août
Strasbourg. — Vienne. — Pest. — Bukarest. — Les bouches «lu Danube. — Odessa. — Sébastopol. — 1 al I a. — Batoum et la Transcaucasie occidentale. — Tiflis et la Transcaucasie orientale. — Grands projets d’irrigation. — Richesses minérales du Caucase. — Arrivée à Bakou.
Se promener sur les boulevards le 3 août, trouver «pie la chaleur est « sénégalienne », prendre aussitôt son billet pour l’Orient-express du soir, traverser l'Allemagne dans un songe, faire en quarante minutes le tour de la Ringstrasse, descendre à toute vitesse le beau Danube « jaune », narguer les prétendus typhons de la mer Noire, débarquer sous les formidables canons de Batoum, saluer de loin les cimes argentées du Caucase, et finalement s’échouer à Tillis, où il fait trois fois plus chaud qu’à Paris, sous prétexte de voir M. X... ou M. Z... : c’est là un incident si vulgaire dans la vie agitée de ce temps-ci qu à peine osé-je en faire mention.
Mais, au lieu d’imiter la sagesse des Russes el d’attendre la iiu du coup de feu dans une de ces charmantes stations d’été qui s’appellent Bordjom ou Kadjor, s’enfoncer plus
VOYAGE A MEUV
an sud — sans y être forcé — sous des deux absolument brûlants : voilà qui passe toute imagination.
Je me promets, pour la troisième ou quatrième fois, de ne plus recommencer, mais, bêlas! sans grand espoir d’échapper jamais à la destinée fatale de Gulliver.
Permettez-moi de plaider en deux mots les circonstances atténuantes.
Fin juillet, Paris n’est plus aux Parisiens. Des nuées d’Anglaises plates aux longs pieds s’abattent sur la malheureuse ville; des myriades de collégiens en vacances, avec la famille an complet, accaparent les terrasses des restaurants les plus selecls ; et de ci de là vous pouvez voir un facétieux garçon de café culbuter paraboliquement son plateau de bocks dans le gilet d’un gros monsieur de province qui s’éponge sans mot dire.
Oui, sans doute, les scènes drolatiques ne manquent pas dans ce tohu-bohu cosmopolite; mais, en quarante-huit heures, elles perdent leur charme. Puis il y a les camelots que la canicule rend enragés : « La vérité sur Panama! Le suicide de Sarah Bernhardt! Deux sous! »
Il faut fuir au plus vite.
A deux pas, au Grand-Hôtel, on vous délivre des billets directs pour Constantinople. C’est l'affaire de 517 fr. 55, non compris les suppléments de 20 à 30 p. 100 que vous payerez en route à la Compagnie internationale des wagons-lits. Pour traverser l’Europe et échapper aux piaillements qui eussent mis Boileau dans tous ses états, ce n’est vraiment pas trop cher.
Le train d’Orienl part à huit heures de la gare de l'Est. Il possède des sleepings-car. Bonne nuit.
4 août.
Commercy, Pagny, Toul. Les coteaux de la Meuse se profilent vaguement dans le crépuscule du matin. Un grand
DE PARIS A RAKOU
silence règne encore. Vous cherchez à découvrir les sentinelles, les embrasures des canons, la silhouette des forteresses; près d'ici se trouve la porte de l’invasion; vos souvenirs se pressent avec vos espérances; vous avez le cœur serré.
La flèche du Münster à Strasbourg.
Lunéville. Le jour s’est levé et la frontière approche. Est-ce un effet de l’imagination? Les employés des gares, les voyageurs qui attendent leur train ont l’air grave, soucieux. Une même idée semble écrite sur tous les fronts. Bah! du cœur au ventre, morbleu! l’aigle de Prusse n’avalera pas l’alouette gauloise...
Deutsch-Avricourt. Adieu, France. Un casque à pointe a fait son apparition.
« Haben sieetwas zu declariren?
— Nichts. Direct nach Constantinopel.
