population de tout âge et de tout sexe. Les voleurs ne témoignent aucune crainte, et le légitime propriétaire de la montre était le moins tranquille des hôtes de ce lieu. Les uns jouaient
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aux cartes, les autres fumaient, quelques-uns, retires clans les coins les plus obscurs, semblaient maudire leur étoile. Le meme appariement servait de cuisine, de salon, de cliambro à coucher et de salle à manger. L’agent demande à parler au capitaine J on les mène chez ce dernier, qui était mieux logé. Ils lui exposent le cas, et le chef des voleurs promet de faire retrouver, moyennant les cinq guinées promises, l’objet dérobé, à l’endroit même où il l’avait été. Une jeune et jolie servante entre dans la chambre, pose sur une table quelques rafraîchissemens, jette sur l’individu volé un regard pénétrant, et disparaît. Les deux visiteurs sortent par une issue différente, mais non moins sombre, et qui aboutissait à une autre rue. Le lendemain, au lieu du rendez vous, et à l’heure convenue, une belle dame passe près de notre individu, lui glisse un paquet dans la main, et continue sa route. Cette femme était précisément la servante de la veille, et la montre était renfermée dans le papier qu’elle lui avait remis.
Nous ne quitterons pas un tel sujet sans consigner encore ici quelques remarques sur les maisons de jeu, si étroitement liées au chapitre des vices que nous avons retracés.
Dans les maisons de jeu de la métropole britannique, au lieu de rencontrer, comme à Paris, des gens de toutes les classes, on ne voit que deux
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espèces à’individus : ceux cjui se croient au-dessus, et ceux qui sont au-dessous du mépris. On retrouve ici le vice dans toute son audace, In’avant la loi en l’éludant, la supercherie, le vol, la cupidité, la sottise, célébrant leurs orgies seci êtes. C’est ici qu’on est dupe non-seulement de sa propre fo lie, mais de l’impunité la plus flagrante, et c’est avec raison que le nom de hells (i) est réservé a ces lieux de damnation, à l’entrée desquels on devrait bien placer les fameux vers de Dante :
Per me si va tra la perduta gente :
Lasciate ogni speranza, voi ch’entra (a).
Aux environs de la demeure du roi d’Angleterre, s’élèvent plusieurs palais splendides ,dont le plus magnifique occupe le centre de la rue Saint- James. On le nomme le club de Crockford; c’est le plus vaste des enfers de Londres. Un autre est établi dans la Place du Parc et porte le titre de club de Milton-Mowbray. Un troisième est situé Placede Waterloo, et s’appelle le clubde la Chasse au Renard. Ces brillans asiles de pillage et d’angoisse rivalisent insolemment avec les somptueux
(1) Enfers; c’est ainsi qu’on nomme les maisons de jeu en Angleterre.
(2) Par moi l’on arrive au milieu des damnés; vous qui entrez ici, laissez toute espérance.
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séjours arislocratiques dont ils sont entourés; les entrepreneurs de la spoliation publique ont ainsi leur baru[ue près du seuil où sc tient la majesté l’Ojaie, et le jour comme la nuit ilsonl leur antre ouvert à la cupidité insatiable des joueurs et des débaucbés de haut rang : le réseau de Thémis prend les mouches au passage, mais les gros animaux rompent sa toile et continuent leur route; ou bien encore, ainsi que l’a dit le charmant conteur Andrieux que la France a récemment perdu (i):
On respecte un moulin, on vole une province.
Plus d’une précaution est prise, d’ailleurs, pour soustraire cesétablissemensà la vindicte] udiciaire. Aucun d’eux ne se donne pour maison de jeu, ce sont des clubs ou cercles. Entrons dans un de ces clubs.
Yoyez-vous cette maison ornée de colonnes? c’est la plus magnifique de toute la rue; cette porte de bronze au marteau de cuivre bien poli, en est l’entrée. Une manière de frapper (2) convenue
(1) Mort le II mai i833.
