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CHAPITRE XL

Sairit-Jean et les pêcheries.

Le Gassendi fut comblé de prévenances à Saint- Jean comme il l'avait été à Halifax, et l'hospitalité coloniale nous donna là autant de preuves de sa cordialité que nous en avions reçu ailleurs. Sans aucune différence de partis, catholiques et protestants se montrèrent pour nous empressés et pleins d'accueil. Nous avions d'autant plus lieu de le remarquer et d'en être reconnaissants que l'affaire des pêcheries et l'antagonisme fâcheux que des malentendus multipliés avaient réussi un instant à faire naître, constituaient à Saint-Jean un intérêt très-vivant et dont chacun s'était fort préoccupé. Mais, avec une rectitude d'idées et une justesse d'esprit qu'on ne saurait trop reconnaître, la population tout entière

n'avait pas tardé à comprendre que la vérité lui avait été voilée. Elle accepta fort bien, quand elle en eut les preuves, ce fait évident que la France ne voulait rien de plus que l'état séculaire de. choses qui jamais ne. lui avait porté préjudice, et on oublia de toutes parts des préventions reconnues mal fondées, dont on nous avait d'ailleurs exagéré la nature, et qui ne se manifestèrent en aucune façon pendant notre séjour. On tint même beaucoup, et avec une sorte de coquetterie aimable, à ne pas nous laisser le plus léger doute à cet égard. On chercha une occasion de nous le faire comprendre, et on la trouva dans un bal que notre collègue, l'honorable M. K***, secrétaire colonial, donna quelques jours après notre arrivée.

On aime beaucoup les discours publics à Saint- Jean, comme dans toute l'Amérique du Nord, ou pour mieux dire, comme dans tous les pays anglais , et pendant que les jeunes demoiselles et les officiers des navires et de la garnison recommençaient à danser après le souper, notre hôte portant la santé de l'empereur et de la reine, développa son toast en un véritable discours parlementaire des plus propres à fonder sur de nouvelles bases la concorde des deux nations.

Un des assistants lui répondit avec la même solennité, le remercia des appréciations excellentes qu'il voulait bien communiquer à ses concitoyens,

et passa la parole à un autre orateur qui , abrité derrière un autre toast, mania non moins habilement la parole, en mêlant à des considérations sur les pêcheries certaines allusions à la politique locale, dont -toutes n'étaient pas également transparentes pour nous, mais qui nécessitèrent encore des toasts et des discours. On tinit par s'attendrir assez généralement, et je ne crois pas outre-passer la vérité en disant que quelques larmes tombèrent dans les verres.

Mais ce fut surtout à l'occasion du 15 août que la population, cette fois tout entière, donna aux Français des marques éclatantes de sa sympathie et de son bon vouloir.

Mgr de Saint-Jean avait bien voulu mettre sa cathédrale à la disposition des commissaires impériaux. Le pavillon britannique et le pavillon français flottaient sur les deux tours, séparés par les couleurs épiscopales, la croix verte et la harpe d'Irlande. Les équipages du Gassendi et du Ténare formaient la haie, et les états-majors, en grande tenue, trouvèrent place dans le chœur avec les officiers catholiques de la garnison. Poussant plus loin encore la courtoisie , Mgr M*** avait voulu que son palais fût le lieu de réunion des personnes notables invitées à cette fête , et il avait fait disposer son salon à cet effet. Dans l'église , une foule compacte se pressait de toutes parts , accourue des districts voisins

de Saint-Jean , et observait un silence et un respect merveilleux. Quand le cortège sortit de l'église, la foule fit sauter en l'air les bonnets et les chapeaux, et tandis que les salves d'artillerie tirées par les navires français et anglais et par les forts se succédaient, ce qui dura toute la journée , que les bâtiments de commerce se montraient pavoises avec un zèle tout spontané, le moindre de nos hommes qui apparût dans les rues fut entouré et salué par des hourras d'enthousiasme. Bref, une ville dont on nous avait dépeint les sentiments comme assez peu favorables à la France, nous témoigna, dans tous les rangs de la société, une bienveillance et une confiance égales à celles que nous avions observées pendant tout le cours de notre voyage sur la côte française de la part des pêcheurs anglais.

