CHAPITRE XII
Mœurs.
La population des colonies anglaises de l'Amérique du nord est, à beaucoup d'égards, notablement différente de celle des États-Unis. Elle n'a ni
les mêmes tendances, ni les mêmes idées sur beaucoup de points , et comme elle se distingue également de la nation métropolitaine, elle vaut la peine d'être considérée et observée en elle-même.
Les motifs de cette individualité sont faciles à saisir. Ainsi qu'il a été dit déjà, la race est un composé particulier formé d'éléments anglo-saxons en nombre relativement petit, de beaucoup d'Irlandais, de restes des anciens Acadiens français^ et d'une portion d'Écossais dont beaucoup appartiennent aux clans des Hautes-Terres. Mais on y trouve peu d'Allemands, point d'Italiens ni d'Espagnols, ni rien de cette émigration moderne qui a amené dans les territoires américains une si forte proportion de gens sans aveu, beaucoup mieux approvisionnés de vices européens que du sincère désir de prospérer par des voies honnêtes.
Il est également à remarquer que les familles d'origine française n'ont aucun rapport avec celles de même provenance qui ont peuplé jadis la Louisiane, ni avec celles qui , depuis quelques années , ont pu aborder en plus ou moins grande quantité, dans les cités américaines. Les unes, recrutées par ordonnance de police un peu partout, vers le milieu du dix-huitième siècle, ne sortaient pas des sources les plus pures. Les autres appartiennent à toutes les catégories d'industriels, et de spéculateurs plutôt petits que grands. Au contraire, les Acadiens, venus
presque tous de Normandie, race forte et agissante, très-propre à s'allier au sang anglo-saxon dont elle possède toutes les qualités sans en avoir Fâpreté un peu grossière, étaient en presque totalité des soldats ou des agriculteurs. Dès les premiers jours de leur installation, ils se montrèrent animés de sentiments de moralité qu'on ne connaissait point jusqu'alors dans le nouveau monde , et le travail assidu qui est devenu leur loi, et dont ils ne se sont jamais départis, l'impossibilité démontrée pour eux d'arriver jamais à la richesse, mais facilement à l'aisance, ont également contribué à les maintenir dans les voies honorables où ils ont toujours marché.
La population des colonies anglaises est donc remarquable par une teinte uniforme de probité , et s'il y a quelques exceptions à cet égard , elles se trouvent chez les Irlandais, infiniment moins sérieux que le reste de leurs compatriotes.
Mais tout a son utilité en ce monde, et si, pris en masse et avec les plus honorables exceptions, les Irlandais ne forment pas la partie grave des habitants du pays, ils en sont peut-être la plus aimable , ils en sont assurément la plus vivante. Ce sont eux qui ont apporté et qui y maintiennent un certain mouvement d'existence peut-être avantureux, mais nécessaire au développement des destinées futures. Ce que l'Anglais un peu morne, le grave Écossais, le laborieux Acadien, pourront un
jour souhaiter avec passion, hésitant à le rechercher, les Irlandais le désireront moins peut-être, mais, grâce à leur ardeur irréfléchie, ils feront le nécessaire pour l'obtenir et se jetteront les premiers dans la mêlée. Ils représentent un peu les exaltés de ce petit monde. Ce qu'ils ont à perdre est généralement peu de chose. Ce qu'ils ont à gagner toujours problématique. Mais, depuis qu'il y a une Irlande sous le ciel, ses fils n'ont jamais pris au sérieux que leurs fantaisies, leurs sentiments, leurs passions, et il est vraisemblable que continuant toujours de même, ils ne cesseront jamais d'être les pauvres de cette terre dont l'Évangile déclare l'existence indispensable.