(2) 'On sait qu’en Angleterre chaque porte a son marteau poli : un coup de ce marteau luisant annonce, ainsi que nous l’avons déjà dit page 34? avec moins de détail, un fournisseur ou un marchand; deux coups annoncent le passage du facteur; trois coups, les domestiques des gens comme il faut; six à sept
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çalre les joueurs vous annonce, la porte roule sans bruit sur ses gonds bien huilés, et vous voilà dans un grand vestibule qu’il faut parcourir pour arriver devant une seconde porte de bronze également fermée, et dans lacjuclle, à hauteur d’homme, est pratiquée une petite lunette qui permet aux ijardiens de vous reconnaître avant d’ouvrir. Ce second rempart franchi, vous êtes sur un grand escalier éclairé par le gaz et recouvert de tapis de Turquie. Au sommet de cet escalier une troisième porte vous arrête encore, et enfin une quatrième vous ouvre le salon mystérieux et splendide consacré à la rouge et noire, contigu à celui de la roulette j tous deux ornés de riches tentures, de lustres et de girandoles, de glaces et de fresques, et garnis de meubles en acajou ou d’ottomanes en étoiles rares. A^ous retrouvez ici des hommes et quelquefois des dames du haut parage, des orateurs du Parlement, des gens à la mode, des membres de la compagnie des Indes, des moralistes et jusqu’à des évêques, à côté d’individus de mauvais ton familiers à l’argot du logis; c’est un mélange liclcrogène de joueurs ruinés, de valets congédiés, (le contrebandiers, de filous repris de justice, de
coups rapides et saccadés, une dame a la mode; une multitude de coups ])rccipilés cl violons, le carrosse d’un personnage emiuenl par sa IbrtniU! et son rang soaial.
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banqueroutiers frauduleux, de maquignons dans tous les genres, d’agioteurs de bourse en déconfiture; tous parés de vêtemens somptueux. La plu^ part ont leur maîtresse en titre, leur calèche et leurs gi ooins ou jockeys. La table de jeu est couverte de pièces d’or; l’un manipule les cartes, un autre promène le rateau qui recueille les gains de l’établissement; un autre répartit les gains des joueurs. Ces lieux, en Angleterre, sont assimilés aux maisons de débauche, et cependant, la haute classe les fréquente; souvent certains des membres même du Parlement qui tonnent le plus contre la prostitution, viennent s’y désenn uyer par privilège et s’en assurer tout le monopole.
La plupart de ces clubs ou tripots de Londres, ont des espions et des ambassadeurs chargés de recruter la proie opulente qui leur promet de belles dépouilles. Des invitations à dîner vous arrivent, les vins les pi us exquis vous sont prodigués, et d’une copieuse orgie vous passez à la table où le hasard et souvent la fraude vous enlèvent tout en un clind’œil. Le riche dont on connaît l’avoir gagne d’abord, pour être alléché; puis il perd; on lui prête alors, et il signe des lettres-de-change qui consomment sa ruine. Les assistans, excepté les croupiers et les chefs du tripot, sont presque tous dans un état de douce ivresse; le Champagne ou le Porto Ie« a mis de bonne humeur, et c’est ainsi (ju’ils
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s’abandonnent à la chance d’un dé ou d’une carie pour achever ensuite quelquefois la nuit dans les J)ras d’une Phryné.
Si les dépenses permettent d’apprécier les recettes de ces repaires honnêles, on nedoutera point que les bénéfices ne soient énormes. Le club de Fishrnonger’s Hall a vingt-cinq^millc francs déliais par mois. Il a coûté plus d’un million de li anes d’établissement. Le chef des cuisines reçoit près de quinze mille francs d’étrennes au premier jour de l’an, et les autres domestiques plus de vingt-cinq mille francs. Les inspecteurs ont liuit cents francs par mois, les croupiers six cents fi’ancs, les garçons de salle deux cents francs, les. concierges autant, et les agens de police une certaine somme pour fermer les yeux et s’épargner des recherches, ou du moins avertir les maîtres de céans s’il y avait une perquisition à craindre de la part des magistrats. Grâce à tan t de précautions, banquiers et joueurs s’abandonnent paisiblement à leur amour du lucre. Si le constable (i) frappe à la première porte, on ne lui répond pas, ou bien l(îs Joueurs fuient par une autre issue; les lampes et les bougies s’éteignent comme par enchantement; les (lés, les cartes et les lapis de jeu, tout disparaît
(j) do commissaire de police.
