‹ Voyage à Rome en 1853Chapitre 2 sur 9 · QUINZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LETTRE

k romaine. — Marine. — Police. — Administration. — Clerjé.

— Sociétés religieiises.

Rome, le l*' septembre 4153.

L'armée romaine ne rappelle guère les légions de César. Mais faut-il en conclure que le peuple italien soit incapable de fournir à son gouvernement une armée à l'instar des nôtres? Ce serait une grave erreur que de juger ainsi les choses.

Qu'on établisse dans les Apennins la conscription comme en France, et on trouvera parmi les montagnards qui les habitent, des soldats braves, robustes, lestes et bien taillés, dignes de figurer, comme au temps de V empereur-roi d'Italie, au milieu des beaux cadres de notre armée.

Napoléon disait que les peuples de l'Apennin étaient naturellement guerriers. Ils sont les descendants des Romains de la grande Rome, comme les Palikares d'aujourd'hui le sont des vaillants soldats d'Achille et des héros de la guerre de Troie.

Les nations naissent, grandissent et disparaissent, entraînées par les révolutions successives dont le perpétuel mouvement est la vie de notre monde!... Mais au fond de cette cuve où fermente l'humanité, il existe toujours le levain. Les Français d'aujourd'hui sont encore les Gaulois de César, malgré les quatre cent mille Francs de Pharamond et leur conquêle. ■

De même en Italie, de même partout! Le bas peuple est le fond de la cuve, il ne change pas; le bouillonnement qui s'agite au-dessus de sa tête n'arrive pas jusqu'à son niveau. -Quand tout se renouvelle autour de lui, lui seul conserve ses instincts et sa nature, parce qu'il la doit au sol qu'il habite.

r.e pacte social est détruit; on change les noms; l'esclave a de nouveaux maîtres, mais c'est toujours le mêpfie esclave.

Il ne faut donc point s'en prendre aux Italiens de la mauvaise organisation de l'armée romaine. Qu'on songe plutôt à la façon dont est composée cette troupe : elle a pour chef suprême un cardinal ! Autant vaudrait lui substituer une armée d'amazones!... Je ne dis point cela pour nier les hautes capacités du généralcardinal; mais je ferai remarquer que si le pape Jules II fit, en personne, le siège de la Mirandole, il n'en est pas moins vrai que la théologie

est peu propre à inspirer des vertus guerrières, et que, d'ailleurs, nous ne sommes plus au temps où les évoques, à la tête de leur vassaux, assommaient à coups de massue les ennemis dont l'Évangile leur défendait de verser le sang.

L'armée romaine se compose d'un régiment de dragons, de deux ou trois régiments de ligne et d'un régiment léger, à l'instar de nos chasseurs de Vincennes. Ce sont des enfants de quinze à seize ans pour la plupart, qu'on a ramassés je ne sais où, et qui marchent au pas gymnastique; c'est à peu près là tout ce qu'ils savent faire. 11 est parfois très commode de savoir courir, mais beaucoup de gens acquièrent ce talent sans leçons.

On compte aussi quelques batteries d'artillerie, une garde nationale assez bien vêtue, ce qui en fait une troupe de généraux, et enfin la garde noble et les Suisses.

Les Suisses sont bien organisés, malgré leur

costume d'arlequin^ qui ne convient guère à la sévérité et à la simplicité de nos usages modernes. Au surplus, c'est plutôt une garde d'honneur qu'autre chose, car que pourrait faire, en cas d'insurrection du peuple romain, un bataillon de mille Suisses armés de piques, et n'ayant ni fusils ni canons, contre les efforts de toute une population, secondée par les troupes de ligne qui ne manqueraient pas d'aller grossir les rangs des mécontents ?

Quant à la garde noble, si elle figure fort agréablement au Vatican et dans les cérémonies religieuses, je crois qu'elle serait d'un bien faible secours pour le gouvernement papal, quand aurait sonné l'heure du combat. Elle prouverait que la noblesse romaine a singulièrement oublié l'époque des guerres des Gibelins et des Guelfes.

Tu vas m' accuser sans doute, cher Paul, d'une grande sévérité dans mes jugements; et

pourtant je suis au-dessous de la vérité : rarmée romaine, telle qu'elle est organisée, ne serait peut-être pas capable de combattre contre de simples citoyens romains, décidés à vendre chèrement leur vie.