— Sehr gut. »
Sain I militaire et la portière se referme brusquement.
Ces excellents Prussiens, sanglés dans leurs uniformes battant neuf, se disent les meilleures gens du monde et les plus pacifiques; mais quelles mines rébarbatives! Les sauvages Turkmènes à qui nous allons faire visite ne paraissent pas si croquemitaines. Il faut dire que la Russie vient d’administrer la rude leçon de Ghéok-Tépé.
Huit heures. Le train franchit les remparts de Strasbourg. Les batteries sont en position et les obus ne manquent pas. Des sonneries de trompettes déchirent l’air. La gare regorge de soldats. Les ulilans manœuvrent au polygone. Et, dominant ce camp retranché, la flèche du Münster porte au ciel la prière des Alsaciens.
Le pont de Kehl est toujours en même place, et aussi le pont de bateaux; et le Rhin coule avec la même majesté dans l’admirable plaine .
Heureusement le train s’éloigne à toute vitesse, le longdès derniers contreforts de la Forêt-Noire. Carslruhe, Stuttgard, capitales nominales de petits souverains nominaux, très humbles serviteurs du grand chancelier. Beaucoup de monde dans les gares; on se rend en foule aux fêtes d’Heidelberg. Physionomies peu séduisantes en général, peu intelligentes, si j’ose dire, mais pas féroces; l’Allemand du Sud et le Prussien font deux. En revanche, une quantité prodigieuse de buveurs de bière reconnaissables à leurs formes arrondies; les ventres badois sont peutêtre les plus beaux de' toute l’Allemagne.
Dans la soirée vous reviennent de lointains souvenirs : la vallée du Danube, Ulm, évoquent Napoléon Ier, Austerlitz. Les armées françaises étaient commandées alors; une discipline de fer existait ; les généraux marchaient au canon el ne plaçaient point leurs rancunes personnelles au-dessus du salut même de la patrie. Mais l’année fatale esl loin de nous — plus loin peut-etre que 180.1.
W ins\ à Vienne.
DE I’AIUS A BAKOU 7
11 esl nuit close quand vous arrivez à Munich. Encore une ex-capitale, où des torrents de bière font descendre des monceaux de choucroute dans les profondeurs de panses invraisemblables. Mais, de la ville, vous ne voyez que la gare; éclairée à l’électricité, elle produit un grand effet.
Règle générale, les stations des chemins de fer allemands sont plus vasles et mieux aménagées que les nôtres ; les quais d’embarquement offrent un développement beaucoup [ilus considérable.
Quel parallèle aussi ne pourrait-on pas établir sous le rapport du confort des wagons! En France, les voies ferrées sont faites beaucoup moins pour le bon public qu’en vue d’intérêts d’ordres divers; en Allemagne, les convenances militaires priment toute autre considération. Ce pays est une grande caserne.
Vous le quittez vers minuit, non loin de Salzbourg — et ce n'est pas sans un certain soulagement, — après une traversée de seize heures. Un jeune douanier au costume élégant s’excuse de vous réveiller :
« Direct nach Constantinopel?
— la wohl. »
C’est tout. Vous êtes introduit sans plus de façon dans l’empire austro-hongrois, et pouvez reprendre votre sommeil, en vous demandant comment il se fait qu’ici tous ces soldats paraissent si jeunes; pourquoi tout le monde est si poli, si prévenant, j’allais dire si humble.
Vienne, où le train vous dépose après vingt-sept heures d’une course ininterrompue, donne je ne sais quelle impression de tristesse, de mélancolie résignée; et pourtant nuis boulevards ne sont plus majestueux que ceux du Ring, nul jardin n’est plus joli que le Prater; nulle part peutêtre ne se rencontre une pareille profusion de monuments et de palais. Comme Munich, Stullgard, Carlsruhe, cette belle grande ville est-elle déjà, elle aussi, une ex-capitale? Faites un saut jusqu'à Berlin et vous verrez la différence;
VOYAGE A MEIlV
ce n'est pas aux bords du Danube que la joie exubérante se peint sur les visages. Pourquoi ce contraste? Est-ce le souvenir douloureux de récents malheurs militaires que ne compensent point Cuslozza et Lissa? Est-ce le sentiment d'une destinée fatale qui menace la monarchie d'une prochaine dislocation? Il y a de l’un et de l’autre; la résultante produit une sorte de fatalisme inconscient.
