DEUXIEME LETTRE
Meli , i 7 septembre i83'3v
'ous souvenez- vous, cher père, que mon premier voyage , hors de notre Bretagne, a été pour aller avec vous, aux brillantes fêtes du baptême de Monseigneur le duc de Bordeaux, et me voilà encore en route pour un autre voyage ; et cette fois, c'est pour célébrer la majorité de Henri V! Et cette fois, ce n'estniàRosny, ni à Saint- Clou d, ni à Paris, que la solennité sera chômée, c'est en Bohême; bien loin, bien \q\x\ sur la terre d'exil JU
Autrefois , on pouvait dire aux jeunes gens : Il ne vous appartient pas de parler ; vous n'êtes que d'hier, qu'avez-vous vu?
Oh! aujourd'hui, on nepeutplusnous tenir ce langage ! Les années nous ont compté double, par le temps qui court. Un homme de vingt-cinq ans en a cinquante ; les événemens extraordinaires, les grands changemens, les retentissantes catastrophes se sont pressés , accumulés , entassés dans le court espace d'une jeunesse d'homme , comme jadis dans une tragédie classique soumise àla règle des vingt-quatre heures. Nous sommes quatre voyageurs ensemble; le plus vieux n'a pas vingt- huit ans , et nous n'avons encore marché qu'à travers
des débris d'empires et de royaumes
Quand le prince , que nous allons saluer dans son exil, est né, nos pères et nos mè^
res nous ont tous dit : Voilà votre roi! Et tout jeunes , nous avons été conduits auprès de son berceau. Je me souviens très bien que M enfant de V Europe (on rappelait ainsi alors), je me souviens très bien que lorsque Henri-Dieu donné fut apporté sur les bras de sa nourrice, dans la vieille basilique de Notre-Dame, et offert au Dieu des petits enfans et des rois ; je me souviens très bien, qu'ainsi que toute la foule, j'étendis ma main vers lui; ce fut là mon premier serment*
Je l'ai tenu jusqu'à ce jour; et mes compagnons de voyage et moi, nous allons aujourd'hui dire à l'enfant , qui a grandi , et que le temps a rendu majeur dans l'exil : Nous voilà toujours fidèles à vous, à la vie, à la mort. Ces pensées-là nous renden t graves par momens ; et dans nos calèches, il y a
parfois du silence et de la réflexion. Tout le pays que je traverse me semble bien moins beau que notre Bretagne; ici, à Metz, nous avons rencontré quatre autres voitures remplies de pèlerins comme nous; on se devine bien vite : car on a beau dire , les bons ne ressemblent point aux mauvais ; on reconnaît entre mille , l'homme qui va faire sa cour au Palais-Royal. M. Mahul n'a pas l'air de M. de Chateaubriand, ni M. Bertin de Vaux, de M. le duc de Fitz- James.
Chaque parti a son cachet, tant mieux.
Adieu , cher père ; bientôt nous serons
hors de France Il y a eu un temps où
ça mourait fait peine de ne plus marcher sur son sol, mais aujourd'hui les regrets de ce genre s'affaiblissent ; sur cette gêné-
reuse terre , le juste-milieu a jeté tant d'ivraie ! ! !
Pour mesurer ce que vaut un roi, faut voir s'il fait aimer la patrie, s'il rend fier du pays natal.
Adieu encore. Ma première lettre sera de Francfort.