VINGT ET UNIÈME LETTRE
Dernière excursion avec Pepa. — Aliano — L'Aiiccia. — La pont de llriccia. -^ Aventure arrivée à un ei-président de la Chamlre des députés. — Gle Gallerie de la forêt d'Albano. — Les diligences qui vont de Rome à AlLano. —
Grotta-Ferrata, ce 15 octobre 4853.
Mon cher Paul,
Il commence à être temps de retourner à Rome : aussi suis-je occupé à préparer mon déménagement. Mais avant de quitter le séjour
délicieux de Grotia-F errata , je veux te conter une dernière excursion que j'ai faite avec Pepa. Ce sont nos adieux ; nous allons nous séparer peut-être pour toujours. Je le regrette, car je ne pouvais trouver un meilleur cicérone, et j'aurai, après mon départ, un grand vide dans l'esprit et dans le cœur.
Nous avons été l'autre jour à Albano , en suivant la route de Frascati à Albano , qui se compose de deux tronçons de chemin :
le premier va de Frascati à Marino , et passe derrière Grotta-Ferrata ; le second mène à Castcl'Gondolfo^ d'où l'on suit jusqu'à YAriccia les belles allées de la forêt appelées gle Gallerie; enfin, de l'Ariccia on descend à Albano.
VAriccia est un des plus jolis villages de la contrée : bâti sur un sommet plus élevé que celui d' Albano, l'Ariccia domine une vallée qui contourne cette dernière ville. L'Ariccia ne brille pas seulement par l'agréable voisinage
de la forêt d'Albano et par sa situation toute pittoresque; un monument, œuvre des Romains modernes, mais digne en tous points des Romains d'autrefois, y attire encore l'infatigable et enthousiaste touriste étranger. Le monument en question est un magnifique pont formé de trois systèmes d'arches superposées , aussi remarquable par la hardiesse de sa construction que par son élégance et sa solidité. Ce pont est destiné à réunir l'Ariccia et Albano , qui ne sont séparés, à vol d'oiseau, que par une très-faible distance , mais qu'éloignaient considérablement l'un de l'autre les sinuosités du terrain. Ce monument rappelle beaucoup nos viaducs de chemins de fer ; il est dû au talent d'un architecte romain et à la protection aussi intelligente que persévérante du dernier ministre des travaux publics que tout Rome pleure en ce moment.
Ce prodigieux travail prouve à quel point s'est conservé dans ce pays le génie artistique, malgré le peu d'occasions qu'il a de se dévelop-
per et le peu d'encouragement quMl rencontre dans ses aspirations. Ce pont a coûté plusieurs millions au trésor pontifical, mais c'est de l'argent bien placé.
Ce n'est pas que le pont de l'Ariccia soit aussi utile que le serait un de nos viaducs de chemins de fer ; mais si le commerce prend un jour son essor en ce pays, le pont sera .là comme une offrande du passé à un avenir qui saura l'utiliser; d'ailleurs, quand il ne ferait que l'office de ces nombreux monuments d'architecture qui n'ont d'autre objet que d'appeler l'admiration de l'étranger sur le pays où on les voit, ne doit-on pas se féliciter de posséder ces témoins si éloquents de la grandeur du génie humain, ces chefs-d'œuvre dont l'humanité tout entière revendique la paternité ?
Sans doute tous les gens sensés de l'Ariccia et d'Albano penseront comme nous, excepté
peut-être quelques àniers récalcitrants ou mécontents.
En effet, la civilisation, avec ses adniirables siniplifications , brise bien des carrières ; elle déplace tous ces gens qui ne vivent que des embarras d' autrui.
Les âniers d'Albano ou de l'Ariccia avaient plus de transport à dos de mulet ou d'âne avant la création du pont. Sachons-leur gré de n'en avoir pas conspiré la destruction ; on a vu parfois des exemples en ce genre.
Qu'ils fassent ce qu'ont fait nos anciens postillons démontés : qu'ils déplacent leur industrie comme on a déplacé leur travail, et qu'ils ne désespèrent point de l'avenir : quelque courte que soit la distance des deux villes voisines, il y aura toujours assez d'ânes à conduire de l'une à l'autre.
