‹ Voyage à MadagascarChapitre 10 sur 91 · IM · texte numérisé non relu

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Sous pa\ illon américain ■

Sous pavillon malgache .

Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus dos exportations du port de Tamatave — tableau qui donne une idée très exacte, sinon en quantité, du moins en qualité, des exportations générales de Madagascar, — on constate que les premières places sont tenues par le caoutchouc, le raphia, brut ou tissé, la cire, enfin les cuirs et bœufs vivants. La grande terre de Madagascar fournit aux îles voisines leur provision de viande fraîche.

Des vapeurs, rarement îles voiliers, transportent très souvent de Tamatave à la Réunion et à Maurice des bœufs vivants.

L'embarquement de ces animaux n'est pas sans présenter quelques difficultés avec les moyens primitifs dont les indigènes disposent à Tamatave: cependant la façon de procéder à cette opération est sans doute imparfaite mais très originale et vaut la peine d'être racontée. Au jour convenu le troupeau que l'on doit embarquer est amené sur le rivage et parqué dans un enclos spécial. Alors des Malgaches choisissent un bœuf et lui allai lient une première corde aux cornes, une seconde à l'une des jambes postérieures, et s'attelant quatre ou cinq à chaque bout, traînent la bête jusqu'au rivage et la poussent à la mer. L'animal récalcitrant montre alors toute son aversion pour ce genre d'exercice et ce bain forcé qu'on veut lui faire prendre, il l'ail des bonds désordonnés, envoie des ruades dans toutes les

directions, pousse des charges furieuses qui souvent font lâcher prise à ses conducteurs qui ne le maintenaient qu'à grand'pcine, car, par précaution, dès la première tentative de résistance, ils ont laissé prudemment une grande longueur de corde entre eux et le bœuf irrité. Cependant après une course folle, on a ramené le fugitif; alors fatigué par ses vaines tentatives, les cris et les hurlements qu'il entend de toute part, les coups qu'il reçoit, les tiraillements incessants dont il est l'objet, il finit par se laisser pousser à l'eau. L'animal est aussitôt entraîné près d'une pirogue ou d'un chaland auquel on l'amarre fortement par les cornes. Après deux ou trois opérations semblables, l'embarcation qui a complété son chargement conduit les malheureuses bêles le long du navire sur lequel on les embarque par les moyens ordinaires. Souvent dans le trajet un bœuf se noie, un autre devient la proie des requins si communs dans la rade, mais tous ces petits malheurs n'empêcheront pas de longtemps de continuer à embarquer des bœufs par la méthode indigène.

A Madagascar, il n'existe aucune voie de communications; si l'on se sert des mots roules, chemins, etc., ils ne désignent qu'un sentier, une piste, suivis par les hommes lorsqu'ils se rendent d'un point à un autre et plus ou moins frayés selon le nombre des piétons qui les fréquentent. Ces sentiers n'ont pas toujours une direction rationnelle; s'ils montent sur les collines élevées, s'ils suivent les crêtes des coteaux pour éviter les fondrières des vallons voisins, ou si d'autres fois ils descendent dans les vallées encaissées, empruntent même le lit d'un torrent pour tourner des roches abruptes, souvent on se demande pourquoi ils serpentent capricieusement dans la campagne, augmentant comme à plaisir la longueur des étapes. Le Malgache est insouciant et ne fera aucun travail qui ne lui rapporte un bénéfice immédiat ou certain; s'il rencontre un obstacle sur sa roule, il ne songera pas à l'enlever, un arbre mort est tombé en travers du chemin il l'enjambe ; s'il est trop gros il fait un circuit ; plus loin, un éboulement des terres argileuses ou quelques broussailles lui occasionneront un nouveau détour; souvent même sans motifs apparents, il choisira une autre route, et si les voyageurs qui viennent après lui suivent sa trace, une nouvelle dérivation de la voie sera créée. Pour traverser les grandes rivières, on se sert de pirogues; mais les cours d'eau de moindre importance sont franchis à gué bien entendu, et si l'on rencontre dans les environs de la capitale ou sur les chemins fréquentés un pont primitif, un tronc d'arbre jeté en travers des ruisseaux, ce sont des exceptions. On trouve parfois des pirogues malheureusement trop peu nombreuses. Enfin l'indigène ne verra aucun inconvénient à barrer le chemin pour prolonger ses champs et, si l'endroit lui paraît favorable, il y établira ses rizières. Alors l'infortuné voyageur devra cheminer péniblement sur les petites digues qui limitent les champs de riz, au risque d'être précipité maintes fois par ses porteurs dans la vase et l'eau croupie. Celle absence de voies de communications est regardée non sans raison par le gouvernement anlimerina comme un obstacle sérieux aux envahissements de l'étranger, et il s'est toujours appliqué à perpétuer cet état de choses dont le maintien n'offre d'ailleurs aux indigènes aucune espèce d'inconvénient, étant donnés les moyens de transport dont ils font usage.

Dans l'île les marchandises de loule nature sont portées à dos d'homme et pour éviter les fatigues de ces chemins abominables, les riches et les gens de qualité ainsi que les Européens se servent du /ilinijanii ou fiiacon, le palanquin malgache. Une classe spéciale du peuple a monopolisé ce travail : ce sont les borizana (corruption du nuit français bourgeois); exempts de corvées, ils sont contents de leur sort, cl accomplissent avec beaucoup d'entrain leur pénible métier. Les borizana qui se recrutent en majeure partie dans la caste des esclaves et dans l'Imerina viennent de différentes provinces, et ce sont leurs occupations bien plus que leur origine qui en ont l'ait une corporation ayant ses usages et ses coutumes. Le porteur gai et enjoué, exubérant même, a perdu celte sorte de réserve et de timidité qu'inspire souvent aux autres Malgaches la présence du blanc; il discute les prix, ne se retire jamais satisfait de son salaire et, fidèle à la tradition, empêche d'oublier à Madagascar les récriminations de nos automédons d'Occident. Malgré ses criailleries et son bavardage incessant, le borizana met un certain amour-propre à remplir la tâche qui lui est confiée. Les porteurs de marchandises abandonnent rarement leur charge, en ont soin et, sauf le cas de force majeure, la rendent en bon étal. Ceux qui

