CHAPITRE IV
Départ d'Isandra. — Betafo. — Une pierre levée. — Les sources chaudes de Betafo. Vallée de l'Andrantsay. — Dans les grandes herbes. - Village de Mahatsinjo et pic d'Ambalavato. Sur les bords du lac Itasy. - Village de Mananzary.
- Chutes de l'Ikopa à Farantsana. - Voyag Maistre en pays sakalava. - Retour à Tananarive. - Le Mangoro.
— Types et costumes .les Betanimena. - Anosibe. — Entrée a Ambodimanga. - 1rs copaliers. - Mahanoro. — La vanille et le café. Les cascades du Mangoro. - Le caoutchouc. - La région des .-luîtes. — Les modes a Ambalavern. — La région des îles. — Beparasy.
e 23 mai, nous quittons Isandra el faisons rouir pour Betafo. Tout le monde est dispos el a goûté un repos bien mérité après l'ascension du mont Tritriva el surtout après l'insomnie de la nuit précédente.
L'étape est courte d'Isandra à Betafo; non- laissons vite derrière nous dans le nord-est le pic de Tritriva. 11 existe sur un contrefort adossé, dans le nord, au massif principal, un petit cratère bien dessiné; dans le lointain nous voyons encore d'autres cirques volcaniques, qui émaillent la petite chaîne du Tritriva de larges Irons béants, parfois rendus plus sombres encore par une épaisse couronne d'arbustes cl de plantes élevées. Près du village d'Iavonarivo, que nous laissons à gauche, nous nous élevons rapidement, el c'est au point culminant dune colline ravinée que nous découvrons les environs de Betafo et le mont lavoko, qui domine le village de sa masse imposante, dont le contour, échancré à l'est du sommet principal, laisse voir encore un cratère. Nous descendons dans la plaine de
Betafo.
Dans les régions que nous venons de traverser, le Vontovorona, Anlsirabé, Isandra et Tritriva, nous avions bien rencontré au milieu de l'argile rouge de nombreuses roches volcaniques; mais, malgré les coulées de laves et les teintes noires des scories et des ponces, le pays conservait encore sa teinte rougeâtre caractéristique et monotone. Ici, la plaine est formée d'une terre noire friable el poussiéreuse, d'où émergent des roches et des -raviers noirs el brillants : l'argile se distingue encore sur les sommets,
PIERRE LEVÉE .V BETAFO
mais dans la plaine on la chercherait vainement. Sur les petites éminenees dont la vallée est parsemée, s'entassent par petits groupes des maisons réunies dans des enclos : murs d'enceinte et maisons sont édifiés en pierres jointes par un mortier d'argile; quelques-unes sont couvertes en lave.
Cependant cet aspect nouveau du pays cesse bientôt, ces constructions en pierre aux murs noircis, ce sol noirâtre, disparaissent rapidement, et en approchant de Betafo nous foulons encore l'argile rouge. A dix heures, nous arrivons au marché d'Alatsinaina. C'est un vaste emplacement limité aux quatre angles par des pierres levées de dimensions considérables; elles sont sculptées grossièrement; l'une d'elles porte des inscriptions que je transcris fidèlement ; ces inscriptions qui ornent les faces du monolithe étaient les premières que je voyais à Madagascar, et elles étaient bien caractéristiques de l'origine de ces pierres destinées surtout à rappeler aux vivants des événements importants cl à perpétuer la mémoire d'un homme riche et puissant désireux en élevant ce monument (la plus simple expression de toute architecture) de passer à la postérité.
1° Côté est :
Rainimanda Ambohijafy. Izaho efa nilety ny la fin lany efatra tao Antomboka, nikomandy XI laona ary tao Anonobe IX taona ary ny tafika nahako dia maro kanefa noho ny fitondrari Andriamanitra dia tongo eto Antanindrana hiany aho. »
« J'ai parcouru les quatre côtés de la Terre. J'ai été gouverneur d' Antomboka (Diego-Suarez) onze ans, gouverneur d'Anonobe neuf ans, et les expéditions dont j'ai fait partie sont nombreuses. Cependant par la grâce de Dieu je suis revenu des pays lointains ici. »
Alatsinaina ity tsy niba miova fa ny zànak'olona no manao toavahiny. Ela lokoa ny cla ka ny vato tamy Ambololara no tonga miresaka eiy alatsinaina.