La population totale des colonies ne dépasse pas actuellement cinq millions d'àmes. Quelques patriotes font déjà observer avec un certain orgueil qu'il y a tel royaume d'Europe qui n'en pourrait pas compter autant. Cette observation est fondée, mais il n'est de pays en Europe, si petit qu'il soit, qui n'ait une existence intellectuelle et une importance politique plus faites que ne l'ont encore les territoires nord-américains. C'est, en outre, une situation très-forte que celle où la population est dans un rapport quelque peu juste avec l'étendue du pays. Les contrées voisines du golfe Saint-Laurent ne jouissent pas de cet avantage, et leurs vastes rivages, leurs profondes solitudes pourraient rece-
voir aisément quarante millions d'habitants, si on ne considère les choses qu'au point de vue purement topographique. Malheureusement, la plus grande partie de ces régions est condamnée à demeurer stérile, et ne produira jamais, quelque effort qu'on y dépense, le blé ni même l'orge nécessaire à la nourriture de l'homme. 11 est vrai que partout on peut trouver du poisson. Mais quelque avantageuse que soit cette nourriture à beaucoup d'égards, il est difficile que des émigrants soient attirés par la perspective d'avoir à s'en contenter. J'ai dit ailleurs comment, malgré leur fécondité, les familles de la Nouvelle-Ecosse ne contribuaient cependant pas à augmenter sensiblement le chiffre des habitants du pays, puisque, filles et garçons, émigrent généralement lorsqu'ils arrivent à l'âge du travail. Dans les autres colonies, il en est de même. A. Terre-Neuve, il n'est nullement rare de voir une femme compter de seize à dix-huit enfants. La proportion ordinaire est de cinq ou six. On se marie fort jeune.
Ce que je dis pour le peu d'accroissement de la population ne s'applique pas au Canada. Ce pays, engagé dans les voies de la prospérité la plus brillante, aussi fertile dans la plupart de ses parties que les autres territoires le sont peu3 maître déjà d'une industrie qui se développe parallèlement à son agriculture et qui semble devoir arriver à de grandes destinées, ce pays a vu augmenter assez notablement
le nombre de ses habitants dans ces dernières années. Ce qui pourrait modifier considérablement l'avenir des autres colonies, à défaut de fertilité du sol, ce sont les mines. Le Cap-Breton a déjà ses charbons; Terre-Neuve commence à exploiter de riches gisements de cuivre. Récemment on a parlé de découvertes d'or clans la Nouvelle-Ecosse. Si ce nouvel avenir était certain, la population attirerait à elle •quelque chose de ce courant qui se porte vers la Californie et l'Australie. Mais, dans l'intérêt véritable du pays, il ne faut pas trop le souhaiter. Ce courant est fort impur, et ce qu'il promettrait de prospérité matérielle serait plus que compensé par la perturbation complète qu'il apporterait dans la moralité.
L'esprit des populations, en matière politique, est ce qu'on nomme en Europe libéral, mais, généralement, il n'a pas une tendance réellement démocratique et ne recherche pas la forme républicaine.
En réalité, il est communal. Il attache le plus grand prix à l'intervention constante du gouverné dans les affaires locales. C'est vers cet objet que toutes les intelligences convergent, et le riche comme le pauvre sont également jaloux de leurs droits. L'administration, d'un mécanisme extrêmement simple, obéit tout entière à cette idée et n'a rien de centralisé. En dehors de ce besoin d'agir par soi-même et de surveiller tout ce qui touche aux intérêts matériels de la communauté,
ce que chacun regarde comme son devoir, il n'y a pas trace, dans les majorités, de principes positivement égalitaires. Les colonies ont vu, avec une satisfaction marquée, certaines créations de baronnets que la couronne a cru devoir faire dans ces demienières années parmi leurs citoyens. La population, prise en masse, en a été singulièrement flattée. On y attache plus de prix qu'ailleurs aux distinctions sociales, et j'ai cru m'apercevoir que dans certaines maisons assez humbles où on eût pu croire que le prix du poisson était la seule et unique affaire, le Peerage et le Baronnetage ofthe United Kingdom étaient des livres fort honorés et très-consullés. On remarque par fois, et non sans surprise, des sentiments analogues aux Étals-Unis même; avec cette différence toutefois que là on les peut considérer comme une inconséquence sans portée politique. Il n'en est nullement de même dans Jes colonies anglaises. Gomme les idées de cette nature n'y constituent pas seulement des prétentions individuelles, mais une façon de voir presque universellement consentie, elles ont décidé ce dégoût général pour les formes républicaines, et, à certains égards, cette antipathie pour les Américains, qui forment au premier abord un des traits les plus curieux de la population. A moins que de pareils sentiments ne soient modifiés quelque jour par une affluence de population venue du dehors, ils feront sérieusement obsta-
cle à ce que le gouvernement de ces contrées devienne jamais autre que monarchique , quels que soient les événements qui pourront s'accomplir.