Comme à Halifax, notre temps se passa en fêtes, Mgr M***, le gouverneur, sir Alexandre B***, le général L***, voulurent nous recevoir tour à tour. Nos collègues eux-mêmes ne se piquèrent pas d'un moindre empressement, et si M. K*** nous fit assister à un bal qui nous donna occasion de remarquer combien la ville comptait de belles personnes, le capitaine D*** renouvela les mêmes impressions en nous invitant à son bord avec toute la société de Saint-Jean.

. Enfin, rassasiés déplaisirs, et pressés par la saison

qui s'avançait, bien fournis de souvenirs agréables et de motifs de gratitude, nous quittâmes la capitale pour terminer le tour de l'île en nous rendant dans la baie de Burin, située non loin de notre propre établissement de Saint -Pierre et Miquelon. Cette partie de l'île est la plus peuplée, et le commerce de boitte ou appât qui s'y fait, lui assure une certaine aisance. Rien n'y diffère d'ailleurs de ce que nous avons vu sur les autres points, sinon l'absence de Français. C'est à peu près le même genre de vie, quoique régularisé par la présence de magistrats, de prêtres, de tout ce qui constitue l'état normal d'une société. Cette partie de l'île souffrait alors de la présence d'un cruel fléau qui n'y sévit que trop souvent. Une épidémie d'angine couënneuse s'était établie sur quelques points, et enlevait particulièrement les enfants. Quelques maisons où le mal faisait plus de ravages étaient tenues clans une espèce de quarantaine.

Notre visite terminée, nous devions prendre congé de nos collègues anglais, et ce fut là que nous nous séparâmes. Nous avions fait ensemble une assez longue expédition, et, sans nul doute, elle avait été singulièrement facilitée et même égayée par les excellentes relations qu'il nous avait été donné d'entretenir avec eux. Au lieu d'adversaires, nous avions eu le bonheur de rencontrer des amis et des hommes dont la loyauté et la droiture d'in-

tention ne s'étaient pas démenties un seul instant. Nous prîmes congé d'eux avec un vif regret et non sans conserver l'espérance d'être encore réunis quelque jour. Ensuite nous nous dirigeâmes vers Saint-Pierre, tandis que le Tènare allait retourner à Saint- Jean de Terre-Neuve.

La France a jadis possédé tous ces domaines que l'Angleterre occupe aujourd'hui. Elle les a possédés non-seulement par droit de conquête, mais, la plupart, par droit de découverte, et un esprit occupé de la gloire de son pays ne saurait oublier que le Malouin Jacques Cartier fut le premier à reconnaître les eaux du Saint-Laurent et à s'aventurer dans ce fleuve immense.

Mais tous les peuples ont fait des découvertes, tous ont entrepris et mené à fin des conquêtes, tous, aussi, ont eu leurs jours de malheurs et de revers. Ce serait s'abandonner au plus banal et au plus inutile de tous les regrets que de jeter encore un regard attristé sur des possessions anciennes qui, en réalité , ne nous ont jamais rapporté quoi que ce soit et dont la restitution, si on songeait jamais à nous la faire, devrait être repoussée comme un désastre.

Aussi n'est-ce pas en tant que propriété perdue que je m'arrête à y penser, mais comme étant, par une particularité singulière, le point du globe où la gloire française, bien que stérilement acquise, a

été, à certains égards, sinon la plus grande, du moins la plus pure, et, comme on dit, la plus chevaleresque.

Nos premières entreprises dans ces contrées n'ont été ni faites ni même connues par le gouvernement. Elles ont eu pour auteurs quelques pilotes audacieux et des cadets de famille à la recherche des aventures. C'était au seizième siècle et au commencement du dix-septième, quand la nation avait encore conservé une ardeur dévorante que les guerres religieuses n'avaient pas réussi à épuiser, et que l'ordre renaissant dans l'État devait nécessairement contrarier.

En 1578, Dominique de Gourgues s'en allait pour son propre compte, avec trois navires, faire la guerre aux Espagnols de la Floride. Après la victoire, les volontaires qui l'avaient suivi, et parmi lesquels un des miens eut l'honneur de se trouver, ne revinrent pas tous en Guyenne. Une bonne partie se dirigea vers le Canada. Dans le même temps, d'autres, Basques, Gascons ou Normands, se répandaient dans tout le Nord-Amérique, sur des navires qui méritaient à peine le nom de barques, et s'établissaient avec leurs bandes sur le point du territoire qui leur convenait le mieux. Le bâtiment qui les avait apportés repartait pour la France , d'où il devait revenir avec l'année qui suivait, mais tantôt il sombrait en route, tantôt il ne pouvait rassembler

les ressources sur lesquelles on avait compté, et de deux expéditions , une seule à peine réussissait à traverser les terribles phases de famine et de froid qu'elle était venue braver, et à se maintenir jusqu'à ce que les secours espérés lui arrivassent.