« Les enfants des hommes sont comme des voyageurs : le passé 'est bien loin et les pierres de là-bas, Ambolatara (nom d'un village), viennent parler ici sur la place du Lundi. »
2° Côté ouest :
Akory ratsizay lompokoe! Rainimandanarivo XIV vl" Ichibc 111 tamy ny Vakin'Ankaratra ny lenanay no nijaraka taminarco fa ny anaranay mbola mitsanyana rlo afovoanarco hiany A'oa faby izahay raha mijery zato fahavorianarco ka mahaiza mivarotra fundroa maty antoka. Ary aza manambaka ny adala fa jereo Andriamanitra jereo ny mahitsy. Ka tandremo ny marina fa izay manao soa tsy mba maty antoka ary isaa malemy fanahy traranliira.
« Comment allez-vous, messieurs, (dit, sous-entendu) Rainimandanarivo XIV honneur, troisième chef des Vakin Ankaratra. Notre corps s'est séparé de vous, mais votre nom se dresse encore ici au milieu de vous et nous sommes heureux de vous voir ici réunis en grand nombre. Sachez vendre de peur de vendre ' à perle et ne trompez pas le simple; mais voyez Dieu, voyez l'équité et observez la justice, car ceux qui font le bien ne sont pas frustrés et ceux qui sont doux atteignent la vieillesse. »
3° Autour de la pierre :
Izaho no ambato amclankafaira nilsanyana tamy ny 1888, 8 Alahamady.
« Je suis la pierre aux recommandations dressée en 1888, le 8 d' Alahamady. »
La place du marché d'Alalsinainy est séparée de la ville par un petit lac, nappe d'eau croupissante de minime étendue. Après quelques minutes d'une marche difficile sur une levée argileuse, nous entrons dans le village. Betafo compte environ loO cases, huttes de roseau, maisons d'argile, groupées autour d'un rova, fort rudimcnlaire, dont les murs renferment la maison du gouverneur Ramiralio, 11e honneur, et sa petite armée de cinquante soldats; à Betafo, se trouve comme à Antsirabé un dépôt de condamnés aux fers, mais il est moins important que dans cette dernière ville. Mes hommes me logent dans une belle maison à l'ouest du village. Betafo est l'agglomération la plus importante du Vakin'Ankaratra occidental; c'est le centre autour duquel se pressent dans celle vallée fertile de l'Andranlsay de nombreux villages; les rizières s'élagenl partout en gradins pressés sur les bords des cours d'eau, qui jail-
1. Recommandation tout à fait caractéristique do PAntimerina, ce sémite de l'Extrême-Orient.
VOYAGES DANS L'IMERINA.
lissent nombreux des roches noires; le terrain, propice aux culture*, est couvert partoui <Ie belles plantations et me fait oublier rapidement l'aridité et la désolation du Vakin'Ankaratra oriental. Une mission norvégienne existe à Betafo, et les RR. PP. Jésuites 'viennent d'y fonder tout récemment un établissement. Je vais voir les Pères Berbizier et Caussèque, qui me donnent de lionnes nouvelles de Maislre, de passage à Betafo la semaine dernière. Mon compagnon a été obligé d'aller plus au nord chercher une voie de pénétration dans les pays sakalava.
Les Pères, qui me donnent l'hospitalité, me conduisent en dehors de la ville visiter des sources chaudes qui, comme à Antsirabé, onl la réputation de guérir de nombreux malades; mais je doute fort que de si iourtes ablutions puissent remettre sur pied mes porteurs qui grelottent la lièvre. Au moins prendront-ils un bain chaud. .le suis le Père Berbizier qui veul bien me conduire aux eaux chaudes. Le chemin esl parfois impraticable, toujours difficile, non mandions constamment sur les petites levées qui séparent les rizières et maintiennenl le niveau des eaux à la hauteur voulue. Après trois quarts d'heure de marche et d'exercices gymnasliques variés, nous arrivons sur le versant d'une de ces pelils éminences si communes dans cette plaine de Betafo; sous de gros blocs de rochers el au fond d'une anfràctuosité, on voit sourdre une source pouvant débiter 6 à 10 litres d'eau par minute; celte eau dégage à l'air libre quelques vapeurs sans saveur et sans odeur, sa température est de + 54° centigrades ; le* indigènes viennent en grand nombre laver leur linge dans le pelil ruisseau qui murmure entre les cailloux : après avoir coulé quelque* instants mu "milieu de rochers, celte eau de lessive esl recueillie dans une sorte de baignoire taillée dans la roche; c'est là que les malades viennent se baigner et trouver sinon un soulagement à leurs maux, du moins la propreté' qui le [dus souvent leur fait absolument défaut.
Devant la porte de la maison où je logeais à l'ouest du village, élail le tombeau d'une noble Antimerina. C'est un de* plu* beaux spécimens de ce genre que j'ai rencontrés sur ma roule el je profite «le l'occasion pour décrire au lecteur les rites funéraires des Antimerina.
