‹ Voyage à ParisChapitre 28 sur 28 · LA VILLE · texte numérisé non relu

LA VILLE

Mr, A, Nous approchons maintenant de Paris. Vous voyez comme les voies du chemin de fer se multiplient.

3Ime, A, Mais n'aurons nous pas une vue générale de la ville avant d'y arriver ?

Mr, A» Non ; cela est impossible. La seule vue que

nous en aurons sera ces murs en pierre des deux côtés du chemin de fer.

Mme, A, Ils sont très-solides, très-propres, et de place en place ornés de fleurs; mais pourquoi donc sont-ils là?

Mr, A, Parceque nous traversons en ce moment les environs de Paris, qui sont très-beaux et très-habités, et les chemins de fer sont bâtis au-dessous du niveau des rues, et enfermés par ces murs, de peur d'accidents. Vous arriverez au centre de Paris sans l'avoir vu du tout. Mais nous nous dédommagerons plus tard.

Charles, Nous voilà enfin à la gare, et on n'a pas demandé nos billets.

Mr, A, N'importe ; sortons tout de suite ; et n'oubliez pas de prendre tous les sacs et tous les châles. Il faut que nous passions par cette porte ; c'est la seule sortie.

Charles, Mais en voilà une autre ; ne peut-on pas passer par là ?

Mr, A, Non; celle-là est pour entrer; il faut que nous allions tous de ce côté-ci, et que nous rendions nos billets en sortant. Voici la salle d'attente dont je vous ai parlé.

Mme, A, C'est en effet tout ce que vous avez dit, et elle contraste favorablement avec celles de notre pays. — Mais voilà notre compagne de voyage qui est arrivée^ aussi — Madame H. — il faut lui parler et lui faire nos adieux. Elle est tellement parisienne que j'espère la revoh' souvent ; elle en a parlé.

Mme, H, Ab, je vous retrouve donc, madame, et dans mon Paris! Vous devez être contente à présent d'y être arrivée ; vous avez des amis qui vont venir à votre rencontre ?

Mme, A, Non, personne ; c'est notre première visite à Paris.

3Ime, H, Il faudra donc que nous nous revoyions trèssouvent; je vous ferai les honneurs de la ville.

Mme, A, Rien ne me ferait plus de plaisir. Nous

comptons descendre au Grand Hôtel, où nous resterons jusqu'à ce que nous puissions trouver un appartement meublé, —-deux ou trois jours, je pense, au plus. Nous désirons vivre autant que cela nous sera possible comme les Français, pendant tout notre séjour dans la ville.

Mme, S, Eh bien, je vous ferai une visite après-demain, vers deux heures, et nous ferons alors nos arrangements pour des visites réciproques ; et, si je puis vous être utile, je serai toujours à votre disposition. Au revoir donc, madame ; on ouvre la porte de la salle des bagages, et il faut que j'aille chercher mes malles.

Tous, Au revoir, madame, et à bientôt !

Mme, A, Qu'elle est gracieuse et aimable ! Et que sa toilette est bien pour voyager! personne ne dirait qu'elle vient de faire un voyage en chemin de fer de cent cinquante milles.

Mr, A, Quand c'est une femme qui donne des éloges à une autre, on peut être sûr qu'ils sont bien mérités. Toutes les dames françaises ont, plus ou moins, ce charme de toilette et de manières, mais cette dame plus que toute autre que j'aie jamais vue. Vous vous rappelez qu'au commencement du voyage je vous ai dit que ce serait une connais- •sance aimable.

Un employé. Monsieur veut-il me montrer son numéro ?

Charles, C'est moi qui l'ai, papa ; c'est numéro 14.

Inemployé, Monsieur trouvera le numéro 14 là-bas.

Charles, C'est bien cela; voilà nos six malles toutes ensemble; mais comment faire pour les faire transporter à la voiture ? — Mais ! il n'y en a pas ici.

Mr, A, Non ; elles sont toutes hors de la grille et dans la rue au bout de ce passage. J'irai chercher une voiture, et les employés du chemin de fer emporteront tout le bagage. Attendez-moi ici.-

TJn cocher. Monsieur veut-il une voiture ?

Mï\ A, Oui ; à quatre places.

Le cocher. Monsieur en trouvera une là-bas.

Mr. A, Merci. Ah, voilà mon affaire et je la retiens. Je vais trouver ma famille; nous sommes cinq, et nous avons six malles.

