I. Plutôt mal que bien
VOYAGES DANS L'IMEIUNA.
de la vallée, s'élève une petite colline; le village i'orlilié d'Ambohiponana en occupe le sommet. Pendant qu'un de mes hommes va prévenir les autorités de l'arrivée du vazaha, j'examine avec attention une pierre levée magnifique cpui se 'liesse sur les bonis de la rivière.
Le monolithe, qui s'élève à quatre mètres au-dessus du sol, présente une section rectangulaire assez uniforme de 0 m. 00 sur 0 m. !•">; la taille en est grossière.
Des pierres levées, valotsangana, oatolahy, se trouvenl partout dans l'île, principalement dans 1rs régions du massif central chez les Antimerina el les Betsileo el mu- le versant oriental chez les Antanos] ri les Belsimisaraka. Ces menhirs isolés mi groupés représentent aux yeux des Malgaches non une divinité que l'on doit adorer, mais le souvenir d'un é\ énement important , d'une conquête, d'un jugement célèbre, d'un vœu solennel; ce sont des monuments érigés pour rappeler à la postérité les actes des ancêtres ci souvent aussi pour garder la mémoire des morts dont les restes perdus au loin n'ont pu revenir dans le lombeau de la famille. Cependant à ces évocations du passé, le peuple madécasse.si superstitieux, a bien vite ajouté un culte véritable; il honore la pierre pour les vertus qu'il lui suppose, pour les pouvoirs qu'il lui prête sur l'univers entier. Il la prie, lui fait des offrandes, qui consistent presque toujours en onctions graisseuses sur les parois ou en appositions sur le sommet de quelques cailloux de quartz; si le vatolahj ne répond pas à ses désirs, il lui exprime d'une façon tangible son mécontentement el son mépris. Par exemple, un indigène est en procès ; avant de se rendre au kabary et d'entendre la sentence des juges, il va près de la pierre levée voisine de son habitation, la frotte d'un peu de graisse loul en lui expliquant son affaire avec beaucoup de déférence, il lui promet dans la suite une onction plus étendue s'il sort vainqueur du litige en instance. A-t-il perdu son procès, en regagnant sa demeure il passe dédaigneux devant le menhir, l'injurie, crache cl siffle avec accompagnement d'une mimique expressive qui chez le Malgache est l'indice du plus profond dégoût : quelquefois même il revient sur ses pas cl frappe le monolithe. Une autre fois, c'est un voyageur qui rencontre une pierre levée sur sa roule: il s'arrête, ramasse de- cailloux, les jette sur le sommet; si quelques projectiles demeurent sur la pierre, c'est d'un bon présage pour le chemin futur, surtout si leur nombre s'accorde avec les chiffres heureux ; mais au contraire si tous les cailloux, mal dirigés, retombent sur le sol, un sort funeste menace l'indigène, qui se hâtera de regagner sa demeure en atlendanl des jours plus favorables.
Dans l'Imerina, les pierres levées sont généralement isolées. Quelques-unes atteignent des dimensions
CONDAMNES \L'\ PEHS.
considérables — la plus grande que j'ai rencontrée mesurait 6 m. 00 au-dessus du sol; — les autres, et c'est le plus grand nombre, ne dépassent guère la taille humaine ; il en est même de plus petites, dressées au milieu des champs, elles deviennent les dieux Termes des cultivateurs. Ces monolithes sont bruts, quelquefois éclatés grossièrement parle feu ou arrondis suivant les arêtes vives par des coups de masse. Les pierres taillées d'origine toute récente et rares encore ne sont l'objet d'aucun culte. Le plus souvent elles rappellent un mort ou quelque l'ail important ; parfois on y a tracé un dessin grossier ou gravé une
inscription.
Ces monuments mégalithiques si curieux à Madagascar n'éprouvent chez les autres ' tribus (pie de faibles changements dans la forme et la disposition générale. Partout ils sont vénérés de la même manière et représentent à peu près les mêmes idées. Néanmoins nous verrons clans la suite quelques variantes : chez les Betsileo, les anciennes pierres polies entourées de bois sculptés; chez les Bara. les larges dalles; chez les Manambia, les menhirs enfermés dans une enceinte de cailloux superposés; chez les Antanosy, les hauts monolithes érigés à côté les uns des autres à proximité d'un pieu aigu surmonté d'un oiseau.