portent le filanjqna sont pleins d'attentions pour le voyageur, et montrent une adresse étonnante pour le tirer des mauvais pas. Ces bonnes dispositions que l'on remarque chez les porteurs, souffrent cependant quelques exceptions. Ainsi n'est-il pas rare de voir sur la route de Tananarive un porteur chargé d'une volumineuse caisse en Lois, son compagnon le suit avec une enveloppe en zinc, le reste du convoi porte le contenu fractionné en petites charges, c'était quelque marchandise craignant l'humidité et qu'on avait emballée avec beaucoup de soins, mais les porteurs que gênait ce colis encombrant l'ont divisé. Cependant tout arrivera intact à Tananarive, les objets seront remis en place, l'enveloppe de zinc ressoudée et la caisse de bois clouée à nouveau avec beaucoup d'adresse. Alors le borizana se présentera heureux et satisfait au destinataire qui n'aura garde d'attribuer à un emballage défectueux la détérioration de ses marchandises. D'autres t'ois les porteurs sont arrêtés par des bandes armées qui s'emparent de gré ou de force de leurs charges; enfin, le fait est assez rare, des borizana ont disparu avec les paquets qui leur avaient été confiés. Il arrive aussi des incidents plus ou moins désagréables avec les porteurs du fitacon. Tout d'abord on est abasourdi par leur caquelage;leur conversation, que j'ai comprise lorsque mes progrès en malgache me l'ont permis, roule sans cesse sur leurs bonnes fortunes et sur les voyages qu'ils ont accomplis, ils n'omettent aucun détail et ne craignent pas les répétitions. Puis lorsqu'on traverse un bois ou quelques fourrés, ils vous heurtent violemment la tête contre les branches peu élevées et vous l'ont faire dans quelques rizières ou amas d'eau une chute malheureuse. Tout cela doit être compté dans les désagréments d'un voyage a Madagascar; malheureusement, chose plus grave, des Européens ont été abandonnés sur la route et ont eu mille peines pour continuer leur chemin.

A l'encontre des Chinois, les Malgaches se ser- „„ , WIM>NA , 0B porteur.

vent pour porter leurs charges d'un morceau de

bois rigide, et emploient pour cet usage une forte tige de bambou qu'ils nomment bao longue d'environ 1 m. 7U; aux deux extrémités du bao, ils attachent solidement la charge avec des cordes de raphia, pins ils soulèvent le tout et le tiennent en équilibre tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre. La charge moyenne d'un borizana est de 40 à 30 kilos; mais ces hommes portent beaucoup moins lorsqu'ils suivent un filanjana ou quand ils doivent faire de longues étapes. Lorsque les marchandises à transporter sont encombrantes et ne peuvent se diviser en petits paquets, les porteurs se réunissent, et deux, trois, quatre hommes, souvent davantage son) nécessaires pour porter ces volumineux colis fixés au milieu d'un long bambou dont ils supportent les extrémités; dans ce cas, les difficultés que les porteurs rencontrent dans le chemin sont si grandes qu'ils mettent plusieurs semaines pour aller de Tamatave

à Tananarive (390 kilomètres). On m'a raconté que le transport d'un piano de la côte à la capitale avait duré deux mois et demi et nécessité Ï0 porteurs, encore le malheureux piano avait-il séjourné onze jours au fond d'une rivière. Lorsqu'un commerçant a besoin de l'aire transporter des marchandises, il organise un convoi qu'il place sous la direction d'un autre borizana connu avantageusement et responsable des porteurs et de leurs charges. Ces commandeurs s'acquittent assez bien de leur mission. Les porteurs de marchandises exercent longtemps leur rude métier; appuyés sur leurs sagaies, pliant sous leur lourde charge, ils cheminent incessamment entre Tananarive et Tamatave; la pression répétée du bao malgré le poli qu'ils lui donnent et la graisse dont ils le frottent, développe sur leurs épaules des callosités énormes et souvent des plaies repoussantes. Ce sont des borizana agiles et encore jeunes qui s'emploient au filanjana : ce. travail nécessite un certain entraînement et une éducation spéciale. L'appareil est formé de deux brancards de bois résistant, longs de 3 mètres environ et reliés au tiers de leur longueur par deux traverses en fer; dans la partie médiane, une armature métallique soutient une forte toile figurant une chaise avec dossier; deux courroies fixées aux traverses soutiennent un morceau de bois sur lequel le voyageur peut reposer les pieds. La manœuvre de l'appareil est simple, les hommes ont chacun un brancard sur la même épaule et marchent d'un pas cadencé. Le porteur qui a la tète engagée dans l'intérieur des brancards tient fortement le poignet de son compagnon en lui [lassant le bras sous le coude. En terrain peu accidenté, ces hommes marchent une vitesse moyenne de 5 kilomètres à l'heure, mais celte vitesse augmente souvent dans de notables proportions dans les petits trajets, surtout, où les borizana courent dès qu'ils en trouvent l'occasion, et quelquefois avec une vitesse telle que le voyageur éprouve de justes appréhensions en songeant aux conséquences d'une chute possible. A de fréquents intervalles et à un signal convenu, les porteurs pour changer d'épaule font passer les brancards au-dessus de leur tète. Le mouvement est exécuté sans s'arrêter. Dans les grands trajets les hommes inoccupés trottinent devant le filanjana et viennent relayer leurs camarades, ils saisissent au vol les brancards qui leur sont lancés avec violence par ceux qu'ils viennent remplacer. Cette manœuvre, qui se fait ainsi sans diminuer la vitesse et sans changer l'allure, fait éprouver au voyageur quelques secousses quand les porteurs sont au trot, ou qu'un maladroit ne saisit pas avec assez d'adresse le brancard que lui lance son compagnon. On est assez confortablement assis sur le filanjana et ce mode de locomotion semble dans le principe commode, sinon agréable; avec l'habitude on arrive très vite à se faire à cette façon de voyager. Je me hâte d'ajouter que pour ce qui me concerne, ayant l'ait, la première année de mon séjour à Madagascar, un véritable abus de celle chaise à porteurs, j'arrivais vite à la prendre en horreur et, sans y renoncer complètement, à n'y avoir recours dans la suite que quand je ne pouvais m'en dispenser.

Les femmes anlimerina se font porter dans un fitacon spécial; c'est une sorte de panier rectangulaire peu profond et lixé à deux branches de raphia. Un filanjana coûte ordinairement 3 piastres. Pour franchir i\r petites dislances quatre hommes suffisent, mais pour de longues étapes il faut un plus grand nombre de porteurs, six, huit, douze, etc., qui se relaient à de courts intervalles et sans interrompre leur marche. Ce système de transport des voyageurs et des marchandises à Madagascar semble tout naturel à l'indigène qui dispose de nombreux esclaves et d'une grande autorité sur le personnel qu'il emploie, mais il n'en est pas de même pour l'Européen qui paie fort cher ses porteurs et est toujours exploité par eux. Pour aller de Tamatave à Tananarive, un borizana demande trois piastres, et pour aller de la capitale à la côte deux piastres et demie, sans compter les cadeaux qu'il faut faire en chemin; ces prix sont variables suivant la plus ou moins grande quantité des porteurs disponibles, ce tarif monte souvent à trois, quatre et cinq piastres; dans certaines circonstances, à l'instar des peuples civilisés, les borizana se mettent en grève et refusent de partir si l'on n'augmente pas leur salaire, ils sont souvent encouragés et soutenus par leurs maîtres ou les chefs indigènes. Les tarifs des transports vont sans cesse en augmentant : aujourd'hui le transport d'une tonne de marchandises de Tamatave à Tananarive revient à 37;J francs, presque un franc le kilomètre.