L'éducation intellectuelle est assez faible, faute de ressources. Si les théories qui ont contribué à la fondation d'écoles semblables à celle de Truro venaient à s'enraciner, elle deviendrait pire encore : elle serait radicalement faussée. Mais si , au contraire, ce qui est plus probable, les exemples donnés par le Canada se répandent dans les autres colonies qui ont volontiers les yeux fixés sur ce qui se passe dans cette région, l'avenir sera plus brillant que le présent. Il y a tout à espérer des études qui se poursuivent dans cette région et ce qui est particulièrement précieux, c'est l'intérêt soutenu que la jeunesse paraît y prendre. C'est là le gage de progrès très -réels et pleins de promesses.
J'oserai aborder un sujet un peu délicat en parlant de la situation des femmes et des habitudes qui s'y rattachent.
Les races germaniques d'Europe, comme celles du nouveau monde, accordent aux femmes une liberté d'action en apparence plus grande que ne le font les populations latines. Je dis en apparence, car, à bien juger les choses , l'indépendance réelle des femmes est à peu près la même partout dans la société moderne. Mais, tandis qu'en vertu des doctrines qui prévalent dans le Sud, on croit devoir en-
tourer les jeunes filles d'une surveillance et d'une protection plus spéciales, qu'on les juge moins aptes à décider de leur sort et à chercher elles-mêmes ce qui leur convient, dans le Nord et en Amérique on est d'avis contraire. Sur ce dernier point on pousse môme les choses à l'extrême, et une jeune fille arrivée à la nubilité , bien- et dûment avertie des dangers qu'elle peut courir, suffisamment renseignée sur la manière à employer pour s'en défendre , est lancée dans le monde à ses risques et périls, tout comme un autre spéculateur, cherchant à contracter la grande affaire de sa vie, qui est le mariage.
A un point de vue purement sentimental, sur lequel je ne veux pas m'arrêter, des Français, des Italiens, des Espagnols pourront dire que la jeune fille américaine manque de naïveté, et sinon de la plus solide vertu , à tout le moins d'innocence ; qu'à leurs yeux, une telle et si solide instruction, acquise dès l'enfance sur les choses de la \rie, est dépourvue de grâce; qu'une des félicités principales promises à l'homme de goût est d'avoir à apprendre beaucoup de choses à sa compagne et à savourer délicatement l'étendue de ses ignorances, et qu'il n'y a pas grande joie, à ce point de vue , à entrer en confidences intimes avec une jeune épouse qui , en matière de théories,, se trouve être la veille même de ses noces, aussi avancée qu'un vieux casuiste.
A la vérité , les adversaires répondent que de pa-
reilles idées sont des fantaisies puériles et sans utilité aucune ; que même il ne serait pas difficile de les convaincre d'une certaine immoralité ; que ce dilettantisme en matière de sentiments aussi graves que ceux qui appartiennent au mariage ne laisse pas que de sentir son libertin, et qu'il faut se préoccuper non pas de la retenue quelquefois un peu feinte d'une épouse, non pas de ce qu'elle a pu savoir ou ignorer, mais de la solidité de ses principes et de la claire notion de toutes choses avec lesquelles elle prend en main le gouvernement de votre maison.
