VINGTIÈME LETTRE
Frascati. — Monte-Porzio. — Le Filozzo. — Les avestujes d'Alessandro Valezzo
Grotta-Ferrata, ce 40 octobre IS53.
Mon cher Paul ,
Je reprends la plume pour te conter les nouvelles excursions que nous avons faites, Pfipa et moi, dans la montagne.
L'autre jour, nous sommes partis pour Fras-cati, de fort bon matin, et nous avons monté la côte qm mène à cette charmante ville, par le
chemin d'en haut. Mais vois comme les hommes sont capricieux : il nous est venu ensuite Tenvie d'aller par le chemin d'en bas , et force fut à nos rossinantes de presser le pas pour regagner le temps perdu et de redescendre cette vilaine côte qu'elles durent maudire plus d'une fois. Au surplus, elles ne furent pas trop à plaindre dans le premier moment, ces pauvres bêtes, car elles ont dû penser qu'elles revenaient k.Grotta-Ferrata. Quoi qu'il en soit, elles durent perdre quelques illusions en traversant la rue de Grotta - Ferraia , lorsque nos coups de baguette réitérés leur apprirent qu'il fallait encore, pour cette fois, s'éloigner du logis.
Je ne pensai guère à m' occuper de ce qui passa par le cerveau de nos coursiers, s'il est vrai que quelque chose y ait passé, et même en n'admettant pas qu'on puisse mettre en doute l'existence des susdits cerveaux. Ce que je sais, c'est que nous entrâmes dans une magnifique avenue plantée de grands arbres , et puis dans un bois
délicieux dont nous suivîmes une allée pendant quelque chose comme plus de deux kilomètres , jusqu'à une certaine maison de campagne que j'aurais volontiers pri3e pour une villa, mais qui n'était que la ferme d'un séminaire, quoiqu'on en ait fait une infirmerie pour les besoins de l'armée française.
Avant d'arriver à l'hospice militaire en question, on monte une côte plus raide que longue, qui aboutit à une grande cour où le roussin de Pepa refusait obstinément d'aborder. Il fallut employer les arguments les plus énergiques pour décider mons borrico à traverser ladite cour. Mais ensuite se présenta à notre vue, à gauche, une véritable villa, que l'on appelle la villa Montalto, et qui est en réalité le séminaire de la Propagande , que j'avais placé tout d'abord à la ferme qui sert d'hôpital à nos braves soldats.
Cette villa aboutit à une descente encore plus
rapide que la côte; car dans ce monde il n'y a pas plus de montées sans descentes» qu'il n'y a de succès sans revers. Borrico fut plus disposé à s'éloigner de la villa qu'il ne l'était pour s'en approcher : en cela, il ne manquait pas de logique.
Nous arrivâmes donc, après avoir trouvé le parc le plus gracieux et le mieux planté qu'il soit possible de voir, à une grille qui s'ouvrait sur la grande route de Grotta-F errata à Frascatij tout près de la porte de Frascati. Nous avions abrégé les distances en augmentant les agréments de. l'excursion; tous les avantages étaient pour notre heureuse combinaison ; pourtant nous faillîmes éprouver le sort auquel je fus un jour exposé dans la villa Borghhse. A la porte était placé un cordonnier, je devrais dire savetier, mais j'aime mieux appeler ce brave homme bottier, de peur de blesser son orgueil. Au surplus j'attache peu d'importance aux titres que ,se donnent ou que portent les hommes ; j'aime
mieux m'en tenir au conseil de T Évangile « A l'œuvre on connaît l'ouvrier. • J'appellerai donc mon savetier, bottier, sans rien présumer sur ses œuvres, que je n'ai point vues.
Il était donc placé près de la grille où nous étions arrivés, et il devait y jouer le rôle du concierge de la villa Borghèse; je le supposai , et au lieu d'entrer avec lui en conversation, ce qu'il est dangereux de faire avec les concierges en général, je lui montrai une pièce de monnaie , et Sésame s'ouvrit.
Si j'eusse agi autrement, ce digne fonctionnaire nous renvoyait très-certainement à Groita- Ferrata.
La villa dont nous sortions étant située entre Grotta-F errata et Frascati^ il est facile de comprendre qu'il est plus court de la traverser que de suivre la route ordinaire; mais ce second chemin n'étant point ouvert au public, les gens
qui désirent en profiter sont tenus de payer rimpôt de la grille.
On prétend que le séminaire en question est le lieu le plus sain de toute la Comarque. Je le croîs sans peine, d'abord parce que les militaires malades ont fort bonne opinion du climat de l'endroit, et ensuite parce que, comme nous avons déjà eu l'honneur de vous le dire , monsieur le lecteur, partout où vous verrez s'élever les murs soit d'un couvent, soit d'un établissement habité par des ecclésiastiques, il y a cent à parier contre un que le lieu choisi pour ce couvent ou cet établissement est le point le plus agi éable et le mieux situé de tous les environs.
Nous passâmes la grille , et en descendant la route vers Frascati^ nous arrivâmes, après quelques minutes, à une grande place qui s'étend jusqu'à une magnifique villa, distante de quelques mètres de l'entrée de la ville.
Cette villa est dans une position exceptionnelle. D'ailleurs, de la place dont nous parlons, où se trouve une fort belle auberge ayant pour enseigne « Nobile locanda è trattoria^ » où nous nous arrêtâmes, on aperçoit Rome et toute la campagne qui l'entoure, comme on voit de la terrasse de Saint-Germain une partie des environs de Paris. C'est un spectacle à la fois grandiose et charmant. Cela vaut les vues de Groita- Ferrata^ qui m'avaient tant enthousiasmé à mes premiers jours de Soggiorno; peut-être aussi le panorama dont on jouit du fameux camp d'Annibal , où Pepa nous raconta ses malheurs.
Frascati est bien un des plus jolis endroits de toute cette montagne si admirable par la variété de ses sites, et qui forme autour de Rome, à l'horizon, une double ceinture bleue se déroulant jusqu'à la mer, où elle va se perdre.
• Du reste, nous ne chercherons pas ici à éta-
- 31ft —
blir la renommée de Frascatù Frascati a été connu et jugé avant nous.
Nous disons seulement que Frascati est à la hauteur de sa grande réputation, et pourtant rien n'est plus lourd à porter qu'un nom célèbre. La remarque que nous faisons pour les choses matérielles se peut faire également pour l'espèce hmnaine. Le vulgaire a l'habitude de tout juger par les apparences; et comme il attache à tout un caractère d'hérédité qu'il lui plaît de trouver partout, pour singer sans doute l'éternité de Dieu, il s'habitue facilement à se représenter tels ou tels principes, telles ou telles vertus sous l'emblème de certains noms.
