CHAPITRE II
A travers les dunes sablonneuses. -- La tribu des Bçtsimisaraka. -- Ranomafana. - Ampasimbe. - La forge malgache. — Beforona. — Première zone forestière d'Analamazaotra. Vmpasimpotsy. Moramanga. —Province de l'Ankay. Passage du Mangoro. — Vallée de Sabotsy. — La deuxième forêt. -- Ankeramadinika. — Dans l'Imerina. — Arrivée à Tananarive. — Panorama de la capitale. Place d'Andohalo. Aviavy et vieux canons. — Quartier d'Ambatovinaky. -Tombeau du premier ministre. Maisons de Tananarive. — La population. -Marché du Zoma. — Industries antiinerina. — Costumes européens. L'élément étranger à Tananarive. - Une audience au Palais. — Départ de Tananarive.
près avoir dépassé le petil hameau de Bemasoana, nous arrivons sur les bords de l'Iaroka. Il nous faul dé nouveau traverser le fleuve pour rejoindre sur la rive gauche la route de la capitale.
L'Iaroka, grossi par quatre mois de pluies continuelles, roule en rapides des eaux jaunâtres chargées dos matières terreuses entraînées •les hauts plateaux. Nous effectuons le passage dans de mauvaises pirogues au confluent de l'Âmbavaroka. Le fleuve mesure en cet endroit plus de 200 mètres de largeur,
La route continue à travers une contrée mamelonnée. Des monticules sablonneux se succèdent sans ordre; ce sont d'anciennes dunes fixées maintenant parla végétation. Dans les bas-fonds, les eaux qui ne peuvent s'infiltrer dans un sous-sol compact, forment des marais et des fondrières, où nous nous embourbons quelquefois, malgré les circuits et les détours que nous faisons pour les éviter. Des plantes herbacées poussent en abondance sur le sommet de collines arrondies, dont les flancs sont couverts de bruyères et de rougères, tandis que dans les dépressions, au milieu d'une multitude de plantes aquatiques, s'élèvent en touffes serrées les ravenala et les raphia. Ces arbres, que l'on rencontre surtout le long des ruisseaux, deviennent rares sur les versants, plus rares encore sur les sommets. Le raphia (Raphia Madagascariensis, Sagus raphia) est un palmier au port gracieux. Son tronc, géné-
r.XT.VNTS MALGACHES.
ralement peu élevé, est couvert d'aspérités, anciens points d'attache des feuilles tombées. A l'extrémité du stipe s'évasent en bouquets de belles feuilles qui, composées d'un grand nombre de filaments insérés à angle droit sur une nervure médiane, atteignent parfois o et 0 mètres de longueur. Cet arbre que l'on rencontre partout à Madagascar, excepté sur le massif central, est utilisé par les indigènes en maintes circonstances. Ainsi les nervures de ses grandes palmes donnent des perches solides et résistantes très employées pour la construction des cases, pour la fabrication des filanjana et pour les gros ouvrages de vannerie. Le bourgeon terminal du jeune raphia est comestible, analogue au chou palmiste; c'est un aliment fort goûté. Mais le produit le plus important que l'on relire de cet utile végétal est une fibre textile, solide et résistante. Ces fibres ténues sont employées à de nombreux usages. Brute, la matière textile est envoyée par paquets dans les centres commerciaux de la côte pour être expédiée en Europe. En 1890, le seul port de Tamatave en exportait pour Ho 000 francs. Travaillées par les indigènes, les fibres du raphia servent à la fabrication des rabanes, des vêtements grossiers employés principalement par les Bctsimisaraka, des cordes, etc. Les fibres de ce palmier sont souvent mélangées dans les tissus indigènes aux fils de soie et de coton.