I ne des principales coutumes des peuplades madécasses invoquée pour affirmer, sinon en totalité du moins en partie, leur origine asiatique, est sans contredit le culte des ancêtres et par suite les hommage* el les honneurs rendus aux défunts. C'est donc chez les Antimerina (et les Betsileo), où se trouve dans sa plus grande pureté le type malayo-polvnésien, que nous allons voir la mémoire îles morts honorée par des cérémonies dans lesquelles l'indigène l'ail preuve d'une munificence el d'une largesse insolites el
LE GOUVERNEUn DE BETAFO,
par des tombeaux construits avec plus de soin et de recherche que la demeure des vivants. Au contraire, les tribus sakalava, bara et ântàisaka, chez lesquelles un fort contingent africain est venu s'adjoindre au type polynésien primitif, se contentent souvent de déposer dans un vallon désert, au fond de quelque caverne, le mort couché dans un tronc d'arbre creusé ou enveloppé d'une nalte et recouvert de pierres; mais encore celle inhumation sommaire est-elle précédée ou suivie de rites plus ou moins compliqués dont je parlerai dans la suite. C'est aussi pour la même raison que les peuplades à cheveux lisses (Antimerina, Betsileo, Antanosy | ou ondulés (Anlaimoro, Antsihanaka) recherchent la compagnie des morts, construisent les tombeaux près des habitations, au milieu des champs, dans les endroits publics ou le long- des routes fréquentées ; tandis que les autres tribus à cheveux crépus ou laineux éprouvent toujours pour les trépassés une crainte superstitieuse, entourent le lieu île leur sépulture, quelquefois leurs noms et leurs propriétés, d'un facly inviolable.
11 est d'usage chez les Anlimerina de prendre de leur vivant toutes les dispositions nécessaires poulies funérailles à venir et de régler minutieusement les détails de l'enterrement et des fêles qui l'accompagneront. Dans ce testament, l'indigène indique l'endroit où se trouve l'argent caché pour ce jour solennel, le nombre de ses bœufs à immoler en son honneur. Son tombeau de famille esl prêt, il peut mourir tranquille, on exécutera ses dernières volontés.
Lorsqu'un Anlimerina vient à trépasser, sa famille, ses amis arrivent en foule dans sa maison où sont déjà réunis ses proches qui l'assistent dans les derniers moments et hâtent souvent le dénouement fatal en faisant ingurgiter au moribond force poignées de riz pour montrer qu'on ne le laissait pas mourir dans le besoin et l'abandon. Tout le monde pleure et chante, se lamente et vocifère; pour noyer le chagrin on commence à boire. Le corps du défunt reste peu de temps dans la case, un jour et deux nuits, rarement davantage, à moins que l'inhumation ne doive coïncider avec une fêle publique ou tomber dans une journée néfaste, ce qui donne lieu alors à des usages spéciaux. Le cadavre esl lavé et enseveli dans des étoffes rougeàlres de soie indigène (lamb amena), des cordelettes maintiennent les tissus serrés; suivant la richesse du mort, le nombre de linceuls employés esl plus ou moins considérable, on en met toujours le. plus possible. Près du corps est étendue une natte où les visiteurs déposent quelques morceaux d'argent ; la somme ainsi recueillie sera partagée entre les parents attristés elle mort lui-même qui emportera au tombeau, dans sa bouche ou dans ses lamba, la même monnaie qui lui échoit en partage; celte offrande de la dernière heure apaisera peut-être son courroux et l'empêchera de venir troubler les vivants; son ombre deviendra favorable et bienfaisante.
Dans la journée qui précède l'enterrement, le vacarme redouble; tous les instruments de musique disponibles dans le village sont réquisitionnés. Le plus proche parent commence une chanson funèbre, il est accompagné par toute la famille; parents, amis, esclaves, mêlent à l'envi leurs plaintifs accents. Cependant l'on s'anime peu à peu, la douleur et quelques libations agissent sur les esprits troublés. Les épanchements deviennent plus bruyants, trop tendres parfois. Les cris ont succédé aux lamentations; dans les chants, le rythme est plus vif, la phrase musicale plus gaie; pour résister au chagrin, les survivants sentent le besoin de se rapprocher. Alors la veillée des morts est peu convenable.