Ainsi, parce que M. B. a été un fort honnête homme, on s'étonne de voir accuser son fils de concussion; parce que M. L. aura fait partie des royalistes de Quihéroriy on est surpris de trouver son héritier dans un fauteuil de sénateur ; et parce que M. Mouton aura été bou-
cher, on jette les hauts cris en entendant nommer son descendant M. le comte de la MouVjfi" nerie!
Le vulgaire a-t-il tort ou raison dans sa manière de juger les choses? Quoi qu'il en soit, c'est lui qui fait la loi en pareille matière ! — Laissons donc couler l'eau du torrent, aussi bien nous aurions fort affaire en voulant en détourner le cours.
Quant à Fra^cati^ qui n'est point homme, pas plus que le Pirée de la fable de la Fontaine , il ne fait point honte à sa bonne renommée, quand on le voit de près.
Surtout, ce jour- là, Frascati avait revêtu ses plus beaux habits; il s'était engalané : c'était la foire de Frascati. Qui dit jour de foire, dit jour de plaisirs, de danses, de festins, de libations, etc. Je m'attends à ce que tu vas me demander des descriptions foraines ; ce ne sera pas long.
Figure4oî; cher ami, des petits pots de faïence k bon marché, des foulards, des chaussons, des glaces, des ustensiles de ménage, toujours à bon marché ; et en te rappelant les objets du même genre que tu auras vus dans nos nombreuses foires de France, tu te feras une idée bien nette de ce qu'on vend à celle de Frascati.
Les foires se ressemblent partout : ce sont des marchés à bas prix , où l'on débite de fort mauvaise marchandise. Les costumes, l'air et le langage des vendeurs et des acheteurs n'est pas toujours le même : voilà la seule diffférence qu'il y ait entre les foires des divers pays du monde.
J'en excepte toutefois certaines où l'on vend des produits de la locahté; mais à Frascati]^ n'ai rien vu de pareil. Sous ce rapport, celle de Grotta-Ferraia^ avec ses jambons si renommés, quoique si chers, a encore sur la dernière l'avantage de l'originalité.
Grâce à la foire , il nous fut fort difficile de prendre place à la vaste table de l'auberge dont nous avons déjà parlé, et j'eus beaucoup de peine à trouver un abri pour nos montures. A ce propos, je t'engage, si tu voyages jamais à cheval, en chevauchant d'auberge en auberge , à assister exactement au repas de ton coursier; car bien que les nôtres fussent de louage, et partant moins chers à notre cœur que les jolis chevaux bais de l'autre jour ne le sont au cœur de Truffardy j'eus presque une dispute avec le garçon d'écurie à leur sujet; ce drôle, pendant que j'avais le dos tourné, s'avisa de partager avec nos chevaux leur modeste souper. J'eus l'idée de retourner près d'eux pour me rendre compte de la façon dont on les traitait, lorsque je vis à mon grand étonnement que leur couvert était déjà desservi. Je compris le tour du garçon, et j'y mis bon ordre ; mais, sans moi , ces pauvres rossinantes auraient fort mal soupe!
11 fallait pourtant bien nourrir notre cavalleria
qui devait nous ramener au logis de Grotta- Ferrata le même soir et, cette fois, par le chemin d'en haut, c'est-à-dire par le plus long; car tu penses que s'il nous fut difficile de trouver
un dîner par ce temps de foire , à plus forte raison nous fut-il tout à fait impossible de rencontrer des logements disponibles. C'est là l'agrément de toutes les grandes réunions d'hommes.
Pendant qu'on apprêtait le dîner, nous visitâmes la belle villa dont je t'ai parlé, qui s'appelait autrefois la villa Torlonia et a nom aujourd'hui villa Conii; puis une autre située de l'autre côté du chemin de Grotta-Ferrata, et dont on n'aperçoit tout d'abord que le parc, et qu'on nomme, à cause de sa position élevée, la villa du Belvédère. Cette dernière appartient à la famille Borghhe.
C'est incroyable ce que cette famille possède, dans les États romains, de palais , de villas et
de terres. Au surplus, un très-petit nombre de familles princières se partagent ici la propriété foncière laissée aux laïques par le monopole ecclésiastique; et encore ces familles de laïques sont-elles des branches qui durent leur splendeur à quelque pape, sous le pontificat duquel elles acquirent ces richesses dont elles jouissent encore aujourd'hui.
Tout le monde sait que l'Église a eu plusieurs papes des noms de Borghèse^ Barberini^ Chigi^ etc.
La villa d'où nous avons admiré le beau panorama que présente la campagne de Rome, vue des hauteurs de Frascati^ consiste en un magnifique palais situé dans un immense jardin orné d'une façon splendide. On y remarque une cascade que nous serions fiers d'avoir à Versailles , et je ne parlerai pas de toutes les curiosités qu'on trouve dans l'intérieur du palais.
Le guide du voyageur à Rome raconte toutes ces choses en détail ; mais il passe trop légèrement sur le chapitre relatif à ce beau jardin, qui fait à lui seul de la villa un séjour enchanteur.
Nous passâmes de bien agréables instants à parcourir ces belles alléeâ où l'art a su si merveilleusement aider la nature. J'ai pensé souvent, en voyant ces délicieuses villas de l'Italie, trop éparses au milieu des déserts de Rome, au parti que notre civilisation saurait tirer de ces contrées si fertiles, mais £i abandonnées.
Nous laissâmes enfin derrière nous les jardins de la villa pour regagner Vosteria^ où nous attendait un souper à l'italienne que nous mangeâmes de fort bon appétit, en nous moquant des détracteurs de la cuisine italienne, qui font fi de son huile et de ses plats épicés, parce qu'ils ne savent point comment on les doit ar-
ranger (1). Mais il faisait nuit, il nous fallut songer à la retraite. Je courus donc à Técurie où j'avais laissé nos coursiers, et notre petite caravane se mit enfin en marche pour Grotta- Ferrata.
Notre retour se fit sans accident; mais je ne puis m'empêcher de t'en raconter une particularité qui te donnera quelque idée de ce que sont ici les gens de la montagne.
Aux époques de fêtes, les chevriers du voisinage se réunissent en foule à Frascati; mais comme ils n'ont pas le gousset assez garni pour se payer un logement en ville, ces braves gens, quand vient l'heure de Y Ave Maria^ couchent à la porte de Frascati, non loin de l'auberge où nous dînâmes Pepa et moi.
(1) Tu vois que malgré le talent culinaire de Jean Boudhausse^ je me suis complètement réconcilié avec la cuisine italienne. « Ce que femme veut, Dieu le veut ; » c'est à Pepa qu'il faut t'en prendre.
Je ne savais ce que je voyais dans Tombre, à ma gauche, lorsque nous sortîmes du portail de Yosteria^ et j'en demandai l'explication au garçon d'écurie, qui donnait le premier élan à nos bêtes, peu disposées à cheminer à une heure si avancée; cet homme me dit que ces individus que j'apercevais, entassés les uns près des autres, étaient les chevriers des montagnes environnantes qui, enveloppés dans leurs peaux de mouton, se livraient ainsi, à peu de frais, aux douceurs du sommeil.