Ce qu'il faut pour le soutien des gouvernements, ce sont des armées nationales, et non ces troupes mercenaires comme on en voit à Rome et à Naples, et comme on en voyait autrefois à Carthage. Le mercenaire, n'ayant aucune raison de combattre pour l'un ou pour l'autre, et n'étant point poussé par ce stimulant de l'amour du pays, qui est presque une garantie de la victoire dans nos armées, n'attache pas de honte à la désertion, et l'on ne peut compter sur sa fidélité, car il considère comme le parti le plus juste celui qui le paie le mieux.

D'ailleurs, je défends ici une cause déjà gagnée. N'avons-nous pas vu ce qu'étaient et ce que sont les soldats italiens, quand on les sou-

met à notre organisation militaire? Où trouverar t-on des troupes qui rougissent de combattre à côté de cette brillante armée piémontaise, qui n'a dû ses derniers revers de la campagne de Lombardie qu'à la trahison et à la lâcheté de ses alliés?

Quant à la marine pontificale, il est à peu près aussi inutile d'en parler aujourd'hui, qu'il l'était du temps du pape Pie VI , lorsque Napoléon faisait cadeau à ce pontife, de deux frégates, destinées à le défendre contre les incursions des pirates algériens et tunisiens ; et cependant on rencontre à Rome des officiers de marine!

Au reste, cette marine est administrée comme tout ce qu'on administre en ce pays. En voici un exemple. Le pape Pie IX possédait un joli petit bateau à vapeur qu'on laissa se pourrir dans le port de Civita-Yecchia, et lorsqu'on pensa à l'utiliser, on s'aperçut qu'il pourrait à peine se traîner jusqu'à Toulon, où on l'envoya

aux ateliers de réparation : c'était sa seconde sortie du port depuis qu'il était parti de France , -où on l'avait construit.

C'est avec un profond, sentiment de tristesse que j'aborde la question de la police romaine. Cette police, sans avoir l'organisation des polices autrichienne et napolitaine, en a toute l'infamie.

J'ai dit le mot infamie, et je ne le retire pas I

En France, quelque sévère qu'ait été notre police à différentes époques, elle n'a fait qu'accomplir en toute justice les ordres du gouvernement qui faisait poursuivre les conspirateurs ou les malfaiteurs!... Notre police fait main basse sur ces révolutionnaires infatigables qui préparent par des voies illicites la chute d'un pouvoir qui n'a pas leur sympathie; elle les guette, les épie, les emprisonne : c'est de bon droit, puisqu'ils conspirent contre le gouverne-

ment. Mais Ta-t-on jamais vue infliger des chft* timents et des mauvais traitements aux inculpés que n'avait pas condamnés Tautorité judiciaire? Et c'est là pourtant ce qui se voit journellement à Rome !

La police est à Rome une autorité plus terrible que l'autorité régulière : elle accuse , elle juge, elle punit elle-même, sans s'inquiéter des formes de la procédure criminelle!... C'est un tribunal de décemvirs.

Certes, je ne suis pas l'ami de ces socialistes et de ces réfugiés politiques qui sont la honte de leurs nations dans les pays où ils vivent aux dépens de l'hospitalité étrangère ; mais le mépris que m'inspire cette lie de nos sociétés ne m'empêchera jamais d'élever la voix en faveur des malheureuses victimes que fait chaque jour la police capricieuse et arbitraire des États romains.

A Rome, on arrête les gens pour avoir eu

des aspirations libérales, pour avoir rêvé la réforme de l'administration cléricale, si peu en rapport avec les idées et les besoins du siècle. Que l'on emprisonne et que Ton fusille les révolutionnaires pris en flagrant délit de conspiration, rien de mieux : le gouvernement pontifical a bien le droit de se défendre contre ses ennemis; mais pourquoi ne pas faire une sage distinction entre les faiseurs de barricades et des citoyens souvent inoffensifs, incapables de prendre les armes pour renverser le pouvoir actuel, et auxquels on ne peut reprocher que d'exprimer un peu trop liaut les réformes qu'ils désirent?