Les Anlimerina ne se servent pas de cercueil si ce n'est que dans des occasions exceptionnelles, poulies rois et les princes; dans ces cas, la bière eu argent massif (piastres fondues) ou en bois précieux montre la richesse et la puissance du défunt. Donc au malin, le corps enveloppé dans ses lamba de soie, ficelé dans ses bandelettes et réduit ainsi en l'étal de momie, est porté au tombeau par ses proches sur une civière, le farâfara. Pendant qu'on le descend dans le caveau et qu'on le met dans la place qui lui est destinée, les scènes de désolation se renouvellent plus violentes. Le père ne veut pas quitter son fils, l'épouse éplorée désire suivre son mari dans la tombe, les enfants menacent de se tuer, les esclaves réclament leur bon maître, chacun selon sa parenté ou le lien qui l'unissait au défunt formule un vomi dil'lérent: lous se souhaitent morts pour ne pas être séparés de celui qu'ils ont perdu. Les gens de l'enterrement répètent sans cesse : Maty aho.'maly aho! « Je suis mort ! » C'est peut-être exagéré et cepen dant ils sont bien fatigués cl paraissent toujours abattus.
VOYAGES DANS L'IMERINA. 103
Je devais partir le 23 de Betafo pour continuer ma route dans l'ouest, mais la fièvre l'ait de trop grands ravages dans ma petite troupe; mon fidèle Boto lui-même est atteint. Un repos de vingt-quatre heures devient nécessaire et nous ne partirons qu'après-demain. Malgré tous mes soins, je dois abandonner deux de mes porteurs, Rainiboto et Rainizanaka, qui rentrent à Tanararive, où ils porteront mon courrier. Jean est à peu près remis le 26, grâce à une dose colossale de quinine, cl ce même jour, un peu avant midi, je donne le signal du départ.
A 2 kilomètres de Betafo, nous franchissons par un col de 1 500 mètres d'altitude les collines volcaniques qui limitent au nord la vallée de l'Andrantsay, et en descendant sur le versant ouest, près du hameau d'Ihadilanana, nous passons à gué une petite rivière au cours torrentueux; deux heures après, nous arrivons à Soavina.
C'est un village fortifié, comme Ions ceux que nous voyons depuis le Vontovorona. Le chef, un nommé Abraham Balsimiharo, commande quelques dizaines de soldais. C'esl un brave homme, et pour une paire de lunettes que je lui ai donnée, il ne sait quels cadeaux me faire. Quand je sors dans le village, sa musique nie suit partout. Trois grosses caisses, cinq tambours, deux clarinettes m'accompagnent constamment ; c'esl une aubade continuelle, toujours la même. Je suis confuse! bien gêné. Enfin la nuit vient mettre un terme heureux à ce charivari. Au jour, avant mon départ, la musique guette ma sortie et je suis suivi de nouveau dans une course matinale. Abraham Ratsimiharo m'attend pour prendre le café, ce premier repas du voyageur, «lit— il. Abraham m'a invité à déjeuner. Sa case est la plus belle du village : elle est très confortablement meublée. Dans une cour intérieure se trouve un tombeau en pierre sculptée, un des plus jolis que j'aie vus jusqu'à présent. L'épouse de mon hôte est une unisse femme fort réjouie.
Abraham, un vieux rangahybe, au dire de Jean, esl un brave homme; il est enchanté de la \isite que je lui fais. Je me confonds en remerciements pour sa musique, et je donne une nouvelle paire de lunettes, dont Mme Abraham Ratsimiharo se pare immédiatement. Après L'échange de ces politesses mutuelles, je monte au premier étage, où le déjeuner est servi ; il me faut passer tout d'abord devant un buffet à tiroirs d'où sortent d'étranges sons; on y a enfermé deux vieilles bottes à musique qui jouent simultanément In Fille du régiment cl les Cloches île Corneville, pendant qu'un petit lapin blanc posé sur une étagère voisine frappe avec entrain, mais sans mesure aucune, sur un minuscule tambour. Abraham, qui aime à s'entourer de toutes ces choses bruyantes, me les montre avec orgueil; c'est un lettré : il a lu. dans des livres, (pie les Anlimerina aiment la musique, et lient à me le prouver. Nous passons à table : c'est un repas qui commence par un verre d'anisette qu'une abondante addition d'eau a transformée en lait épais ; cet affreux breuvage me rappelle Vanisao de l'Amérique du Sud. Puis vient une longue série de plais copieux sinon succulents, suivis enfin, après de ferles rasades d'absinthe et de bitter, de la lasse de café promise et convoitée. Du pain de Tananarive figurait au menu ; cet aliment rare à Madagascar était pour moi une agréable surprise après les nombreuses semaines pendant lesquelles j'avais dû m'en passer et essayer, mais en vain, de le remplacer par le riz si cher au Malgache cl pour lequel j'ai toujours éprouvé une répugnance invincible.