Le palefrenier m'engagea même à tourner un peu à droite la tête de mon coursier, et à décrire un cercle, le plus large possible, autour de ce dortoir d'une nouvelle espèce, parce que, disait-il, à l'endroit où reposait l'essaim de chevriers, un autre essaim allait aussi passer la nuit, et ce dernier n'était pas là pour y dormir.
Je suivis le conseil du garçon, et reconduisis Pepa jusque chez elle, non sans lui faire pro-
mettre de repartir le lendemain pour Monte- Porzio, ce que nous fîmes, comme tu le verras, cher Paul, si tu veux bien 4ire ce qui va suivre.
Monte-Porzio est un village situé du même côté de Groila-F errata que Frascati^ quoique plus éloigné. Ce village est aussi sur une hauteur, ce qui n'est pas surprenant, puisque dès Grotta-Ferrata nous sommes déjà en pleine montagne.
Pour aller de Grotta-Ferrata à Monte-PorziOy on passe généralement par Frascaiù Le chemin est, du reste, presque impraticable aux voitures; ce détail nous préoccupa fort peu, attendu que nous faisions toutes nos courses à cheval ou à âne.
La route dont nous venons de parler se divise un peu avant Monte-PorziOj en deux chemins, dont Tun aboutit aux bas quartiers de Frascati^ et dont Tautre passe près des murs du château
de Mondragone ; c'est le dernier de ces deux chemins que nous suivîmes.
On traverse par ce chemin un parc où une fort belle allée plantée d'arbres conduit jusqu'à Mondragone ; puis, quand on arrive au château, on se fait ouvrir une grille où, par malheur, il ne séjourne pas de savetier , ce qui oblige les promeneurs à attendre qu'on vienne d'une ferme voisine leur donner la clef des champs.
On monte ensuite la côte de Monte-Porzio, et on entre dans ce village, perché au haut d'une montagne, en passant par une porte noire et enfumée comme le sont toutes les portes des villages de ce pays.
Nous passâmes quelques heures à Monte- Porzio ^ où, d'ailleurs, nous reçut fort bien un certain indigène, ami de Pepa, dont la fenune, par parenthèse, était d'une beauté peu commune.
On nous donna du vin jaune assez agréable au palais, quoique trop doux; nous en bûmes modérément, car il n'en faut point abuser, sous peine d'être sévèrement et promptement châtié pour les excès commis.
Tout était amabilité et prévenance dans la maison de notre nouvel hôte. A voir sa mine réjouie, son air franc et ouvert, je l'aurais volontiers pris pour l'homme le plus fortuné du pays, lorsque j'aperçus un jeune homme qu'on me dit être un employé du gouvernement , en vacances. Ce qui me fit remarquer ce nouvel hôte, ce fut la façon toute galante dont il traitait la belle locandiera. Je compris alors qu'il y avait quelque chose que je n'eusse point envié à notre hôte, que je croyais, peu d'instants auparavant, le plus heureux mortel de la contrée.
J'allais proposer à Pepa de rester jusqu'au lendemain à Monteporzio, pensant bien que
nous y trouverions des lits plus facilement que la veille à Frascati.
Mais Pepa se rappela qu'elle avait une amie nommée Mariuggi Caméra^ dont la maison de campagne avoisinait Monie-Porzio^ et elle voulut aller demander l'hospitalité pour nous deux à cette amie.
— Y a-t-il ici quelqu'un, dit-elle alors, qui se charge de nous conduire jusqu'au Pilozzo?
(c'est le nom de la villa de Mariuggi) .
La locandiera nous trouva immédiatement un guide, et, à regret, je quittai sa maison hospitalière pour courir les chances d'un futur que j'eusse volontiers sacrifié au présent.
Ne t'est-il jamais arrivé, cher ami, de sentir comme un grand malaise quand il t'a fallu t'éloigner d'une jolie femme que le hasard t'a-
vait fait rencontrer? Sans doute tu me comprendras; où 3eraient donc tes vingt-trois ans, s'il en était autrement.
Il m'en a donc coûté beaucoup pour m' éloigner de la belle locandiera. J'en voulais au fond de l'âme à ce trop heureux employé en vacances. C'était mal de ma part, j'en conviens ; mais on est parfois jaloux même de ce qu'on ne peut avoir ; et n'est-il pas permis d'en vouloir un peu à. ceux dont la présence nous prive d'un bien que nous saurions apprécier tout comme eux?
Notre guide se nommait Alessandro Valezzo; c'était un ami de Mariuggi Caméra .• aussi nous servit-il de guide par complaisance. Nou3 acceptâmes avec empressement son aimable compagnie, et nous descendîmes lentement de Monte- Porzio dans la direction du Pilozzo^ où nous arrivâmes après une petite demi-heure de marche.
Le Pilozzo est une maison carrée à deux étages, située à mi-côte de la montagne, au milieu de vignes qui sont là principale végétation de ces environs. Il existe un lavoir et une fontaine sur le chemin de Honte Porzio, en dehors de ta grille du parc ; la villa est d'ailleurs près* qu'à moitié chemin de Monte-Porzio et de Fras-
La maison est bâtie sur de magnifiques souterrains, qui serrent de cave à une grande quantité de tonneaux et de barils remplis du vin pn>vcnant des vignes environnantes : ce vin est a:î^x bcn« et il serait sans doute bien meilleur si W propriétaires de ces vignobles n'avaient $ctr:^ ccmme ils noiK Font avoué eux-mêmes, diss K^ animées de mauvaise récolte, de comrkCvT le nombre de leurs tonneaux en mélan- ^.^^u: 4U r^ùsin une graine noire destinée à don- TKC *ît ^ùt pîji^ de cvxifeur, et, en tout cas, à Cit jk^^ttxci ce l& quandté, mais que je soup- ^\ iî îtv Xit cire une $orte de poison qui doit pro- .^\uv ic '^iîStiaait3i> effets.
Cp n'est pas, du reste, la première fois que j'entends parler, en ce pays, de semblables falsifications.
Un Français m'a dit avoir bu à Frascati un vin blanc qui le rendit fort malade, et ayant pris des informations sur la manière dont se faisait ce vin, il découvrit que, pour lui donner un aspect plus doré, on avait mis dans les tonnes qui le contenait , de la ferraille et jusqu'à de gros baïocchi en cuivre. Je te laisse à penser, mon cher, si de pareils tripotages ne mériteraient pas la corde pour ceux qui se les permettent.
On punit de la prison les hérésies contre la foi catholique, que ne punit-on de la même manière ces hérésies contre l'agriculture, qui sont au moins aussi pernicieuses poyr les corps des consommateurs , que le sont lés autres pour les âmes des fidèles.
