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Voyage à Rome en 1853

Avant de traiter le sujet de ce paragraphe, mon cher Paul , il convient que je te fasse ma profession de foi.

Je ne suis point un adulateur de la papauté, mais un chrétien profondément convaincu de la

vérité de notre religion et de l'origine divine de l'Évangile et de l'Église. Je parle en toute liberté, dans la plénitude de ma sincérité et de ma croyance.

S'il m'était permis de juger les choses de la terre et d'organiser la carte du monde, je n'hésiterais pas, en ce qui concerne le pouvoir temporel du pape, à me ranger de l'avis du Directoire et de celui de l'empereur Napoléon I".

Cette démarche de ma part n'est point une flatterie à l'adresse du pouvoir qui nous gouverne. Je ne flatte personne ; j'estime trop mon indépendance et la dignité personnelle de l'homme, pour m' abaisser devant qui que ce soit.

Mon opinion est une opinigp; rien de plus.

Si je devenais abbé , je ne la changerais pas , à moins qu'on ne me Vexorcisâf.

Je crois fermement que l*on doit séparer les choses d'en haut, des choses d'ici-bas. Rendez à César ce qui est à César , et à Dieu ce qui est à Dieu.

Le Saint-Père ne m'a jamais fait l'effet d'un César, quoiqu'on prétende que Pie IX ait été dans son jeune temps officier de cavalerie. C'est le pontife suprême du catholicisme, nous devons le vénérer comme le représentant de Jésus- Christ sur la terre ; mais en dehors des choses de la religion, son autorité n'est plus rien pour nous.

En nous créant du limon de la terre, Dieu a soufflé dans nos âmes la liberté : il n'a pas le droit de la reprendre , parce qu'il est infaillible dans ses actes et ne revient jamais sur ses pas.

Nous sommes libres et indépendants , nous sommes les rois de notre nature!... Nous pou-

vons vouloir ce que bon nous semble! C'est ainsi qu'on nous a créés.

Le pape, pas plus que Dieu, n'a le droit (Je nous retirer notre liberté personnelle.

Au reste, la puissance temporelle des papes est l'œuvre de Charlemagne et de ses prédécesseurs. Saint Pierre et ses successeurs gouvernaient fort bien l'Église universelle, du fond de leur métropole de Saint - Jean - de - Latran , pendant que les Césars trônaient dans leurs palais de Rome; et à cette époque de l'histoire ecclésiastique , les choses spirituelles n'allaient pas plus mal qu'aujourd'hui. Le martyrologe nous enseigne au contraire qu'il y eut alors une longue série de saints en possession du siège papal, chose qu'on ne voit plus aussi fréquemment de nos jours.

Pour terminer la discussion d'un point aussi important, je ferai un nouvel appel à l'histoire -de l'Église, et je dirai qu'en 1796 , le 15 fé-

vrier, si je ne trompe, lorsque la Gonveotion nationale française prononça la déchéance temporelle du pape Pie VI, on trouva à Rome quatorze cardinaux qui consentirent à chanter un Te Deum en l'honneur de la nouvelle république romaine.

Sans aucun doute, s'il avait fallu transiger avec la foi catholique , ces princes de l'Église seraient morts, chacun mille fois, plutôt que de se laisser aller à la moindre faiblesse. Ce qui prouve, en passant, que l'on peut mettre en doute le pouvoir temporel des papes, et au besoin le combattre, sans devenir , par ce seul fait, hérétique et ennemi de l'Église.

Voilà, mon cher Paul, ma profession de foi terminée. Je vais passer à l'examen de l'organisation civile, militaire et ecclésiastique dans Rome : ce sera le sujet de ma présente lettre. Tu vois que la matière ne nous manquera pas , si nous savons en profiter.

Hftis laissons de côté, pour un moment, Tadministration et Tarmée romaine, pour dire quelques mots de cette occupation française dont on a tant parlé et qui, quoi qu'on en dise, a pour résultat positif d'apporter quelques lumières au milieu des ténèbres pontificales , en les mettant en contact avec notre civilisation.