A propos de promenade à âne, voici un trait attribué à cet ex-président de la chambre des députés, qui aurait été à même de renouveler en 1848 le rôle d'Achille de Harlay, si la fatalité n'avait voulu qu'il fût absent de son fauteuil, précisément au moment où les révolutionnaires vainqueurs envahissaient la salle des séances; ce digne magistrat cheminait lentement, porté par l'animal pacifique et têtu que nous avons nommé précédemment, et suivait la magnifique allée des Gallerie, assez occupé aussi d'une lecture qui l'empêchait de rien voir de ce qui se passait autour de lui : tout à coup un homme armé jusqu'aux dents s'élance à la bride de son coursier. Notre président fut ému et surpris; mais, plus heureux que Charles VI, il put conserver son sang -froid et s'en servit pour marchander sa vie.
Je crois que le brigand estima la dette à quelques pièces de monnaie blanche, je ne me porte pas garant du fait et laisse le lecteur dans
l'indécision sur ce point, craignant d'errer en plus ou en moins dans mon estimation.
Quoi qu'il en soit, l'ancien parlementaire put continuer sa promenade, bien heureux d'en être quitte à si bon marché. Il dut pourtant presser le pas de sa monture et chercher dans un coin de son gousset quelques paoli oubliés pour le cas d'un nouvelle mise à prix.
Nous le laisserons poursuivre sa route et nous admirerons encore une fois ces belles gallerie de la forêt qui vont de VAriccia à Castel-Gandolfo en longeant le fameux lac de Gastel.
Là se trouve un emplacement où l'on voit un chemin de la croix et à côté un couvent.
J'aurais été étonné de ne pas trouver de moines établis en ces lieux enchanteurs ; car, je le répète, partout où il fait bon vivre en ce pays, on
rencontre un monastère. Il y a, dans ce choix des sites où Ton doit habiter , un sensualisme innocent pratiqué d'une façon bien intelligente par le clergé régulier des États romains.
Retournons maintenant à rAriccia, sans plus nous occuper de notre président, qui nous en voudrait de venir le troubler dans la vie scientifique et littéraire qui a succédé pour lui, aux agitations et aux mécomptes de la politique.
Profitons de notre retour à l'Ariccia pour parcourir les divers étages d'arches du beau pont déjà cité. Des galeries sont établies d'étage en étage pour la commodité des piétons, et c'est un beau coup d'œil que, du haut de ces masses de pierres si régulièrement enchâssées entre elles, présente aux regards du promeneur la vallée que traverse le pont de l'Ariccia.
A l'entrée d'Albano, du côté de l'Ariccia, nous trouverons encore un couvent et, à côté, une ruine romaine.
C'est une assez belle ville qu' Albano ; on y voit de jolies villas, de beaux jardins, parmi lesquels on admire ceux de la villa Dorta, située à l'autre extrémité de la ville. Mais rien ne vaut à mon avis la forêt d'Albano. Je fais peu de cas des chefs-d'œuvre nés sous la main de l'homme, quand j'ai sous les yeux les merveilles enfantées par la nature. L'homme n'est qu'un reflet du Créateur. Dieu est le professeur, l'homme n'est que l'élève. Qui donc pourrait préférer les œuvres de l'élève aux œuvres du maître ?
Il y a dans les choses de la nature un caractère de grandeur que n'ont jamais les plus beaux monuments créés par l'homme.
Albano, l'antique Albe-la-Longue , est situé à quatorze milles de Rome ; une fort belle route joint cette ville à la capitale. Au sortir de Rome, on trouve sur ce chemin des tombeaux romains aussi remarquables par leurs formes bizarres que par leur ancienneté. A moitié che-
min, le voy&geur rencontre une osteria à un endroit qu'on appelle torre di mezza via; ce nom n'a pas besoin de commentaires. Des voiturescalèches qui ont la prétention de passer pour des diligences, vous conduisent de Rome à Albano et réciproquement, en quatre heures.
Ce système de locomotion est d'ailleurs fort répandu en ce pays, et nous ne nous en plaindrons pas, attendu qu'on est beaucoup mieux, à notre avis, dans une calèche que dans tout autre véhicule où l'on entasse impitoyablement les voyageurs.