M"' Carnera nous reçut à menreille; p'est une femme fort aimable et qui nous offrit la plus gracieuse hospitalité. Nous passâmes la soirée à causer de Rome et de Grotta-Ferrata, et déjà nous avions épuisé le catalogue des nouvelles locales, lorsque Mariuggi eut la bonne pensée de mettre notre guide sur la sellette pour lui faire raconter ses aventures qui m'ont si fort intéressé que je n'ai pu résister au désir de t'en faire part.
Non sans se laisser tant soit peu prier, M. Alessandro Valezzo commença ainsi l'histoire de sa vie et de ses malheurs ; car lui aussi a eu des malheurs ; qui n'en a pas eu ?
Mais laissons parler Valezzo^ puisque ces dames ont désiré de l'entendre.
t Je suis né, dit-il, à Rome en 1830, mais ma famille a toujours habité Monte-Porzio depuis de longues années ; d'ailleurs c'est là qu'est
le patrimoine de mes pères. Je perdis mes parents quand je n'avais point encore l'âge où l'on apprécie ce que vaut la tendresse de ceux qui nous ont donné le jour ; je fus élevé par un oncle devenu mon tuteur et l'administrateur de ma fortune : il s'appelait Belmaggio, Lui et sa femme habitaient Monte-Porzio ; ils vivaient seuls dans une petite villa située à une portée de fusil du village ; je leur tenais lieu d'enfant, car Dieu n'avait pas béni leur union du don si précieux de ces petits êtres qui sont les véritables liens du mariage. Je les aimais du reste comme j'eusse aimé mon père et ma mère; mais ils ne me rendaient point tendresse pour tendresse, et ne me considéraient que comme un instrument destiné à satisfaire leur avarice véritablement sordide.
» Ils voyaient avec peine que je grandissais sous leurs yeux, et s'ils avaient pu arrêter le soleil, pour m'empêcher de devenir un homme, je crois qu'ils auraient largement usé de ce
pouvoir, qui ne fut accordé qu*une fois à un prophète d'Israël.
» En effet, plus longtemps eût duré mon enfance, plus longtemps ils eussent eu la gérance de ma fortune, et ils ne s'accoutumaient qu'à grand'peine à l'idée qu'un jour il leur faudrait replacer dans mes mains des biens qui n'étaient qu'en dépôt dans les leurs.
» Telles furent l'origine et la cause de tous mes malheurs.
» Je n'insisterai pas sur les événements de ma première jeunesse , qui cependant vous expliqueraient ceux qui leur succédèrent ; je n'aurais pas assez d'empire sur moi-même pour vous faire un récit détaillé des souvenirs douloureux de mon passé ; ce passé est encore trop présent à ma mémoire, et d'ailleurs je lasserais votre patience sans profit pour moi ; je vous dirai rapidement les différentes scènes de la tra-
gédîe dont j'ai été le principal acteur et qui a jeté sur ma vie comme un voile de fatalité que la mort seule pourra écarter. Puissent mes paroles aller remuer vos cœurs! Vos larmes de compassion seront la plus douce compensation que vous puissiez offrir à ma douleur. Puissent aussi les faits que vous allez connaître, vous éclairer sur les mystères de ce théâtre qu'on appelle le monde 1
9 J'étais donc devenu un adolescent, et cela au grand déplaisir des Belmaggio. Ces derniers, au lieu de me créer des relations sociales en rapport avec mon âge et ma fortune, ne songèrent qu'à m'isoler de plus en plus de mes semblables, espérant par là, sans doute, retarder l'époque où je penserais à prendre femme , ce qui était devenu leur perpétuel cauchemar; ils se disaient que tant que je vivrais sous leur égide, éloigné de tout être humain, je prolongerais volontairement une tutelle qui était si fort de leur goût. Ils raisonnaient juste, aussi serais-je resté
dans la maison des Belmaggioj sans vouloir en jamais sortir, si deux beaux yeux sans lesquels on n'avait point compté, ne s'étaient chargés de détruire en un instant l'édifice élevé avec tant de soins par mes ambitieux tuteurs.
» On ne me laissait jamais jouer avec aucun des enfants du village, et j'étais sous ce rapport l'objet de la plus jalouse surveillance ; mais les yeux d'Argus qui me suivaient partout étaient trop préoccupés de transformer pour moi la maison Belmaggio en forteresse, pour s'inquiéter de ce qui se passait dans l'intérieur de ma prison. C'est ainsi qu'on voit, de par le monde, des maris plus jaloux que Bartholo , qui font de la maison conjugale un véritable couvent, et ne permettent jamais à leurs femmes de faire deux pas seules dans la rue, recevoir à bras ouverts des amis qui ne quittent ni leur table ni leur salon, et auxquels ils commettraient au besoin l'emploi de geôlier suppléant ! Ce sont des ennemis qu'ils établissent eux-mêmes dans la place
forte, et Bartholo s'y laisse tromper le mieux du monde.
» Il ne s'agissait pas pour moi des dangers dont nous venons de parler ; mais les Belmaggio me laissaient des journées entières avec une petite cousine, fille de leurs parents et voisins les Seccotino, qui fut pour mes avares tuteurs Tennemi introduit dans la forteresse.
» Sabina Seccoiino était une belle jeune fille que la nature s'était plu à orner de tous les charmes ; ses grands yeux bleus semblaient refléter la plus belle âme, et son sourire avait tant de candeur et de franchise, qu'il appelait la confiance et la sympathie de ceux auxquels il s'adressait.
» Sabina n'était plus une enfant. Elle avait à peu près le même nombre d'années que moi , et la femme est plus précoce que l'homme.
C'était mon mentor. J'écoutais et suivais tous
ses conseils : bientôt je l'adorai. Je ne pouvais me lasser de son aimable compagnie ; elle avait tant de délicatesse dans le cœmr et tant de vivacité dans l'esprit! Je passais de longues heures à admirer ses beaux cheveux noirs, et l'air de' majesté que respiraient ses traits fit facilement naître en moi la pensée qu'il ne pouvait exister sur la terre une plus belle créature que ma Sabina.
» Bientôt, car les choses marchaient vite dans notre petit monde, tandis que les Belmaggio comptaient et recomptaient mes écus, et ne se doutaient en rien de nos petits projets d'enfants, bientôt nous nous fûmes juré, Sabina et moi, une foi éternelle ; et je vous assure que jamais serment ne fut plus solennel, ni plus sacré, car c'est aux pieds de la sainte Vierge que nos cœurs le firent et que nos lèvres le prononcèrent. Puisse la Vierge pardonner à qui fut parjure I
» Sabina était ma cousine, ainsi que je l'ai dit
précédemment ; Seccotino était le beau-frère de ma tante Belmaggio, dont il avait épousé la sœur Candida Seccotino.