« Pauvre Autriche, me dit un député très communicatif, à quelle sauce seras-tu mangée? Ah! si vous aviez tenu plus longtemps en 1870! Mais aujourd’hui, c’est trop tard. Les Prussiens sont plus forts que nous, en toutes choses, et dans l’industrie plus encore que sur les champs de bataille. Voyez ce qu'ils ont fait de l’Allemagne depuis quinze ans! Jamais nous n’y rentrerons. Nous serons absorbés; nous n’v reprendrons pas le premier rang. Que faire donc? Il faut bien suivre l’impulsion qui nous pousse vers Constantinople. Nous sommes pris entre deux feux. Que devenir, mon Dieu! Que voulez-vous que nous fassions?
— Mais les Russes vous battront, disais-je. Vous ne pouvez pas lutter avec les Russes.
■ — Eh! oui, je le sais bien, nous ne pourrons pas lutter longtemps, si nous sommes seuls, et nous serons seuls par le fait, puisque les forces de l’Allemagne seront immobilisées parla France. Mais le moyen d’éviter ce choc, en conservant notre équilibre instable et l’amitié de Berlin? Songez donc que l’unité allemande n’est qu’à moitié faite; il lui manque Vienne, il lui manque Trieste, Venedig , et tant d’autres villes, tant d’autres provinces! Si nous ne sommes pas dociles à la poussée vers les Balkans, l’amitié ne se changera-t-elle pas en haine, et qui viendra donc à notre aide? Perdus pour perdus, mieux vaut encore nous reposer dans le génie de M. de Bismarck et les conceptions stratégiques de M. de Moltke. Car vous pouvez vous faire battre encore — nous l’espérons bien — et cela plus vite que nous ne le serons nous-mêmes. Alors, gare à la Russie! »
1)E PARIS A BAKOU
6 août.
L'Orienl-express ne s’arrête pas à Vienne, mais vous êtes libre 4e le quitter pour prendre celui du lendemain. Un mois vous est donné pour effectuer ce voyage de Constantinople — 3127 kilomètres par le plus court itinéraire; si vous brillez toutes les étapes sans descendre de votre sleeping-car, il suffit de soixante-douze heures. La vitesse moyenne n’est en définitive que de 45 kilomètres à l’heure, en comprenant les arrêts; mais il y a quatre douanes à franchir, plus un trajet de douze heures en mer à partir de Varna; somme toute, ce train direct qui traverse huit ou neuf Étals de différentes grandeurs est une belle invention, cl les compagnies de chemins de fer peuvent en être fières.
Au sortir de Vienne, dans l’immense plaine de Wagram, sa vitesse effective est assez considérable.
Lobau, Essling. Quels merveilleux champs de bataille aux portes de la malheureuse ville! Peut-on penser sans amertume que, du haut de ce clocher de Saint-Étienne, les Viennois ont assisté la mort dans l’âme aux péripéties de la lutte et au désastre de leur brave armée!
En six heures vous êtes à Budapest; douze heures plus lard vous atteignez la frontière roumaine. 774 kilomètres en dix-huit heures : le rapide de Bordeaux à Paris franchit 580 kilomètres en neuf heures. Voilà qui détruit un peu la légende des grands éclairs européens.