Le samedi 10 mars, la pluie cesse cl le ciel parait vouloir se montrer plus clément, nous passons

la journée à recruter nos porteurs el à organiser notre convoi. Pour des nouveaux venus dans l'île, celle opération est assez délicate, mais grâce aux bons soins de la maison Alibert, nous réunissons bientôt un nombre d'hommes suffisant. Nous expédions aussitôt nos plus gros bagages avec 50 porteurs, et le 18 mars nous nous préparons à les suivre sur la roule de Tananarive.

La patience esl utile au voyageur sons toutes les latitudes, à Madagascar elle est indispensable. Il nous fallait user, abuser même, j'oserai dire, de celle vertu passive, avant d'avoir commencé noire première étape.

Un esclave anlimerina. Rainivoavy, que de lionnes références nous avaient fait choisir pour commander le convoi, avait réuni dès la première heure un nombreux personnel, porteurs de filanjana el porteurs de bagages. 11 nous avail même remis une liste, calligraphiée par lui, contenant le nom de chaque borizana, celui de son maître el le village qu'il habitait. Encore novice, je m'imaginais qu'il n'y avail plus qu'à répartir les charges, monter en filanjana. et faire roule immédiatement pour la capitale. Quelle erreur élail la mienne! Les hommes prenneni nos paquets, les examinent et les palpent dans tous les sens, les soupèsent avec soin et, après quelques minutes de réflexion,...

s'accroupissent sur le sable. Aussitôt c nenccnl des conversations oiseuses, des discussions sans fin,

quelques esprits forts prononcent des discours dont certains passages, très intéressants sans doute. sont vivement soulignés par les auditeurs. C'était le premier kabary auquel j'assistais. Celle séance dure depuis trois heures el sans le secours de quelques personnes obligeantes n'aurait pris fin, je crois, qu'à une époque indéterminée. Enfin tout s'explique, les porteurs, sachant «pie nous ne voulions pas l'aire la roule en six jours comme c'est la coutume, mais y consacrer deux semaines, temps nécessaire à nos observations cl à nos recherches, réclamaient une augmentation. Je proposais de les nourrira mes frais au delà du sixième jour ou de leur donner à forfait quatre piastres an lieu de trois el demie. m'engageanl à ne pas rester plus de quinze jours en chemin. La séance est reprise, le commandeur vient nous annoncer que ma seconde proposition est acceptée. Les hommes loucheraient quatre piastres, salaire divisé suivant la mode malgache en un karama de trois piastres et demie payable à notre arrivée à Tananarive et en un valsy de t IV. .">o payable d'avance, celle somme esl destinéeà permettre au porteur d'acheter ses vivres pendant la roule. Rainivoavy gagna beaucoup dans mon estime en me conseillant de ne payer le vatsy qu'à la fin de la premier.' journée de marche; c'esl plus prudent, me dit-il.

Les charges furent reprises, el après des modifications nombreuses dans l'arrangement el la disposition, furent enveloppées dans des feuilles de ravenala qui devaient les proléger de la pluie el de l'humidité pendant le trajet; les paquets sonl ensuite confiés aux porteurs qui les attachent à leurs bao, non sans avoir préalablement en signe de consentemenl poussé nn petit grognement qui en malgache correspond au mot oui. Ce premier kabary nous avail l'ail perdre toute la matinée, à dix heures el demie seulement noire convoi se mettait en marche.

Nous sortons bientôt de la ville, dépassons le fort anlimerina, un petit bouquet de manguiers que mes hommes m'indiquent du doigt; c'esl à l'ombre de ces arbres que les plénipotentiaires français el malgaches tenaient leurs conférences, préliminaires du traité de 1885. Nous laissons vile derrière nous quelques cases disséminées, futur faubourg de Tamatave. Peu de minutes après, nous traversions une petite rivière, le Manangarésa, et nous cuirions dans la plaine ondulée de Bétainomby. La campagne esl monotone, une herbe peu fournie, qui nourrit les troupeaux de bœufs venus de l'intérieur pour attendre ici leur embarquement, a de la peine à recouvrir le sol sablonneux: des buissons, des arbustes poussent au hasard; çà et là une flaque d'eau noirâtre croupit entre deux ondulations de celle bande sablonneuse. Mais nous avons tourné vers le Sud, direction que nous allons suivre jusqu'à Andovoranto, la végétation devient fort belle, nous allons marcher pendant quelques jours dans la zone boisée de la côte.

Notre colonne s'allongeait indéfiniment, el malgré mes recommandations chacun marchait à sa guise. En avant, en arrière, de tous côtés trottinent nos porteur-; île bagages, quelques-uns se reposent déjà

à côté de leurs charges. Notre cuisinier-interprète marche à l'extrême avant-garde. Nous avons confié ces importantes fonctions à Jean Boto, noir de Sainte-Marie qui s'est offert dès notre arrivée à nous suivre pendant nos excursions. 11 avait acquis, paraît-il, de grandes connaissances pratiques rapportées de ses voyages précédents; il connaissait tous les villages de la côte et les ravitaillements qu'on en pouvait tirer. Du reste, comme citoyen français, notre compatriote par conséquent, nous pouvions compter sur lui. Jean Boto, qui dit nous en parlant des blancs, parle assez couramment le français, il nous tutoie lorsqu'il nous cause, mais dit rous à ses collègues noirs qui peuvent comprendre quelques mots de français. Dans la suite, comme interprète il nous rendit des services, ce qui ne nous fit pas regretter son enrôlement; malheureusement ses connaissances culinaires n'existaient qu'à l'état de souvenirs confus et lointains; à ses côtés cheminent allègrement trois borizana chargés tout spécialement de porter avec beaucoup de soins les instruments scientifiques d'un usage journalier. Ces malheureux, malgré mes supplications muettes mais expressives — je ne pouvais encore me permettre des manifestations plus bruyantes et plus articulées, — n'épargnaient aucun heurt aux boussoles et aux thermomètres, aux magnétomètres et aux théodolites. De plus ils se tenaient prudemment hors de la portée de la voix lorsque pour une cause quelconque j'avais besoin de leurs services. Le commandeur Rainivoavy surveillait notre petit monde, il portait un fusil et sa sagaie, une plus lourde charge lui aurait enlevé de son prestige. Nos filanjana, précédés de la longue file des borizana de relai, venaient ensuite. J'avais donné à Foucart, le plus léger d'entre nous, au seul point de vue du poids matériel, une surcharge. C'était le chronomètre que je voulais soustraire, dans une certaine mesure, aux nombreuses perturbations dont il était menacé. Celte boîte assez volumineuse faisait un singulier effet derrière le dos de mon compagnon. Maistre fermai! la marche et pourchassait les traînards, en même temps qu'il exécutait les nombreuses observations que nécessitait le tracé de notre itinéraire.