» Ma tante Candida ne mit pas longtemps à s*apercevoir de ce qui se passait dans nos cœurs ; elle en dut causer longuement avec papa Seccotino; mais comme ces braves gens n'étaient pas plus que les Belmaggio insensibles aux biens de la terre, ils tombèrent promptement d'accord sur un point, c'est que leur intérêt les obligeait à protéger nos jeunes amours. Ce n'est pas que ma fortune fût de beaucoup supérieure à celle de Sabina^ mais nous étions les richards de l'endroit, et les Seccotino préférèrent saisir le certain au passage que de courir après V incertain.
• Ils résolurent donc de mener à bonne fin la petite entreprise que Sabina et moi nous avions conçue sans leur aveu; et ils auraient sans doute réussi dans leur projet , s'ils n'avaient eu
affaire à des gens plus adroits qu'eux , et habiles à exploiter cette avarice dont ils connaissaient eux-mêmes si bien les douceurs.
» Candida Seccotino me prit dès lors en une affection telle, que je vis en elle comme une seconde mère, et je remerciai le ciel d'avoir rempli le vide qu'avait laissé autour de moi la perte de mes parents.
» Candida avait dans son cœur tout un arsenal de sentiments tendres et affectueux qu'elle étalait avec complaisance, et dont elle savait même augmenter le prix en y joignant ce don des larmes dont l'Évangile fait tant de cas. Tout cela était fort beau, si ce n'eût été une pitoyable comédie. Je m'y laissai prendre ; il en devait être ainsi : les enfants sont si faciles à tromper I
j» Attiré par cette tendresse de Candida^ que je prenais pour une affection maternelle , et qui n'était que le résultat d'un calcul intéressé,
j'ouvris mon cœur avec cet abandon qu*a Tenfance, et dont abusent si maladroitement ceux qui devraient Tencourager.
» Bientôt le secret de Sabina et â*AlessandrOj au lieu d'être un secret à deux, fut un secret à quatre 9 car Candida^ comme nous l'avons dit précédemment, n'eut rien de plus pressé que d'aller tout conter à papa Seccolino.
» Ce dernier fit d'abord les gros yeux et la grosse voix; il se fâcha; je crois même qu'il jura pour se donner encore plus l'air d'un chef de famille mécontent qu'on lui ait caché ce qu'il eût dû connaître le premier. Au fond, Seccotino prit aussi bien son parti que l'avait fait Carirdida; il se joignit même à elle pour la réussite de ce qu'ils regardaient comme une assez bonne affaire.
» Mais Belmaggio et sa femme, remarquant un jour un certain air de contentement sur les vi-
sages de leurs parents Seccotino, tinrent conseil : ils opinèrent, après mûr examen , que quelque malheur les menaçait dans T ombre; car, dans notre charmant siècle, le meilleur indice qu'on puisse avoir de quelque disgrâce , est dans la joie tout envieuse de certains bons parents qu'on serre tous les jours avec amitié sur son cœur, et qui n'attendent pourtant que l'occasion de nous déchirer à belles dents.
» Les BelmaggiOj le soir où ils se furent aperçus du contentement des Seccotino , se couchèrent tard et dormirent fort mal ; on prétendit même dans la maison que madame, assise près de monsieur, devisa toute la nuit sur ce qui avait pu causer de la joie aux Seccotino.
» La surveillance dont j'étais l'objet augmenta. On ne tarda pas à trouver les fils de notre petite conspiration. Dès lors vous jugez de l'alarme qu'il y eut parmi les Belmaggio ; ils jurèrent de marier au plus tôt Sabina. Ce qui fut dit fut
fait Voilà les Belmuggio en campagne. C'était l'époque de la révolution romaine de iSk9; les armées étrangères foulaient le sol de la patrie. Animés par le désir de conserver mon patrimoine qui allait leur échapper si mon mariage avec Sabina n'était empêché à tout prix et pour le présent et pour l'avenir, les Belmaggio eurent vite trouvé un prétendant capable par sa grande fortune de servir d'appât à l'avidité des Seccotino. Le piège était bien préparé , ces derniers y tombèrent.
» Bientôt les Belmaggio patronnaient et présentaient dans la maison Seccolino un jeune officier napolitain, possesseur d'une fortune considérable. Le prince Kicodemo di Bor sa forte ^ c'était le nom de mon rival, accepté avec empressement par mes ingrats parents, demanda et obtint la main de Sabina. Ce fut un coup de théâtre ; j'aurais dû dire un coup de bonne.
» Sabina se révolta d'abord à l'idée de m'a-
bandonner. Elle refusa obstinément d'obéir à ses parents qu'aveuglait un égoïsme de fanodlle bien mal entendu, et je n'avais pas besoin de lui rappeler ses serments d'autrefois , car elle me les répéta en prenant à témoin la sainte Vierge, première confidente de nos innocents secrets. Elle ajouta même ces mots, qui sont restés gravés dans ma mémoire et qui auraient été comme une sentence terrible écrite dans le cœur de l'infidèle, si ce cœur ne s'était, lui aussi , tourné vers le veau d'or :
i AlessandrOf me dit-elle, tu vois ce qu^on exige de moi; eh 6ien, je faime tant^ mon Alessandro^ que jamais^ je le le jure^ je n'ap^ partiendrai à un autre quà toi; et mon ccsur est tellement plein de ton image chérie^ que si tu venais toi-même à m^ahandonner^ je mourrais encore avec ton doux nom sur les livres.
» C'est avec de pareils mots que les femmes nous conduisent à l'abîme, nous autres hommes !
Ou elles nous rendent complètement fous, ce qui ne leur est pas chose difficile , ou bien elles sèment dans nos cœurs un poison qui passe dans notre sang, et consume notre vie plus cruellement même que ne le dépeint si sagement la mythologie, par la fable de la fameuse tunique du centaure Nessus.
» Sabina pensa pendant six mois ce que Ton vient de lire, et après avoir employé tout ce temps à lutter contre les persécutions des Belmaggio et des Seccotino^ son amour faiblit et elle devint l'épouse du prince Nicodèmo di Bor sa forte.
• Vous vous étonnez sans doute que les choses en soient venues à ce point; quelle sera votre surprise quand je vous dirai que, quelques jours avant son mariage, Sabina me faisait les adieux suivants que, par un reste de pudeur sians doute, elle m'envoya sous forme de lettre :
« Adieu ^ AlessandrOy je renonce à toi pour
obéir à mes parents ; je serai toujours pour toi une sœur dévouée. On rna fait comprendre mes devoirs : nous n^ étions que des enfants; il faut renoficer à nos folies. Tu feras, toi aussi, dans quelques années un mariage plu^ en rapport avec ta position. AdieUj sois bien heureux, c'est le vcBU de ta sœur.
» SABiNA. .