Mais vous ne regrettez pas le temps perdu. Sous les rayons d’un éclatant soleil, les bords du Danube sont si beaux, les plaines de la Hongrie si merveilleusement fertiles et cultivées! Le pont suspendu de Pest, avec les lions qui en gardent les abords, vous étonne par ses dimensions colossales; la citadelle, avec ses canons autrichiens braqués sur la ville hongroise, résume le dualisme éphémère de celte monarchie aux deux têtes toujours prêtes à s’entredévorer.
VOYAGE A MEliV
Justement la capitale madgyare vient d’èlre secouée ces derniers jours par une émeute populaire; un général suspect d’antigermanisme a été destitué; des patrouilles de cavalerie parcourent les rues en plein jour, et l’intervention du ministre Tisza s’est lirisée devant la volonté inflexible du monarque. Les journaux patriotes écrivent des réflexions comme celles-ci :
« 11 n’y a pas d’autre solution à de pareilles crises. Un mari qui a une maîtresse ne peut pas faire que ce ne soit sa maîtresse et que la femme légitime ne revendique et reprenne ses droits dans les occasions solennelles. »
Malheureuse Hongrie! Terre trop riche pour ne pas exciter les convoitises, nation trop peu nombreuse pour repousser la domination allemande qu’elle déteste, et défendre plus tard son indépendance contre la race slave qu’elle abhorre. Sa destinée est inéluctable, quoi qu elle fasse pour la conjurer, et Dieu sait cependant si elle y travaille avec ardeur! Elle aussi s’est transformée en un vaste camp où les plus beaux hommes et les meilleurs chevaux du monde sont instruits sans relâche en vue de l'inévitable guerre. Szegedin et ses singuliers clochers, et le lugubre souvenir des récentes inondations, vous produisent moins d’effet que les grandes manœuvres de cavalerie qui s’exécutent à perte de vue dans la plaine de Temesvar. Le train est envahi par des groupes d’officiers, colonels en tète ; ils ne perdent pas une minute pour écouter les instructions de leurs chefs. Tous ces braves ont comme un éclair de haine dans le regard. On me considère, je crois, avec quelque méfiance; j’ai l’air d’un Russe, mais la conversation peut continuer en hongrois, je n’y entends pas un traître mot.
Orsova, Verciorova, les Portes de fer, - — - portes de l’Orient, — la frontière. Il est minuit ; la lune éclaire de lueurs blafardes cette gorge abrupte qui rappelle celle d’El- Kantara, la porte du désert saharien. La France a pu franchir celle-ci sans rencontrer d’autre obstacle sérieux
Le pont de Pest.
UE PARIS A BAKOU
que les sables; que l’Autriche réfléchisse bien avant de passer celle-là. C’est chez elle qu’elle est menacée... par l’Allemagne. Le jeune et chétif honved qui monte la garde auprès de la borne-frontière, baïonnette au fusil, immobile et l’œil aux aguets, nous donne l’image de sa patrie en danger, courageuse et impuissante.
7 août.
J'ai connu plusieurs Roumains à Paris. Le quartier latin fourmille d’étudiants de cette nationalité. Nationalité est-il le mot? Passons. La plupart de ces jeunes gens avaient une figure navrée, consternée. Aujourd’hui je m’explique ce fait étrange. Rien n’est triste comme la plaine de Roumanie, après la récolte des céréales. Pas de forêts, pas de prairies, pas la moindre trace de verdure. Ces insipides horizons de terre jaune et pelée — une vraie savane — donnent des idées moroses.
Il faut aller jusqu’à Bukarest pour trouver des jardins; il est vrai que ce sont des jardins délicieux. Cette ville d’Orient, aux petites maisons à un étage et souvent à simple rez-de-chaussée, n’est qu'un grand bosquet. Pour une population médiocre (220 000 habitants), elle mesure 34 kilomètres de tour; Vienne, avec 1 100 000 âmes, offre une circonférence de 35 kilomètres; l’enceinte fortifiée de Paris n’en a pas davantage et englobe deux millions et demi d’individus.
