CE OU ON VOIT PAR LA FENETRE
Et d'abord que je salue ma fenêtre, comme Alcée saluait le vaisseau qui allait l'emporter aux rivages inconnus.
La fenêtre! A ce seul mot que de rêves envolés reviennent voltiger autour de moi ! La fenêtre ! Toute la jeunesse parisienne est là; — la jeunesse passionnée, intelligente, poétique, oisive, qui rêve d'amour ou de renommée. Quel est celui d'entre nous qui ne s'est accoudé, entre les cheminées et les gouttières, au bord du toit , comme l'oiseau chanteur qui va prendre sa volée dans le monde. Ah! comme alors toutes les femmes passaient belles sous nos yeux! Quels corsages embaumés ! quelles lèvres frémissantes! quels sourires de neige et de pourpre ! C'étaient plus que des femmes, c'étaient des anges, des sœurs, des maîlresses : c'étaient plus que des sœurs, des anges et des maîlresses, c'étaient les chimères de l'idéal! Adorables chimères de nos vingt ans! Avec quelle grâce elles nous jetaient au passage les parfums de la jeunesse! Bienheureux, bienheureux celui qui, à vingt ans, s'est accoudé sur sa fenêtre en compagoie de son cigare et de ses chimères!
G VOYAGE A MA FENKTRE.
Si le bonheur est quelque part , c'est à la fenêtre. Bernardin de Saint-Pierre Ta dit en cultivant ce fraisier célèbre qui fut j)our lui un inonde durant toute une matinée.
Ouand je n'ai rien à faire — ce qui vous arrive quelquefois à vous qui lisez ce livre — j'ouvre ma fenêtre et je voyajje. LU voyagea la fenêtre! Ouvrir sa fenêtre, n'est-ce pas s'ouvrir le monde? J'ai ce grand avantage sur tous les autres voyageurs de ne jamais savoir où je vais. Tantôt je descends dans la rue, cette rue qu'aimait tant madame de Slai'l , à la poursuite d'un certain coupé dont je porte les armoiries dans mou cœur; tantôt je m'envole dans le pays charmant oii j'ai bâti tant de châteaux; tantôt je m'élève dans les nues pour savoir comment les anges font leurs nids ; -tantôt — mais ce n'est pas le voyage d'hier ni celui de demain que je veux vous raconter — c'est le voyage d'aujourd'hui.
Le printemps, qui n'est plus loin, nous jette çà et là ses primevères à travers les nuages. Paris est égayé de je ne sais quel rayon de jeunesse; aux fenêtres des maisons il y a plus de soleil; aux lèvres des femmes il y a plus de sourires.
Celle qui vient là-bas nonchalamment est charmante , en vérité : on dirait un portrait de Murillo. Quels yeux ardents! quels cheveux noirs! quel feint doré! C'est une espagnole de Paris; on voit de prime abord quel est son pays à sa désinvolture. Quand je dis qu'elle est de Paris, je dois ajouter qu'elle appartient au treizième arrondissement. Klle a le privilège de vivre de l'air du temps , elle est vêtue comme il plait à Dieu et à son amant. L'heureuse iille, comme elle porte bien sa misère ! Elle n'a pas d'ombrelle ni de chapeau pour se garantir du soleil; mais en est-elle moins jolie? Connue les fleurs vivaces, elle aime le soleil; le soleil, c'est sa vie — après l'amour.
La voilà qui s'arrête devant une marchande de bouquets, dont la voix cassée poursuit les passants. Un bouquet de lilas , c'est tout un roman pour elle. Que de fois déjà elle a vu s'ouvrir dans sa vie un nouveau chaj)itre pour un bouquet de lilas. 11 y a des étudiants qui ne font pas d'autre déclaration galante; quand ils ont donné un bou([uet, ils ont tout dit. On met le bouquet à son corsage, le soir on le jette dans un coin de sa chambre, trois semaines après on le
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rainasse par mégarde; il est flétri comme l'amour qui Ta embaumé ; on le respire encore ; un triste sourire passe sur les lèvres ; on se souvient , on essuie une larme et on suspend le bouquet aux rideaux de son lit comme un rameau de Pâques fleuri.