En prenant congé du chef hospitalier de Soavina, nous continuons vers l'ouest dans la direction de Vinaniampy, qui est la limite extrême vers l'ouest de la province de l'Imerina. L'étape est longue, et vers le milieu du jour, de l'autre côté du mont Nanasana, nous nous arrêtons au village d'Ambohimanambola, à une altitude de 1 490 mètres.
Mais dès que nous sommes signalés dans ce village, chacun s'arme, et nous voyons la population tout entière, massée sur les murs de terre qui forment l'enceinte, prêteau combat. On nous prend sans doute pour des fahavalo, auxquels on veut opposer une vigoureuse résistance. Les portes sont fermées, et devant les manifestations hostiles nous devons nous arrêter. Un des notables vient à notre rencontre; les explications que nous lui donnons le rassurent bientôt el il ne nous manque plus pour entrer dans Ambohimanambola que l'assentiment du chef du village, qui, du reste, vient lui-même, quelques minutes après, nous l'octroyer généreusement. Nous sommes ici à trois journées de marche seulement de Tananarive, néanmoins le pays esl peu sûr, et la suprématie du gouvernement de l'Imerina est purement nomi-
nale en réalité. On se ressent du voisinage des pays sakalava, et ces confins de la province de l'Imerina échappent en partie à la domination des Antimerina ; ils ne dépendent de personne : c'est l'anarchie et non l'indépendance.
Après quelques heures de repos, nous reprenons notre marche dans le nord-nord-est ; j'ai hâte d'arriver aux bords du lac Itasy. Dans la campagne, le sol esl toujours formé par l'argile rouge, les émergences rocheuses deviennent rares; toujours pas d'arbres; cependant l'aspect de la contrée n'est plus le même que celui que nous avons vu les jours précédents. En effet, le gazon maigre, les petits roseaux qui ont peine à couvrir le sol de leur paille jaunie et cassante, sont remplacés maintenant par de grandes herbes, le vero, graminée puissante de plus de 2 mètres de haut. La fdc des porteurs disparait tout entière dans ces taillis d'un nouveau genre, et quand surtout d'une roche élevée je puis dominer la plaine ondoyante des hautes herbes, je découvre devant moi une ligne noirâtre et tortueuse, c'est la file des porteurs qui marche et trace dans les hautes herbes un sillon sinueux, tel un gigantesque serpent. La marche est pénible, surtout par une chaleur étouffante ; nous arrivons seulement pour la nuit au hameau
d'Ambovona.
Le 28 mai, après une longue étape dans les grandes herbes, nous arrivons à Andrantsaimahamasina ; c'est un poste fortifié comme les villages voisins, mais les travaux de défense qui l'entourent sont encore plus soignés et plus multipliés. C'est d'abord un fossé large et profond, aux parois verticales, taillé dans l'argile à grands coups d'angady; le déblai est rejeté à l'intérieur; sur cette masse de terre sont plantés, depuis de longues années déjà, des cactus nopals aux fleurs jaunes. Ces arbustes épineux s'enchevêtrent de mille manières et forment un fourré impénétrable, que nul ne tenterait de franchir. Puis c'est encore un mur intérieur, sorte de banquette sur laquelle on a disposé, de distance en distance, de petits tas de cailloux de quartz aux arêtes tranchantes. Ce sont des approvisionnements de projectiles pour les soldats de garde, qui, armés de fronde, feraient pleuvoir sur les assaillants une grêle de cailloux lancés avec force.
Les hommes sont très adroits pour lancer ces balles primitives; leur fronde est une corde tressée de fibres textiles du raphia ; longue de 1 m. 60, elle porte en son centre un œil double de peau molle et flexible qui doit contenir la pierre, une des extrémités se termine par un œil plus petit dans lequel se place le petit doigt de la main droite, l'autre extrémité effilée glisse dans la main droite lorsque le frondeur après avoir fait tourner suffisamment la corde abandonne le projectile à son mouvement centrifuge.
Une haute montagne se dresse à l'ouest du village : c'est le mont Vohibe. J'aurais vivement désiré en faire l'ascension, pour découvrir du côté du couchant des contrées environnantes, mais je dois renoncer à mes exhortations, mes porteurs antimerina refusent absolument de me suivre en pays sakalava.
Le 29, nous atteignons dans le nord-est le village d'Ambohipcrenana, et le 30, celui d'Antoby, où nous trouvons le R. P. Caussèque, qui esl venu de Betafo, par un chemin plus court , surveiller un nouvel établissement qu'il veut fonder dans ce village. Ici nous quittons la zone des villages frontières, théâtre habituel des incursions des Sakalava et des fahavalo, pour rentrer dans une zone plus tranquille ; les cultures sont plus soignées; les villages, plus nombreux et plus propres, couronnent toujours les cimes, mais ne sont plus enserrés dans de nombreuses circonvallal ions. Les principaux centres de cette région sont les villages de Fenoarivo cl de Mahatsinjo, où nous arrivons le 2 juin. Au nord de Mahatsinjo, nous rentrons dans une nouvelle contrée volcanique, et le pic d'Ambolavaky avec son cratère vient encore nous rappeler Tritriva. Autour de lui sont rangés d'anciens cônes de laves en grand nombre; nous approchons du lac Ilasy, qui se trouve dans la contrée la plus volcanique de l'ouest.