Le ravenala [Urania speciosa) est appelé communément par les Européens « arbre du voyageur ». Le tronc lisse et souvent fort élevé de cet arbre, de la famille des bananiers, est surmonté d'un magnifique éventail de larges feuilles vertes. Au nombre d'une vingtaine, longues de deux mètres environ sur près de 50 centimètres de large, ces feuilles sont supportées par de longs pétioles qui, se rapprochant peu à peu, rayons d'une roue gigantesque, viennent s'encastrer les uns dans les autres. Cet arbre offre une silhouette singulière, qui se réduit à une simple ligne lorsqu'on le regarde par la tranche, et, lorsqu'on le voit de face au contraire, déploie un éventail colossal, joli surtout quand le vent ne l'a pas déchiqueté. On explique le nom d' <> arbre du voyageur » parce que l'eau conservée à la base des feuilles et dans les replis des pétioles provenant en grande partie de la condensation de l'humidité de l'air sur ces larges surfaces, servirait, parait-il, à secourir le passant altéré. Cette explication n'est certes pas applicable à Madagascar; le ravenala se trouve toujours dans les marais et dans le voisinage des cours d'eau; on ne le rencontre jamais dans les contrées arides. Cet arbre singulier, qui donne à toute la région betsimisaraka un aspect si particulier, croit sur la majeure partie du versant oriental de l'île, mais il ne dépasse pas 000 mètres d'altitude. Comme le raphia, il rend de grands services dans la construction des cases, il est employé à de nombreux usages domestiques que j'énumérais dans le paragraphe précédent. J'ajouterai que l'on confectionne avec les jeunes feuilles une sorte de soupe fort mauvaise et d'une digestion pénible, si ce n'est pour des estomacs indigènes.
Depuis quelques heures nous avons à supporter une pluie fine qui augmente bientôt d'intensité, et c'est au milieu d'une averse diluvienne que nous traversons le village de Maromby. Nos porteurs reçoivent stoïquement ce baptême continu en baissant la tète et en arrondissant le dos. Leurs chapeaux anlimerina s'affaissent piteusement cl leurs chemises de rabane deviennent luisantes sous la pluie.
A travers les larges gouttes qui strient obliquement l'atmosphère obscurcie par d'épais nuages, je distingue difficilement les gros mamelons qui nous environnent. C'est toujours la môme contrée, mais le terrain a changé de nature : le sol sablonneux est remplacé par une argile rougeàlre que l'eau délaye et rend glissante. Les hommes ont de la peine à marcher.
Vers deux heures nous nous arrêtons au village de Manambonilra. Rainivoavy vient me prévenir qu'il nous est impossible d'aller plus loin : la crue subite d'un ruisseau que nous devons traverser en sortant du village met un obstacle à toute marche en avant.
Après avoir contrôlé celte affirmation, je suis forcé de me rendre i\ l'évidence, nous coucherons à Manambonitra.
Cet arrêt forcé est mis à profit pour nous sécher, ce dont nous avons grandement besoin, et pour passer en revue nos bagages. Les découvertes sont navrantes; malgré toutes les précautions que nous avons pu prendre, beaucoup d'objets sont détériorés par l'eau et l'humidité, partout des moisissures et des effloreseences aux couleurs variées.
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 39
Cela ne nous présage rien île bon si le mauvais temps continue, et on nous assure qu'il pleut continuellement flans les régions forestières que nous allons traverser.
Les Betsimisaraka, qui habitent la vaste conlrée que nous venons de traverser, formaient autrefois une confédération redoutée. Au commencement du xvme siècle, conduits par des Européens et des mulâtres, ils gagnèrent à leur cause toutes les tribus éparses de Mahanoro à la baie d'Antongil et constituèrent alors une puissante nation. Malheureusement les divisions des tribus et la rivalité des chefs les affaiblirent, et Radama Ier, roi des Antimerina, conquit leur pays vers 1820.