Le pour et le contre peuvent se soutenir, et c'est là une question d'instinct ou d'éducation chez les hommes qui la discutent. Mais les conséquences du système américain sont des faits, et qui peut-être ne donnent pas l'avantage à ceux qui l'approuvent.
Les jeunes demoiselles, en entrant dans la vie comme des spéculateurs entrent à la Bourse , sont naturellement amenées à se bien pénétrer de leurs moyens d'action et des obstacles qu'elles ont à vaincre. La beauté, l'esprit et le charme qu'elles peuvent avoir reçus de la nature représentent le capital disponible. Il s'agit non-seulement de le bien employer mais d'en multiplier autant que possible la force. De là une coquetterie qui , il faut bien le reconnaître, n'a pas de limites. On dit avec raison des femmes orientales que ne se jugeant propres qu'à un
seul usage, elles ne portent guère leurs pensées ailleurs. A certains égards, les jeunes filles américaines ne sont pas fort dissemblables de ce portrait. Elles veulent se marier, le reconnaissent hautement , et font tout ce qu'elles peuvent pour engager un mari, on pourrait presque dire pour l'attraper, en faisant miroiter aux yeux du célibataire sur lequel elles ont jeté leur dévolu, tout ce qui peut être de nature à l'entraîner à une détermination toujours très-sé~ rieuse.
Elles ne se font donc pas grand scrupule de se mettre en dépense d'avances très-marquées, et aussitôt qu'une occasion se présente, elles la saisissent avec une franchise de résolution qui ne laisse pas que d'être assez bizarre pour les étrangers peu habitués à cette façon d'agir. Alors, rien ne leur coûte. On voit, dans un bal, une charmante fille de dix-sept à dix-huit ans, s'attacher au bras d'un danseur qui, une demi-heure auparavant, lui était complètement inconnu. Elle se promène avec lui d'abord dans le salon, puis elle l'entraîne ou, ce qui revient au même, se fait entraîner dans le jardin , s'égare ou se fait égarer dans les allées obscures, dans les kiosques ténébreux, donne un rendez- vous pour le lendemain chez elle où elle sera seule , poursuit cette intrigue sans que ses parents en aient le moins du monde avis et même se soucient d'en rien savoir, part pour la campagne avec l'heureux mortel qu'elle enguir-
lande, pour employer une expression russe fort convenable ici, et tâche de le griser de son mieux pour Tamener à ses fins.
L'homme est bien faible dans des circonstances aussi vives et laisse vite apercevoir à la rusée créature qui l'attaque, les côtés faibles de son cœur et de son esprit. Vaniteux, elle le flatte et lui parle de lui-même avec une profonde vénération ; tendre, elle lui laisse entrevoir des trésors inépuisables d'affection et de dévouement. Si elle le devine passionné, elle s'arrange de façon à lui donner lieu de croire que l'étincelle et la flamme ne sont que des imitations adoucies du volcan qui remplit son cœur. Il n'estpas sans vraisemblance que s'il n'existait qu'une seule Américaine au monde, avec cette âpreté au mariage et cette habileté soutenue à faire tout ce qu'il faut pour parvenir à ce résultat, elle réussirait à se faire épouser par une grande partie du genre humain. Mais la concurrence est trop forte , les rivales sont nombreuses, toutes également armées en guerre, peu scrupuleuses dans les moyens de réussir, et c'est là ce qui sauve un grand nombre de pauvres jeunes gens, chaque soir pris et repris, comme le sont des redoutes attaquées et défendues par des assaillants également intrépides.