Le cocher. Il faudra donc, monsieur, faire porter les malles dans une charrette.

Mr. A. Eh bien, retenez m'en une, s'il vous plaît, en attendant mon retour.

Mme. A. Savez-vous, mon ami, qu'il y a là un homme qui demande si nous avons dans nos malles quelque chose à déclarer? Qu'est-ce que ça veut dire?

Mr. A. C'est un employé de l'octroi. Il y a une taxe sur certains objets, tels que le vin, l'eau-de-vie, le tabac, etc., qui entrent dans la ville. Voulait-il que les malles fussent ouvertes?

Charles. Non ; je lui ai dit que nous n'avions rien, et il m'a répondu que ce n'était pas la peine de les ouvrir.

Mr. A. La voiture est retenue, et nous n'avons à présent qu'à prendre nos places. Les employés sortiront notre bagage, et un commissionaire le transportera à l'hôtel dans une autre voiture. — Au Grand Hôtel, cocher!

Mme. A, Ce pavé est très-uni, et la voiture ne fait pas de bruit ; mais ce Paris n'est pas le Paris de mes rêves.

Mr. A. Sous quel rapport, je vous prie de me dire?

Mme. A. Mais, je ne sais pas. Tous les édifices semblent gris et décolorés; je m'imaginais que tout était éblouissant, tandis que c'est plutôt simple, et pas aussi neuf que les maisons de notre pays.

Mr. A. Oh, pour ça vous avez raison ; tout est vieux, et la beauté de la ville ne se fait sentir qu'après quelque temps ; les habitants seulement vous frappent au premier abord.

Mme. A. Oui; tout le monde semble animé, et chacun aussi gai que s'il s'occupait de quelque amusement. Comme les voitures sont nombreuses ! on dirait que tout le monde se promène en voiture.

Mr, A. Il faut plusieurs jours ordinairement pour commencer à apprécier le caractère de la ville. Au Niagara, on ne sent pas toute sa majesté à première vue, et c'est la même chose pour Paris ; mais soyez tranquille, vous finirez par l'aimer autant que vous vous y attendiez.

Edouard, Je n'ai jamais vu en si peu de temps tant de magasins de pâtisserie, et jamais de si beaux nulle part. En voilà un qui est réellement magnifique.

Mr, A, Vous donc, au moins, ne trouvez rien à regretter au premier aspect de la ville, et les autres lui rendront justice plus tard ; c'est inévitable.

l'hôtel ET l'ameublement FRANÇAIS.

Mme, A. Enfin ! nous voilà encore une fois dans une maison, — et bâtie sur de la terre ferme! Je compare continuellement le comfort d'être sur terre, et dans une chambre, avec les privations que nous venons de subir depuis huit jours ! Je pensais naïvement que je m'étais habituée à la vie sur mer ! Je ne reconnais que trop la différence à présent.

Claire, Mais cette chambre, maman, me semble rouler exactement comme notre cabine. Je puis distinctement voir ce mur-là, que je crois être solide, se balancer d'abord d'un côté et puis de l'autre ; et ces chaises-là s'élèvent et s'abaissent régulièrement.

Charles. C'est la même chose pour moi; la maison semble faire le même mouvement que le vaisseau, et il m'est impossible de me promener d'un pas assuré.

3Ir, A. Tout cela vient de la fatigue et passera peu à peu. Mais ce soir, quelque doux que soit votre lit, il roulera continuellement ; vous pouvez en être persuadé.

Mme. A, Comme on a bien servi notre dîner! Tout

est arrivé au moment voulu, et les garçons ont fait leur i^ervice sans un mot de notre part !

Mr, A, S'ils ne le comprenaient pas, personne ne les emploierait ici. A Paris on ne donne rien pour rien, et on ne paie pas l'ignorance et la négligence, en leur donnant le nom de service.

Mm-e. A, Cela doit être bien agréable; comme j'aimerais trouver un tel service en Amérique !

Mr, A. C'est inutile d'y penser dans un pays de liberté comme le nôtre.

Mme. A, Mais pourquoi ? ces domestiques ici semblent être heureux à l'ouvrage, comme s'ils s'y intéressaient.