Les Malgaches et surtout les Antimerina ne se contentent pas d'honorer les pierres qu'ils ont dressées eux-mêmes, ils entourent encore de leur vénérai ion et de leurs respects certains rochers, doués sans doute de propriétés miraculeuses. Les uns, détachés de la montagne par une puissance divine, sont venus naturellement dans la plaine réclamer les hommages des humains; les autres, d'humeur moins vagabonde, se sont fait remarquer par leurs formes el leurs aspects, il faut aller les prier; il en est d'autres enfin qui ont été choisis directement par les chefs et les souverains, désireux d'asseoir sur celle base solide leur royauté naissante. Ainsi, nous avons vu à Mahamasina et à Andohalo les pierres sacrées; elles donnent l'investiture aux rois antimerina. Sur le mont Iankina, c'était notre guide qui demandait à un roc fameux de lui guérir sa fièvre. En sortant de Tananarive pour aller à Ankadivavala, nous passions non loin d'une pierre célèbre qui donne aux femmes par son simple contact toute la fécondité qu'elles désirent; la surface du rocher, lisse et noirâtre, indique suffisamment qu'il a de nombreuses clientes.
Ambohiponana est un gros village de 500 habitants, c'est en même temps un poste militaire destiné à limiter, dans cette partie reculée de la province, les incursions des Sakalava. Le chef m'offre l'hospitalité dans sa maison, une vieille case en bois, qui se dislingue par sa construction soignée et son ancienne architecture des mauvaises habitations d'argile dont elle est entourée. Le seuil de la porte est à 80 centimètres du sol, une pierre enfoncée dans la terre en permet l'escalade, mais il faut toujours se livrer à une gymnastique effrénée pour gagner ses appartements. Le dessous du toit est noir et luisant ; des matières charbonneuses pendent au-dessus de nos têtes en longues stalactites el nous couvrent de moment à autre d'une épaisse couche de poussière. Mon hôte est lier de ce résultai qui est une preuve île sa noblesse el de l'ancienneté de sa famille; la reine, nu; dit-il, appelle ses bons sujets » ma vieille suie ».
Le lendemain de mon arrivée, doil avoir lieu à Ambohiponana la revue de la garnison grossie par les milices venues des villages voisins. Dès l'aube, un tambour a bal lu le rappel sur la place, les troupes
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VOYAGES DANS L'IMERINA.
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arrivent pou à peu. Sans doute les effectifs ne son) pas au complel : on m'annonce trois cents hommes, il en vient une quinzaine. Mais il y ;i quelques malades et beaucoup de gens retenus par le service de la reine; le plus grand nombre a versé entre les main- du chef de détachement — c'est un colonel — le voamena nécessaire pour être dispensé d'exercice. Les soldats se rangent sur une seule ligne; cinq sont armés de fusils, six ont des sagaies ou des hâtons, les autres... ne portent rien. Les officiers passent sur le front des troupes, puis prononcent à tour de rôle de longs discours; cela dure cinq heures. Commencent ensuite les manœuvres, marches cadencées, alignements; un sergent mauvais conducteur de l'aile droite est condamne à recevoir douze coups de verge; la sentence est exécutée par un officier supérieur. On se sépare après une allocution finale du grand chef.
Quelques soldais sont ainsi disséminés dans les villages frontières de L'Imerina, principalement du côté de l'ouest sur les confins du pays sakalava, mais ils sont toujours peu nombreux et mal armés. Le gouvernement anlimerina réserve ses meilleures troupes pour occuper les postes fortifiés des pays conquis et surtout pour tenir garnison à Tananarive et dans les villes importantes placées directement sous son autorité.
La crête des collines qui limitent à l'ouest la vallée de l'Amboavato s'élève brusquement prés du village d'Ambohiponana, pour former le massif rocheux du mont Ibity 2200 m. . La montagne a l'aspect déchiqueté du Rotraro et de l'Iankina; ses flancs rocailleux sont dénués de végétation, l'herbe ne croît plus sur ces hauteurs. Seule, une plante épineuse d'apparence fort bizarre pousse ça et là accolée aux rochers : sur un tronc ligneux informe et ratatiné qui semble plaqué sur la pierre ainsi qu'une boule de terre glaise qu'on aurait jetée avec force, une petite Heur jaune se montre timidement au milieu de longs piquants acérés.
Le 21 mai, après avoir franchi la chaîne de I'Ibity, nous arrivons en une demi-journée de marche au village d'Isandra, situé au pied du volcan de Trilriva qui dresse dans l'ouest son cône tronqué.
Je trouve le village sens dessus dessous; l'état de siège est proclamé et les habitants sont dans des transes continuelles. Une bande de Sakalava est venue hier matin; les brigands ont pris des femmes el des enfants, cinquante bœufs, el sont partis dans loues! avec leur butin. Radrahona, chef du village, qui me donne ces détails en m'entraînanl dans sa maison, ajoute : « J'ai bien envoyé, vers midi, des soldats à la poursuite des fahavalo, mais ils n'ont rien vu et quelques-uns ne sont pas rentrés; ils ont été grossir, sans doute, le nombre de nos ennemis •>.