k un pareil jeu, ce n'est pas seulement la grâce, les qualités purement aimables qui s'effacent et disparaissent, c'est aussi quelque chose de plus, et par-
ticulièrement le sentiment d'estime qu'un homme conserve difficilement devant de pareils efforts. Courtisé comme un sultan, il se prend pour tel et accepte aisément le rôle de supériorité qu'on lui fait. L'amant le plus épris ne se gêne que peu pour l'objet de sa flamme , et , ce qui paraîtrait assez bizarre en tout autre rpays, il ne cherche pas à lui dissimuler les défauts même les plus choquants. C'est ainsi que l'on voit dans les bals, les jeunes gens échauffés par un dîner trop prolongé, se croire parfaitement en état d'aborder les dames, bien que leurs jambes leur refusent un peu le service, et personne ne se choque de cette façon d'être. J'ai vu une belle jeune fille, pendue au bras d'un cavalier dont le vin avait fort rehaussé les couleurs naturelles ; il écoutait avec l'attitude d'absorption naturelle à son état des propos assurément fort doux, et qu'il ne méritait guère.
On prétend, dans le pays, que de ces empressements féminins, de ces rendez-vous, de ces courses lointaines, de ces tête-à-tête indéfiniment prolongés, il ne résulte jamais d'inconvénients parce que, diton, les jeunes demoiselles savent trop bien quel tort irréparable en sortirait pour elles. Leur spéculation serait manquée, et un mariage défait pour une pareille cause, leur permettrait difficilement d'en conclure un autre. Cette raison me paraît plus spécieuse que décisive. Toutes spéculations sont
de leur nature chanceuses, et il n'est pas marchand qui toujours gagne. La route est dangereuse, les moyens sont scabreux ; je veux que le cœur ne soit absolument pour rien dans le charme que Ton cherche à faire naître, et, soit dit en passant, ce n'est pas là ce qu'il y a le plus à admirer, mais le diable est bien malin, ce dit-on, et j'ai vu des personnes de bonne foi ne point partager à cet égard l'optimisme de leurs compatriotes et secouer la tête d'un air très-significatif. Ce qui est incontestable, c'est que les ecclésiastiques de tous les cultes blâment unanimement cette façon de procéder et assurent qu'ils ont des raisons sérieuses dans leur désapprobation.
Quoi qu'il en soit, les enlèvements sont chose très-commune. On ne voit pas d'abord bien clairement pourquoi, puisque les parents interviennent si peu dans une affaire qu'ils jugent ne pas les concerner beaucoup. Mais, d'une part, les jeunes gens trouvent cette manière de procéder plus romanesque et suffisamment sentimentale : c'est un moyen de dérober son bonheur à la vue et aux réflexions d'un vulgaire profane. Il n'y a rien de tel que l'absence des impressions vraies pour produire une moisson plantureuse de faux semblants. Ensuite, si désintéressés que soient les parents de la conduite d'une fille , ils tiennent cependant à dire leur mot , et le prétendu choisi peut ne pas leur convenir. On
échappe à cette tyrannie en faisant sa malle et en prenant le chemin de fer, et le mariage est conclu. Ici commence maintenant la phase réellement sérieuse de la vie féminine.
L'épousée a ce qu'elle a voulu. Son sort est fixé; elle possède un mari, une maison, bientôt des enfants en nombre illimité. Les théoriciens prétendent que, si la jeune fille en Amérique est très- libre et mène une existence de plaisirs continuels, la jeune femme est au contraire renfermée dans un genre de vie fort austère. Je n'ai rien vu de semblable. Les jeunes femmes montrent un goût aussi passionné pour la dissipation qu'avant leur union, et tant que l'âge le permet, elles dansent et vont aux fêtes de toute nature avec le même empressement et la même liberté; elles ne s'occupent de leurs enfants , imitant en cela les Anglaises, que dans la mesure où l'état de leur fortune le rend indispensable. Si elles sont riches, elles laissent très-bien les rejetons de leur amour conjugal dans la nursery, où les bonnes gouvernent ce petit peuple à leur fantaisie et exercent un empire absolu que l'intervention de la mère vient très-rarement tempérer; le tout, sans préjudice de ces attendrissements exaltés et de ces phrases passionnées et interminables dont toutes les femmes du Nord ont le secret sans se croire, pour cela, le moins du monde obligées de les mettre en pratique.