C'est le mardi 4 juin, dans la soirée, que nous couchons pour la première fois sur les bords du lac Itasy, au village de Mananzary. Dans la journée, nous avions contourné les rives orientales du lac sur les versants de laves du mont volcanique de Kasige, et nous avions passé, en amont d'une petite chute formée par une chaussée basaltique bien caractérisée, la rivière torrentueuse du Lily.qui esl le déversoir du lac Itasy; cette rivière, large à la sortie du lac d'une centaine de mètres, va, après un cours de 50 kilomètres, se jeter dans le Sakay, affluent de droite du Tsiribihina.
.Mananzary esl un village de vingl maisons silué sur le sommet d'une montagne qui domine l'est du lac.
VOYAGES DANS L'IMERINA. 109
Ce village est entouré de quelques hameaux, disséminés sur les nombreux contreforts de cette colline principale. Les maisons de Mananzary sont construites en roseaux et en Lois ; la plus grande, qui occupe avec les tombeaux des anciens chefs de la contrée le centre du village, esl bâtie sur une plate-forme ombragée d'amiana, grands arbres à feuilles urlieanles, mélangés aux majestueux amonlana.
De ce point élevé on jouit de la vue du lac llasy, qui étend au loin sa nappe d'eau tranquille entourée d'une épaisse ceinture de grands roseaux triangulaires, dont les feuilles diviséesen longs filaments servent à confectionner des nattes fines et des chapeaux indigènes très soignés, principale richesse de la contrée. Lorsqu'on s'approche du lac, il faut d'abord franchir, dans celle épaisse forêt de roseaux de plus de ,'f mètres de haut, une dislance de plusieurs centaines de mètres, puis on arrive sur une sorte de pelouse d'un beau vert qui partout vous sépare de l'eau libre. Malheur à l'imprudent qui s'aventurerait sur ce lapis trompeur! Celle couche d'herbe, ces plantes aquatiques aux racines chevelues, forment un plancher mouvant qui cède à la moindre pression; il y a au-dessous plusieurs mètres d'une vase molle et visqueuse qui, dans bien des endroits, interdisenl au visiteur audacieux l'accès du lac, l'accès de l'eau libre. Mais, dans la saison des pluies, ces marais boueux qui entourent le hic disparaissent sous une couche d'eau abondante. A celle époque les rives sont formées par les premières assises rocheuses des montagnes et des collines qui enserrent le bassin de toutes parts; les piaules aquatiques, le plancher mouvant, les boues, ont disparu cl sont recouverts par les eaux: la superficie du lac a doublé en même temps que changeait son contour. L'Ilasy du mois de février esl un lac immense; celui de juillet, un étang boueux dont l'eau disparaît presque entièrement derrière la forêl de roseaux sous les feuilles étalées des nénuphars blancs et jaunes. L'Itasy atteint surtout en son centre cl près des plus hauts sommets qui bordent ses rives au nord-ouest une grande profondeur; ses eaux sonl poissonneuses; malheureusement, les crocodiles y pullulent. Le caïman, ou mieux le crocodile de Madagascar, serait assez dangereux au dire des indigènes. 11 s'éloigne parfois de l'eau cl va dans les marais cl dans les roseaux attendre la proie qu'il convoite, les bœufs el les porcs qui viennenl se désaltérer sonl ses victimes habituelles, mais ce sa u rien ne dédaigne pas la chair humaine. On me raconte que ces jours derniers une femme cl son enfant ont élé enlevés au bord du lac par ces hideux reptiles. Il existe deux espèces de crocodiles à Madagascar : l'une, plus grande, à la lèle large, aux membres plus épais, habile principalement le lac llasy el le lac Alaotra, les grandes nappes d'eau de l'intérieur; on rencont re ainsi celte«espèce qui esl appelée Crocodilus robustus parles naturalistes dans les cours supérieurs des grands fleuves du plateau central, surtout vers le sud, en pays betsileo. La seconde espèce ou Crocodilus madagascariensiss la mâchoire plus allongée, les membres plus grêles, elle esl de plus petite taille que la première; le Crocodilus madagascariensis habile île préférence le voisinage de la mer. les embouchures des cours d'eau; l'estuaire du Betsiboka en est particulièrement infesté.
