Voyage à Madagascar (1889-1890)
ers la fin de l'année 1888, j'étais chargé par le Ministère de l'instruction publique (l'une mis-ion scientifique à Madagascar. C'étail un grand honneur pour moi et en même temps une lourde tâche; une exploration esl chose difficile, surtout à notre époque.
Les voyageurs, nus devanciers, ont clos l'ère des grandes découvertes; ils ont dessiné de main de maître l'esquisse de notre terre, dont Ions les délails, le coloris, les teintes, ont été fixés par les explorateurs, les naturalistes, les savants qui sillonnent le monde. Sans doute, quelques ombres nuisent encore à l'harmonie de ce magnifique tableau; les régions polaires et le centre mystérieux de l'Afrique couvrenl de leurs ténèbres de Irop larges espaces; mais les nombreux voyageurs qui vont à la recherche de l'inconnu y porteront bientôt la lumière et, dans peu d'années, la géographie n'aura plus de grands progrès à réaliser,
Madagascar avait déjà une histoire dans nos tentatives de colonisation au xvn° siècle, cependant cette grande île était imparfaitement connue. Sa position avait été déterminée par les marins en station dans ses parages, ses côtes visitées en partie par les traitants; des anciens colons et des missionnaires avaient même pénétré fort loin dans l'intérieur. Quoi qu'il en soit, on ne possédai! sur ce petit continent que des notions vagues, dénaturées et incomplètes.
Vers 1807, l'attrait de l'inconnu et l'amour de la science amenèrent dans la grande île africaine un Français, voyageur célèbre cl grand naturaliste : M. A. Grandidier. Pendant cinq ans, il parcourut
JEUNE S AK AL A VA MUSI i M \ N
de l'ouest, (voir P. 849.
Madagascar, \isita les côtes el les lagunes du littoral, sillonna les hauts plateaux de l'intérieur, franchit les chaînes de montagnes et en détermina l'orientation malgré leurs réseaux inextricables ; il fouilla aussi les profondes forêts, étudiant la faune et la flore qui vinrent étonner le monde savant par leur étrange nouveauté.
Dès lors, l'histoire physique et géographique de Madagascar était presque terminée; les principaux documents en avaient été rassemblés par M. Grandidier. Que restait-il à faire? Glaner les épis oubliés dans cette riche moisson, chercher des régions inconnues, visiter des peuplades ignorées, éclaircir quelques petits faits encore obscurs, compléter en un mot cette belle œuvre si brillamment commencée.
Certes, cette mission présentait de sérieuses difficultés. Une découverte importante, un but précis à atteindre, une entreprise bien déterminée me tentait davantage, je l'avoue franchement; mais nu travail incessant, minutieux, délicat et qui nécessitait des connaissances étendues dans les différentes branches des sciences physiques et naturelles me paraissait insurmontable. Cependant j'acceptais, bien résolu à tout tenter pour réussir, je voulais essayer quand même; je savais une grande énergie indispensable au voyageur car. si le succès peut quelquefois lui faire défaut, la volonté ne doit jamais l'abandonner.
Maintenant, mon voyage est accompli. Ai-je réussi? Je ne sais. Néanmoins si j'ai pu mener à bien une telle entreprise, si j'ai pu produire un travail utile, arriver à un résultai certain, je le dois à mes chers collaborateurs, à mes amis : G. Foucart, ingénieur des Arts et Manufactures, et C. Maistre, dont le concours ne m'a jamais fait défaut. Je le dois aussi à tous ces protecteurs naturels des explorateurs, et ils sont nombreux en France, ces hommes qui ont su se faire un grand nom dans les sciences géographiques. Qu'il me soit donc permis de remercier sincèrement MM. X. Charmes, Milne Edwards, Grandidier, Namy, Maunoir, Gauthiot, Duveyrier, de Sainl-Arroman, qui, à des titres divers, m'ont aidé et soutenu dans l'accomplissement de ma mission et m'en ont facilité les préparatifs. Puissions-nous avoir répondu à la confiance de ceux qui nous avaient envoyés.
