PRIEZ POUR ELLES
Greuze conduisit un matin Gréiry dans l'atelier de Gromdon, son ancien maître. Dans cet atelier comme dans tous les autres il y avait des ébauches , mais il s'y trouvait aussi une ravissante figure comme n'en eût pas peint Murillo ou l'an Dyck. C'était la fille du maître; à coup sûr c'était son chef-d'opiivre. Dans l'atelier, le musicien n'eut garde de voir un autre tableau. Il retourna à l'atelier ; il se passionna pour celte couvre de Gromdon , qui s'appelait Jeannette. Apres la préface amoureuse, Grétry épousa cette belle fille. Il arrangea à son gré un doux intérieur presque flamand ; il réalisa le rêve de ses fraîches années ; il saisit le bonheur à deux mains, et, par miracle sans doute, le bonheur vint de lui-même s'asseoir à son foyer, quoique la gloire y fût déjà.
C'était un beau temps. Jeannette , comme l'oiseau au mois d'avril, chantait dès le matin les airs charmants du musicien; elle peignait des Amours et des bergères de Boucher. Dans ce beau temps, ce n'était que roses et sourires, baisers et chansons !
Il leur vint bientôt trois filles, trois fleurs charmantes dans le jardin de la famille. Je dis trois fleurs , vous verrez pourquoi. Jeannette les allaita toutes, en vraie mère qu'elle était. Gréiry les berça lui-même comme trois songes d'amour. Ce ne furent que des songes;
Cependant , si l'homme avait toutes les joies du mariage et de la famille, le musicien avait toutes les joies plus bruyantes de l'orgueil; on le chantait dans les quatre parties chantantes de l'Europe. C'était l'homme h la mode dans tout Paris, même à la cour, où il trouva un parrain et une marraine pour sa troisième fille. La reine aimait beaucoup la figure de Grétry, qui, selon Vernet, était le portrait fidèle de Pergolèse.
Grétry donc était heureux, heureux par sa femme et ses enfants, par sa vieille rnère, qui était venue sanctifier sa maison par sa douce et vénérable figure; heureux par la fortune, heureux par la renommée. Les années passaient vile; il fut lui jour tout étonné
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d'apprendre que sa fille Jenny avait quinze ans. Hélas ! un an après, la pauvre enfant n'était plus dans la famille , ni le bonheur non plus.
Gréiry, durant son séjour à Rome, au printemps de sa vie, aimait à ])oin-suivre l'inspiration religieuse dans le jardin d'un couvent presque désert; il entrevit un jour au pavillon un vieux religieux de vénérable figure, qui séparait des graines d'un air méditatif tout en les observant avec le microscope. Le musicien distrait s'approche en silence. « .'îimez-vous les fleurs? lui demanda le religieux. — Beaucoup. — Mais à votre âge on ne cultive encore que les fleurs de la vie ; la culture des fleurs de la terre n'est aimable que pour l'homme qui a rempli sa lâche. Alors c'est presque cultiver ses souvenirs : les fleurs rappellent la naissance, le pays natal , le jardin de la famille , quoi encore? V^ous le savez mieux que moi, qui ai mis en oubli toutes les joies profanes! — Je ne vois pas bien, mon père, reprit Grétry, pourquoi vous séparez ces graines, qui me semblent toutes pareilles. — Voyez à travers ce microscope, voyez ce point noir sur celles que je mets de côté... Mais je veux pousser plus loin la leçon d'horticulture. « Il prit un pot de grès, il fit six trous, planta trois graines des meilleures et trois graines mouchetées. « Souvenez-vous bien que les mauvaises sont du côté de la brèche; quand vous viendrez vous promener, n'oubliez pas de voir les liges à mesure qu'elles pousseront. "
Grétry trouvait un charme mélancolique à revenir dans le jardin du couvent; à chaque promenade il jetait un regard sur le pot de grès; d'abord les six tiges s'élancèrent toutes aussi verdoyantes; bientôt les graines mouchetées prirent le dessus , à sa grande surprise; déjà il accusait le bon père d'avoir perdu la tète; mais quelle fut ensuite sa tristesse, quand il vit peu à peu ses trois tiges aimées se faner dans leur printemps! A chaque soleil couchant une feuille penchait et se desséchait, tandis que les feuilles des autres tiges se nourrissaient de mieux en mieux de tout air, de tout rayon et de toute rosée. Il allait tous les jours rêver devant ses chères tiges avec une incroyable tristesse, il vit bientôt se flétrir jusqu'à la dernière feuille. Ce jour-là, les autres tiges étaient en fleur.