Ce qui vous étonnera dans ce gros village de Bukarest, ce n’est ni le roi, ni la cour, ni les ministres ; pendant l’été tout ce monde, laissant le commun des mortels rissoler dans la plaine, va chercher la fraîcheur au pied des Alpes de Transylvanie, dans la charmante résidence de Sinaïa. Mais si le bonheur de voir ces personnages vous est refusé, vous serez agréablement surpris de retrouver ici une quantité d’uniformes français, et le képi français dans toute sa
pureté, el le pantalon à bandes rouges de l’artillerie. N’étaient les sabres, qui paraissent démesurés, l'illusion serait complète. Il y a bien dans les rues quelques soldats coiffés du casque à pointe ; mais ce sont des sergents de ville, et puis ce casque n'est pas joli. Décidément il ne sied qu’aux Prussiens de race. Le roi Charles fera sagement d’y renoncer.
Un autre motif de surprise — celle-ci fort désagréable — m’est fourni à la légation de France. J’y apprends que ce jour-là même le gouvernement ottoman vient de frapper d’une quarantaine de cinq jours les provenances de Varna, sous le prétexte fallacieux que le choléra sévit à Trieste et qu’il est possible d’aller de Trieste à Constantinople par la voie de terre (Vienne et Bukarest) aussi bien que par mer. Voilà qui s’appelle prendre ses précautions. Pour si peu que les chiens de chrétiens soient contaminés , ces bons Turcs évitent soigneusement leur contact. Sa Hau lesse le Sultan a, paraît-il, une peur affreuse de mourir du choléra. Mais si Elle ne se croit pas en sûreté sur le sol de l’infidèle Europe, que ne l’évacue-t-elle de bonne grâce pour chercher refuge dans la croyante Asie !
On a toujours vingt-quatre heures pour maudire ses juges, el j'use de cette permission. La prudence ottomane me contrarie horriblement. Sans compter le billet, les frais de voyage perdus, toute ma correspondance m’attend sur les rives du Bosphore. Mais cinq jours de quarantaine! Je prends le parti de changer d’itinéraire, de pénétrer en Russie par Odessa et de gagner Batoum en côtoyant les rivages septentrionaux de la mer Noire. C’est tout juste l'inverse de ce que je comptais faire; ainsi se réalisent les projets de voyage.
Pour me consoler, un aimable Roumain m’apprend qu’il est d’usage de faire payer cher aux Turcs leurs fantaisies sanitaires. Par exemple, en temps d’épidémie, les autorités russes tiennent souvent pour nulles et non avenues les
La citadelle de Lest
DE PAH1S A BAKOU
patentes neltes délivrées à Constantinople. Celte défiance inet les Osmanlis en fureur et parfois occasionne des incidents comiques. Il y a quelques années, par exemple, un diplomate français qui s'ennuyait à la Corne d Or obtint dix jours de congé pour visiter Odessa; la traversée demande cinquante-six heures. Arrivé à destination, son paquebot dut subir une quarantaine de cinq jours, et le malheureux diplomate, dont le congé allait expirer, n’eut que le temps de revenir à son point de départ, sans avoir mis pied à terre. Il avait vu de loin la grande ville russe. L’histoire ne dit pas s’il renouvela celle partie de plaisir.
tu août.
Deux routes conduisent de Bukarest à Odessa : la route de terre, par Roman et Iassy; la route de mer, par Galalz et Soulina. Mal renseigné, je choisis la seconde. Il faut gagner d’abord en chemin de fer la triste ville de Galalz (40 000 habitants), le port du Danube qui vient en première ligne comme importance commerciale. Le train le moins lent est celui de nuit; vous arrivez à Brada au petit jour, et là, si peu que vos yeux soient encore appesantis par le sommeil, vous prendrez le fleuve pour la mer Noire. Galalz est un peu plus loin que Braïla, sa rivale, située au sommet du delta danubien que forment les trois branches de Kilia, Soulina et Saint- Georges. Au mois d’août ou s’y ressent fortement des miasmes de la Dobroudja; la chaleur y est lourde et les fièvres paludéennes font fuir tous les fonctionnaires que leur grandeur — je veux dire leur médiocrité — n’attache pas à ce vilain rivage.