Je poussais rapidement les préparatifs du voyage. Du reste, ils étaient restreints et ne nous prirent que peu de temps. Je n'entrerai pas ici dans une nomenclature fastidieuse; rémunération des objets indispensables au voyageur a été faite plusieurs fois, et sans grand profit, je crois; les convenances personnelles, la nature du pays à visiter, ses habitants, le but à atteindre, doivent seuls guider l'explorateur. Néanmoins, j'affirmerai, sans crainte d'être démenti, que toujours le bagage du missionnaire est trop considérable. J'achetai quelques objets de campement, une tente dont nous nous sommes rarement servis — la hutte misérable de l'indigène vaut la meilleure des tentes, — quelques ustensiles nécessaires à la vie journalière, des armes de guerre, ce qui était superflu. Il serait à désirer qu'il en soit toujours ainsi. J'apportai quelques modifications à notre matériel scientifique en vue des services à rendre el des l'alignes à supporter dans un voyage à dos d'homme. Quoi qu'il en soil, les chronomètres et les théodolites ne résistèrent pas aux épreuves multipliées auxquelles ils furent soumis. Un appareil de photographie el ses plaques, des albums à dessiner, quelques médicaments complétaient notre bagage. Dans l'ignorance où je me trouvai des objets d'échange usilés chez certaines peuplades du Sud et de l'Ouest de Madagascar, je ne m'embarrassai d'aucune pacotille: par la suite je n'eus qu'à me féliciter de celle prudence, j'ai trouvé facilement dans le pays ce qui était nécessaire. Dans bien des cas, l'explorateur fera sagement en agissant ainsi; il s'exposerait à prendre en Europe îles marchandises de troc qui dans la suite ne lui seraient d'aucune utilité. Chez les peuplades sauvages, les modes changent souvent, les parures sont sujettes à des variations fréquentes; d'une saison à l'autre, une étoffe, une perle, vivement désirée et prisée fort cher, sera plus lard regardée avec dédain. Ces alternatives bizarres dans le goût de ces races barbares ne doivent pas étonner les • occidentaux.
Vers la lin de janvier, je rassemblais notre matériel; malgré toutes mes réductions et mes économies, j'étais encore effrayé par le nombre des caisses qu'il nous fallait emporter. Nous étions prêts à partir. Je faisais mes adieux à ma famille, à mes amis, à la France, et, le cœur serré par une émotion que comprendront tous ceux qui ont quitté leur patrie, pour marcher vers l'inconnu, je m'embarquais à Marseille avec mes compagnons le 12 février 18811 sur l'Amazone, courrier de la côte orientale d'Afrique.
La traversée se t'ait généralement en vingt-six ou vingt-huil jours, mais de nombreuses escales viennent interrompre la monotonie de ce long trajet. Le \ mars, nous apercevions pour la première l'ois les côtes malgaches au nord de Nosy-Be, et le 8 mars, nous débarquions à Tamatave.
El maintenant avant de commencer le récit de notre voyage, je crois utile d'exposer à grands traits la configuration générale de Madagascar et d'indiquer sommairement les principales tribus que l'on y rencontre. Ces quelques notions élémentaires sur la géographie de l'île el sur ses habitants permettront au lecteur, peu familier peut-être avec ces questions malgaches, <le nous suivre avec plus d'intérêt dans nos excursions. Encore me faudra-t-il compter sur l'entière bienveillance de ceux qui voudront bien me lire. Je n'ignore pas que pour les récits de voyage le public est toujours disposé l'a\ orablemenl ; niais il y a généralement dans de tels ouvrages des aventures émouvantes, des exploits cynégétiques, «les batailles rangées dont l'attrayante narration pourrait compenser, --il eu était besoin, de légères qualités absentes. Pour moi, rien de pareil. <>n ne trouve ni lions, ni tigres, ni gros pachydermes à Madagascar, les anthropophages n'y ont jamais existé, et, je le confesse humblement, je ne suis pas écrivain. J'avais bien chez certaines tribus une réputation de science solidement établie, j'étais même accusé de sorcellerie, quand ces sauvages me voyaient au campement consigner mes notes sur mon journal de voyage, eux qui ne connaissaient ni le papier ni l'écriture ; aussi je pouvais facilement me passer des suffrages des l'ara cl des Antandroy, Mais ici-bas tout n'est que relatif, cl je n'aurai pas cette orgueilleuse prétention vis-à-vis de mes compatriotes.
Madagascar, vestige probable d'un continent disparu, est comprise entre 1-2° et 2o° .'{'.)' de latitude sud el i0° 55' el Ï8° 07' de longitude est de Paris ; elle appartient donc par sa position géographique au système africain, Son étendue considérable, (loooito kilomètres carrés environ, la place à côté de Bornéo et de la Nouvelle-Guinée, parmi les plus grands corps insulaires du globe. Sa largeur moyenne esl de Î50 kilomètres, sa plus grande longueur du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie esl de 1650 kilomètres. L'île présente la l'orme d'un ovoïde allongé el irrégulier dont la petite extrémité regarde le nord, le grand axe étant orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. Au levant ses côtes sont battues parles flots de la merdes Indes; au couchant, elle esl séparée de l'Afrique, sa colossale voisine, par un bras de mer. le canal de Mozambique, large tout au plus de loi) kilomètres.