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en un moment, et quand les magistrats, après avoir brisé cinq ou six barrières, parviennent au sanctuaire de Marnmon,, ils ne trouvent que silence, obscurité profonde, et s’en retournent mystiflés.
Si d’après les détails que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, il portait un jugement sur les goûts et les a muse me ns du peuple de Londres, ce serait un jugement beaucoup trop sévère; car les filous, les mendians, les clubs, les senlines de prostitution et celles du jeu, ne sont guère propres à embellir un tableau de moeurs. Hâtons -nous d’en voir l’autre face et de dire que toute la société de Londres n’est pas ainsi corrompue; la masse a, au contraire, des moeurs irréprochables. Muni d’une lettre d’introduction, pénétrez sous le toit domestique, au sanctuaire de la famille, vous y verrez la vertu en exemple : un père, une mère entourés de l’affection et du respect de leurs enfans; ceux-ci, frères et sœurs, unis par les plus tendres et les plus chastes liens; vous n’y entendrez pas un mot inconvenant, une parole hasardée ; la l éserve et la modeslîe poussées peut-être jusqu’à la froideur, s’y feront remarquer d’abord; et puis, lorsque la présentation aura eu lieu dans les formes, et qu’assis à la table de l’hospitalité, la causerie arrivera jusqu’à l’abandon, vous reconnaîtrez alors que si, en général et
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a la première vue, l’Anglais vous a paru glacial, il a tlu bon dans son intérieur, quand il est sûr de la personne qui le visite!
Cherchons maintenant à dépeindre les plaisirs que la masse du peuple ou de la société heureusement préfère, tels, par exemple, que les spectacles. Ce sont encore des foyers de vices, je l’avoue, et les abords en sont peuplés d’escrocs ou de prostituées; mais du moins on y entend des leçons de morale sur la scène, et le remede s’y trouve a côté du mal.
Le peuple de Londres, si grave, si affairé, si mercantile pendant le jour, montre le soir au spectacle une légèreté, un relâchement qui feraient croire que ce n’est plus le meme peuple. Oublions la licence effrénée, le trafic honteux qui a lieu publiquement dans chaque foyer de théâtre avec les courtisanes de haute volée; oublions que les loges sont des asiles ou d’autres sirènes tendent leurs filets, ou les roués de la diplomatie et de l’aristocratie vont acheter à prix d’or une conquête lascive, ime Laïs, qui passe tour-â-tour des bras débiles d’un vieux nabab aux étreintes énergiques d’un jeune lord ou dandy. Oublions encore que les escamoteurs de mouchoirs ou de montres vous environnent et vous pressent, et que vous serez habiles ou fort heureux si vous échappez à leurs ruses. Assistons tout bonnement à une re-
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présentnlion îm peu inléressanlCj et commençons par quel(jue grand lliéàtre,
La foule encombre les avenues de la salle, non pas en formant, comme à Paris, une queue longue et paisible, comme à notre Opéra ou à notre Théâtre Français de la rue Richelieu, mais en jouant du coude, en se poussant, se heurtant, s’écrasant au milieu d’un affreux vacarme jusques a l’ouverture des bureaux. Vainement on essayerait de sortir du sein de cette cohue coudoyante et ‘bruyante, une fois qu’on y est mêlé; il faut prendre son parti, obéir et céder au flot qui vous pousse; heureux si, dans le court trajet que vous avez â parcourir, vous ne laissez pas en chemin votre mouchoir, votre montre, votre bourse ou un pan de votre habit. Les officiers de police sont occupés â faire ranger les équipages, ou à crier : «Gareâ vos poches! )) (i) 11 est vrai que l’on peut éviter jusqu’à un certain point ce tourbillon tempétueux en retenant une loge, mais c’est un privilège bien dispendieux pour l’honnête homme à pied, privilège réservé au gros lord, au banquier ou nabab en litière. Enfin vous gagnez le grand escalier, éclaii é par le gaz, et, une fois au parterre ou dans une loge, vous respirez à l’aise, en attendant que le rideau
(i) Takc carc of your pockuls.