Le Betsimisaraka a le visage arrondi, les pommelles légèrement saillantes; ses yeux ne sont pas bridés. Son teint esl généralement foncé, mais, comme chez les autres tribus de Madagascar, il présente «le nombreuses variétés. Les cheveux, crépus ou ondulés, sont épais. Les hommes les portent coupés courts; au-dessus du front des enfants on laisse souvent un petit toupet proéminent en avant, touffe de ehe veux qu'ils se tirent consciencieusement lorsqu'ils nous rencontrent, et nous gratifient du finarilra, bonjour betsimisaraka. Les femmes ont des coiffures assez compliquées : tantôt ce sont des nattes finement tressées et réunies en boucles derrière la tête cl au-dessus des oreilles; tantôt les cheveux, partagés par des raies multiples, forment sur l'occiput, de chaque côté du front et au-dessus des oreilles, six chignons volumineux. C'est cette dernière coiffure qui est généralement adoptée. Les indigènes s'habillent d'une chemise à manches courtes, faite d'un tissu grossier de raphia : au-dessous ils oui une ceinture d'étoffe roulée autour des reins el descendant entre les jambes, d'où elle remonte se nouer à la taille : ces! le salaka. Quand ils ne se livrent pas à des travaux exigeant la liberté des mouvements, <-e qui leur arrive souvent, ils se drapent dans une pièce de cotonnade, le lnmlni, vêtement national de Madagascar. Les femmes mettent un jupon cl une sorte de camisole toujours trop courte qui leur serre affreusement la poitrine; par-dessus elle-; portent aussi le lamba, mais un lamba particulier. C'est une espèce de sac plus ou moins ample, ouvert aux deux bouts; elles le remontent sous les bras cl l'j maintiennent lixé par des torsions savamment combinées cl incessamment renouvelées. C'est même la une de leurs principales occupations. Comme ornement elles possèdent des boucles d'oreilles de cuivre ou d'argent, quelquefois des colliers et des bracelets de verroterie. Cette population est douce et paisible, les actes d'énergie sont rares. Les Betsimisaraka supportent patiemment leurs gouverneurs antimerina et n'ont résisté que bien peu aux charges accablantes qu'il leur faut supporter et aux mesures vexaloires don! ils sont parfois victimes. Ces indigènes entrent volontiers au service des blancs établis sur la côte el seraient d'assez bons travailleurs s'ils n'abusaient par trop des liqueurs alcooliques.
Le rhum malgache et le betsa-belsa, infusion d'herbes aromatiques dans le jus de canne fermenté, font de grands ravages sur la côte orientale.
Le 22 mars, nous quittons Manambonitra au lever du soleil. Rainivoavy a pu trouver deux pirogues sur lesquelles nous passons, à l'est du village, l'important cours d'eau qui nous avait arrêtés la veille. En temps ordinaire, ce n'est qu'un ruisseau, mais dès qu'il a plu, il grossit rapidement : c'est un fleuve après les grandes averses. Ce fait esl très fréquent à .Madagascar.
Sur ces pentes rapides, dans ce terrain argileux, au fond de ces vallons encaissés, les eaux pluviales ont rapidement transformé le ruisseau le plus modeste en torrent impétueux, el même en rivière aux majestueuses allures. En sens inverse, on observe un changement aussi brusque et la crue ne dure guère plus longtemps que la pluie qui l'a produite-
Comme la veille, la roule serpente dans une contrée mamelonnée. Ce sont des montées et des descentes continuelles, des glissades el, sur le sol boueux, des chutes répétées qui font la joie de nos porteurs. Suivant le cérémonial quotidien nous leur avons donné quelques morceaux d'argent avec lesquels ils ont acheté le manioc cuit que l'on trouve tout préparé dans les villages échelonnés le long du chemin. Les hommes affirment que ce petit cadeau supplémentaire leur donne du cœur au ventre, c'est l'expression malgache. Ils ne manquaient jamais, je dois le reconnaître, de mettre à part quelques beaux morceaux de celle racine filandreuse et de nous l'offrir, disposés avec beaucoup de goût, au fond de leurs chapeaux.