C’est à Galalz même qu’on s’embarque à destination d’Odessa. Le bateau descend le Danube sans difficulté ni danger jusqu’à l'entrée du bras de Soulina, qui est, à vrai dire, une simple dérivation du bras de Saint-Georges. Puis il navigue jusqu'à la mer dans une petite rivière assez
VOYAGE A MEIIV
sinueuse, peu profonde, de 100 à 400 mètres de largeur, qu’une commission formée de représentants des sept grandes puissances *, non compris la Roumanie, entretient le mieux possible et améliore autant que le lui permettent les difficultés naturelles et le produit des redevances et droits de navigation qu’elle est autorisée à percevoir. 11 y aurait exagération à dire que les échouages ou les abordages sont très fréquents, mais cependant il s’en produit, et l’on a vu des bateaux du Lloyd autrichien rester en détresse pendant huit heures. Pourquoi celle petite branche a-t-elle été choisie comme artère navigable du grand fleuve qui met en communication l’Europe centrale avec l’Orient? Personne ne vous renseignera sur ce point. Le bras de Saint-Georges, large et profond, ayant une barre ni plus ni moins dangereuse «pie celle de Soulina, avait été désigné par tous les ingénieurs; l’affaire fut votée par la commission et décidée par les puissances; les travaux entrepris à Soulina n’avaient encore qu’un caractère provisoire et devaient être suspendus prochainement. Comment ne l’onlils pas été? Comment le provisoire est-il devenu définitif? Mystérieux hasard.
Le hasard également, je crois, fil que le bateau de Galalz, sur lequel je comptais, était parti la veille. Deux jours d’attente — une autre quarantaine, — si je veux prendre le suivant. Ma foi, non. J'aime encore mieux les passer en wagon. Car il faut tout juste un jour et deux nuits (30 heures) pour gagner Odessa par Roman, Iassy, Ungheni et Ivichneff. La distance n’atteint pas 400 kilomètres.
]. Russie, Turquie, Autriche, Allemagne, France, Italie Angleterre.
UE PA lilS A BAKOU
11 août.
De ma vie je n'ai l'ail plus affreux voyage que celui d Iass\ . Impossible de dormir. Les wagons roumains, coupés en deux par un couloir central, ne permettent pas de s’allonger. Arrêts indélinis à chaque station. Est ce pour changer de train? Pas du tout. On attend uniquement pour le plaisir d’attendre et de se restaurer au buffet. Il y a cependant deux gares de bifurcation sur ce petit parcours, et le guignon me poursuivant, je tremble d’être ramené à Bukarest sans m’en douter. Celte langue roumaine ne se comprend pas du tout, malgré son origine latine et ses affinités avec la nôtre. Trop de terminaisons en «/, qui pour un Français nouveau venu font l’effet d'un déguisement carnavalesque. Que ne les supprime-t-on franchement, puisque l’idiome n’est qu’en voie deformation? Théâtral, télégraphul, rédactornl, articolul. préfectul, généralul, colonelul, cominandanlul, capitanul, inspeclorul, fonctionnarul, s’entendent suffisamment jiour théâtre, télégraphe, rédacteur, article, etc. : pourquoi donc défigurer les mots français?
C’est Rabelais qui se serait esbaudi, si ce patois avait été inventé de son temps, et quelles jolies listes n’eùl-il pas dressées suivant sa coutume :
Publient.
Corpul,
T rai nul.
Scrviciul,
Assassinul,
Focul,
Doctoral,
Postal,
Amical,
Circul,
Cantical,
Francesal.
Rassal.
VOYAGE A JIERV
Inglesul,
Italianul,
Austriaculj
Grecul,
Turcul, elc., elc.