On peut assez se figurer ce que devait être l'existence dans ces petits forts construits à la hâte au bord de la mer, où huit à dix hommes résolus, et quelquefois moins, vivaient de misère en attendant une délivrance incertaine et se soutenaient par l'espoir de conquérir un jour une vie libre, large et opulente, et surtout, il faut bien le dire, par la passion d'aventures qui les dévorait.

Ils étaient entourés de sauvages, mais la faiblesse même de leur nombre leur avait imposé dès l'abord la loi de traiter les indigènes avec modération et douceur, et de ne pas tenter sur eux des entreprises violentes. Les rapports furent donc généralement amicaux. Les tribus de la côte, sauf de rares exceptions, accueillirent bien les nouveaux venus auxquels ils rendirent d'assez grands services ; souvent ils les sauvèrent des rigueurs du climat et des chances terribles de l'abandon , et ainsi s'établit une confiance mutuelle, des rapports journaliers qui facilitèrent singulièrement la tâche des missionnaires hardis qui, sur la nouvelle de la découverte de terres inconnues peuplées de païens, allèrent rejoindre les aventuriers.

C'étaient, pour la plupart, des pères récollets. Dans les temps qui suivirent, les jésuites prirent part à leurs travaux, surtout au Canada, et s'efforcèrent d'appliquer dans ces vastes contrées les principes de gouvernement qu'il leur fut donné d'essayer avec plus de succès au Paraguay. Soutenus par le cabinet de Louis XIV, ils agirent avec un ensemble de vue réellement imposant, peut-être mal calculé pour les lieux, peut-être impropre à servir tous les intérêts dont la surveillance trop directe était le but de leurs efforts, mais incontestablement remarquable par une grande et puissante logique dans l'application.

Les pères récollets ne firent rien de semblable. Ce furent des missionnaires et des apôtres, dans l'ancien sens du mot. Sans organisation politique, sans autre plan que celui de répandre la foi et de convertir les sauvages à leurs risques et périls, tantôt on les voyait, dans les postes français, soigner les malades et partager tous les dangers, toutes les fatigues, toutes les souffrances des vaillants pionniers dont ils s'étaient faits les compagnons, tantôt, parcourant seuls et isolés les territoires indiens, habitant les wigwams des tribus, très-souvent s'y établissant pour toujours, et, devenus compatriotes de leurs ouailles, ne plus conserver des idées de leur jeunesse que la passion du prosélytisme et les vertus de leur état.

Ces pauvres récollets ont fait un bien incalculable. Ils ont exercé sur les indigènes une influence dont les traces se voient encore aujourd'hui. Plusieurs d'entre eux, devenus savants dans la connaissance des dialectes indiens, ont laissé sur ces matières peu connues des travaux manuscrits considérables. L'invention d'un alphabet approprié à la nature des idiomes auxquels il devait s'appliquer, leur a même servi à répandre une certaine somme de lumières. Il n'y a pas à douter que si, dans les temps malheureux qui ont suivi la conquête anglaise, les Indiens sont restés fidèles à la religion qui leur avait été prêchée, il le faut attribuer en grande partie à l'impression profonde qu'ils avaient reçue de la bonté, du dévouement, des vertus inouïes de ces humbles pères. Ils s'en rappellent encore, et à ne parler qu'au point de vue de la gloire humaine, à laquelle les récollets ne songeaient assurément pas, il est difficile d'imaginer un succès plus complètement obtenu.

Cependant, les aventuriers français n'étaient pas seuls à parcourir le pays. Tandis qu'ils y fondaient des établissements qui commençaient déjà pour quelques-uns à prospérer, et que nos anciennes expéditions de pêche s'appuyaient sur des bourgades créées au bord de la mer, les Espagnols d'une part, les Anglais de l'autre, cherchaient à établir aussi leur puissance dans ces parages et déployaient

une activité et une audace qui ne le cédaient pas à celles de nos gens.

