PREMIERE LETTRE
Roueo , 11 septembre i833
u me demandes si j'approuve le voyage
à Prague; Je fais bien plus, cher ami,
je te bénis d'avoir eu cette idée; j'aime les idées qui ne viennent pas à tout le monde,
et certes , cette pensée - là n'ira ni aux cœurs froids ni aux esprits arides. ,
Sur le chemin que tu vas prendre, tu ne seras ni foulé, ni coudoyé par ce qu'il y a , dans la société actuelle , de bas, de commun et de vulgaire. Pars donc, va honorer la vieillesse, le malheur et la vertu, va jurer fidélité au bon droit; pars : on ne peut jamais aller trop loin pour faire ce qui est bien.
Quelques-uns te diront peut-être : à quoi bon ?
Car bien des gens au jour d'aujourd'hui s'écrient :
Respect aux grandes infortunes! à quoi bon?
Respect à la foi jurée, ténacité au serment ! à quoi bon?
Souvenir de «es pères ! à quoi bon ?
Feu de Famé, enthousiasme du cœur ! à quoi bon?
Il y en a qui parlent encore plus mal ; il y en a qui ont encore des mots plus amers pour tout ce qui sort du cercle étroit du positif. Ce qui est noble, ils l'appellent niais; ce qui est devoir, ils le nomment duperie. Ces gens-là, tu le conçois, ne regardent pas du côté de Prague, et c'est ailleurs qu'ils vont faire leur cour.
A ceux-là, ne perds pas ton temps à vouloir expliquer ton voyage, ils ne te comprendraient pas.
Quelquefois , quand on se met à rêver d'avenir, on se dit : Je voudrais que mon nom fût placé auprès de telle ou telle action Eh bien ! en toute vérité, je te Tassure , là où j'ambitionne une place pour notre nom, c'est sur le registre dfun Hôtelde-Ville de Bohême, une place dans les archives de Prague ou de Buschtirhad.
Car (la chose est assez peu commune , pour que Ton veuille en garder le souvenir, ) les annales de ces villes rediront un jour, qu'il y a eu jadis dans leurs murs un vieux roi, si noble, si bon , et des exilés si dignes d'être aimés, que de plus de trois cents lieues, de jeunes Français venaient à travers les distances, les obstacles et les persécutions, leur dire. Nous aimons mieux courtiser votre infortune que la prospérité de vos ennemis.
On tiendra, je crois, à grand honneur de voir le nom des siens inscrit parmi ces courtisans-là. Car eux, entre tous les Français , auront été les premiers à saluer Henri V dans le palais de Pexil , comme d'autres Français avant eux avaient crié Noël à Charles VII dans la cathédrale de Bourges.
Ainsi, tu le vois, cher ami, je suis loin de désapprouver ton voyage ; pars donc, je te loue et je t'envie.