Elle s'est donc arrêtée devant la marchande de bouquels, comme elle s'est arrêtée devant toutes les boutiques. « Si j'avais de l'argent! ■' Voilà une exclamation qu'elle jetle au diable mille fois par jour devant chaque tentation du luxe et du plaisir. La pauvre fille du treizième arrondissement n'a jamais un louis vaillant.
Elle tire deux sous de sa poche, convoitant déjà du regard le plus joli bouquet de lilas qui i'ùl dans l'éventaire.
A cet instant son regard est détourné par la voix plaintive d'une pauvre femme, assise sur la borne voisine, portant un enfant sur ses mamelles sans lait. A la vue de celte pâle figure , ravagée par la douleur et par la misère, la jolie fille, si gaie et si alerte, s'attriste soudainement. Cette femme, toute jeune encore, n'esl-elle pas une sœur d'infortune; un seul pas sépare ces deux existences. « Si je lui donnais mes deux sous, » du moins je devine sa pensée à son expression. A ma grande surprise , elle se retourne vers l'éventaire. En la voyant choisir le lilas et payer la marchande, je ne prévoyais pas sa sublime charité : elle respire la branche et s'avance tristement vers la pauvre mère assise sur la borne. «Tenez, madame! » dit-elle, et elle s'envole comme un oiseau, légère et heureuse d'avoir paré cette misère d'un sourire de printemps.
La malheureuse comprend; elle respire le lilas tout en essuyant une larme : " Que Dieu te conduise longtemps, toi, " dit-elle en suivant des yeux la jeune fille.
Voilà une fenêtre qui s'ouvre en face de la mienne ; je vais voir un intérieur du faubourg Saint-Germain : c'est là que depuis deux hivers 1\L et madame de *** savourent à longs traits la lune de miel. Quelle élégance native ! quel parfum de bonne compagnie ! Voyez : le jeune vicomte se penche à la fenêtre tout en fumant un cigare ; la jeune vicomtesse s'appuie sur l'épaule du fumeur tout en lisant un journal. Le cigare, le journal, voilà la vie aujourd'hui; autrefois on causait, aujourd'hui on lit. Encore si le jour-
nal avait autant d'esprit que les charmants bavards d'autrefois. La société française s'en va, grâce au journal et au cigare : c'en est fait des belles mœurs, du beau langage, des belles manières. Le cigare a tué la galanterie, le journal a tué la conversation. Comment faire des madrigaux avec un cigare à la bouche ? comment oser dire un mol à des gens qui ont lu leur journal ? Tout ce qu'on peut dire dans la journée a été imprimé la veille.
J'aime mieux promener mon regard et ma pensée trois étages au-dessus. J'aime mieux cette lucarne jiittoresque qui a l'air de s'ouvrir dans le ciel; le bonheur est là, si j'en crois ces trois pots de bruyères roses et blanches qu'une main amie vient d'apporter au soleil. J'ai été bien longtemps sans savoir qui demeurait si haut. Je voyais tous les jours un jeune homme s'encadrer dans la lucarne et y rester des heures entières dans l'immobilité d'une statue. S'il eût pris une seule fois une plume ou un crayon, j'aurais jugé que c'était un poète; mais il a trop d'esprit pour cela : c'est un sublime paresseux qui ne perd pas une heure de sa vie dans les mesquines luttes du monde. Voilà dix ans qu'il se promet de faire choix d'un état, il n'a garde de se décider si vile : vivre de peu, au grand air, en pleine liberté, voilà sa philosophie. Il aime les fleurs, il les arrose avec délices, il les respire avec extase, même quand elles n'ont plus de parfum. Il aime les oiseaux, le voilà qui leur jette sur le toit les miettes de sa table. Les oiseaux viennent becqueter jusque sous sa main. Il n'aime pas seulement les oiseaux et les fleurs : j'entrevois, à l'angle de sa petite cheminée , une fllle blonde qui chante un air d'opéra comique. La voilà qui se lève pour voir les oiseaux gourmands. Elle vient sans bruit, elle passe sa jolie figure sous le bras du philosophe : c'est s'emj)risonner de bonne grâce dans les liens de l'amour. Mon philosophe n'a qu'à baisser la tète pour toucher de ses lèvres les plus beaux cheveux du monde. Je m'aperçois ici qu'au lieu dune plume pour écrire mon voyage , il me faudrait un pinceau.