Considérée dans son ensemble, l'île de Madagascar présente une structure géologique assez simple. Elle esl formée en effet par un vaste noyau tic roches éruptives dont les axes de soulèvement sont sensiblement parallèles à la direction générale de l'ovoïde. Sur ce massif qui occupe plus des deux tiers de l'île sont venues s'appuyer à l'occident des couches neptuniennes également parallèles à la direction générale. 11 faut mentionner aussi quelques terrains stratifiés que l'on trouve sur la côte esl dans le pays des Antanosy, au sud du 24° parallèle. Mais ces terrains sédimentaires du Sud-Est sont très peu étendus el on peut les négliger pour dire que l'île est divisée en deux parties d'inégales étendues. A l'ouest, dans toute la longueur du pays Sakalava, des bandes de terrains stratifiés, s'enl'onçanl plus ou moins vers l'intérieur, forment des plaines élevées, des hauts plateaux séparés les uns des autres par des ondulations, des collines dont l'orientation N.-N.-E. — S.-S.-O. est à peu près constante. A l'est et au centre, on ne trouve que le terrain primitif avec-ses émergences de gneiss et de granit qui traver-
sent un soubassement micâschisteux. Les assises superficielles de ces roches anciennes soni décomposées, le temps et les agents atmosphériques ont rendu plus friables les couches superficielles de ces roches, puis les ont transformées finalement en argile d'une couleur rouge plus ou moins foncée, teinte duo aux minerais <le fer qui existent en grande quantité dans toutes ces régions. Celle tonalité rougeàtre qui impressionne vivement le voyageur dès son arrivée dans le pays donne à l'île de Madagascar cette nuance caractéristique. J'ajouterai que l'on rencontre des soulèvements plus récents d'origine basaltique dont les axes d'émergences semblent pour la plupart perpendiculaires à la direction générale '. La minéralogie de Madagascar est très variée cl semble fort riche. Des coulées considérables traversent, en maints endroits, les roches primitives. Le quart/., le feldspath, le mica, se rencontrent à chaque instant. Les métaux, le fer, le cuivre, le plomb, sont extraitsde minerais nombreux et variés; l'or, dont on exploite quelques gisements (alluvions ou quartz aurifères!, semble se trouver principalement sur le versant du canal de Moçambique dans l'Ouest et le Sud.
Le système orographique de Madagascar est très compliqué, et sans entrer dans de longs détails, je ne saurais en donner une idée. Lorsque du haut d'une montagne élevée on observe les régions avoisinantes, et que s'offrent au regard des sommets irréguliers, des grosses masses rocheuses, des mamelons aux croupes arrondies, des collines ravinées, d'immenses blocs déchiquetés, tous ces accidents de terrain paraissent être les lames monstrueuses d'un océan en furie qui se seraient subitement solidifiées. On peut reconnaître cependant dans ce chaos une chaîne de montagnes principales, parallèle à la côte est; elle s'appuierait au sud sur les masses rocheuses du mont Ivohibe en pays Bara et se terminerait au nord non loin de Mandritsara. Celle arête principale de l'île sépare les eaux tributaires de la mer des Indes de celles qui vont se jeter dans le canal de Moçambique. A l'est ces montagnes sont flanquées d'une chaîne parallèle plus rapprochée de la côte orientale A l'ouest , de nombreux contreforts, quelquefois plus élevés que la chaîne principale, forment par leurs inextricables réseaux, le grand massif central, qui, partant au sud du pays Bara, comprend la province des Betsilco et des Anlimerina, s'abaisse au nord pour former les grandes plaines du Mahajamba et se relève de nouveau à la partie septentrionale de l'île où il va constituer le massif d'Ambre. A l'occident de ce massif central, se trouvent les hauts plateaux des pays Sakalava dont les étages successifs qui s'élèvent en gradin de l'ouest vers l'est sont séparés les uns des autres par quatre ou cinq chaînes secondaires parallèles à la principale.
Des extrémités nord et sud de la grande chaîne dont je viens de parler, se détachent des chaînons secondaires plus ou moins importants dont la direction variable vient terminer au cap d'Ambre et au cap Sainte-Marie la ligne de partage des eaux.
Ce système montagneux divise ainsi Madagascar en deux versants soutenant une ligne de faîtes
beaucoup plus rapprochée de la côte orientale: il forme une sorte de toit à plans inclinés inégaux;
celui qui regarde la mer des Indes a une pente liés rapide, tandis que celui qui vient se terminer
dans le canal de Moçambique offre une déclivité beaucoup moins prononcée.
Il ressort de celle disposition que les fleuves les plus considérables de l'île se trouvent sur le versant
occidental. Les principaux sont le Sophia et le Mahajamba, le Betsiboka don! le grand affluent l'Ikopa
irrigue les rizières de Tanaffarive, le Manambolo. le Tsiribihina et son affluent le Mania; enfin au sud,
l'Onilahy ou rivière de Saint-Augustin. Tous ces fleuves occidentaux prennent naissance, ainsi que
leurs nombreux affluents, dans le massif granitique du centre.