» Mais ne pensez pas que je supportai avec résignation tant de coups qui me frappaient à la fois. Je n'en compris pas la portoe comme aujourd'hui, pourtant je luttai de toutes mes forces, comme vous le verrez. J'aurais fait des miracles pour arracher Sabina des mains qui me l'enlevaient; mais que peut un faible enfant dont le cœur est loyal et droit, conti^e les intrigues de toute une famille ?
» Je cherchai Nicodémo et le provoquai ; il refusa mon cartel , et , d'accord avec les Belmaggioy me fit mettre dans la prison de Monte-
Porzio. C'était une conduite digne de ces braves guerriers qui faillirent» dans la précipitation de leur fuite» laisser leur roi bien aimé tomber entre les mains des soldats de Garibaldi.
» Ils se servirent, pour me faire enfermer, d'une lettre que j'eus l'imprudence d'écrire à Sabinay dans un moment de désespoir. J'en ai conservé la copie, que je porte toujours sur moi dans mon portefeuille, afin d'y voir un exemple des grands préjudices qui peuvent naître d'un acte irréfléchi. Cette lettre fut le point de départ de tous mes maux ; elle fut pour mes ennemis la clef de la prison ; la voici. »
Et ce disant, Alessandro tirait de la poche de son habit un gros portefeuille en cuir, usé par le frottement extérieur et dont la grosseur annonçait qu'il devait contenir quelques papiers d'importance ; puis après avoir trouvé dans un replis du cuir la lettre en question , il la lut ainsi, non sans s'excuser de la longueur de cette
lettre; mais, disait-il, nous devions nous aussi, qui connaissions ^n histoire, nous faire juges entre lui et ses persécuteurs. Alessaudro voulait nous intéresser ett sa faveur, et nous porter sans doute à mépriser les gens qui avaient été assez lâches pour combattre avec de pareilles armes contre un jeune homme sans expérience et emporté par la passion.
« Cette lettre fut adressée à Sabina , de la villa où les Belmaggio me tenaient renfenné ; lorsqu'il m'eut été interdit de la voir et qu'ellemême m'eut annoncé officiellement avoir accepté, malgré ses serments contraires, le mariage qu'on lui avait proposé. Je lui disais donc, en réponse à sa lettre d'adieu :
« Ma chère amie,
» Aujourd'hui, il se passe une chose inouïe^ » . inconcevable ; celle qui m'avait donné sa foi » a l'audace de nier tout un passé qui parle
■ contre elle, et elle me demande de lui prou- » ver en Toubliant que je l'aime.
» Je sais qu'il est généreux de s'imposer un » sacrifice volontairement pour ceux qu'on aime; » mais je ne sache pas qu'il soit ni délicat ni » honorable d'imposer à autrui des sacrifices » involontaires!
» Voilà pourtant ce qu'on exige de moi ! On
» veut que je signe par mon lâche silence l'o-
» dieux contrat qui donnera à un autre celle
» que j'aime. C'est une infamie que vous me
» demandez I Vous avez beau la colorer par des
1 dehors . d'honnêteté et de nobles sentiinents
9 de famille; vous n'avez pas de cœur, vous
» ignorez jusqu'au mot aimer!
» Ah ! Sabina ! tu me foules aux pieds^ tu me » refuses le bonheur que je te demandais à » genoux ; eh bien , voici l'attitude que je prends » désormais et que je conserverai toute ma vie.
• Par un excès de loyauté, je t'avertis d'une 1 résolution inébranlable à laquelle m'ont poussé » ta dureté et ton opiniâtre cruauté,
» J'ai jusqu'ici voulu naarcher dans une voie » de modération et de persuasion ; ta conduite » m'oblige à en sortir et fait cesser tous mes » scrupules. Désormais je serai un autre homme, » et cet homme t'apprendra ce qu'est un amour » qu'on abandonne lâchement après l'avoir
* bercé des plus doux rêves !
1 Ta mère a eu l'inconcevable cynisme de » me demander de traiter en frère celui à qui » l'on destine, je me trompe, à qui l'on vend » mon bien le plus précieux : ton cœur perfide » et infidèle I mais voici ma réponse :
• Dès aujourd'hui je voue à cet homme une
• haine implacable qui ne s'éteindra qu'avec » moi. En t' épousant, Sabina, ce n'est pas un » frère qu'il trouvera en moi , mais un ennemi
» acharné, toujours prêt à dévorer son bonheur,
» que je suivrai des yeux dans Tonibre. Cet en-
» nemi ne pardonnera jamais, parce qu'il aura
» l'enfer dans le cœur.
» S'il faut suivre cet homme jusqu'au bout
» du monde, j'irai. Contre lui , toutes les armes
» me seront bonnes ; pour lui nuire, il n'y aura
» si grand sacrifice que je ne fasse ; ma fortune,
» je la changerai contre le poignard qui doit
» percer son sein. Mais non, ce n'est pas la
» mort que je veux pour lui, c'est la souffrance!
» Qu'a-t-il fait cet homme pour être si heureux,
» quand je meurs de douleur? Qui est-il donc
• pour que je lui laisse ainsi me voler mon
» bonheur, et que ma vengeance se change en
» un sourire de résignation ! . . . Non , non ,
9 mon cœur sera de marbre pour lui, comme
» le tien l'est en ce 'moment pour moi!
» Sitôt qu'aux fidèles les bans auront trans- 9 mis vos deux noms, je courrai chez mon rival
et j'aurai avec cet homme une explication.
S'il passe outre ou bien que vous parveniez à me lier les bras, ma rage n'en sera que plus implacable. C'est une terrible vengeance que celle qui dort pendant des années I et je te le déclare : plus il sera tard pour frapper , et plus le coup sera mortel !
» Je t'ai dit mes projets ; tu ne m'accuseras » pas de déloyauté ; la guerre est déclarée ; » mais quels que soient les événements de l'a- » venir, toi seule en seras responsable aux yeux » de Dieu!...
9 Adieu ! consomme ton infamie ; je suis là ,
> l'œil en feu comme un léopard prêt à bondir
n sur sa proie. Reçois mes dernières paroles ,
» c'est la haine qui les inspire ; mais songe
» que si la haine succède à l'amour dans
» les grandes passions, Tune est moins facile à
• tromper que l'autre.
i Adieu* ... Celui qui préférerait la mort V au parjure du cœur. •
« Cette lettre, plutôt d'un insensé que d'un homme dangereux , le croiriez-vous , fut commentée, lue et relue devant les autorités compétentes, par mes aimables parents ; et ces derniers, enchantés d'y trouver une preuve suffisante des griefs qu'ils avaient contre moi , en profitèrent pour demander mon incarcération , qu'ils obtinrent.