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se lève. Ici vous reinan}uez une ctonuantc riclies.^e dans les décorations, un lustre chloiiissaut, mais dont l’éclat ne suffirait point pour illuminer vos regards, si de nombreux candélabres suspendus en avant des premières loges, comme a notre grand Opéra, n’ajoutaient leurs clartés a sa clarté majestueuse.
Les acteurs se présentent avec aisance, parlent sans déclamer, s’échaufrent, provoquent les trepignemens ou les pommes cuites, ainsi que nous 1 avons dit ailleurs, en décrivant les édifices; les scènes filent rapidement, de très-courts intervalles séparent les entr’actes, et la pièce finit d’ordinaire à minuit.
A l’Opéra, où l’on ne joue que des Opéras italiens et où l’on n’exécute que des ballets français, desservis par des danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris, le prix des places est d’une guinée (1) dans les loges; d’une demi-guinée, et de cinq scliellings à la galerie. Ce prix à Covent-Garden et à Drury-Lane, qui sont les deux théâtres nationaux de la métropole britannique, est de sept schellings pour les loges, de trois schellings et demi pour le parterre autrement dit \epit, et de deux schellings ou un schelling pour les galeries.
(1) Pièce d’or équivalant 'a 26 francs, comme le schelling dont il est aussi question équivaut a i frane 20 centimes.
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Los premières loges se nomment dress boxesy pnrcequ’ellesexîgent une toilettesans laquelle vous ne pourriez J être admis; il faut, surtout à l’Opéra, pour lu femme, une coilTure de bal, et pour l’homme, un habit noir et une chaussure convenable. Il n’y a point dans les salles de Londres de places comme dans celles de Paris sous la dénomination de places d’orchestre.
On divise à Londres les spectacles en spectacles d’hiver et spectacles d’été.
L’Opéra, Covent-Garden et Drury-Lane ügurent parmi les théâtres d’hiver, bien que pourtant ils soient ouverts presque toute l’année. D’ordi naire on les ferme à la hn de juillet et on les rouvre au commencement de septembre. Les autres spectacles d’hiver sont i» le théâtre de Cobourg, daosSouthwarlv, réservé aux mélodrames, comme l’est celui de la Porte-Saint-Martin à Paris, mais sur une plus petite échelle et dans un goût moins bon; 20 le théâtre d’Adelphi, qui donne des pièces burlesques comme celui des Yariélés; 3° le théâtre Olympique, où se jouent le mélodrame et les pantomimes; 4° le théâtre de l’Est ou Royaltjy qui est une pâle copie de notre Yaudeville de la rue de Chartres, et qui règne sans rival dans la partie orientale de la Cité; 5“ le spectacle Français, qui a lieu dans la salle de \TLnglish- Opéra Iwuse ou salle de l’Opéi’a comique anglais, dont il va être
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question; spectacle fréquenté par la noblesse et les gens de bonne compagniequi entendent le français, et maintenant il en existe un grand nombre; 6° enfin le théâtre de l’Ouest ou T-J'^est London-theatre, dans Tottenbam court road, ou se donnent des ballets et des mélodrames, comme à notre théâtre de la Gaîté, sur les Boulevards.
Les spectacles d’été sont i" Hay- Market (i), le plus petit des théâtres royaux, mais dont le répertoire est le même que celui des théâtres de Drury- LaneetCovent-Garden; il est ouvert peu detems, parce que sa troupe est composée d’acteurs de ces deux derniers théâtres, qui ne peuvent y jouer que durant les relâches qu’on leur accorde; 2'' l’Opéra anglais appelé The english OjDera, parce qu’on n’y donne que des opéras anglais mêlés de ballelS;, pièces qui, à la verve ou à la gaîté près, ressemblent â nos opéras comiques, mais dont trèssouvent les idées et la musique n’appartiennent pas à ceux qui se les attribuent, et ne sont que des importations venues des rives de la Seine; 3“ le théâtre de Sadler ou Sadler-JT^ells, où se représentent les combats sur l’eau, dénomination qui
(i) Ce mot veut dire lilteralement marché au foin, parce
que la place sur laquelle il est construit fut jadis un marche' au foin.