Les cours d'eau tributaires de la mer des Indes sont moins considérables, il convient cependant de
eiler eu allant du nord au sud le Manangoro, l'Ivondrona, le Mangoro, le Mananara et le Man-
drare.
Comme c'est la règle dans tous pays granitiques, l'île est très riche en eaux vives; les fleuves, les
I. C'est également suivant celte orientation perpendiculaire au grand axe île l'ovoïde que l'on trouve îles volcans 'teints, en grand nombre surtout dans le nord et le nord-ouest de l'Irherina.
rivières, qui serpentent dans les grandes plaines et les belles vallées du littoral, les ruisseaux innombrables qui bondissent dans les vallons encaissés des hauts plateaux, constituent un riche réseau d'irrigation, alimenté largement par la masse d'eau considérable cpii tombe sur les régions élevées pendant la saison des pluies, et que des infiltrations dans un sol compact ne peuvent amoindrir. Par contre, on ne rencontre pas de voies fluviales proprement dites à Madagascar. Les grands cours d'eau ne sont pas navigables, ou du moins ne présentent que des sections peu importantes susceptibles d'être utilisées. On comprend qu'il n'en pourrait être autrement, car la pente trop rapide du versant delà mer des Indes précipite leur cours interrompu trop souvent par les assises rocheuses des chaînes côtières, et, du côté du canal de Mozambique, si leurs eaux sont plus calmes sur les plateaux, elles sont brisées dans les rapides qu'il faut descendre pour arriver aux étages inférieurs.
Le développement des rivages de l'île dépasse 5000 kilomètres, mais sur une étendue aussi considérable, Madagascar ne possède qu'un petit nombre de rades et déports susceptibles d'abriter convenablement les navigateurs. On ne rencontre de bons mouillages que sur la côte nord-ouest de la baie Baly à la baie d'Antombona; les principaux sont : l'estuaire du Betsiboka ou baie de Bombétoke, baie de Passandava, etc., et la belle rade que nous possédons au sud du cap d'Ambre, la baie de Diego-Suarez. La côte orientale, et le littoral du sud-ouesl ne possèdent que des rades foraines qui n'offriraient pas aux marins un abri convenable pendant les tempêtes cl les cyclones assez, fréquents dans ces parages. La rade de Tamatave, l'anse de Fort-Dauphin et la baie de Tuléar sonl néanmoins assez fréquentées. Sur ces côtes inhospitalières on remarque un l'ail intéressant, je veux parler tic ces lagunes littorales si nombreuses à Madagascar. En effet,
les fleuves, les rivières qui descendent en si grand nombre de- hautes vallées de l'intérieur ne peuvent librement déverser leurs eaux dan- l'Océan, le- lame- el la grande boule de la mer de- Indes apportent constamment sur la côte des dépôts arénacés considérables formant des dunes sablonneuses, véritables digues qui enserrent la région littorale cl qui s'appuient d'ailleurs sur le- végétations coralliennes qui hérissent le- bas-fonds côtiers. lies nappes d'eaux s'amassent ainsi formant des marais, des étangs, de- lacs, qui donneul à celle zone maritime un aspect particulier. Lorsque la ma— e liquide d'une lagune est trop considérable ou «pie le fleuve qui l'alimente éprouve une crue subite, les eaux rompront violemment celle barrière de sable cl se creuseront des estuaires momentanés que le prochain cyclone ou la mousson de la saison suivante viendront combler de nouveau. En temps ordinaire, un équilibre relatif s'établit entre les eaux de la lagune el celles de l'Océan par des infiltrations souterraines.
Presque tous les ouvrages el les relations de voyage qui oui traité de Madagascar non- l'ont montrée sous un jour trompeur. Sa végétation luxuriante avait particulièrement frappé les voyageurs, qui sans pousser plus loin leurs investigations cl leurs recherches, avaienl longuement dépeint les côtes boisées, les forêts magnifiques qu'ils avaient aperçues sur les premières montagnes qui s'offraient à leur regard el concluaient en généralisant leurs observai ions à la fertilité étonnante de la grande île africaine. Celle idée trop optimiste que l'on se faisait de l'île madécasse s'explique aisément par la disposition particulière des zones forestières el des contrées boisées qui entourent Madagascar d'une ceinture verdoyante. Dès 18(17 M. Grandidier avail relevé celle disposition des bois; j'ai pu, dans le courant de mon voyage, confirmer celle observation en la complétant dans ses détails, dans les parties du sud cl du nord-est de l'île; ces bandes boisées, qui sont généralement au nombre de deux surtout sur le versant de la merdes