Vers neuf heures, arrêt à Ranomafana. Ce misérable village doit son nom à des sources chaudes, situées non loin de là, dans le lit môme d'une petite rivière. L'inondation générale de la vallée ne nous permet pas d'approcher de ces eaux thermales dont la température dépasse 65 degrés centigrades. Pendant que Maistre va emplir une bouteille d'eau minérale en vue d'une future analyse, nos porteurs se réconfortent l'estomac, creusé par les fatigues dé la route. Comme dans presque tous les villages, des marchands de manioc attendent la pratique avec des marmites pleines de racines cuites à l'eau et encore fumantes. Pour un imperceptible morceau d'argent que je lui ai donné, un borizana en achète une ample portion, et la répartit entre ses camarades après avoir mis à part quelques beaux morceaux, qu'il vient m'olïrir dans son chapeau. C'est une des nombreuses applications que le Malgache donne à son couvre-chef, voulant imiter l'Européen au moins dans une partie de son costume : il considère son chapeau comme un objet de toilette indispensable, s'en couvre avec coquetterie, s'imagine préserver ainsi son teint des ardeurs dévorantes du soleil. Mais il n'attache, non sans raison, à ces divers rôles de sa coiffure qu'une médiocre importance; il l'emploie le plus souvent à de tout autres usages. Non seulement c'est un plat dont on se sert souvent, mais encore le chapeau devient entre les mains habiles de son propriétaire un filtre destiné à'épurer l'eau croupissante des marais. Pour obtenir ce résultat on fait flotter le chapeau et on l'enfonce doucement. Alors, l'eau débarrassée des débris organiques et des nombreux animalcules qui habitent les marécages de Madagascar pénètre à travers les étroits interstices de la paille.
Néanmoins, l'indigène, rendu défiant par l'expérience, se contente, la plupart du temps, de se rafraîchir la bouche et s'empresse de cracher le liquide.
Entre Ranomafana et Bedara, où nous arrivons deux heures après une pluie épouvantable, nous observons des émergences rocheuses de gneiss et de micaschiste, des coulées de basalte, et çà et là sur les croupes gazonnées de gros rocs verdatres de porphyre granitoïde qui, témoins des siècles passés, ont résisté à la décomposition argileuse. Nous rencontrons, allant en sens inverse, un long convoi de porteurs de peaux de bœufs. Les malheureux, pliant sous leur pesante charge, rendue plus lourde encore par l'eau dont elle est imbibée, se traînent péniblement, appuyés sur leurs sagaies, et se hâtent à petits pas, pressés de gagner un abri où ils vont attendre des temps meilleurs avec la patience qui les caractérise. Ils se reposent fréquemment.
Ces haltes me firent trouver l'emploi de petites excavations que j'avais remarquées en grand nombre le long du sentier. En effet, lorsque les porteurs veulent s'accroupir et déposer leurs charges sur le sol, ils descendent dans ces trous, puis, lorsqu'ils se remettent en marche, ils en sortent facilement par une pente douce, ayant repris sans aide leur fardeau. Le sentier, après nous avoir fait traverser les villages d'Ambatoharana et de Mahéla, nous conduit à Ampasimbé. Comme les hameaux précédents ce village est situé dans le voisinage d'une petite rivière, dans une vallée fertile et pittoresque. Parmi les cultures diverses qui nous environnent, une plantation de caféiers nous frappe par sa belle venue.
L'après-midi est employé à réparer le filanjana de Foucart. Dans les dislocations successives que cette chaise à porteurs a dû subir dans nos étapes précédentes, l'enl retoise antérieure s'est rompue et les brancards n'étant plus maintenus, compriment désagréablement les jambes de notre ami. Rainivoavy, qui est décidément un homme de ressources, connaît un forgeron dans le village. Sous la conduite de notre commandeur, nous allons pataugeant péniblement dans les rues d' Ampasimbé — il y en a trois — à la recherche de l'artisan. Bientôt nous le trouvons accroupi près de sa forge, sous un abri de feuillage. Il se met au travail, nous l'aidons tous, et ce n'est pas sans peine que le dommage est réparé.
La forge malgache èsl absolument analogue à celle que l'on trouve dans la presqu'île de Malacca et dans l'archipel Malais. Lu feu de charbon de bois esl activé par un soufflet formé de deux troncs d'arbres creusés et placés verticalement côte à côte. Dans ces deux tubes, on fait mouvoir alternativement des liges de bois garnies à leur partie inférieure d'une rondelle entourée d'étoile. Dans le bas des deux troncs d'arbres, deux petits bambous sont enfoncés; ils vont en se réunissant aboutir à une pierre percée d'une ouverture unique et placée devant le loyer. En manœuvrant l'appareil on produit un jet de
LA MONTÉE, f)K TANIMANDRY A TANANARIVE.