Vers midi nous arrivons à Ivondrona. Ce village, important autrefois, ne compte plus maintenant qu'une centaine de cases; les usines sucrières qui avaient été établies dans le voisinage avaient prospéré, malheureusement, par suite d'un élat de choses bien différent, elles ont perdu de leur valeur. Les rendements, que le gouvernement antimerina, aujourd'hui propriétaire, retire de cette industrie, sont peu considérables. La rivière l'Ivondrona sur les bords de laquelle nos porteurs nous déposent en sortant du village, est le premier cours d'eau important que nous rencontrons. 11 se comporte d'ailleurs comme c'est la règle à Madagascar, et va former de grandes lagunes dont nous ne voyions qu'une partie. A notre gauche, est l'embouchure du fleuve avec son déversoir maritime, et les canaux qui la font communiquer avec les lacs de Nosy-Ve et de Sarobakina.

Trois pirogues où nous nous embarquons tous, vont nous conduire sur l'autre bord. Ces pirogues que l'on trouve en plus ou moins grand nombre sur les fleuves traversés par celle roule fréquentée, transporlent d'une rive à l'autre des voyageurs et des marchandises pour quelques morceaux d'argent. Le prix est à débattre; il est très variable, suivant la richesse supposée du client, son caractère et ses besoins. Comme toujours on est finalement exploité.

Pour fabriquer ces pirogues qui atteignent souvent 10 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur, les indigènes vont chercher à quelque dislance vers l'Ouest un géant de la forêt, le varongy ou le longonpotsij principalement, abattent l'arbre, le façonnent, le creusent en employant la hache et le feu et traînent leur ouvrage, non sans peine, à la rivière la plus proche. La pirogue, sans quille, sans aucun ornemenl est terminée aux deux extrémités par deux parties effilées semblables, ces appendices sont percés d'un trou où l'on engage la palanque qui fixe au large l'embarcation, ou bien la corde qui retient l'esquif au rivage. Des planches qui maintiennent l'écarlement îles parois servent de bancs, et une dizaine de pagayes complètent l'armement. Assis à l'arrière, un Betsimisaraka dirige la pirogue en se servant avec beaucoup d'adresse de sa pagaie. 11 en a distribué d'autres aux porteurs, et ce nombreux équipage travaille avec ardeur. Pendant la traversée qui dure à peine une demi-heure, les hommes qui se servent de leur aviron primitif comme les Africains, frappent en cadence les flancs arrondis du bateau et chantent à pleins poumons.

v;i,L\M Srii I. \ l.'il TK DE l'ANAN AR1V!:.

Nous débarquons sous des grands arbres, traversons vile un taillis touffu cl entrons dans le village d'Ambodinisiny.

D'après une légende betsimisaraka, cette contrée était habitée il y a bien longtemps par le géant Darafély. Il y vivait 1res heureux avec ses deux épouses, Rasoabe et Rasoamasay. C'était un génie bienfaisant, Hercule malgache, il avait délivré la province des monstres terribles qui la désolaient, il avait été assez puissant pour couper en menus morceaux le grand serpent de ranifotsy. Néanmoins, les Ira vaux extraordinaires d'un de ses voisins vinrent troubler son repus en blessant son amour-propre. Darafély déclara la guerre à son confrère, el dans mie lutte héroïque il réussil à le précipiter dans les flots, non sans perdre toutefois la main droite que, dans un dernier effort, le vaincu lui arracha. Quelque temps après, Darafély mourut des tuiles de celle opération. La dextre puissante du géant forma l'île Fonga, el le lieu témoin de la lutte fut appelé Matitanana. Rasoabe cl Rasoamasay, les veuves inconsolables <\r Darafély, versèrent des torrents de larmes qui changèrent en lacs immenses les forêts désertes où elles étaient venues cacher leur profonde douleur.

C'csl dans le village d'Anbodinisiny que se trouve l'amphore colossale qui sans aucun doute était la coupe familière de Darafély.

Celle cruche en terre commune de fabrication indigène n'offre rien de particulier, si ce n'est ses grandes dimensions, cl les cassures el fêlures qu'elle présente. Ce récipient sacré que Ion voit non loin du village à demi enfoncé- au milieu d'une petite clairière est encore aujourd'hui un objet vénéré des indigènes. Fixés sur une perche, deux crânes de bœufs achèvent de se pourrir; ces modiques offrandes que des mains pieuses oui placées près de la cruche pour mériter les faveurs de Darafély, gênaient par leurs émanations Foucart qui, en explorateur consciencieux, se hâtait de faire un relevé artistique de l'amphore sainte.

En quittant Ambodinisiny, nous marchons pendant deux heures el demie pour arriver à la tombée du jour à Ankaréfa. Les soixante cases qui forment ce village sont bâties en terrain marécageux sur les bords de la lagune dont nous venons de suivre la rive orientale. Jean nous conduit dans une maison dont nous prenons possession; je suis satisfait de notre première installation dans un village malgache. En général celle opération esl peu compliquée, à la condition toutefois d'avoir dans son bagage tout ce qui est nécessaire : arrivé au village, il suffit de choisir une habitation qui, par son

aspect et ses dimensions, semble mériter cette laveur, d'y entrer, et <Ie prier les propriétaires d'en sortir. Ils s'exécutent le plus souvent de fort bonne grâce. L'indigène emporte chez un voisin la marmite où cuit le riz de la famille, sa femme le suit avec quelques cuillers, un soupçon de vaisselle et une natte tressée, le lit conjugal; en une minute, le déménagement est terminé, la place est libre. L'on étend même sur le plancher de la case ainsi prise d'assaut, des nattes propres sur lesquelles l'étranger dormira et disposera ses bagages. Le lendemain malin, le propriétaire viendra présenter ses hommages au voyageur et attendre avant le départ — c'est la coutume — un peu d'argent, non pas pour le payer, l'hospitalité ne se vend pas, mais pour reconnaître sa gracieuseté.

Les porteurs se logent où ils peuvent, quelquefois 1res nombreux sur celle route où passent continuellement de longs convois de marchandises, ils achètent l'asile qu'on veut bien leur donner pour un morceau d'argent presque imperceptible à l'oeil nu.

Le 19 mars, une petite ('■lape nous conduit au village de Vavony.

