COMMENT ME VINT L IDEE DE CE VOYAGE
Je suis allé au bout du monde — visible et invisible — j'ai fait le tour de la Vénus de Milo, tout l'art antique ; j'ai adoré les figures de Prudhon , tout l'art moderne. — J'ai parcouru les sphères radieuses de Platon, le monde ancien; — j'ai monté jusqu'au Calvaire avec Jésus-Christ, le monde nouveau; — j'ai habité toutes les républiques idéales. — Je suis allé partout et encore plus loin. J'ai même fait le tour de moi-même , ce qui n'arrive à nul voyageur.
Aimant les voyages , je ne savais plus où aller, quand je me suis avisé, un matin que le soleil — selon sa coutume — s'était levé plus tôt que moi, d'ouvrir ma fenêtre pour fermer mes volets.
Parce que ce soleil, qui a des lèvres amoureuses, venait à ma barbe baiser une jolie figure qui souriait de tous les sourires dans ma chambre, au-dessus de la table où j'écrivais, — car aujourd'hui je n'écris pas : — je conte.
Or, le soleil est un rival dangereux, quand on a une maîtresse peinte au pastel.
— Soleil, mon ami, lui dis-je en cherchant ma pantoufle per-
sanc , si jo n'y mcls bon ordre , vous n'en laisserez pas ; allez
vous coucher.
C'était un peu familier : aussi le soleil me répondit, sur le même ton, qu'il n'en démordrait pas d'un baiser, qu'il se nourrissait de roses, et qu'il déjeunerait de ma figure au pastel tant qu'il y trouverait quelque chose à prendre.
Dans ma colère jalouse , je lui jetai les volets à travers la figure.
Cependant j'étais debout, et je ne savais que faire de mes jambes et de mon temps. La solitude, penchée au-dessus de Tàtre , me conseillait d'aller à elle ou de la rappeler dans mon lit. Il ne faut abuser de rien, pas même de la solitude. Ce matin-là elle me fit peur avec sa robe noire étoilée de larmes ; je regrettai d'avoir jeté mon ami le soleil par la fenOtre ; j'allai bravement ouvrir les volets pour savoir s'il était encore temps de le rappeler. Il était trop tard ; il s'était barbouillé la figure de je ne sais quel nuage parisien — ce bon nuage parisien qui nous sert de parasol plus de la moitié du temps. — Toutefois, il ne me fit pas trop attendre; il se jeta dans mes bras sans rancune.
Il ne serait pas hors de propos, ami lecteur, de te dire qui je suis, — car tu vas voyager avec moi pendant trois à quatre cents pages — si je suis bon compagnon de route. — Or, qui snis-je? — Je n'en sais rien. — Connais-toi toi-même, dit la sagesse des nations; ce qui est un mot profond. Car, en effet, on connaît son cheval et sa maîtresse , — sou chien et son ami. — H y a des maris qui vont jusqu'à connaître leur femme; mais quel est celui d'entre nous qui a jamais pris la peine de descendre en lui-même avec le lil d'Ariane pour s'y retrouver?
Ulysse fut reconnu par son chien Argus , mais Ulysse ne se reconnaissait pas lui-même. La mai.son est la même, plus ou moins ravagée par les saisons , mais que de fois les hôtes ont changé ! que d'amours ont succédé au premier amour, que de rêves au premier rêve , que de larmes au premier éclat do rire !
On regarde passer les autres dans la vie , mais on n'a pas le temps de se regarder passer. Cependant, puisqu'on est obligé de faire tant de mauvaises connaissances, pourquoi ne pas faire la
VOYAGE A MA FENHTHK. 3
sieiino. Il serait meilleur peut-èlro de vivre avec soi que de vivre avec les autres.
Pour moi, j'en suis à la première page de mon livre, je ne sais rien du tome premier — mon cœur — ni du tome second — mon esprit.
Je ne suis pas allé pour rien à ma fenêtre. Le soleil, mon collaborateur ordinaire , rayonne sur mon front et l'étoile des mille fleurs de la rêverie. Je vais les effeuiller sur le tome premier et sur le tome second.
N'ayez jamais d'autres livres que ceux-là, — le cœur et l'esprit, — ou plutôt que votre bibliothèque soit le monde.
J'aurai toujours plus de confiance dans le philosophe qui étudie la vie dans le livre universel de ce beau globe couronné de lumière bleue et pourprée, que dans le philosophe qui étudie la vie dans l'universalité d'une bibliothèque.
Le monde est un livre écrit par Dieu et commenté par les hommes. Voyager, c'est lire ce beau livre dont il restera toujours des pages oubliées.
Il est des voyageurs qui ne s'inquiètent pas des commentaires, ce sont les philosophes et les poe'tcs; il en est qui ne lisent que les commentaires, ce sont les savants et les curieux, ceux-là qui s'arrêtent avec respect devant un chant d'Homère , un bas-relief de Phidias , une fresque antique de Zeuxis. De tels commentateurs ne sont pas à dédaigner. Dieu lui-même doit sourire à ceux qui ont si largement interprété le texte sacré : — une édition de la nature , avec des notes d'Homère et des dessins de Zeuxis ou de Phidias ! —
Me voilà donc en route. Ah ! si j'avais un compagnon de voyage!
Monsieur de Cupidon, p^rand coureur d'aienture, Qui veniez si souvent rêver sous mon balcon. Ne vous ven-ai-je plus , si ce n'est en peinture ? Me coudamncrez-vous aux vierges d'Hiilicou?
As-tu donc oublié nos belles équipées?
Nous n'allions pas nous perdre au ciel comme Ixioo. Aujourd'hui, qu'as-tu fait de tes flèches trempées Dans la coupe où Vénus buvait la passion?
VOYAGE A MA FEXETRE.
Pour avoir de l'argonl les aurais-lu fondues? Ton carquois n' est-il plus qu'un sac d'écus complés? Qu'us-tu fait de ton chœur de iij-mphes éperdues Conviant l'univers aux foUis voluptés?
Aurais-tu trépassé dans les bras de ma belle Sur la double colliue où la nei;je roujjit? Si tu ne réponds pas à mon cœur qui t'appelle Sur le marbre du sein j'écrirai donc : Ci-git.
Ci-gît mon jeune amour : ne pleurez pas ! Sa tombe Où déjà plus d'un cœur est venu se briser Est un doux lit jonché de plumes de colombe. — Il naquit d'un sourire et mourut d'un baiser I —
Mais l'amour est comme le printemps; il rit à travers le givre, la neige et les giboulées; il parfume la nuit et fleurit sous les tombeaux. L'amour est mort, vive l'amour! Qui sait, en regardant par la fonèlrc. ...