Mr. A. Il ne faut pas essayer de l'expliquer ; mais constatons une fois pour toutes, qu'un service fidèle, intelligent, et laborieux existe ici, sans que pour cela les domestiques soient moins heureux que les nôtres, qui sont gâtés sous tous les rapports, par des maîtres mille fois moins exigeants que les maîtres français.

M'ïïie. A. Si nous examinions maintenant nos chambres ? Cela fera passer le temps avant de nous coucher.

Mr, A. Je le veux bien, et je trouve qu'elles méritent d'être examinées en détail. Voyez le nombre de glaces dans toutes les pièces ! c'est une partie de la construction de tout édifice, et nous les trouverons partout où nous irons, — même quand il n'y a pas de meubles.

Claire. Il y a des rideaux partout ; tous les lits, toutes les fenêtres, et quelques unes des portes en ont. Pourquoi cela?

Mr. A. On ne chauffe pas les pièces en France autant que chez nous, et on se sert des rideaux pour se garantir des courants d'air. Cela donne à une chambre un air de comfort indescriptible. Quand tous ces rideaux sont tirés, on se trouve, pour ainsi dire, dans une pièce ouatée, complètement abritée du froid.

Claire. Sauf le plancher; il n'y a pas de tapis.

Mi\ A, Oui, les tapis manqueront toujours à une Américaine; mais les Français trouvent leurs parquets plus sains.

Charles, Et puis, il n'y a pas de gaz. La chambre me paraît sombre et obscure, quoiqu'il y ait pour lire une excellente lampe, qui donne une lumière douce et égale. Mais, quand on veut éclairer toute la pièce, que peut-on faire?

Mr, A. Ne voyez-vous pas ces bougies partout ? Si on les allumait toutes, la chambre serait aussi bien éclairée que par le gaz. Un tel éclairage est deux fois plus doux aux yeux, mais quatre fois plus cher. C'est cependant le seul éclairage ici.

Charles» J'aime mieux le gaz; c'est de beaucoup plus commode-,

Mr, A, Les Français ont un préjugé contre le gas; ils disent qu'il perd les yeux, corrompt l'air, donne une lumière défavorable à l'apparence, et qu'il peut faire explosion.

Charles. Quelle absurdité! Qui a jamais entendu parler d'une explosion de gaz dans un salon? et si le gaz fuit, l'odeur est si forte qu'on découvre la fuite immédiatement.

Mme, A, Il n'y a pas d'eau non plus comme en Amérique; est-ce qu'on n'en a jamais?

Mr. A, On l'a introduite dans quelques uns des appartements modernes, mais elle est assez rare. Ordinairement on monte toute l'eau nécessaire dans des seaux.

Mme, A. Que c'est drôle, et que c'est arriéré! Est-ce que cela aussi vient d'un préjugé contre l'eau?

Mr. A, Ca se peut. Dans tous les cas, l'eau n'est pas en si grande faveur ici comme boisson que chez nous : on aime mieux le vin, ou le vin mêlé avec de l'eau.

Mme, A, Quel bon lit; il y a au moins trois matelas!

Il est doux, mais pas trop cependant. De quoi ces matelas peuvent-ils être faits ? J'espère qu'il y en a assez ! il faudrait une échelle pour monter dans ce lit.

Mi\ A, Tous les bons lits sont comme celui-là. D'abord il y a un sommier, puis deux ou trois matelas, ou bien deux matelas et un lit de plumes entre les deux. Ces matelas sont faits de laine mêlée à un peu de crin ; ils sont trèsdoux et moelleux, et on peut prendre plus de repos sur un tel lit en une heure, qu'en une nuit entière sur un lit dur.

Mme, A. Alors dans une seule nuit nous allons nous dédommager de toutes les mauvaises nuits du voyage, n'est-ce pas ?

Edouard, Il faut que je me couche, maman ; je puis à peine tenir mes yeux ouverts.

Charles. Moi aussi; je n'en puis plus de sommeil.

Claire. Le sommeil me prend aussi à la vue de ces bons lits.

3fme, A. Ma foi, je crois que c'est la meilleure chose que nous puissions tous faire. Nous ne serons bons à rien avant d'avoir passé une bonne nuit dans un lit tranquille.

Mr. A, Je vois que le coucher est décidé à l'unanimité; couchons-nous donc tout de suite. Bonsoir à tous; dormez bien, et surtout souvenez-vous dans vos rêves que nous allons nous réveiller demain matin dans Paris.

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