Mais Tàge approche; la danse cesse; la fatigue
arrive ; la femme commence à devenir plus sédentaire. Son mari, qui n'a pas moins qu'elle le culte idéal de la vie domestique, continue comme par le passé à dépenser ses journées entières hors de chez lui , occupé de ses affaires qui l'absorbent. Toutes ses soirées se passent au club ou dans des dîners interminables. On se voit donc à peine. La jeune génération ne s'occupe de la mère en aucune façon, et celle-ci en est réduite à la société de quelques contemporaines. Bientôt ses filles deviennent de grandes personnes qui, à leur tour, armées de pied en cap pour la conquête d'un mari, comme elle l'a été jadis elle-même, entrent en campagne, remplies de la plus généreuse ardeur.
Elle n'a plus que de stériles conseils à donner; elle n'est pas plus écoutée qu'elle n'a écouté ellemême. Son salon et sa maison sont de nouveau envahis par des jeunes gens qui ne songent pas à elle, et ne jugent pas même toujours nécessaire de la saluer soit en entrant, soit en sortant. Elle les voit s'installer sur les fauteuils pour causer tout bas avec ses tilles , et ce qu'elle a de mieux à faire et ce qu'elle fait souvent, c'est de se retirer pour ne gêner personne. Quand on demande de ses nouvelles à ses enfants ou même à son mari, ils ont l'air surpris et répondent souvent tout de travers, tant la chose a peu d'intérêt; et, envoyant de malheureuses mères de famille ainsi abandonnées, j'ai souvent regretté
que la philanthropie anglaise , qui invente tous les jours tant de façons nouvelles de rendre service à l'humanité, ne se soit pas encore donné le thème de trouver un asile pour des personnes si délaissées.
On pourrait peut-être les transporter dans quelque île déserte, où, avec du thé et des gâteaux, elles mèneraient une existence suffisamment confortahle et ne troubleraient personne.
Ce peu d'estime manifesté pour les femmes n'est pas un bon symptôme dans une société. Il contribue certainement à y entretenir le goût exclusif qu'ont les hommes pour vivre entre eux, une certaine étroitesse d'idées , une rudesse marquée dans les manières et la tendance à l'ivrognerie , qui est encore un des vices les plus apparents des colonies anglaises. Il est triste de voir souvent des hommes d'un rang élevé et d'une intelligence au-dessus du commun, parcourir les rues d'un pas très-peu sûr; et, plus triste encore, d'observer que l'opinion publique est si parfaitement indulgente pour l'intempérance qu'elle n'y trouve même pas matière à critique. Il serait injuste de ne pas ajouter, cependant, que les Sociétés de tempérance font tous les jours des recrues, et que la jeune génération semble un peu moins incliner vers le vice favori; mais il reste beaucoup à faire pour l'éteindre.
Autant que les Américains si peu aimés dans ces parages, l'homme des Colonies est essentiellement do-
miné par l'esprit mercantile. Dieu le mit au monde et lui dit : Gagne de l'argent ! 11 s'acquitte consciencieusement de ce devoir qui est pour lui la satisfaction d'un instinct, et le remplit, il faut le répéter, avec âpreté peut-être, mais généralement avec beaucoup de probité et un amour du travail qu'on ne saurait assez louer. Mais sa probité est un peu sèche et ne va pas plus loin que la conscience ne l'ordonne.