» Si j'avais pensé de sang-froid, un seul instant, la millième partie de ce que contenait cette imprudente épître, aurais-je eu la simplicité d'aller ainsi avertir autrui de mes projets, et de donner à mes ennemis des armes contre moi? Évidemment je m'étais laissé emporter par l'exaltation où m'avaient mis les événements
contre lesquels je luttais en désespéré,
» Mieux vaut avoir du fiel sur la langue que
dans le cœur! La vengeance qui s'annonce à son de trompe est un jeu d'enfant près de cette vengeance mystérieuse qui attend Tennemi dans l'ombre pour l'y frapper sans danger, et qui veille des années près de la proie qu'elle guette, sans jamais laisser aux chances du hasard le coup qui doit la satisfaire , en. donnant la mort à son adversaire.
» L'ennemi qui vient vous serrer la main et vous salue d'un sourire gracieux du plus loin qu'il vous aperçoit est plus à craindre, selon moi, que celui qui ayant l'âme transpercée d'un coup mortel, laisse échapper sa douleur en menaces comme celles que je viens de vous lire tout à l'heure.
» La suite de cette histoire vous prouvera ce qu'il fallait penser de cette fâcheuse lettre, et vous mettra à même d'apprécier le machiavélisme de ceux qui surent si bien s'en servir contre moi.
» Dans ma prison je ne restai pas inactif ; et m'étant informé du jour où Sabina allait consommer son odieux parjure, j'appris que son mariage était fixé pour le 3 juillet de 1850.
)» Le jour fatal approchait. 11 arriva trop tôt, hélas I Les cloches sonnaient à grandes volées, et l'église principale de Monte-Porzio était ornée comme pour la fête de Pâques. Déjà la foule se pressait au parvis sacré, le cortège nuptial passa sous les orgues et marcha vers l'autel. Mais, à l'entrée de la nef, un jeune homme s'avança et adressa quelques paroles de reproches à la jeune mariée, qui s'évanouit. On arrêta le perturbateur de la cérémonie et on le conduisit à la sacristie de l'église. Ce jeune homme, c'était moi. J'avais résolu de m' opposer à tout prix à la célébration d'un hymen qui devait faire le désespoir de ma vie. La fortune me fut contraire.
Les Bclmaggio et les Seccotino se réunirent
autour de moi, et m'accablant dMnjures, ils appelèrent sur raoi l'indignation publique. En vain je cherchai à me justifier; il est des moments où l'homme le plus innocent doit courber la tête sous le bras d'airain de l'injuste destinée. J'allais me résigner à subir la mienne, lorsque l'oncle Be/mag-grio,. s'approchant de moi, porta la main à ma poitrine et y saisit un poignard que j'y avais placé dans l'intention de me le plonger dans le cœur si Sabina restait sourde à mes prières.
» BelmaggiOj brandissant ce poignard audessus de la foule émue, me montra à tous comme un^meurtrier qu'il fallait livrer à la justice, et je fus reconduit à la prison au milieu des imprécations d'une multitude aussi irritée qu'elle était aveugle.
* On me jeta dans un noir cachot, d'où je fus transporté le soir même à Frascati,
» Cependant Sabina étant revenue de son
évanouissement, on se hâta de conclure les cérémonies nuptiales que ma présence avait interrompues, au grand scandale de ceux qui ignoraient les causes de mon désespoir.
» Sabina partit aussitôt pour Naples avec le prince Borsaforte^ dont elle était devenue la femme.
» Quant à moi, je restai sous le coup d'une odieuse condanmation, grâce aux soins que prirent les Belmaggio de soutenir la cause qu'on avait portée contre moi devant les tribunaux compétents. Vu la sage lenteur avec laquelle on administre la justice en ce pays , je serais resté probablement durant cinq ou six ans enfermé sans être jugé, si un événement aussi heureux qu'imprévu ne m'avait rendu à la liberté, en me débarrassant de mes persécuteurs.
» Quelques mois après les faits dont nous venons de parler, papa SeccotinOj dont la santé
fort affaiblie donnait depuis longtemps quelque inquiétude à sa famille, mourut, laissant à Candida le soin de mettre en ordre les affaires des Seccotino et de transmettre à Sabina Théritage de son père.
i Candiduj peu habile à manier des écus, attendu que Seccotino ne lui avait jamais donné que l'argent nécessaire pour payer les frais toujours mesquins d'un ménage de campagne ; Candida crut bien faire en s' adressant aux BelmaggiOj pour les prier de régler la succession du défunt. Celui-ci, ne possédant guère que des biens en fonds de terre, les Belmaygio offrirent d'en devenir acquéreurs, moyennant un prix qu'à dessein ils choisirent assez modique, et qui fut agréé par Candida.
» Les comptes et les achats une fois terminés, les Belmaggh, réalisèrent sans bruit leur fortune, la mienne et celle des Seccotino qu'on venait de leur confier , et partirent clandestine-
ment de Monte-Porzio, sans qu'on ait jamais su où ils portèrent leurs pas et les fonds dont ils étaient dépositaires. On croit pourtant que l'Amérique fut le lieu de leur retraite, mais on n'a pu retrouver leurs traces.
» Un coup si terrible frappa au cœur Candida. Elle qui avait survécu à l'éloignement de sa chère fille et à la mort de son époux adoré, ne put supporter la perte de sa fortune. On la conduisit au cimetière trois jours après la fuite des Belmaggio.
» Moi, j'ai béni le Seigneur, qui avait permis que mes ennemis proclamassent mon innocence d'une façon aussi éclatante, en jetant le masque sous lequel ils avaient si longtemps exploité mon inexpérience et ma faiblesse.
» Je fis en sorte de rassembler les débris de ma fortune échappés à la rapacité de mes tuteurs, et je me retirai, calme et résigné, dans
une petite ferme que les fugitifs n'avaient pu vendre avec les autres terres dont ils emportaient la valeur en espèces, soit que le temps leur eût manqué pour cette vente, soit que l'isolement de cette ferme en eût rendu plus difficile l'adjudication.
» J'avais plus qu'il ne me fallait pour vivre obscur dans la solitude nécessaire à mon cœur affligé , et j'aurais oublié tout après avoir tout pardonné, si le sort n'eût voulu que je pusse me venger de la personne qui m'avait le plus fait souffrir dans ma vie I Aujourd'hui ma vengeance est accomplie, et je remercie le ciel de m'en avoir laissé la consolation ; elle n'a pu déplaire à Dieu, j'en suis sûr, vous en jugerez vous-même en écoutant la fin de cette histoire.
9 Un soir, j'étais assis sur le banc de pierre situé près de la porte de ma maison ; je regardais triste, et rêveur, les jeunes filles du village danser la sallarellaj au son monotone du
cembaloj lorsqu'une pauvre femme, qui tenait un enfant par la main, s^arréta devant moi et me demanda la limosina avec un accent de douleur si profond, que je sortis de ma rêverie et levai les yeux vers la mendiante. Mais quelle fut ma surprise lorsque je reconnus dans ses traits ceux de Sabina ! Je me hâtai de la questionner, et bientôt je ne pus douter que ce ne fût ma cousine que je revoyais dans un si triste état.