Une couche de peinture ne suffit pas à faire un idiome que le temps et de grands écrivains n'ont pas fixé. Les langues humaines ne s’improvisent pas plus que les nationalités elles-mêmes. Un Congrès peut imaginer une division politique, qu’un autre Congrès supprime, et l’idiome naissant meurt avec elle sans laisser de traces. Telle est bien l’appréhension des Roumains jaloux de leur indépendance. Si quelque homme d’État les destine à servir de digue contre le débordement de la Russie, arrêteront-ils longtemps la marche du colosse? Le carpillon mangera-t-il le brochet? Ce serait vraiment curieux.
On a des illusions, cependant, à la cour de Rukarest. L’armée roumaine, nombreuse aujourd’hui (200 000 hommes), s’est bravement battue dans la guerre de 1877 ; même, à en croire certains récits, elle aurait décidé de la victoire. A coup sûr elle serait un facteur important dans un conflit austro-russe. Peut-on conjecturer qu'elle y prendra part, et dans quel camp? Hélas! je voudrais croire que non! C’est grand dommage pour son avenir, pour l’avenir même du vaillant peuple latin que les Slaves considèrent comme un frère cadet.
12 août.
Ungheni, pelil village sur la rive gauche du Prutli, douane russe. Les passeports diplomatiques ne sauraient dispenser personne de l'ennuyeuse visite des bagages; je traîne notamment après moi une caisse qui excite vivement la curiosité des employés. Elle renferme cinquante flacons remplis d’ingrédients photographiques. Tout cela est soumis
DE PARIS A BAKOU
aux droits cl doit être pesé. Mais l'opération n on finit pas. Puis ces messieurs ne semblent pas d’accord sur le moulant de la taxe ou le taux du change; une grande discussion s’engage entre eux; j’ai payé, paraît-il, plus que de raison, et, comme conclusion de leurs discours, je rentre en possession de vingt kopecks. Pendant ce temps-là, l'heure du départ a sonné. Comme je me précipite sur le quai de la gare : « Zu spcit (trop tard) », crie un gendarme en m’arrêtant.
Heureusement les douaniers viennent à mon aide et je saute dans le train qui s’ébranle? Ils me devaient bien cela, ces consciencieux fonctionnaires; par leur faute j’allais être condamné à rebrousser chemin jusqu’à Iassy, à perdre un jour.
Rempli de reconnaissance et fortement essoufflé , je m’étends sur la banquette du wagon : elle est longue, large, bien rembourrée; à la bonne heure! Les chemins de fer russes savent faire des sacrifices pour la commodité de leurs hôtes. Je serais le plus heureux des hommes si un voisin bavard ne m’empêchait de dormir; il arrive de Roumanie et a sans doute d’intéressantes nouvelles à apprendre aux conducteurs ou contrôleurs du train qui l’écoutent bouche bée.
S'agit-il des revendications roumaines sur la Bessarabie < | ne nous traversons à petite vapeur? Certes je comprends à merveille les regrets d’une dépossession qui n'esl pas imputable aux Russes : ce verdoyant pays est tout autre chose que les marais de la Dobroudja.
Odessa, 13-14 août.
Que pourrais-je dire de la quatrième ville de l’empire moscovite qui ne soit parfaitement connu?
Situation magnifique, port magnifique, rues, boulevards, théâtre, maisons et palais magnifiques : le duc de Riche-
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lieu a montré du coup d’œil, le génie slave a fait le reste. Odessa règne en souveraine sur le commerce de la mer Noi*e; ses expéditions atteignent un chiffre formidable 1 ;
1. Mouvement général de la navigation du port d’Odessa pour 1885 :
A l’entrée, 660 vapeurs et 92 voiliers chargés, 483 vapeurs et 27 voiliers sur lest. A la sortie, 996 vapeurs et 74 voiliers chargés, 125 vapeurs et 41 voiliers sur lest.
Les différents pavillons sont représentés comme suit pour les vapeurs chargés :
A l’entrée