Pendant notre séjour à St-Jean, un incendie qui s'annonçait comme fort redoutable éclata dans un des quartiers de la ville. Les navires de guerre français et anglais s'empressèrent d'envoyer des détachements de leurs équipages sur le lieu du sinistre. Le dévouement des matelots fut égal des deux parts, et on empêcha de réels malheurs. Cependant peu s'en fallut qu'il n'en résultât des procès. Un homme dont la maison n'avait été qu'à demi brûlée, grâce à l'intervention courageuse des matelots, prétendait que les commandants lui devaient tenir compte de son mobilier, attendu que, dans le déménagement fait un peu à la hâte et, disait-il, sans son autorisation, quelques objets avaient été brisés et comme, pour arrêter les progrès du feu, on avait dû abattre plusieurs cloisons à coups de hache, toujours sans s'en être entendu avec lui, il voulait contraindre à des dédommagements ceux qu'il appelait les auteurs du dégât.
Il arriva même qu'au plus beau moment de la crise, et comme les flammes menaçaient de gagner une habitation voisine, un de nos marins, bien animé à sa besogne, travaillait dans le jardin à arracher les palissades. Le propriétaire qui, probablement, ne pouvait lui communiquer ses idées en français , l'assaillit tout à coup d'une grêle de vigoureux coups de poings. Le marin, d'abord surpris, accepta pourtant ce genre de conversation ; il posa sa hache et battit à outrance son antagoniste qui, à grand'peine, s'arracha de ses mains et prit la fuite, ce qui permit au vainqueur de se remettre à l'ouvrage. Mais le battu voulait une vengeance et la demanda à grands cris. Quand on en vint aux explications , il déclara qu'il n'avait pu se contenir en voyant un étranger assez hardi pour piétiner sans égards dans un carré de choux à lui appartenant. Le commandant anglais , justement irrité de cette façon singulière de remercier ses hommes des dangers qu'ils avaient courus et de la fatigue qu'ils avaient bravée , avertit officiellement les autorités de l'île que si un incendie nouveau éclatait il n'enverrait personne que sur une réquisition spéciale.
En réunissant les traits divers du caractère des peuples du Nord-Amérique , en les comparant les uns aux autres ; en compensant les qualités par les défauts et les vertus par les vices, il reste une observation capitale; c'est que c'est là une nation très-vi-
vante et très-susceptible d'un développement limité. C'est une population digne non pas d'admiration , car, dans les deux Amériques, le self-contenlment est poussé partout à un degré extrême, mais de beaucoup d'estime, et au milieu de laquelle un esprit ferme, indépendant, aventureux, peut trouver d'autant plus de plaisir à vivre que très-peu de barrières y limitent l'expansion de la fantaisie. On y est mal protégé, mais libre de se protéger soi-même. Le secours qu'on est en droit d'attendre du prochain est fort réduit; mais on n'est pas tenu à faire davantage, et les occasions ne manquent pas de travail- 1er pour soi; enfin, si on aime la solitude, on a beaucoup plus de chances de se la créer absolue qu'au milieu des foules européennes.
Les préparatifs de notre retour , après nous avoir conduits à St- Pierre , nous ramenèrent également à Sydney. Nous y passâmes quelques jours en face d'un paysage que l'automne commençait à couvrir de teintes rougeâtres de toutes nuances. Les sauvages étaient descendus de l'intérieur en plus grand nombre que nous ne les avions encore vus , et leurs wigwams s'étendaient dans les bois voisins. Des groupes de ces braves gens circulaient dans les rues vendant leurs paniers et demandait un peu l'aumône, ce qui nous fit faire la connaissance d'un personnage important nommé Gougou, qui n'était rien moins que
le dernier représentant de l'ancienne famille royale des Micmacs. On assure qu'il jouit d'une grande considération auprès de ses compatriotes. Il sait ce qui est dû de déférence au sang d'où il sort; mais il est particulièrement harcelé par les soucis d'une si* tuation de fortune très-gènée. Quelques sous qui lui furent offerts pour acheter du tabac et qu'il accepta avec empressement, commencèrent notre connaissance. Plus tard il voulut bien agréer aussi plusieurs charges de poudre et de plomb qui lui servirent à nous apporter des perdrix. De toute sa bande, ce prince était incontestablement le plus négligé dans sa toilette. Il portait, à la vérité, et en tout temps , un habit noir mais fort éraillé, ouvert en plus d'un endroit et auquel il ne restait plus qu'un seul et unique bouton. Son pantalon était dans un désarroi complet, son chapeau n'avait plus de fond. Gougou, veuf depuis quelques années, manifestait l'idée de convoler en secondes noces , mais il avouait qu'il lui était difficile de trouver un parti, ne possédant au total qne son chapeau , son pantalon et son habit noir. Il paraît que le prestige de son origine ne suffisait pas pour lui faire faire un mariage d'argent dans sa tribu, de sorte qu'il est à craindre que la famille souveraine des Micmacs ne s'éteigne en lui.