Je restai plusieurs jours à Mananzary pour étudier la topographie du lac llasy cl de ses environs, mais je dus abréger mon séjour : beaucoup de mes hommes étaient malades cl exténués par la fièvre palustre, qui dans ces régions esl particulièrement redoutable, el. le 10 juin, je quittai Mananzary pour retourner à Tananarive.
Sur les bords du lac llasy. de l'Itasihanaka, comme disent les naturels, je lis connaissance pour la première fois avec une bêle de somme particulière cl toute spéciale, je crois, à l'île de Madagascar; je veux parler du bœuf-cheval.
L)es Européens ont amené à grands Irais dans l'île, il y a quelque vingt ans, de rares échantillons de la race chevaline ; il y en a même beaucoup maintenant à Tananarive el aux environs, et les naturels, désireux d'imiter les vazaha dans leurs usages et dans leurs habitudes, ont résolu, eux aussi, d'avoir tles montures : mais les chevaux étaient trop chers, ils demandaient trop de soins, et l'on devait les faire venir à grands frais; il fallut donc chercher dans le pays un animal capable de suppléer, pour l'usage et surtout l'apparence, à la [tins noble conquête que l'homme ail jamais l'aile.
Le bœuf à bosse, Bos zebu, pouvait sans doute porter un cavalier : encore fallait-il l'habiller en cheval ; là était le point délicat. Les Malgaches eurent vite trouvé. On prend un animal jeune encore, remarquable
dans le troupeau par ses belles allures, sa vivacité et sa robe brune, puis on lui fait subir une série d'opérations chirurgicales toutes plus désagréables les unes que les autres ; on lui coupe la queue, on lui taille les oreilles en pointe, les cornes son! enlevées, ainsi que la loupe graisseuse que l'animal porte sur le garrot, la peau du cou est retranchée. Le bœuf est devenu un cheval : c'est un ombysoavaly.
Malgré ces mutilations, dont ils guérissent parfois avec peine, ces animaux rendent de réels services; ils franchissent au trot de grandes distances et portent de lourds fardeaux. Les mauvais sentiers ne les rebutent pas.
Avant d'arriver au lac Ilasy, j'avais visité successivement le centre, l'est, le nord et le sud-ouest de la province de l'Imerina ; il me restait à voirie nord avant de rentrer dans la capitale. Ainsi je cherchais un chemin qui put me ramener à Tananarive en me faisant traverser la région septentrionale du pays des Anlimerina.
En neuf jours, je décrivis une courbe dont la convexité était tournée vers le nord-ouest et dont le centre était marqué presque exactement par la capitale. Je visitai ainsi le gros village d'Ambohibeloma, auprès duquel se trouve la jolie chute de l'Ombifqtsy, puis le village d'Andramatoakapila, sur les bords de l'Ikopa, le grand affluent du Betsiboka. Je remontai ensuite cette grande rivière jusqu'aux chutes de Tafaina, chutes plus considérables encore que celles que je vis plus tard en amont dans les environs de Soavinimerina, au petit village de Farantsana.
A Soavinimerina, je rentrais dans les enviions immédiats de Tananarive, dans la région populeuse, riche et bien cultivée; l'étape suivante, je me trouvai à Fenoarivo, ancien village célèbre par des portes massives dont les ruines se voient encore; enfin, le 18 juin, j'étais de retour à Tananarive, dans la maison de Rainimanambe, qu'un ami obligeant avait bien voulu me louer pour la seconde fois.