Graduellement, les Espagnols disparurent de la scène, mais les Anglais y restèrent, s'y fortifièrent, et toutes ces contrées devinrent le théâtre d'une multitude de luttes locales d'autant plus acharnées que le plus souvent elles n'avaient d'autre cause que des haines personnelles entre les différentes bandes, les différents chefs, et résultaient plutôt d'une antipathie nationale, d'une rivalité irréfléchie que d'un système politique bien coordonné et sincèrement voulu par des autorités dirigeantes. Nous avions nos tribus alliées parmi les indigènes; les Anglais eurent aussi les leurs. Nous avions nos ports de pêche, ils en fondèrent aussi. Nous poussions bien loin dans l'intérieur du Canada, de la Nouvelle- Ecosse, de Terre-Neuve nos expéditions de chasse, et nous semions un peu au hasard nos entrepôts pour la traite des fourrures. Ils nous imitaient consciencieusement en tout ceci. On pouvait à Paris ou à Londres combiner, en cartains moments, un système de frontières et de limites. Sur les lieux, on ne tenait aucun compte d'idées semblables, et des deux côtés on risquait des expéditions lointaines, on exécutait des prises de possession de territoires sans se soucier de ce que les gouvernements métropolitains en penseraient.

L'omnipotence d'une administration centrale

était alors en France une chose assez nouvelle. Si on y obéissait, c'était moins par conviction que par faute de moyens d'y résister. Mais dans ces mers lointaines où les ordres de la cour ne parvenaient que de loin en loin, non-seulement les gouverneurs généraux suivaient à peu de chose près les seules impulsions de leur volonté, et recevaient souvent avec une égale indifférence les ordres et les contreordres qui leur arrivaient d'Europe, mais surtout les chefs des partis isolés et lointains se conduisaient, à très-peu de différence près, comme l'avaient fait les seigneurs féodaux des pays frontières, attaquant qui et comme ils le jugeaient bon et ne répondant de leurs actes à personne.

Cette situation, ou, si l'on veut, cette anarchie, était surtout poussée aux dernières limites dans l'île de Terre-Neuve. La stérilité presque absolue du terroir avait arrêté jusqu'à la pensée d'y fonder jamais des établissements agricoles sérieux. La pêche y restait la grande et presque unique préoccupation. Les Anglais avaient établi leur siège principal à Saint-Jean qui est demeuré capitale de l'île. Les Français considéraient Plaisance, située dans la baie de ce nom, comme leur place d'armes, mais les uns et les autres se répandaient à leur gré sur tout le pourtour de l'île et dans les bois de l'intérieur, cherchant à établir des points fortifiés où il leur plaisait, attaquant, brûlant, quand ils le pou-

vaient faire, ceux de l'ennemi, et opérant avec des forces si peu considérables et tellement au hasard, qu'on a vu les Anglais de Saint-Jean marcher pour surprendre Plaisance, dans le temps même que de Plaisance tous les habitants disponibles partaient pour enlever Saint-Jean, et les deux entreprises réussirent également au grand étonnement des vainqueurs.

Ce qu'on appelait dans ces parages une grande expédition, se pouvait résoudre avec d'autant plus de rapidité et se renouveler d'autant plus souvent que les ressources dont on disposait de part et d'autre étaient très-faibles. C'était une armée redoutable que celle dont les forces atteignaient à cinquante Européens, soutenus de deux cents sauvages. On cheminait à l'indienne, à travers les bois, portant à dos les munitions de toute espèce et les pirogues nécessaires pour traverser ou descendre les cours d'eau; on cherchait à se surprendre réciproquement et dans le combat et après la victoire , on se traitait avec le plus singulier mélange de courtoisie, de générosité chevaleresques et de barbarie indigène.