L'armée française , forte de 6,000 hommes, forme une division militaire composée de deux brigades , 'c'est-à-dire d'un régiment de cavalerie, le 11* régiment de dragons; de six batteries d'artillerie, de deux bataillons de chasseurs de Yincennes, et de six régiments de ligne , parmi lesquels on en compte deux d'infanterie légère. — Ces troupes sont réparties à Rome , à Civita-Vecchia ^ à Pàlo^ à Civila-Castellana^ Velletrij Orvieto et Viterbo.

Au commencement de l'occupation , il y avait de fréquents assassinats commis par des Italiens sur les individus des différents corps de

l'armée française. On les attribuait en gép^al aux passions politiques, et le plus souvent ce n'étaient que des questions fort communes en tous pays, et connues partout sous le nom de questions d'amour.

Malgré l'antipathie italienne, on a vu dernièrement les enfants de Rome courir en fwle dans les jardins de la villa Borghese pour assister au brillant carrousel du 11* régiment de dragons.

Ce carrousel était donné au profit de la Société de Saint-Vincent de Paul. En ma qualité de confrère de cette association, je fus nommé commissaire-surveillant, et j'ai pu constater par l'affluence des spectateurs, que l'on savait du moins ici rendre justice à notre supériorité militaire, si l'on était incapable de l'égaler.

J'ai entendu certaines personnes blâmer la permanence de nos troupes à Rome, et ce-

pejjflant pour quiconque a visité ce pays il es démontré que le jour où l'armée française quittera les États de l'Église, le Saint-Père et son gouvernement n'auront rien de mieux à fairç que de nous imiter.

Je n'ai pas la prétention de vouloir résoudre la question italienne, qui est peut-être la pins grave de celles qui occupent aujourd'hui l'attention de l'Europe, mais je n'hésite pas à dire que la France commettrait une faute politique très-grande , si elle rappelait dans ses ports son armée d'occupation. En effet , renoncer à sa position stratégique de Civita-Vecchia et de Rome, ce serait abandonner à l'Autriche l'Italie tout entière.

Personne n'ignore quelle influence exerce le cabinet de Vienne sur les cours de Naples, de Florence, de Parme et de Modène, et si on ajoute à cela que la tendance politique du cardinal Antonelli est éminemment autrichienne , il faudra être aveugle pour ne pas voir que l'arniée

française ne peut quitter les États ronoains tant que les. Autrichiens n'auront pas évacué la rive droite du Pô.

Je laisse cette question, où il y en aurait fort long à dire, pour parler de la fête et de l'église de Saint-Louis-des-Français.

Cette église, et son chapitre de chanoines, dont nous avons déjà parlé dans une précédente lettre, sont ici le centre de l'influence cléricale française.

Les prêtres de cette paroisse font beaucoup de bien aux soldats de notre armée, qu'il amènent en grand nombre aux pieds des saints autels à force de bons traitements et par leur zèle infatigable.

C'était, en effet, une mission digne de notre clergé que d'entreprendre la conversion de tant de catholiques qui ne sont guère plus

chrétiens que les sauvages de TOcéanie!!! On dit qu'il est plus difficile de convertir un mauvais catholique qu'un païen !

Je dois cependant constater que j'ai vu les soldats français assister en foule aux sermons et aux offices divins célébrés à Saint-Louis des Français, et certes ce n'était pas chez eux affaire de mode, comme pour plus (Tune belle dame du faubourg Saint-Germain.

La fête de notre bon roi Louis IX est célébrée d'une façon toute royale quand arrive le jour de ce grand saint. Les autorités fr^inçaises endossent leurs écharpes tricolores; il n'est pas jusqu'au plus petit attaché d'ambassade qui ne revête son bel habit doré et ne coiffe son chapeau à cornes!... Musique militaire, messe solennelle, sermon long et éloquent, procession, etc., tout conspire à faire rivaliser cette fête française avec les fêtes quotidiennes qui viendraient, enlever les Romains à

leurs occupations, si les Romains avaient des oC" cupations !

Après Saint-Louis-des-Françaîs, vient naturellement appeler notre attention la conférence étrangère de Saint-Vincent de Paul^ cet autre représentant de la charité française à Rome.