Le brigandage est très répandu à Madagascar et dans une même contrée, suivant l'endroit dans lequel il s'exerce, il prend deux noms différents. Ainsi des vols de bœufs, des rapts de femmes et d'enfants viennent-ils à se produire dans les villages frontières, on accuse immédiatement les fahavalo (les ennemis, les gens des peuplades voisines); d'autre pari, le méfait est-il commis dans l'intérieur de la province, on l'impute aux tontakebj (bandes de voleurs). La dénomination do fahavalo semblerait donc désigner les guerriers des tribus hosliles aux Antimerina, qui viendraient dans leurs provinces ou chez leurs alliés faire de fréquentes razzias. Cela arrive bien quelquefois, mais c'est l'exception. Presque toujours les fahavalo qui dévastent les confins occidentaux île l'Imerina et du Betsileo et les grands territoires du nord-ouest de l'île sont des bandes constituées par des esclaves fugitifs, des soldats insoumis, ou des gens qu'une peccadille quelconque oblige à quitter leurs foyers; ces bandits se réunissent et, sous la conduite d'un chef qu'ils ont choisi, pillent indistinctement les villages qu'ils peuvent surprendre et vont vendre, à droite ou à gauche, les produits de leurs expéditions. Toutes les tribus envoient des recrues aux fahavalo : dans le Nord, les Antimerina s'unissent aux Sakalava, tandis (pie dans le Sud ce sont des Betsileo qui font cause commune avec les Bara. Pendant que les pays frontières sont mis ainsi en coupe réglée par les fahavalo, les villes de l'intérieur et les roules fréquentées sont les théâtres ordinaires des exploits des tontakely. Ces voleurs de grand chemin, fort nombreux surtout à Tananarive, exercent leur métier lucratif pendant les premières heures de la nuit, au contraire des fahavalo qui opèrent généralement en plein jour. Us sont très audacieux, car ils se sentent couverts par des chefs influents qui leur assurent généralement une impunité absolue. Sous ces deux formes, le vol est devenu une véritable industrie, et le Malgache, déjà si porté au larcin, a trouvé là un moyen fort commode mais quelque peu violent de se procurer le bien d'autrui.
Pendant la journée, quelques soldats veillent à la sécurité du village d'Isandra; la nuit, la moitié tics habitants est réquisitionnée. A huit heures, le tambour bat la générale, des factionnaires sont postés le long du mur d'enceinte et de nombreuses patrouilles circulent dans les deux rues du village. Radrahona donne le mot d'ordre à ses soldais et vient ensuite me prier de défendre à mes hommes de sorlir de leurs cases. L'obscurité, me dit-il, ne permet pas de distinguer les amis des ennemis. Devant la justesse de cette observation, je m'empresse de prévenir les porteurs d'avoir à se conformer aux ordres de l'autorité, et je me prépare à goûter un repos que les Sakalava n'oseront pas interrompre.
Mais hélas! si les fahavalo ne vinrent pas troubler mon sommeil, celte nuit n'en fui pas moins mauvaise, car les Antimerina se chargèrent de les remplacer avantageusement. En eflel les soldais veulent montrer à l'ennemi (pie le village est bien défendu, qu'ils ne dorment pas et qu'ils sonl sur leur garde; ces misérables, non contents de répéter sans cesse : « Zovy? » qui? qui est là? « Tandremo (sara/ ■• Veillez bien! poussent des cris stridents, dos appels désespérés, des rugissements épouvantables; c'est à qui hurlera le plus fort; il en est ainsi jusqu'au malin. Radrahona, qui lient à me prouver ses bonnes intentions, a placé près de ma maison une garde d'élite, recrutée parmi les crieurs éprouvés : elle doit me convaincre par un lapage infernal que je puis dormir tranquille!
Le lendemain, je faisais l'ascension du Tritriva. Cette montagne volcanique se trouve à -2 kilomètres dans l'ouest d'Isandra ; les lianes gazonnés sonl à pentes rapides el dans les zigzags qu'il nous faut suivre pour on gravir les rampes, tantôt nous marchons sur l'argile parsemée de scories on menus fragments, tantôt nous traversons des coulées de laves qui, descendues dans la plaine, oui formé dos amas considé-
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râbles. Ces tufs, qui constituent les premiers épaulements du mont, présentent cependant une déclivité moins prononcée. Bientôt nous arrivons sur la crête elliptique qui termine la montagne, elle s'élève obliquement vers l'ouest où se trouve le point culminant, 1 820 mètres. Lorsque l'on a franchi cette arête, sorte de rempart qui environne une dépression profonde, l'abîme cratériforme apparaît au milieu de cette coupe gigantesque. Le cratère-lac est ovalaire, des parois rocheuses l'entourent d'une muraille à pic, saut vers le sud où un talus escarpé permet de descendre avec peine jusqu'au niveau de l'eau. Près des bords et tout autour du lac, je n'ai pu trouver le fond à 98 mètres, la plus grande profondeur que pouvait atteindre ma torde de raphia. On dirait qu'à Trilriva nous sommes dans un cirque dont une éruption soudaine aurait changé la piste en abîme insondable.