Les hommes formés à ce genre de vie ont été souvent remarquables au plus haut degré. A la bravoure la plus froide beaucoup d'entre eux, et particulièrement le chevalier d'Yberville, qui a laissé un grand nom, joignaient une intelligence supé-

rieure dont les traces se montrent dans leurs communications écrites avec le gouvernement de Louis XIV. Mais il faut bien l'avouer : à' juger des choses au point de vue de l'utilité matérielle dont les établissements du Nord-Amérique pouvaient être jamais à la puissance française, il y aurait eu beaucoup d'objections à soulever avant d'accepter les sacrifices que la métropole songeait quelquefois à s'imposer pour rendre plus fructueuse l'exploitation de ces fondations lointaines. Il est difficile de douter que si nous avions réussi à nous y maintenir, nous n'eussions fait autre chose que nous préparer à nous-mêmes des embarras et des pertes analogues à celles que l'Angleterre a dû subir lors de la révolte des États-Unis, et dont elle n'aura pas épuisé la série tout entière tant qu'il lui restera une grande colonie.

La particularité dominante de l'histoire des contrées nord-américaines est celle-ci, que, pendant toute la durée de notre occupation, la guerre n'y a jamais cessé. En vain les deux gouvernements de France et d'Angleterre vivaient en Europe dans une paix profonde et donnaient leurs ordres en conséquence aux établissements respectifs du nouveau monde, toute l'Acadie et Terre-Neuve voyaient les guerres partielles, les insultes de poste à poste se poursuivre sans discontinuer. Pendant la durée entière du règne de Charles II, qui assurément n'avait

pas des idées agressives à l'égard de la politique de Louis XIV, il fut impossible d'arrêter les hostilités, et, de Londres comme de Paris, les ordres les plus péremptoires et quelquefois les châtiments les plus durs tombèrent inutiles au milieu de cette mêlée. En fait , les gouvernements d'alors , dans toute leur puissance, ne disposaient pas des moyens nécessaires pour régir à leur gré les possessions transatlantiques, et Ton était encore trop près du moyen âge pour que les notions d'indépendance personnelle et de liberté turbulente qui s'étaient conservées dans la noblesse, fussent encore faciles à réprimer partout.

Les guerres de la Succession amenèrent pour la France des temps désastreux, qui pesèrent principalement sur nos territoires américains. Nous perdîmes des pays immenses, et quand on traita de la paix à Utrecht, nous n'avions plus conservé en réalité qu'une ombre de notre puissance évanouie. Cependant Terre-Neuve nous restait dans les limites où nous y avions toujours exercé nos droits, c'est-à-dire que nos gens s'y maintenaient en aussi grand nombre que par le passé, y possédaient les mêmes établissements, continuaient à surprendre les postes ennemis et à être surpris par eux, et pê- •chaient comme à leur ordinaire sur tous les points du pourtour de l'île indifféremment. La guerre n'avait pas autant favorisé les Anglais dans ces parages.

Il ne fallait pas chercher la raison de cette situation particulière dans la façon plus habile ou plus heureuse dont la métropole avait protégé ses enfants. Tout au contraire. Terre-Neuve, qui ne rapportait rien que les avantages de ses pêcheries et où l'on n'avait pas songé à établir des forteresses, avait été peu soutenue etrarementravitaillée. MaislesPrançais s'y étaient maintenus, grâce particulièrement à la stérilité du sol, qui leur permettait d'abandonner sans beaucoup de regrets les points momentanément trop exposés et à en créer d'autres sans plus de peine. Il faut dire aussi que si l'on n'avait pas à Paris de grandes raisons pour aider à défendre Terre-Neuve, de la même manière on n'en avait pas non plus à Londres pour dépenser beaucoup de forces à en expulser nos gens. Ce fut dans cette situation que s'ouvrit le congrès d'Utrecht, où la plus grande partie des conquêtes d'outre-mer faites sur nous fut reconnue et acceptée, de telle sorte que notre situation dans le Nord-Amérique se trouva complètement modifiée pour l'avenir.

Nous avions rêvé- dans ces parages l'établissement d'une nouvelle France ; nous fûmes réduits à n'y plus voir désormais que l'intérêt de nos pêcheries. Le Cap-Breton ne nous fut laissé que parce que nous en démontrâmes la nécessité à ce point de vue, et désormais ce ne fut plus une terre quelconque qui dût nous préoccuper, mais bien

en vérité, et en première ligne, le grand Banc et les opérations secondaires que nos armateurs pourraient y joindre. L'intérêt que nous portions au Nord-Amérique cessait absolument d'être colonial, agricole, industriel. Il se bornait à n'être plus que commercial et surtout maritime.