Ces calèches, comme toutes les calèches, ne peuvent contenir que cinq personnes dans l'intérieur ; sur le siège, à côté du conducteur, on met assez souvent, deux autres voyageurs ; ce qui fait monter le personnel du voyage tout au plus à huit personnes : ce n'est pas exorbitant. Au surplus, ces voitures vont très-vite, et si ce n'était la poussière qui vous enveloppe comme d'un nuage impénétrable depuis le moment du
départ jusqu'à celui de l'arrivée, en somme on n'aurait pas trop à se plaindre d'être monté dans le carrière.
Avant de quitter Àlbano, où nous séjournâmes presque deux jours dans un fort mauvais aîbergo où s'arrêtent les diligences de Rome , nous avons voulu, le jour de notre départ, assister à la messe; c'était précisément un dimanche. J'avoue qu'en dehors de la satisfaction que doit trouver tout bon chrétien dans l'accomplissement de ce devoir hebdomadaire, j'éprouvai une véritable jouissance à passer en revue toutes ces figures de villageois et villageoises albanaises, réunis en habits de fête, dans l'église principale de l'endroit.
Les costumes albanais attirent trop l'attention des artistes et des touristes, pour que je ne te joigne pas aux détails de ma lettre quelques réflexions miennes à ce sujet.
Je ne te parlerai point des hommes, qui se vêtissent à peu de chose près comme les autres Romains des environs de Rome ; mais le vêtement des femmes diffère beaucoup de celui des autres villages environnants.
Les Albanaises ont une espèce de corsage qui leur pince la taille et est plastronné par devant au moyen d'une sorte de cuirasse en carton, assez dure pour faire l'effet d'une petite planche, mais pas assez montante pour cacher aux regards des passants une gorge dont on a raison de faire parade , et qui est à peine voilée par les replis d'une chemisette brodée avec beaucoup de soin et à jour, sans doute dans la même intention que précédemment.
Le corsage en question ressemblerait beaucoup à celui de toutes les paysannes italiennes, s'il n'était de couleur écarlate; joins à cela un beau voile en dentelles qui, fixé sur le derrière de la tête par de belles épingles d'argent
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et un peigne du même métal , retombe jusque sur les talons de la jolie Albanaise , et tu auras une idée de l'élégance de ce pittoresque costume. Je ne parle pas des jupes , qui sont en soie assez riche , comme celles des paysannes de Grotta-Ferrata ; mais ce que je dirai, c'est que l'on a trouvé le moyen de faire servir un aussi joli costume à la classification de celles qui le portent, et voici comment : le corsage rouge dont nous avons parlé se termine par des manches de la même étoffe et de la même couleur qui ressemblent assez à celles de nos vestes militaires ; les jeunes filles portent le corsage et les manches sans aucune marque distinctive, tandis que les femmes mariées ont sur chaque manche des broderies d'or qui font assez l'effet de deux sardines de sergent-major (pardonne-moi l'expression, elle est technique ). Est-ce à dire que, dans cet intéressant village, les gens mariés aient un grade qu'ils n'ont pas chez nous? Non, sans doute , les gens mariés d' Albano ne doivent avoir rien de plus ni rien de moins que les gens mariés de partout ailleurs ; mais c'est
une mode t et on ne gagne rien à discuter les modes.
Cette mode, quelle qu'en soit la raison, n'en est pas moins fort curieuse et fort originale: aussi, ai-je cru de mon devoir de te la signaler.
En vain j'ai voulu savoir de Pepa l'explication de cet usage ; elle s'est reconnue incapable de satisfaire ma curiosité, sans toutefois me répondre, comme le fit un jour une dame romaine à laquelle je demandais si elle connaissait l'étymologie du nom Monte-^Pincio.
La dame en question me dit :
« Je crois que ce nom a toujours existé. »
L'usage des chevrons albanais ne remonte pas probablement à Adam, comme le croyait mon interlocutrice pour le mot Pincio; mais Pepa n'ayant pu résoudre la question, tu trou-
veras bon, Paul, que j'abrite mon ignorance derrière la sienne.
Je termine ma lettre en t'annonçant que nous revînmes à Grotta-Ferrata felicemenie. Je te ferai part, dans ma prochaine dépêche, de mes dernières impressions grotia- ferrataines ; elles auront peut-être une teinte de mélancolie que tu me pardonneras, en te rappelant que j'aurai fait mes adieux à notre intéressante compagne de voyage, la charmante Pepa.
Adieu , cher Paul.
Ton ami,
Arthur.
f IN DU SECOND VOLUME.