La conférence en question compte parfois peu de membres : je l'ai vue réduite à dix confrères; mais à certaines époques de Tannée elle en réunit jusqu'à cinquante ; et ce qui te prouvera que ce n'est pas toujours le nombre des associés qui fait la valeur des associations, c'est que cette conférence distribue annuellement aux pauvres de Rome en secours de toute espèce, la somme respectable de 20,000 fr.

Un de ses membres les plus zélés est M. Barns^ Anglais de nation, qui donne à Rome des leçons d'anglais et est auteur d'un guide du voyageur dans cette ville, livre que je te

recommande pour la seconde fois, mais il lé mérite, à cause des appréciations philosophiques et chrétiennes inspirées à son auteur par l'étude des monuments de la ville éternelle.

Je terminerai cette lettre, cher Paul , en te disant quelques mots au sujet de l'ambassade française, qui joue un rôle si important dans un pays où le gouvernement nous doit son existence politique.

Hf. le comte de Rayneval est le digne représentant de notre cour auprès de celle de Rome. Il n'y a ici qu'une voix pour rendre justice à la protection efficace que l'ambassade française étend non-seulement aux Français de tous rangs qui habitent cette ville, mais encore à une foule d'Italiens sans pain et sans asile qui trouvent au palais Colonna des secours que leur refuse le sol natal !... C'est à tel point que l'ambassadeur est généralement appelé père des pou-vres!... Et j'ajouterai que beaucoup d'aventuriers (car à Rome ils abondent) spéculent

honteusement sur une charité qui ne sait jamais refuser à celui qui demande du pain.

Il y a du reste à l'ambassade des ressources aussi pour les gens affamés de plaisirs. On y voit de brillantes réceptions. Lorsque le pape donne, des chapeaux de cardinaux à des évoques français , l'ambassade devient le théâtre des cérémonies les plus imposantes. On a donné cette année deux chapeaux, et c'était chose à la fois intéressante et nouvelle pour le touriste parisien, que de voir toutes ces éminences et ces excellences mêlées à la foule des laïques en habits noirs et des belles dames en robes décolletées!...

C'était semer des roses sur le chemin d'épines où allaient s'engager les nouveaux élus ! Âh I j'avoue que si l'on me faisait cardinal , un pareil jour serait pire à mes yeux qu'une tentation de saint Antoine, car après tout le diable montrait à ce bon saint de bien vilaines choses!...

Enfin, à l'ambassade, le pauvre^ de quelque nation qu'il soit, trouve du pain ; le Françaisy une protection efficace et un bon accueil ; et Vhomme du monde appelé à fréquenter la bonne société, des fêtes brillantes, des bals et des soirées fort animées, dont les honneurs vous sont faits d'une façon inimitable par une maîtresse de maison qui ajoute au don de plaire l'art d'être toujours aimable (ce qui est parfois diflicile avec certaines gens).

Bien certainement, diras -tu, mon ami a sollicité ou sollicite une place d'attaché à l'ambassade de Rome.

Cette pensée me prouve qu'on n'a jamais rien gagné à être désintéressé et impartial , attendu que personne ne croit à votre bonne foi. Peu m'importe ! Doit-on , pour ce motif, sacrifier la douce jouissance de dire du bien des gens dont on en peut dire ?. . . Ils sont si peu nombreux dans ce monde, que ce serait sottise que de ne pas les remercier , quand on les ren-

contre, de nous avoir montré qu'il était resté quelque chose de bon sur la terre, après la fameuse invasion des maux de la botte à Pandore, comme on dirait à la Porle-Saint-Martin.

Je n'ai pas la prétention de parler plus longtemps de la France et des Français romane ses. Mais notre ambassade à Rome étant une des plus brillantes de celles que nous possédons à l'étranger (elle compte deux secrétaires et dix attachés) , j'ai cru qu'il était de mon devoir de parler de son digne chef qui a su mériter par ses vertus et sa bienfaisance la confiance et l'amour des populations au milieu desquelles il représente notre pays.

Je finis donc en t'assurant que je n'ai point l'envie d'être attaché d'ambassade à Rome ; mais que j'éprouve un singulier plaisir à dire du bien des gens dont je puis me passer.

Pour ce motif, je n'en dirai point de mon Paul.

Adieu. Tout à toi.

AfiTflUR.

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