Nous passâmes encore quelques jours fort agréables dans cette bonne et hospitalière Sydney. M. B***
voulut , comme le Gassendi quelques mois auparavant, résoudre le problème difficile de donner un bal. Il tenta l'entreprise avec courage et réussit au delà de toute espérance. Son orchestre, et c'était là le nœud de la difficulté , était bien supérieur à celui que nous avions réussi à combiner à bord. Il se composait de deux violons profondément endormis. Quand une figure de la contredanse était terminée, quelqu'un les secouait fortement par le bras, alors ils se taisaient. Sur une seconde secousse et l'indication de ce qu'il fallait faire, ils reprenaient. Mais ils ne se réveillèrent que pour aller souper et se rendormirent immédiatement après, quand, de nouveau, on leur eut mis leurs instruments entre les mains.
Comme ce bal était la dernière réunion à laquelle pût assister l'état-major du Gassendi on le prolongea tant qu'on put. La nuit était bien avancée quand les embarcations du bord nous ramenèrent. Peu de jours après nous partîmes tout pleins des bons et joyeux souvenirs que nous laissaient nos hôtes. Aussi longtemps que le navire fut en vue, des mouchoirs s'agitèrent sur la plage pour prolonger les adieux. Plusieurs des officiers ont dû retourner et retourneront encore dans ces pays lointains. Tous se rappelleront constamment avec plaisir les soins qu'on ne cesse d'y prendre pour les bien accueillir.
Enfin nous étions en route pour regagner la France, non sans quelque terreur d'avoir une traversée de retour aussi mauvaise et aussi longue que l'avait été celle d'arrivée. Cependant le vent se conduisit bien et nous favorisa. Rudement secoués par une forte brise, nous faisions chaque jour beaucoup de chemin. Les lames, à la vérité, couvraient quelquefois le pont et nous enfoncèrent deux sabords ; mais nous n'en allions que plus vite. Seulement il fallut renoncer à un certain nombre de jeunes plants d'arbres verts qu'on -avait espéré pouvoir importer chez nous. Ce fut autant de brisé et d'enlevé par le flot.
Sept à huit chiens de Terre-Neuve que nous avions à bord prenaient les choses plus gaiement que personne. L'agitation de la mer les jetait dans une extase visible. Crispés sur leurs jambes, les Oreilles dressées, les yeux ardents, ils regardaient la vague avec une ardeur de convoitise extrême, et , pour un peu , se seraient précipités dans son sein, qui n'eût pas manqué de les engloutir immédiatement. Il y a là matière à une foule de comparaisons qui remplaceraient de la manière la plus heureuse celle du papillon et de la flamme, un peu usée désormais.
Enfin, au milieu d'une belle nuit, nous nous trouvâmes entourés de lumières mobiles qui brillaient et s'éclipsaient de toutes parts au milieu des ténè-
brcs. C'étaient les feux des côtes de France, et le lendemain, de grand matin, nous donnions dans le goulet de Brest.