Cet accident de la nature était un cruel horoscope. Trente ans
plus lard le pauvre Grétry vit dans un autre climat se flétrir cl tomber sous le vent amer de la mort trois autres fleurs aussi ])rédestinces. Il avait oublié le nom des fleurs du couvent ronuiin , mais en mourant il disait encore le nom des autres. Celaient ses trois filles, Jenny, Luciie, Antoinette.
Les filles de Grélry sont mortes toutes à seize ans. Dans leur vie et dans leur mort il y a je ne sais quoi d'élrange qui iVapjjc le rêveur et le poêle. Ce jeu de la destinée, celle distraclion de la vie, cette vengeance de la nature sur le génie ajiparait ici avec toutes les séductions du roman. Voyez plutôt.
Jenny avait la pâle et douce figure d'une vierge; en la voyant, Greuze dit un jour : «Si jamais je peins la candeur, je peindrai Jenny. — Dépèchez-vous, » murmura Grétry déjà en proie aux tristes pressentiments. «Elle va donc se marier?» demanda Greuze. Grétry ne répondit pas. Mais bientôt cherchant à s'aveugler, il reprit : u Ce sera mon bâton de vieillesse ; comme Antigonc , elle conduira son père au soleil sur le déclin de sa vie. »
Le lendemain , Grélry surprit Jenny plus pâle et plus abattue ; elle jouait au clavecin, mais doucement et lentement; elle jouait en l'attristant un air de Richard Cœur-de-lion, le pauvre père s'imaginait entendre la musique des anges. Une de ses amies survint : u Eh bien! Jenny, tu viens ce soir au bal? — Oui, oui, au bal, )' répondit la pauvre Jenny en regardant le ciel. El tout d'un coup se reprenant : «Non, je n'irai pas, ma danse est finie. » Grétry prit sa fille sur son cœur : « Jenny, tu soufl"res? — C'est fini,» dit-elle.
Elle pencha la tète et mourut sans secousses au même instant. Le pauvre Grétry lui demanda si elle dormait : elle dormait avec les anges.
Luciie contrastait avec Jenny; c'était une belle fille gaie, ardente, fol.ître, avec tous les caprices charmants de celle aimable nature; c'était |)resque le porlrait du père, c'était en outre le même cœur elle même es|)iit. Oui sait, disait le pauvre Grétry, si la gaieté ne la sauvera pas? Par malheui-, c'était un de ces génies précoces qui dévorent leur jeunesse; à treize ans, Luciie avait composé nu opéra qu'on jouait partout , le Maricojc d Antonio. Un journaliste,
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ami de Grôlry, qui se Irouvait un jour clans la chambre de Lucile sans qu'elle s'en doutât, tant elle était foute à sa harpe, a raconté le délire et la colère qui la transportaient durant ses luttes avec l'inspiration souvent rebelle. "Elle pleurait, elle chantait, elle pinçait de la harpe avec une énergie incroyable; elle ne me vit point ou ne prit pas garde à moi , car moi-même je pleurais de joie et de surprise en voyant cette petite fille transportée d'un si beau zèle et d'un si noble enthousiasme pour la musique. »
Lucile avait appris à lire la musique avant l'alphabet ; elle avait été bercée si longtemps par les airs de Grétry , qu'à l'âge où tant d'autres petites filles joueut au cerceau ou à la poupée, elle avait trouvé assez d'harmonie dans son âme pour tout un charmant opéra; c'était un prodige; sans la mort, qui vint la prendre à seize ans comme sa sœur, le plus grand musicien du dix-huitième siècle serait peut-être une femme. Mais le rameau, à peine vert, cassa à l'heure où le pauvre oiseau commençait sa chanson.