A mon arrivée dans la capitale, je trouvai des nouvelles de mes deux compagnons. Maistre, dans sa marche à l'occident, s'était avancé jusqu'à Ankavandra et avait atteint le Manambolo, le grand fleuve du Ménabe, Je transcris ici un fragment d'une lettre dans laquelle, en me rassurant sur les suites de sa périlleuse entreprise, il me résumait son exploration dans l'ouest :
« En vous quittant à Tsinjoarivo, le 10 mai, je me dirigeai vers Ambohiponana, où j'arrivai le 13. J'avais l'intention de descendre le Manandona, affluent du Tsiribihina, et d'aller jusqu'à la mer. Malheureusement on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Au moment de mon arrivée, les Sakalava étaient en guerre avec les Antimerina et il me fut impossible de trouver un seul homme pour m'accompagner dans l'ouest. Obligé de remonter vers le nord, j'ai suivi la ligne des Antimerina qui gardent la frontière. Le 20 mai, j'étais à Mahatsinjo, un peu au sud-ouest du lac Itasy, bien résolu celte fois à aller au moins jusqu'à Ankavandra. Quatre jours après, j'arrivai à Bevato et le lendemain à Tsiroamandidy. Là, j'étais forcé d'attendre plus de quinze jours un Iaissez-passer du gouvernement, les gouverneurs des postes-frontières ayant l'ordre de ne laisser passer aucun étranger s'il n'est muni d'une autorisation spéciale. J'ai employé ce temps à faire quelques excursions dans les environs; le pays est d'ailleurs peu intéressant, couvert de hautes herbes atteignant o ou G mètres de haut et à travers lesquelles il faut se frayer un sentier. Les bords des rivières et des ravins font seuls exception et sont couverts d'une belle végétation. J'ai été jusqu'au Manambolo, qui coule à 0 kilomètres environ au nord de Tsiroamandidy. Au bout de quinze jours, n'ayant rien reçu de Tananarive, je suis revenu à Bevato, et de là j'ai pu aller au nord-nordest, jusqu'au village sakalava de Fenoarivo, à deux journées de marche. Fenoarivo est sur le bord de la rivière Masiaka. Celle rivière assez importante est indiquée sur certaines caries comme étant le cours supérieur du Marambitsy, qui va se jeter clans la mer au sud de Mojanga; sur la carte du R. P. Roblet elle est considérée comme allant se jeter dans la rivière Sakay, affluent du Kitsamby et par conséquent du Tsiribihina. Ces deux opinions sont inexactes : la rivière Masiaka est un affluent de l'Ikopa et a son confluent avec le fleuve un peu au sud de Maevatanana ; c'est du moins ce que m'ont affirmé tous les indigènes à Marandaza, Fenoarivo cl dans les autres villages que j'ai traversés. Le cours inférieur de cet affluent est d'ailleurs indiqué sur la carte du R. P. Roblet.
VOYAGES DANS L'IMERINA.
« A Fenoarivo, j'ai reçu enfin la lettre du gouvernement antimerina et je suis revenu à Tsiroamandidy :
là presque tous mes porteurs m'ont abandonné en apprenant que j'allais à Ankavandra; j'ai été obligé, pour continuer mon chemin, de me joindre à une troupe de Sakalava. De Tsiroamandidy à Ankavandra nous avons mis quatre jours; sauf le petit village d'Imarovatana, le pays esl absolument désert. La nuit, nous étions obligés de camper au milieu des grandes herbes ou au fond d'un ravin. A mesure que l'on s'avance vers l'ouest, les ravins deviennent de plus en plus boisés, mais le haut des coteaux a toujours le même aspect. La veille de mon arrivée à Ankavandra, j'ai rencontré toute la population antimerina d'Andranonandrianaqui émigrait versTananarive. Les Sakalava avaienl attaqué ce poste quelques jours auparavant et les Antimerina avaient été obligés de l'évacuer.
« Ankavandra est un grand village de 300 à 400 cases; il possède un fort antimerina, qui esl comme perdu en pays sakalava. Je suis resté huit jours à Ankavandra sans pouvoir aller plus loin. Tout le pays était en guerre, depuis Beditsa, qui a été attaqué deux jours après mon
arrivée, jusqu'à Imanandaza. J'ai pu cependant traverser le Manambolo à l'ouesl d'Ankavandra et me rendre au petit village d'Ambodifarihy, sur la rive droite du fleuve; comme je risque d'être immobilisé ici pendant longtemps par les hostilités, je compte rentrer bienlôl à Tananarive; mon retour se fera par Bevato, Ambohibeloma el Soavinimerina V »
Maislre rentrait, en effet, le 9 juillet ; quelques jours auparavant, j'avais été rejoint par Foucart; avant que je passe à l'expédition que nous préparions vers des parages plus lointains et moins connus que le pays d'Imerina, il va nous raconter le voyage qu'il avait l'ail dans la vallée du Mangoro.
IHTE ϻF. FENOARIVO.
i. Comme on le voit par cette lettre de M. C. Maistre, le gouvernement antimerina (à cette époque cependant notre protégé) Taisait tout son possible pour paralyser l'action de tout explorateur français à Madagascar. Combien d'ennuis les Antimerina et leurs gouverneurs et les différents officiers civils et militaires ne m'ont-ils pas causés au cours du voyage! Jamais les fahavalo et les peuplades des tribus indépendantes ne m'ont tracassé ainsi. Cependanl les autorités françaises ne cessaient de me répéter de bien respecter les lois des Antimerina dans le cours de mon voyage, mais de recourir à la force si cela était nécessaire seulement en territoire indépendant du gouvernement antimerina. Or, si chez les Antimerina mes projets de voyage étaient toujours contrariés, il n'en était pas de même chez les tribus indépendantes.