» C'est l'an dernier que s'est passé cette scène : des années d'absence et de souffrance avaient tellement changé le beau visage de Satina, que j'avais peine à croire que ce fût elle.
9 — C'est toi, ma sœur ? lui dis-je. Sois la bien venue, puisque tu es malheureuse,
, — Alessandro! fit-elle, et elle baissa la tête, sans rien ajouter; dans sa douleur, elle n'avait point jeté les yeux sur celui auquel elle
demandait le pain de Taumône. Quand elle eut entendu ma voix, elle recula comme toute honteuse et s'éloigna sans oser prononcer une seule parole.
» — Sabinay ne me fuis pas, m'écriai-je alors : celui qui a su tant aimer n'a jamais appris à haïr; qu'un faux orgueil ne t'éloigne pas de moi ; ne crains point que la vue du fils de l'étranger ranime mon ressentiment. D'ailleurs cet enfant n'est-il pas aussi le tien ?
» Viens, sœur ; à la maison il y a le pain et le sel pour ceux qui souffrent ; si tu n'acceptes pas l'hospitalité du pardon, accepte au moins celle de la charité chrétienne I
» Sabina consentit, non pas pour elle, sans doute, mais pour son fils, à venir prendre place à mon foyer. Si les femmes pardonnent difficilement à leurs victinies les torts qu'elles ont eus envers ces dernières; si les femmes sacrifient
tout à leur amour-propre et à leur vanité, elles oublient qu'elles sont femmes en devenant mères.
» Quand Sabina eut pris soin de son enfant et réparé ses forces épuisées, elle s'assit près de mon brasero, et berçant son fils dans ses bras, elle consentit à m' expliquer par quelle disgrâce elle avait été réduite à l'état de misère où je la voyais.
» Le prince Nicodémo, après quelques mois de mariage, humilié de voir que Sabina ne pouvait mettre de côté ses mœurs simples et ses habitudes villageoises, pour adopter les façons maniérées et théâtrales des dames de la cour , et la voyant sans cesse l'objet des plaisanteries de ces dernières, la prit promptement en aversion, et lui fit subir toutes sortes de mauvais traitements.
Mille fois Sabina avait formé le projet de
fuir la maison conjugale où le destin semblait la punir d'avoir manqué à ses premiers serments d*amour ; mais elle était devenue mère, et ne pouvait se résigner à priver son fils de l'avenir auquel il avait droit, par son illustre naissance ; et puis quand Sahina apprit la mort des Seccotino et la fuite des Bclmaggio, voyant qu'il fallait renoncer de ce côté à tout espoir de fortune, elle résolut de s'offrir en victime à la brutalité de Borsa forte et d'accepter avec résignation toutes les amertumes dont il lui plairait de l'accabler.
• Mais l'antipathie que Borsaforte éprouvait pour Sabina s' étant changée en haine, cette dernière dut songer à mettre sa vie à l'abri des embûches qu'on lui tendait chaque jour. Peu lui importait l'existence, mais que serait devenu sans elle son fils chéri? Pouvait-elle laisser son innocence à la merci d'un homme qui ne respecterait peut-être pas plus ses devoirs de père qu'il n'avait respecté ses devoirs d'époux?
> Sabina n'hésita plus ; elle réunit tous ses diamants et ses bijoux, et en ayant vendu une partie, elle fit un bagage du reste ainsi que de quelques effets qui lui étaient indispensables, et elle partit, une nuit, dans une chaise de poste qui remporta vers Rome, par la dangereuse route des Marais-Pontins.
» Mais des brigands l'arrêtèrent en chemin et la dépouillèrent presque complètement. Elle ne pouvait retourner à Naples, aussi continuât-elle sa marche vers Rome. Quand elle arriva dans cette dernière ville, elle avait épuisé toutes ses ressources ; c'est alors que l'idée lui vint d'aller chercher aux lieux qui l'avaient vue naître une hospitalité qu'elle préférait tenir de l'amitié plutôt que de la charité publique.
» Telles furent les paroles de la malheureuse Sabina.
• Ainsi Dieu m'offrit l'occasion d'une vengeance
bien douce à mon cœur , mais je la voulais plus entière. Je déclarai à Sabtna que j'entendais partager avec elle ce qui me restait du patrimoine de mes pères. Elle refusa mon offre , et pourtant promit de ne point aller demander à d'autres l'hospitalité que j'étais si heureux de lui offrir.
» Après bien des instances et de longues discussions, je parvins , l'amour maternel aidant , à obtenir de Sabtna qu'elle acceptât la moitié de ma ferme. Depuis lors nous avons vécu heureux de notre médiocrité, bénissant le Seigneur, elle, de lui avoir réservé un refuge inespéré dans sa fuite, et moi, de m' avoir permis de prouver à Sabina que « les véritables affections sont aussi solides contre les coups de l'adversité qu'elles sont au-dessus des tentations de la fortune ! »
Alessandro Valezzo cessa de parler et essuya une larme qui avait roulé de sa paupière sur sa
joue. Pepa était très-émue; elle songeait sans doute à son jeune étranger. Je respectai sa douleur et celle de notre guide, et un long silence suivit le récit de l'histoire que tu viens de lire, mon cher Paul.
Nous gagnâmes ensuite nos chambres respectives, en échangeant chacun un salut, un addio ou un bona notle.
Le lendemain , je priai Pepa de retourner à Grotta-Ferrata , car il me restait encore à faire le voyage d'Albano avant mon retour à Rome, et je voulais rentrer dans la capitale, dont j'étais absent depuis déjà plusieurs semaines.
Nous prîmes congé de Mariuggi Caméra, qui fut assez aimable pour nous accompagner jusqu'à Frascati par le chemin plus frais et plus agréable à l'œil qu'aux pieds des marcheurs, qui joint le Pilozzo à la route de Frascati à Monte-Porzio.
Ce chemin est bordé de petites villas dans le genre du Pilozzo et de vignobles qui appartiennent à différents propriétaires. Dans cette partie du territoire romain, la propriété commence à être plus divisée ; aussi les terres sontelles mieux cultivées qu'ailleurs. Il en est de même à Grotta-Ferrata.
Le reste du voyage se fit sans accident, toujours par la villa Montalto, dont nous admirâmes encore en passant le beau parc qui touche à celui non moins beau, quoique plus petit, de la villa du Belvédère.
Je ferme cette lettre déjà fort longue, cher Paul, en t'annonçant, pour la prochaine, une excursion d'Albano et de VAriccia, à laquelle Pepa a bien voulu me promettre de prendre part.
Adieu donc, cher ami.
Tout à toi,
Arthur,