Qu'entends-je ? les cris aigus d'un piano. D'où viennent ces cris? Hélas ! j'ai dit un piano, il y en a vingt qui sont étages autour de moi. 11 y a des pianos partout, jusque chez moi; mais j'ai toujours la clef du mien dans ma poche.
Un équipage s'airèlo au Petit-Saint-Thomas. Ah ! la jolie jamhe qui descend! c'est à coup sûr une jambe bien née; en effet, je reconnais les chevaux du marquis de ***. Madame la marquise entre nonchalannnenl dans le bazar du luxe parisien. Je vais allumer un cigare pendant qu'elle va choisir un chiffon. Mon cigare est à peine allumé que déjà elle remonte en voiture. C'est cela , madame la marquise, levez le store que je vous voie à mon aise. Elle déploie, avec la curiosité de la fille d'Eve, la robe qu'elle vient d'acheter : la robe lui tombe des mains; il me semble que je l'entends rire à gorge déployée , elle se renverse dans les éclats de sa gaieté. Il y a bien de quoi, vraiment; elle vient de trouver dans l'étoffe du Petit-Sain l-Thomas un bouquet qu'un galant commis y a glissé mystérieusement, — liberté, écjaUlé, fraternité. — Les chevaux piaffent , le coupé s'envole ; adieu , madame la marquise.
N'est-ce pas Lamartine que j'aperçois là-bas rêvant aux destinées des nations? Hélas! nul ne remarque au passage cet homme qui a fait tant de bruit : il ne tient pas plus de place dans la rue qu'un bourgeois endimanché. La beauté vaut mieux que le génie, — dans la rue et ailleurs encore. — Voyez , en effet , comme tout le monde se retourne pour voir passer celte jeune femme, qui est la beauté en personne; Lamartine lui-même s'est retourné. Ah ! madame , si vous aviez su qui se retournait ainsi !
Mais où va-t-elle à cette heure ! — Cela ne me regarde pas. Quelle nonchalance orientale, mais pourtant quelle démarche inquiète! J'aime ses yeux bleus, qui me rappellent les plus pures créations des vieux maîtres do Cologne. La voilà qui rebrousse chemin. Qu'a-t-elle donc oublié? Pourquoi lève-t-ellc ainsi les yeux vers ces deux fenêtres où flottent des rideaux de guipure. Hélas ! hélas I cette femme vient de chez son mari, et elle va chez son amant.
Je n'ai que trop bien deviné. Un jeune homme — moustaches brunes et cheveux boucles — se penche sentimentalement à l'une des fenêtres , et commence à babiller des yeux avec ma belle nonchalante, qui baisse le front en rougissant et qui chancelle sous l'ivresse. Est-ce qu'il ne va pas arriver quelque obstacle pour l'honneur du mari ? Est-ce que cette femme si belle et si per->
VOYAGE A MA FEXKTHE.
verse ne va pas s'abîmer sous les yeux de son amant par un eliàlimenl du ciel? Ce n'est pas le ciel qui se mêle de cela. La cliarmanle pécheresse a franchi le seuil de la porte cochère; elle fuit comme une ombre et s'envole dans l'escalier. Son amant se détache de la fenêtre en jetant aux passants un sourire victorieux ; l'insolent ! il a l'air de nous dire, à nous tous qui représentons la société : « Allez vous promener ! «
Je ne vois plus rien que la guipure qui s'agite au vent. La dame ne met pas la tète à la fenêtre; mais je ne l'ai pas tout à fait perdue de vue : je verrai longtemps encore la pâleur, la mélancolie ardente, la grâce ineffable de celte figure , œuvre du ciel et de l'eufer.
Quand je la rencontrerai dans le monde, — car je la connais beaucoup, — lui parlerai-je du jour oîi Lamartine a salué sa beauté"?