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lui vic'iil de ce que Sadler, acteur du tems, trouva au lieu meme où il éleva son théâtre, un puits ou une source (wclls) qui lui permit de rendj'e l’illusion plus complète dans les pièces où les torrens, les rivières et la mer doivent paraître sur la scène, comme on les figure en petit dans la salle Yantadour à Paris, où se jouent des pantomimes et où se dansent des ballets gracieux j 4° le Cirque Pioyal ou théâtre de Surrey, dans Blackfriars-Pvoad, le plus élégant des petits théâtres de Londres, où l’on joue des mélodrames et des pantomimes j 5° le théâtre de Davy ou d’Ashley dans YVeslminster- Bridge-Road, où se font principalement les exercices d’équitation, comme à notre Cirque Olympique de Franconi, sur le boulevard du Temple. Ces théâtres, quoique nommés théâtres d’été, sont ouverts presque toute l’année.
Drury-Lane et Covcnt-Garden ont le privilège de jouer les pièces de Shakespeare et des autres auteurs anciens, de meme que notre théâtre Français à Paris conserve le privilège de représenter les pièces de nos anciens écrivains dramatiques, et surtout de Corneille, Racine et Voltaircj les autres théâtres donnent des mélodrames, des comédies ou des pièces mêlées de musique. La plupart de celles-ci sont imitées de pièces françaises, mais sans que les iinitaleurs, comme je l’ai dit, en confessent l’origine.
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A tous les tliCiitres de Londi’es les billets de faveur se distribuent eu plus grand nombre qu'à nos spectacles; c’est la ressource habituelle dans les occasions où l’on appréhende un trop grand vide dans la salle. Quelques théâtres subalternes en envoient qui servent pour une semaine entière; les journalistes sont dans ce cas; ils paient un schelling seulement au bureau d’entrée.
Yers le milieu de la représentation, c’est-à-dire vers neuf heures, un usage commun à tous les théâtres, si l’on excepte l’Opéra, permet l’entrée à demi prix. Alors s’élève un bruit universel et se répand dans la salle une odeur nauséabonde qui arrive des galeries supérieures envahies par des matelots ivres et des ouvriers de tous états. C’est ce même public tapeur et puant qui, de ces mêmes galeries, envoie sur la scène des pommes cuites et des oranges pourries à l’acteur dont il est mécontent; il descend quelquefois en formidable avalanche et vient dans sa fureur briser les instrumens de l’orchestre et déchirer les tapisseries ou rideaux. Le grand chambellan chargé par le gouvernement de censurer les pièces, se garde bien d’en biffer les passages licencieux ou orduriers; les dieux, c’està-dire le public des galeries, sauraient les lui redemander, dans les grands comme dans les petits théâtres et à travers les nuages de la fumée du tabac.
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Le samedi, dans tons les théâtres, les pièces, ne fussent elles pas complètement jouées, le rideau se baisse à minuitsonnant, de peurde profaner lesaint jour du dimanche. Ce jour est le plus triste qu’il soit possible de passer à Londres; tout le monde, ainsi que nous l’avons dit plus haut, est â l’église ou bien â la campagne; nulle soirée, nul concert, à moins de concerts spirituels ou de lectures de la Bible. A la campagne les fiacres ou stage-coaches, les whiskeys ou tilburys, les demi-fortunes et l’humble gig ou petit tilbury, roulent et se croisent avec la rapidité de l’éclair, promenant, lorsqu’il fait beau, toute la population hors de la métropole, excepté le bas peuple, qui, des églises ou des serm.ons, passe dans les tavernes à bière et â gin ou eau-de-vie de grain.
Nous retrouverons cette population citadine lorsque nous visiterons les environs de Londres; nous l’avons esquissée avec des développemens assez étendus, peut-être, pour que le lecteur ait pu s’en former une idée; il faut maintenant passer à ses institutions, chapitre dans lequel nous pourrons mieux observer ce peuple si nouveau pour l’homme du continent.
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