Le chemin que nous suivons depuis Tamatave et qui doit nous mener à Andovoranto esl tracé sur celle bande de terrain de largeur variable, qui esl comprise entre le rivage de la mer et la ligne des lagunes littorales. Depuis l'embouchure de l'Ivohdrona, ces nappes d'eau se succèdent presque sans interruption. Les grands lacs de Nosy-Ve et Sarobakina, de Mangoaka, de Rasoamasay et de Rasoabe, que nous avons aperçus, sont prolongés fort loin dans le sud jusqu'à l'embouchure du Matitanana notamment, par d'autres lacs, des étangs, des marais, des chenaux qui constituent une véritable voie maritime, utilisée depuis longtemps. 11 esl vrai que ce canal naturel n'est pas toujours navigable; dans la saison sèche, on trouve en certains endroits plus de boue que d'eau, néanmoins celle roule lacustre remplacerait avantageusement un cabotage presque impraticable, sur ces côtes inhospitalières où la violence des courants et la forte houle de l'Océan Indien rendent la petite navigation particulièrement dangereuse. Cette ligne de lagunes, qui d'après les relevés de M. Grandidier aurait une longueur totale de 485 kilomètres, ne nécessiterait pour devenir une véritable roule maritime que des travaux peu importants. Il suffirait de couper les isthmes, les ampanalana qui séparent sur certains points les lagunes, et qui obligent à traîner les pirogues sur le sable pour les l'aire passer d'un étang dans le marais voisin. Ce travail avait reçu un commencement d'exécution il y a quelques années, mais sur l'ordre du gouvernement de Tananarive on a dû renoncer à continuer celle entreprise. Les traitants se servent néanmoins de celle roule des lagunes pour transporter leurs marchandises le long de la côle: ils réalisent ainsi une notable économie. Pour les voyageurs une navigation en pirogues esl plus pénible que les filanjana, car si elle leur procure l'avantage de tuer quelque gibier d'eau, elle les expose aux insolations et augmente les chances de contracter les lièvres; de plus, les vents violents qui s'élèvent parfois vers le déclin du jour l'ont chavirer aisément ces embarcations conduites par des gens presque toujours inexpérimentés.

La bande de terrain sur laquelle nous marchons varie beaucoup de largeur. Dans certains endroits ce n'est qu'une plage sablonneuse, digue éphémère qui empêche les eaux de la lagune de se jeter dans l'Océan. Ailleurs c'est un talus gazonné de quelques centaines de mètres. Plus loin celle zone s'élargira notablement et mesurera, par places, plusieurs kilomètres de profondeur; alors le sentier se déroule dans une jolie contrée, nous traversons des bois, de petites forêts où la végétation côtière atteint tout son développement. La roule esl du sable fin. et de Ions côlés au milieu de l'herbe verte, s'élancent des bouquets d'arbres, c'est le vakott (Pandanus) au tronc rugueux, dont les feuilles penniformes sont hérissées de pointes aiguës, l'élégant badamier, le vaovotaka (Brehmia spinosa), dont les fruits arrondis renferment sous une éepree résistante une pulpe goûtée des indigènes, et les gracieux palmiers aux nombreuses variétés, et tous ces arbres des zones chaudes couverts d'orchidées parasites. Puis nous cuirons dans une clairière dont le lapis de verdure ondoyante est soulevé çà et là par des massifs de fougères. A droite réapparaît la lagune dont la nappe liquide miroite au soleil; l'eau disparaît sous les plantes aquatiques, les rixes en sont cachées par les joncs cl les roseaux, cl dans les chenaux marécageux les pandanus, solidement ancrés par leurs racines fourchues, semblent délier la violence des

venls. Derrière les lacs, nous apercevons de petites collines, sur lesquelles les ravenala déploient leurs éventails; dans le lointain se profilent indécises les sombres cimes de la chaîne côtière. Mais nous rentrons dans le taillis où bientôt un sourd grondement nous annonce l'approche de l'Océan. Soudain le rideau de verdure qui nous enveloppait se déchire, nous gravissons les dunes et cheminons à travers les filao (Casuarina equiseiifolia) aux membres tordus, nous voici sur le sable du rivage; là nos porteurs nous secouent violemment pour éviter les lames qui viennent mourir à leurs pieds.

C'est en traversant celte jolie contrée que nous arrivons au coucher du soleil à Vavony. Nous sommes passés ce malin à Tranomaro, peut-être important autrefois mais qui ne compte aujourd'hui que quatre cases délabrées, à Tampolo, à Autranokodilra, et à Ampanotoamaizina cette après-midi.

Le village de Vavony se trouve à l'extrémité méridionale du lac de Rasoabé. Comme dans ceux que nous avons vus précédemment, les cases, une cinquantaine à peu près, sont disposées de chaque côté du chemin, l'unique rue de la localité. Ces maisons paraissent assez propres comme toutes celles de cette partie de la côle, et celle qui nous sert de logis représente le type habituel des constructions betsimisaraka. Rectangulaire, elle mesure \ mètres de large sur G mètres de long. Son toit de chaume à deux versants est soutenu à la partie supérieure élevée de plus de i mètres par un laitage reposant sur deux poteaux placés au milieu des pignons. Des poteaux d'angles reliés par des traverses el quelques autres perches de bois léger constituent la charpente. Pour l'aire les parois et les cloisons, on se sert des côtes des feuilles du ravenala, maintenues juxtaposées par des baguettes minces mais résistantes qui les traversent. Des claies glissant entre deux bâtons et fabriquées de la même manière, obstruent les ouvertures, portes primitives que l'on ménage sur les grandes faces. Le plancher, qui est formé d'écorces d'arbres, généralement recouvert de Dattes, es! établi sur de- pieux fichés dans le sol, il en est distant de 50 à 60 centimètres. Cette surélévation du plancher des cases s'observe sur toute la côle orientale. Dans un coin esl une sorte de caisson carré rempli de terre foulée, l'âlre malgache dans lequel sont enfoncées des pierres pour placer les marmites, toko. Au-dessus du foyer, qualre pieux verticaux supportent un ou deux châssis de bois, les salaza; ils sonl destinés à recevoir la viande et le poisson sec don) un boucanage sérieux assurera la conservation. Il ne faut pas chercher de cheminées, la fumée s'échappe quand elle veul cl où elle peut. Aussi la partie inférieure de la toiture est bien vite recouverte d'un enduit noir fort brillant, il en est de même de quelques objets qui s'y trouvent suspendus el en général de loul le mobilier auquel celle teinte noirâtre donne un aspect vieillot. Il faut noter que eetle fumée ne préserve nullement de la piqûre des moustiques qui vivent en légions sur les bords de ces marécages, il esl vrai qu'elle éloigne de l'habitation tous les représentants de la famille des arachnides el ils sonl nombreux à Madagascar, .le n'ai jamais vu une toile d'araignées dans toutes ces cases enfumées.