Grétry maria Lucile sur la sollicitation de ses amis. Mariez-la , mariez-la, lui disait-on sans cesse; si l'amour devance la mort, Lucile est sauvée. Lucile se laissa marier avec la résignation d'un ange pressentant que le mariage ne serait pas long. Elle se laissa marier à un de ces artistes de la pire espèce , qui u'ont ni la religion de l'art, ni le feu du génie, et qui partant n'ont point de cœur, car le cœur est le foyer du génie. La pauvre Lucile vit tout d'un coup le désert où sa famille l'exilait ; elle se consola avec sa harpe et son clavecin; mais son mari, qui avait été élevé en esclave, s'amusa cruellement , pour se venger en lâche , à lui faire subir toutes les chaînes de l'hymen. Elle serait morte comme Jenny sur le sein de son père, dans l'amour de la famille, après avoir chanté son air d'adieu ; mais , grâce à ce barbare , elle mourut en face de lui, c'est-à-dire toute seule. A l'heure de la mort : «Apportez-moi ma harpe, lui dit-elle en se soulevant un peu. — Le médecin l'a défendu, « dit ce sauvage. Elle jeta un regard amer et encore suppliant : « Puisque je vais mourir, dit-elle. — Vous mourrez bien sans cela. » Elle retomba sur l'oreiller : « Mon pauvre père, niurmura-l-elle, je voulais te dire adieu sur ma harpe; mais ici je ne suis pas libre , si ce n'est de mourir. " Tout d'un coup, c'est la
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garde-malade qui a rapporté celte scène, Lucile lendit les bras dans le vide , appela Jenny d'une voix brisée , et s'endormit comme elle pour jamais.
Anioinetle avait seize ans, elle était belle et souriante comme l'aurore; elle devait mourir comme les autres. Grélry priait et pleurait en la voyant pâlir, mais la mort ne s'arrête pas pour si peu : la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, on a beau la prier! Grétry espérait pourtant : Dieu, disait-il, sera toucbc de mes larmes trois fois amères. Il abandonna à peu près la musique, pour avoir plus de temps à consacrer à sa cbère Antoinette. Il alla au-devant de toutes ses fantaisies, robes et parures, livres et promenades; enfin, tous les plaisirs de ce monde, elle les connut à son gré. A cbaque hochet nouveau , elle souriait de ce divin sourire qui semble fait pour le ciel. Grétry parvint à s'abuser; mais un jour elle lui révéla tout sou malheur par ces mots, surpris par hasard : « Ma marraine est morte sur l'échafaud, c'est une marraine de mauvais augure; Jenny est morte à seize ans, Lucile est morte à seize ans, et voilà que j'ai seize ans, moi. » La marraine d'Antoinette, c'était la reine Marie-.^ntoinette.