Les hommes qui m'avaient accompagné sur le sommet de la montagne ont refusé de me suivre dans ces espaces inférieurs; ils ont peur d'une bête monstrueuse qui se cache dans les eaux du lac. Le guide envoyé par Radrahona est plus audacieux, il reste ;'i mes côtés ci pendant que je travaille il me raconte la légende de Trilriva.
« Là-bas, dans l'Ouest, au pied de la montagne sonl deux villages \oisins : dans l'un habitai! un jeune homme renommé' par sa force cl son adresse : dans l'autre, demeurait une jeune tille remarquable par sa beauté.
<i Les deux jeunes gens étaient fiancés ; ils s'étaient juré un éternel amour. Cependant ils ne pouvaient se marier. Leurs familles divisées par des haines violentes n'avaient jamais voulu consentir à l'union qu'ils demandaient. Ni les prières, ni les larmes, ni les supplications «le ces malheureux enfants n'avaient pu loucher les parents inflexibles.
« Désespérés cl las de la vie, les jeunes fiancés gravirent la montagne de Trilriva. Ils s'attachèrent ensemble dans leurs liiiuliii de soie el se jetèrent dans le lac sans fond.
» Depuis ce jour chaque fois que dans le village de la malheureuse fiancée une jeune fille venait à mourir, la moitié des eaux du lac de Trilriva était teintée de rouge. Chaque fois que dans le village du fiancé désespéré un jeune homme trépassait, toutes les eaux du lac devenaient rouges.
» Andrianampoinimeriàna qui régnait alors à Tananarive comprit la volonté du! lest in. Dans un kabary solennel, il ordonna à lous ses sujets de ne plus résister aux désirs de leurs enfants el de les laisser suivre leurs goûts el leurs inclinai ions. »
Celle loi a été bien accueillie; on a même dépassé les limites d'une si gracieuse permission. A Madagascar, les garçons sonl 1res libres, les lilles aussi.
Le soir, an village d'Isandra, j'assiste à un combat de coqs. Les Antimerina, les Betsileo quelque peu, et beaucoup plus rarement les Betsimisaraka sonl amateurs de ce genre de sport.
Les indigènes choisissent dans leurs volatiles domestiques des poulets qui leur semblent, par leurs formes el leurs allures, indiquer une force et une aptitude favorables au combat. Ils les nourrissent, les entretiennent avec beaucoup de soins, l'uis lorsque ces coqs sont parvenus à l'âge adulte, leur propriétaire l'ail savoir dans le village qu'il tient un coq île combat prêt à soutenir des luttes sérieuses. Un autre indigène, propriétaire lui aussi d'un jeune coq élevé dans les mêmes conditions, se présente avec son volatile. Au jour convenu, les animaux sonl mis en présence. Excités par leurs propriétaires, par un cure de vie tout spécial, ils engagent la lutte. <>n fait cercle autour d'eux. Ce sonl d'abord des parents el des amis des deux propriétaires; des oisifs, des curieux, habitants du village el qui ne veulent pas laisser passer, sans y assister, celle rare occasion de se distraire dans le village. Les spectateurs engagent des paris minimes à la vérité, mais qui sonl l'occasion île longues el d'interminables discussions lorsque le combat a pris lin el que les propriétaires des deux animaux combattants les ont séparés avec peine et les ont ramenés ensanglantés dans leurdemeure respective.
Les Antimerina sont très amateurs de ces combats de coqs. Alors qu'un poulet ordinaire se vend Couramment quatre sous de noire monnaie. 1.' prix d'un coq de combat est d'environ une piastre. Celte somme est encore plus considérable s'il s'agit d'un animal réputé par ses victoires antérieures et qui jouit par conséquent d'une grande renommée de bravoure et de force.
Les combats de coqs sont les seules luttes d'animaux provoquées par les Malgaches. On a parlé de luttes de taureaux, luttes soutenues par l'homme contre cet animal irrité, analogues à ce que seraient les courses de taureaux des pays espagnols. C'est inexact. A Madagascar, il n'y a rien de pareil et la bravoure des indigènes leur fait absolument défaut, pour cela aussi bien que pour autre chose.
Avant d'immoler un bœuf, des borizana, des enfants, s'amusent à agacer l'animal. Ils sautent sur son dos, se cramponnent à sa bosse graisseuse, mais il n'y a là rien qui ressemble à une course de taureaux.