L'ameublement esl des plus simples, l'as de table, aucun siège, je n'ose donner ce nom à des sortes de planches à découper la viande sur lesquelles on m'invitait à m'asseoir. Le plus souvent le lit n'est qu'une simple natte de jonc, il esl rare que celle natte soit rembourrée de quelques poignées de roseaux. Un peu partout, des sobika, espèces de corbeilles, sacs ou paniers tressés fort artistement et qui renferment le riz, les patates, le manioc, les provisions de la famille. Les habitants de la côle se servent pour faire cuire le riz de marmites en fonte d'origine européenne. Ces marmites, dont je vois plusieurs échantillons, ont la forme de calottes sphériques, munies sur leur pourtour de deux poignées en gros fil de fer. Les marmites à pieds, creuses, à couvercles el resserrées à leur partie supérieure ne sonl pas d'un placement facile. Les indigènes ont de la peine à les poser sur les pierres du foyer el quand le riz esl cuit, en renversant la marmite, la masse pâteuse a de la difficulté à sortir par l'ouverture plus étroite. La feuille fraîche de ravenala sert de plat, coupée en deux ou trois morceaux, elle remplace les assielles; des feuilles de cakoa, pliées en cornels, l'ont d'excellentes cuillères. Cette vaisselle incassable et qui ne demande aucun soin tant son renouvellement est facile et occasionne peu de frais a été remplacée peu à peu sur les roules fréquentées par de la poterie commune, assiettes blanches et plats à fleurs d'origine allemande principalement.

Sur celle côte où l'on ne Irouve pas d'argile plastique, les Betsimisaraka <ml remplacé les vaisseaux de terre «les autres tribus par un récipient assez original. Ils vont chercher dans la forêt voisine un long bambou et y introduisent une sagaie qui perfore imparfaitement les cloisons intérieures et respecte la dernière qui sera le fond de celle cruche improvisée. Le maniement de ces ustensiles est peu pratique cl une longue expérience est nécessaire pour les manier adroitement. C'est ainsi que pendant notre repas du soir, voulant servir mes amis, je m'emparai d'un de ces bambous qui avaient bien trois mètres el demi de long, je voulais du premier coup m'attaquer aux difficultés. Mal m'en prit, non seulement je remplis plus que de raison les gobelets (pie l'on me tendait, mais encore ne tenant nul compte de la puissance hydraulique du jet liquidé, j'arrosai mes infortunés compagnons qui protestèrent violemment.

Le lendemain, je continue ma route sur la bande sablonneuse pendant que Maistre el Foucaft suivent en pirogue la lagune de l'Imàsoa. A Andavakamenarana mes compagnons me rejoignent, et vers dix heures et demie nous arrivions à Andovoranto.

Nous étions dans une petite ville, centre commercial assez important. On y remarque une mission protestante, une école malgache; plusieurs maisons de commerce de Tamatave y ont des représentants. Dans les rues il y a quelques boutiques dont beaucoup oui pour propriétaires des Indiens Malabars. Le gouverneur de Tanimandrv. dans la circonscription duquel se trouve Andovoranto, y possède une maison entourée d'une enceinte palissadée qu'il vient habiter quelquefois, lorsqu'il peut quitter Taniiharidry, sa résidence officielle.

Généralement, pour se diriger sur Tananarive, on prend à Andovoranto des pirogues qui remontent le fleuve Iarôka pendant quelques kilomètres, puis un de ses affluents, el on arrive après cinq heures de navigation dans l'ouest au village de Maromby d'où repari la roule de la capitale. Cette voie fluviale, habituellement suivie, abrège considérablement celle partie du chemin el surtout évite aux voyageurs la traversée si pénible des marais de Tanimandrv. Néanmoins, obligés de poursuivre nos travaux, nous choisissons ce dernier itinéraire.

Nous traversons près du bord de la mer l'embouchure étroite de l'Iaroka. Une demi-heure après nous pénétrons dans les murs en terre de Tanimandrv. Ce village, qui compte 200 cases, n'est qu'un poste militaire antiinerina, fondé en lSlilJ par la reine Rasôherina lorsqu'elle vint visiter ces régions. Les habitants antimerina et betsimisaraka sont presque tous des suidais, établis avec leurs familles dans des maisons groupées sans ordre autour du rova. On appelle ainsi la palissade faite avec des bois pointus qui entoure la demeure du souverain, des princes, des hauts dignitaires el des gouverneurs. Mais ce mol désigne aussi par extension non seulement l'enceinte fortifiée, mais encore l'ensemble des constructions qui s'y trouvent renfermées. Ces cases ne diffèrent d'ailleurs des autres (pie parleurs dimensions un peu plus grandes, elles sont habitées par le chef el sa famille, ses aides de camp et ses esclaves. Devant elles et en dedans de la palissade un vaste emplacement reste libre, il est réservé aux assemblées populaires el sert pour les revues des troupes. C'est au centre de celle cour du rova qu'est planté le mât où flotte le pavillon royal. Tanimandrv est le cher-lieu de la province gouvernée par Rahaga douzième honneur.

Depuis que nous avons traversé l'Iaroka, la nature du sol est différente. Ce n'est plus un terrain sablonneux, l'argile apparaît recouverte par places par une couche noirâtre d'humus. Aussi nous voyons dans les environs du posle d'assez belles cultures de manioc, de patates douces, de songes, de cannes à sucre. Des manguiers, des orangers, des citronniers el des bananiers poussent en abondance. Nous trouvons le contraste d'autant plus frappant que dans les villages traversés jusqu'alors, les cultures étaient presque nulles. Le riz. lias- de la nourriture des indigènes, croît 1res difficilement dans le voisinage immédiat de la mer, mais dès de. nain, après quelques heures de marche dans l'intérieur, nous aurons à traverser de nombreuses rizières.

Le premier aide de camp du gouverneur vint nous voir el nous apporta deux poules comme cadeau de bienvenue. C'était une entrée en matière, il désirait surtout des remèdes pour le préserver de la fièvre et de la vieillesse dont il ressentait les inconvénients. Lue petite dose de quinine et beaucoup de

bonnes paroles parurent le satisfaire; bien qu'il me lût impossible de lui donner des médicaments pour réparer les ravages des ans et que j'eusse de la peine à lui faire comprendre qu'à Madagascar comme ailleurs la vieillesse n'est pas la moindre des maladies, il me prodigua ses remerciements. A cette première consultation en succédèrent beaucoup d'autres. Ma réputation allait grandissant pendant que diminuait ma provision de quinine, j'allais passer en revue toute la garnison. L'arrivée de M. Estève, directeur du service télégraphique à Tamatave, vint heureusement mettre un terme à mes occupations philanthropiques et nous procura le plaisir de terminer la soirée avec un compatriote.

M. Estève venait à Tanimandrv pour rechercher les causes d'une interruption insolite dans son service. C'était tout simple, des indigènes avaient renversé quelques poteaux dans les environs et coupé le fd dans plusieurs endroits; ces engins les gênaient, faisaient avoir de mauvaises récoltes et attiraient la foudre dans leur voisinage '.