Mais, me diras-tu, pourquoi nos troupes sontelles allées appuyer un tel ordre de choses ? Eh ! mon cher, si nous n'étions pas à Rome, depuis longtemps cette ville serait devenue la proie des Autrichiens, et c'était un devoir politique auquel la France ne pouvait se soustraire que d'aller sauver ces belles contrées de la griffe de l'aigle d'Hapsbourg,

Pouvait-on même faire autre chose que ce

qu'on a fait? ^ Non ! Du jour où notre gouvernement eût voulu établir les choses sur un nouveau pied, une protestation énergique de la cour de Rome serait venue s'opposer comme une barrière infranchissable aux généreux efforts de notre intervention.

Il y avait une solution bien meilleure, je l'avoue, solution qui serait d'un grand avenir nonseulement pour les États romains, mais encore pour toute la Péninsule. Cette solution, les complications politiques l'ont jusqu'à présent rendue impossible : c'était la restauration du royaume d'Italie, dont la couronne eût été placée sur la tête du seul souverain qui pût dignement la porter, en un mot, de l'héritier du héros qui fonda le premier ce royaume, destiné à faire de l'Italie une nation heureuse et indépendante.

Napoléon avait compris qu'enchaîner les destinées de l'Italie à. celles de la France, c'était ouvrir à ce peuple malheureux les voies de la

civilisation. Des haines implacables sont venues détruire son œuvre, et aujourd'hui ce beau pays est la proie du premier occupant. En vain l'Italie place ses espérances dans le parti révolutionnaire : on a vu en 1848 ce que pouvaient les hommes de ce parti. Au lieu de la rendre à la liberté, aujourd'hui comme hier, ils ne feraient que river plus fortement ses chaînes autrichiennes. Pourquoi l'Italie, dans un commun accord, ne reporte-t-elle pas ses regards vers cette France, qui a tant fait pour elle, maintenant que la France, plus prospère que jamais, occupe le premier rang parmi les nations civilisées?

Pourquoi? — Parce qu'en politique les masses n'ont jamais été que victimes des ambitions partielles, et que la cause des peuples n'est jamais qu'un prétexte dont se servent les tribuns qui les flattent dans l'espérance de les gouverner un jour.

Le palais de la police à Rome, ses bureaux

sont le rendez-vous de la lie de la population romaine, au travers de laquelle sont obligés de passer les pauvres voyageurs qui s*y rendent pour le visa de leurs passeports. Pai été obligé l'autre jour de faire renouveler raa carte de sûreté, et il m'a fallu attendre plus d'une heure au milieu d'un tas de Romains dont la société ne serait pas agréable, je te l'assure, à une heure avancée de la nuit, dans les endroits retirés de la ville étemelle.

Au surplus, la police romaine avec toutes ses vexations n'empêche pas les conspirations , les vols, les assassinats, et souvent même elle ne les réprime pas!... Elle est impuissante à assurer aux honnêtes gens une vie paisible, tandis que quelques gendarmes français sont à Constantinople la terreur des malfaiteurs de cette grande ville.

Voilà la diflférence qui existe entre une bonne et une mauvaise organisation.

J'ai vu bâionner par la police des individus poursuivis comme suspects, et' en même temps s'échapper des assassins et des voleurs dont on n'a jamais su le lieu de retraite.

Que l'on fusille les assassins et les voleurs, le nombre en diminuera; que Ton saisisse les conspirateurs et que l'on inflige à leurs chefs un châtiment exemplaire, cela vaudra beaucoup mieux que de mettre aux arrêts, depuis sept heures du soir jusqu'à six du matin, dans leurs maisons 3,000 citoyens suspects.

Un prince romain, membre du sénat conservateur, m'a assuré qu'il y avait dans les prisons pontificales plus de 12,000 détenus.

Voilà les fruits d'un gouvernement à la fois ombrageux et débile. Jamais sous le régime de Napoléon on n'a vu les emprisonnements monter à la centième partie de ce chiffre exorbitant.

Quant à Tâdministration romaine, il est fort inutile d'en parler, car elle n'existe que de nom. Il suffit de se rappeler ce que nous avons dit de la marine, des postes et des loteries pour juger ce que doivent être les autres branches de Tadministration publique : elles sont calquées sur le même patron.

Que peut-on espérer d'un pays où il n'est pas permis aux élèves en médecine de se livrer à la dissection, cette partie indispensable des études médicales!