Un autre jour, à la fenêtre, .Antoinette consultait une marguerite. En la voyant, cette fleur à la main, Grétry s'imagina que la pauvre fille se laissait aller à un rêve d'amour. C'était le rêve de la mort. II entendit bientôt Antoinette qui murmurait : Je mourrai ce printemps, cet été, cet automne, cet hiver... Elle était à la dernière feuille, a Tant pis, dit-elle, j'aimerais mieux l'automne. — Que dis-tu? mon cher ange! s'écria Grétry en l'appuyant sur son cœur. — Rien, rien, je jouais avec la mort. Pourquoi ne laisses-tu pas jouer les enfants? »
Grétry pensa qu'un voyage dans le midi serait une distraction salutaire : il emmena sa fille à Lyon , où elle avait dos amies. Durant quelque temps, elle redevint gaie et insouciante; Grétry se remit au travail, il acheva Guillaume Tell. Il allait tous les matins attendre l'inspiration dans la chambre de sa fille, qui lui dit un jour à son réveil : « Ta musique a toujours l'odeur du poëme, celle-ci sentira le serpolet. »
Vers l'automne, elle reperdit sa gaieté naturelle; Grélry prit sa
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feimnc à part : «Tu vois .la fille, « lui dil-il. A ce seul mot, un froid glacial saisit le père et la mère, ils répandirent un torrent de larmes. Le même jour, ils songèrent à revenir à Paris. « Nous retournons donc à Paris? demanda Antoinette; c'est bien, j'y rejoindrai ceux que j'aime. » Elle voulait parler de ses sœurs. Arrivée à Paris, la pauvre prédestinée cacha avec soin tous les ravages de la mort; son cœur était triste, mais sa bouche souriait; elle voulut jusqu'à la fin abuser son père. Un jour qu'il pleurait à la dérobée , elle lui dit d'un air de gaieté : « Tu sais que je vais au bal demain , mais j'y veux être belle par ma parure. Il me faut un collier de perles, je l'attends demain à mon réveil. "
Elle alla au bal. Comme elle parlait avec sa mère, un musicien plus célèbre alors que Grétry, Rouget Delisle, qui se trouvait dans le salon, dit avec entraînement : " Ah ! Grétry, que vous êtes heureux ! Quelle charmante fille ! quelle douceur et quelle grâce ! — Oui, lui dit Grétry à l'oreille; elle est belle, plus aimable encore, elle va au bal, mais dans quelques semaines nous la conduirons ensemble au cimetière. — Quelle idée affreuse 1 Vous perdez la tête. — Que ne puis-je perdre le cœur! J'avais trois filles, c'est la seule qui me reste ; mais je puis déjà la pleurer. »
Peu de jours après ce bal, elle tomba dans un triste et charmant délire : elle avait retrouvé ses sœurs en ce monde, elle se promenait avec elles, les mains enlacées; elle valsait dans le même salon, elle dansait au même quadrille, elle les conduisait au spectacle tout en leur racontant ses amours imaginaires. Quel tableau pour Grétry ! « Elle eut, dit-il dans ses mémoires, quelques instants de sérénité avant de mourir. Elle prit ma main, celle de sa mère, et avec un doux sourire : « Je vois bien, murmura-t-elle, qu'il faut prendre son parti ; je ne crains pas la mort ; mais vous deux , qu'aJlez-vous devenir ? " Elle s'était soulevée sur son oreiller en nous parlant ainsi pour la dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux , et alla rejoindre ses sœurs. «
Grétry est très-éloquent dans sa douleur; il y a dans ce triste chapitre de ses mémoires un cri parti de son cœur, qui vient déchirer le nôtre. « 0 mes amis! s'écrie-t-il en jetant la plume, une larme, une larme sur la tombe chérie de mes trois char-
mantes fleurs prédestinées à la mort , comme celles du bon moine italien ! "
Madame Grctry reprit ses pinceaux , longtemps délaissés ; elle passa tout son temps à rappeler les nobles et douces figures de ses trois filles. La révolution avait renversé la fortune de Grétry, madame Grétry peignit bientôt pour le premier venu. Après la première tourmente, on clianla de plus belle la musique de Grétry; il laissa faire la fortune, qui lui rendit peu à peu ce qu'il avait perdu. Mais à quoi bon la fortune, quand le cœur est dévasté ? Jusque-là cependant il n'avait pas bu le fond de la coupe; l'heure en était venue : il vit encore mourir sa chère Jeannette et sa vieille mère. Celte fois il était seul; il se souvint, dans sa douleur de plus en plus profonde, du vitil ermite du mont Alillini. " Pour vivre seul, il faut se faire ermite, dit-il. Mais où aller? » Il y a, non loin de Paris, une Thébaïde qu'un grand génie a illustrée par sa gloire et son malheur; cette Thébaïde s'appelle V Ermitage. Grétry ii-a se réfugier à l'Ermitage ; c'est là qu'il évoquera dans la nuit silencieuse toutes les ombres aimées de sa vie , c'est là qu'il attendra la dernière heure avec une sombre volupté.
Ainsi conta la Mort.