Deux années avant notre arrivée, sur les ordres du résident général, une ligne télégraphique avait été posée entre Tananarive et Tamatave sous l'habile direction de MM. Deschamps et Estève, chefs de services dans ces deux villes, et de leurs agents. Ce n'est qu'au prix de mille peines, en surmontant de grandes difficultés et en courant de sérieux dangers, que l'on avait pu terminer heureusement cette entreprise si utile aujourd'hui. Malheureusement les orages si fréquents sur les hauts plateaux, la grande tension électrique de l'air dans ces contrées, la chute des arbres dans les forêts, des poteaux eux-mêmes, mal assujettis dans ce sol compact, la rupture du fil usé' par les émanations salines des côtes et beaucoup d'autres causes naturelles font que la transmission des dépêches s'opère le plus souvent irrégulièrement ; puis viennent s'ajouter encore les perturbations non moins fréquentes dues à la malveillance et à l'hostilité des habitants. Entre Tananarive et Tamatave, existent deux stations intermédiaires confiées à des employés indigènes, l'une est à Béforona où nous passerons dans quelques jours, l'autre à Tanimandrv. C'est là que M. Estève non- offre pour celte nuit une gracieuse hospitalité.

Le 21 mars, de très lionne heure, nous quittons Tanimandrv. L'étape esl pénible, d'après ce que nous assurent les hommes. J'envoie tout mon monde en avant et je sors le dernier par l'étroite ouverture que l'on dénomme pompeusement la porte de l'Ouest.

Tout semble nous promettre une journée assez bonne, le soleil se montre de temps en temps, mais il a de la peine à balayer de gros nuages amoncelés au levant, l'air est lourd. Les dernières cases disparaissent, nous traversons des champs de cannes, des plantation- de manguiers et d'orangers, puis nous arrivons dans les hautes herbes et dans les grands roseaux qui précèdent les taillis.

La caravane est dans l'ordre ordinaire : en tète, les bagages avec le commandeur Rainivoavy, puis nos trois ftlanjana. Pour aller à notre première étape, le village île Hanomafana, il y a deux routes : l'une, la plus longue, suit la ligne télégraphique, elle esl passable, nous a-l-on dit; la seconde, qui traverse le marais, est plus courte, mais bien plus pénible. J'ai eu ce matin avant de partir un grand kabary avec mes hommes pour savoir quel chemin nous devions suivre. L'on s'est décidé pour la route du marais; les porteurs auraient certainement plus de peine, m'avaient-ils dit. mais pendant un temps plus court et ils se reposeraient plus vile Ce raisonnement des borizana était assez juste et nous n'étions pas fâchés, d'un autre côté, de voir ce fameux marais et de nous rendre compte de la difficulté de sa traversée.

Bientôt nous entrons dans la forêt : l'air ne circule pas au milieu de ces frondaisons élevées, l'humidité nous pénètre. Le sol est solide, argile et sable recouverts de débris organiques, puis il devient mou et disparait sous les grandes herbes. On semble danser sur un plancher mouvant. Mais nos porteurs

1. De telles croyances sont répandues dans lotîtes les populations par les Anglais pasteurs protestants pour surexciter tes passions et pousser les indigènes à briser le matériel de la ligne télégraphique française qui va de Tamatave à Tananarive,

onl de la peine à marcher sur ce terrain détrempé, ils trouvent difficilement la bonne voie et s'enfoncent de plus en plus au milieu des roseaux; c'est un bois et nous marchons dans l'eau. A'ous sommes arrêtés par un étang profond; il y a un pont, mais un pont malgache: deux ou trois troncs d'arbres posés côte à côte et soutenus par des branchages mis en travers sur les herbes, le tout est recouvert par 30 centimètres d'eau. Ces jours derniers il a plu, et partout les rivières sont débordées, les marais grossis, les plaines inondées. Je fais avancer les bagages. Ce n'est pas sans quelque émotion que je considère nos instruments, nos malles, nos provisions. Nous traversons celte nappe d'eau à la file indienne, chaque homme va bien lentement, cherchant avec précaution où il doit poser le pied; à voir nos porteurs l'un derrière l'autre, ayant de l'eau à peine jusqu'aux genoux, on croirait qu'ils passent à gué quelque rivière; il n'en est rien; ils marchent sur des arbres invisibles et véritables équilibristes ils manœuvrent sur ce point d'appui bien glissant, ayant à leurs côtés plus d'un mètre d'eau et au-dessous une vase infecte et profonde. Tout cependant est arrivé sans accident de l'autre bord; le porteur d'une des caisses a fait un faux pas, mais par un miracle d'adresse il a pu se relever. Foucart et Maistre passent à leur tour, je marche le dernier et je suis bientôt de l'autre côté. Là, nous entrons dans le grand marais; ce que nous avions vu jusque-là n'était qu'une sorte de préface nous initiant aux beautés de la grande traversée qu'il nous restait à faire.

Le marais de Tanimandry est orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. et peut avoir, dans l'endroit où nous l'avons traversé, 1 200 à 1 300 mètres; c'est là du reste sa largeur moyenne, augmentant un peu dans la région sud, où elle atteint 2 kilomètres et demi. Il y a partout de grands arbres formant une véritable forêt lacustre; ces arbres élancés, bien droits, dont quelques-uns atteignent plus de 20 mètres de hauteur, ont un feuillage vert foncé s'étalant en touffes horizontales et offrant à l'œil un aspect pittoresque. Aux pieds des arbres, des roseaux, des touffes de grandes herbes, des plantes aquatiques aux fleurs blanches et jaunes et aux larges feuilles étalées, puis au milieu de tout cela, dégageant une odeur infecte, l'eau noirâtre et croupissante, recouverte çà et là de membranes ferrugineuses aux couleurs irisées. Flottant comme de larges taches d'huile, elles font un vif contraste avec la teinte noire du marais. Quelques rares oiseaux voltigent autour de nous, des papillons et des libellules viennent se poser sur les fleurs et montrent leurs ailes aux belles couleurs; et pour animer la scène, tous les crapauds et les grenouilles des environs nous donnent un concert des plus variés; il serait impossible d'analyser ces cris, il y en a sur tous les tons et sur tous les rythmes; je ne puis dire qu'une seule chose, c'est qu'il y a beaucoup de musiciens.

La route serpente dans la forêt, cherchant autant que possible des endroits où la vase est moins épaisse, mais ce moins n'est que relatif, très relatif même. Comme le pont que nous avons passé tout à l'heure, le chemin est constitué par une ligne de troncs d'arbres, mais ici on les voit et nos hommes peuvent poser assez facilement le pied sur ces passerelles flottantes; de temps en temps l'un d'entre eux glisse et enfonce dans la vase; ses trois compagnons soutiennent le filanjana pendant que le malheureux se relève péniblement et reprend sa place. D'autres fois il n'y a qu'un seul arbre, les porteurs se mettent alors l'un derrière l'autre et vous soulèvent ainsi; dans ce genre de locomotion on a, je crois, la sensation qu'aurait quelqu'un porté par un acrobate sur une corde lisse.

Chose remarquable, les hommes sont toujours très gais ; arrive-t-il un accident à l'un d'eux, ses camarades se moquent de lui et font pendant plus de dix minutes des gorges chaudes de sa mésaventure; cependant ils ont pour le vazaha (l'étranger) beaucoup de prévenances, je dirai même de dévouement; je ne sais, pendant cette traversée qui m'a paru longue, combien ils ont déployé d'adresse et de force; à chaque instant je choisissais l'endroit où j'allais tomber et prendre mes ébats dans la vase; j'ai failli plusieurs fois réaliser mon rêve, mais je suis sorti sain, sauf et sec de l'aventure.