C'est le même pays où l'on oblige tous les citoyens à communier, bon gré mal gré, le jour de Pâques, en leur délivrant, séance tenante, un certificat qu'ils sont tenus de présenter à leur curé, sous peine d'être l'objet des plus grandes vexations.

Parlerons-nous du clergé romain? A part les pères jésuites, admirables à Rome comme par-

tout, et qui sont des modèles de charité chrétienne, ce qu'on appelle ici les moines mendiants et une grande partie du clergé séculier est la honte de la sainte Église dont ils sont malheureusement membres!... Le clergé français à Rome, dans un esprit de charité et de conciliation, vous dit, quand on voit les prêtres italiens rire au milieu des cérémonies les plus saintes, que ce rire est un effet du caractère national ! Sera-ce aussi un effet du caractère italien que tous ces désordres et ces scandales dont les voyageurs ne craignent pas d'accuser le clergé romain,' au risque d'enlever la foi aux âmes innocentes et sincères?

A Rome, le nombre des sociétés religieuses n'est pas ce qui fait défaut aux buts qu'elles sont appelées à atteindre. Pour chaque misère il y a une association destinée à y porter remède! Ce qui n'empêche pas que les rues de Rome ne fourmillent de mendiants de tout3 espèce ; de façon que Ton obtient un résultat tout

opposé à celui que désirait sans doute le législateur; car, au lieu d'éteindre le paupérisnoe, cette charité si mal entendue Tentretient tant et si bien, que le nombre des nécessiteux fait sou* vent dire aux voyageurs que les Romains sont un peuple de mendiants et de vagabonds.

Pourquoi ne pas faire comme en France?

Pourquoi ne pas établir des bureaux de bienfaisance et interdire la mendicité? I.a mendicité n'est -elle pas l'état le plus dégradant auquel puisse descendre la nature humaine ? En France, on interdit la mendicité, mais on protège le travail et on soulage la vraie misère !••• C'est en agissant ainsi que le gouvernement romain se débarrassera de cette foule de malfaiteurs et de va-nu-pieds qui infestent la ville éternelle.

Un soir, en allant au théâtre, un de mes amis et moi, uQus fûmes poursuivis par une bande de petits mendiants dont nous ne pûmes nous débarrasser qu'en leur jetant quelques baïocchi. Ils

s'étaient à peine éloignés , que mon ami s'aperçut qu'on venait de lui voler son foulard, qu'il cherchait en vain dans la poche de son, habit. Voilà, mon cher, ce que sont les mendiants de Rome.

Chargé par la conférence française de Saint- Vincent de Paul de visiter une famille pauvre du quartier San-Francesco, je me suis convaincu, en voyant les membres de cette famille successivement atteints par une affreuse maladie d'yeux, que ce mal était dû uniquement au mauvais air de l'endroit qu'ils habitaient et à la mauvaise disposition d'un local qu'on leur louait un scudo par mois, sans que le propriétaire s'inquiétât d'y faire placer des fenêtres et des portes.

Cela te prouve qu'ict on ne prend aucune mesure pour détruire la fainéantise et le vagabondage , et qu'on laisse pourrir dans la maladie et dans une affreuse misère les pauvres qui ont honte d'aller grossir le nombre des mendiants de la rue.

On ne me dira pas, je pense, que la solution du problème que je pose est introuvable : le gouvernement français donne tous les jours à celui de Rome d'assez bons exemples à suivre! Et on ne nous accusera pas de protéger de pareils abus, car nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour les combattre. On n'a pas épargné les notes diplomatiques et les bons conseils; mais que peut-on faire avec des gens aveuglés par l'esprit de routine?... Rien; les plaindre, attendre qu'ils s'éclairent, et empêcher que les donneurs de remèdes^ qui ne manquent pas au siècle où nous sommes , ne tuent le malade en voulant le guérir!

Le gouvernement romain est placé entre deux abîmes: d'un côté l'esprit de ténèbres, de l'autre la révolution; il faut le conduire par la main, afin qu'il échappe à ces deux dangers : c'est ce que fait la France ; et en agissant ainsi elle remplit un devoir d'humanité et de politique, quoi qu'en disent les révolutionnaires uto-

pistes et^ les ultramontains , deux classes de gens aussi nuisibles l'une que Tautre aa bonheur de l'espèce humaine.

Ton ami,

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