Après avoir passé une dernière nappe d'eau qui borne le marais du côté de l'ouest et avoir failli une dernière fois prendre un bain, je rejoignais mes compagnons qui m'attendaient sur une petite hauteur.

Depuis la traversée de la première nappe, il s'était écoulé cinquante-cinq minutes.

Nous venions d'achever ainsi la première partie de la route de Tamatave à Tananarive, ce segment du chemin qui, suivant une direction nord et sud, longe le bord de la mer entre le rivage et la ligne des lagunes que nous venions de traverser si péniblement. Il nous restait à parcourir, en marchant droit vers l'est, la deuxième partie du sentier qui allait nous conduire du niveau de la mer à Tananarive, à 1 250 mètres d'altitude sur un parcours de 250 kilomètres environ.

Ce chemin, cette montée plutôt, de la ente à la capitale des Antimerina est la partie la plus pénible du voyage de Tamatave à Tananarive. Soit à l'aller, soit au retour, il faut, pendant presque une semaine, souvent davantage, endurer les fatigues les plus pénibles pour effectuer ce voyage. Il est fort difficile à faire malgré tout le confortable dont on peut s'entourer et malgré les conditions favorables au milieu desquelles les riches et les puissants peuvent se placer.

Voici, à litre de document, un fragment d'une lettre du R. P. Jouen adressée aux missions catholiques et dans laquelle il raconte un voyage que fit à la rôle Est la reine Hasoherina. au mois de juin 1807.

« Il y avait longtemps que Hasoherina, dil le H. Jouen, désirait faire une excursion dans l'intérieur de son royaume. Sa tante Ranavalona lui en avait donné l'exemple en 1845. ('.'en était assez pour la confirmer dans sa résolution. A celle nouvelle, uous proposâmes au premier minisire de tenir un Père à la disposition de la reine, si elle le trouvait lion, afin de soigner les nombreux cas de maladie que devaient nécessairement faire éclater les fatigues d'un long voyage.

« La reine vous remercie, nous écrit-il, dans le style ordinaire des administrateurs hova ; Sa Majesté va changer d'air et s'amuser. Pour vous, restez au milieu de vos enfants, continuez de leur enseigner la sagesse et de leur donner < le l'esprit; tout cela est bon, cl c'est votre a lia ire. »

« Le dépari fut arrêté pour le mois de juin 1867. Les préparatifs s'en lireni avec une promptitude et

une habileté remarquables. Des ponts furent jetés sur toutes les rivières cl sur les indres cours

d'eau. Des abîmes furent littéralement comblés; tic nouvelle- roules s'ouvrirent comme par enchantement jusque sur le sommet «les montagnes, pour préserver Sa Majesté <l«'s miasmes «le quelques marais qu'il lui aurait fallu traverse!'. La laineuse forêt d'Analamazaolra \il tout à coup ses effrayants précipices convertis en voies presque carrossables, pour laisser circuler librement la souveraine de Madagascar.

'< Le terme du voyage devait être Andovoranlo. grand village de la côte Est, situé sur le bord île la nier, à \ingl-cinq lieues de Tamatave et soixante-dix de Tananarive.

« Enfin, tout étant prêt pour le départ, chemins, tentes, provisions, etc., on se mil en marche le jeudi 10 juin vers les 1 heures du matin. Une salve générale de tous les canons de la ville annonça aux échos d'alentour que la reine de Madagascar quittait sa capitale pour n'y rentrer que trois mois après. Jamais sortie ne fut plus triomphale: Hasoherina parlait précédée ou suivie de près de soixante mille hommes. En voyant défiler celle immense caravane, dont les esclaves à eux seul- devaient former plus d'un tiers, on ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible. Combien parmi ces pauvres gens qui ne reverraient pas leur lover domestique ! ('.«nubien succomberaient le long de la roule à la fatigue, au froid, à la faim, aux lièvres! C'esl ce qui nous avait si vivement portés à solliciter de la reine, bien moins l'honneur de l'accompagner, que la consolation d'administrer «les secours religieux à tant de malheureux dont il était aisé de prévoir la lin. Mais il avait élé décidé en conseil qu'aucun blanc, à l'exception de M. Laborde. consul intérimaire de France après la mort «le M. «le Louvières, ne ferait partie du cortège royal: il fallut donc se résigner à ce dur sacrifice. Xous y suppléâmes de noire mieux en priant un de nos Pères «le Tamatave de se rendre à Andovoranlo, pour y saluer la reine, cl en même temps procurer à nos néophytes, et spécialement aux malades, tous les soins que pourrait réclamer leur état.

(« Jamais secours n'arriva plus à propos. Déjà la mortalité régnait dans presque tout le camp, occasionnée surtout par les pluies torrentielles qui suivirent le départ. Ces pluies, qui ne cessèrent de tomber jour et nuit durant plus de quinze jours, eurent bientôt défoncé les roules formées pour la plupart de

terres rapportées ; le passage de la forêt en particulier devint presque impraticable; ce n'élait partout que torrents et chutes d'eau roulant dans les ravins, et détruisant en un clin d'œil les travaux de plusieurs mois. Qu'on se figure ces cinquante à soixante mille hommes piétinant dans ces bourbiers infects où ils enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Les grands et les riches s'en tiraient encore, grâce à leurs palanquins et à leurs robustes porteurs. Mais que dire de cette immense multitude d'enfants, d'esclaves, de pauvres femmes, obligés de suivre à pied, avec de lourds paquets sur la tête?

« Ils arrivaient au lieu du campement, tout ruisselants d'eau et de sueur; pas un vêlement de rechange, pas une lente pour s'abriter, pour toute nourriture quelques bouts de canne à sucre ou de manioc, et pour lit, la terre nue ou plutôt un sol froid et fangeux. Il est aisé de comprendre avec quelle effrayante rapidité durent se produire et se développer, sous de telles influences, les germes de maladies. La petite vérole vint encore aggraver la situation. J'ai eu l'occasion, en descendant à Tamatave, de rencontrer à son retour les débris de cette immense caravane. On n'avait pas besoin de s'enquérir des diverses haltes qu'elle avait faites; on les reconnaissait aux nombreuses fosses, à peine recouvertes, qui jonchaient le sol. Jamais je n'ai vu rien de plus hideux ni de plus infect : l'odeur exhalée par ces agglomérations se faisait sentira plusieurs lieues. Ce qu'il y a d'étonnant et de vraiment providentiel, c'est que la peste ne soit pas venue mettre le comble à tant de misères.

« Enfin après un mois de marche, dans les circonstances que je viens de décrire, on se trouva à Andovoranto, terme si désiré el si chèrement acheté. »

PORTEURS DE PEAUX DE DŒUt'S.

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