Ce second point de vue l'emportait encore sur le premier, comme il l'emporte aujourd'hui. Personne ne méconnaissait l'importance d'une exploitation que son ancienneté rendait d'ailleurs chère à l'orgueil national, qui taisait le plus grand honneur à l'intrépidité et au dévouement de nos gens de mer, et qui était en réalité la pépinière des meilleurs matelots dont nos vaisseaux de guerre pussent se peupler. Il valait mieux cent fois pour nous perdre des territoires si riches qu'on pût les supposer que de laisser péricliter une pareille école navale. Avec les uns on nous dépouillait à la vérité d'espérances fort brillantes, mais qui, après tout, auraient pu ne jamais se réaliser et qui, dans tous les cas, coûtaient fort cher ; avec les autres, nous conservions l'avantage immédiat, évident, indispensable, de rester une grande puissance maritime. Tous les efforts de nos négociateurs s'appliquèrent donc, en 1713, à sauvegarder, à consolider cette situation, jugée inestimable.

Dans cet ordre d'idées, le maintien de nos droits territoriaux à Terre-Neuve ne laissait pas que de

constituer un embarras éventuel. Les événements passés suffisaient pour établir assez clairement combien il serait difficile, une fois la paix signée, de faire tenir en repos la population de l'île. On en pouvait induire sans peine que bientôt des conflits surgiraient avec de nouvelles complications, et qu'il n'en résulterait que la nécessité de dépenses considérables pour se défendre dans une île, en elle-même sans valeur.

On prit donc la résolution fort habile de se défaire d'un tel fardeau aussitôt qu'on en trouverait une occasion favorable, et on n'attendit pas longtemps.

Il y eut lieu, dans le cours des négociations, de regagner le bon vouloir des ministres de la reine Anne. On leur offrit Terre-Neuve; ils l'acceptèrent avec empressement. La situation parlementaire leur rendait précieuse, à ce moment, une concession dont ils ne pouvaient apprécier les véritables causes, et qui, aux yeux de leur nation, pouvait et devait naturellement passer pour une conquête de leur habileté. Le gouvernement représentatif n'est pas toujours assez heureux pour n'employer que des moyens parfaitement droits. Là, plus qu'ailleurs peut-être, on aime et recherche les apparences. Le cabinet britannique, en éblouissant son parlement par la nouvelle acquisition qui n'était pas due à la force des armes, mais suivant lui au

talent des négociateurs, ne jugea pas à propos de s'expliquer clairement sur la nature des restrictions que nous avions apportées à la cession dont il s'enorgueillissait, et il se contenta de dire vaguement que l'île appartenait désormais à la reine dans toute son étendue territoriale, et que les Français y renonçaient absolument, sauf une certaine tolérance qui leur permettait de pêcher sur la partie des côtes désertes, comprise entre le cap Raze au sud et le cap Normand au nord.

Ce n'était pas là précisément ce que disait l'article du traité d'Utrecht, d'où allait naître le droit souverain des Anglais sur Terre-Neuve. Il consacrait la cession, mais de telle sorte que, tout en nous enlevant le territoire, il nous laissait conserver le droit absolu de pêcher et de pêcher seuls entre les limites indiquées, où aucun Anglais ne pouvait légalement exercer la même industrie. De plus, nous nous réservions la faculté d'occuper, seuls, le rivage nécessaire à nos établissements, d'y construire des graves, des cabanes pour nos gens, des chauffauts pour préparer le poisson, des magasins pour la conservation des denrées et ustensiles, et si nous renoncions pleinement au droit d'hiverner sur les mêmes plages et d'y posséder des bâtiments de pierre ou même des édifices construits avec une solidité trop évidente, c'était simplement pour rester fidèles à l'idée qui nous faisait abandonner Terre-Neuve, et pour que,

sous prétexte d'établissements de pêche, nos gens ne pussent songer à rétablir des postes qui n'eussent pas tardé à ressembler de tous points à ceux que l'on n'avait nul désir de voir renaître, et qui n'eussent pas manqué de reproduire les inconvénients que l'on voulait éviter. Du reste, au point de vue de la pêche proprement dite, on ne nous concédait rien, on ne créait pas en notre faveur une situation nouvelle. Nous conservions purement et simplement la part de notre souveraineté ancienne, qui ne se trouvait pas aliénée par le traité, qui demeurait en dehors de ses stipulations, et nous restions maîtres d'exercer l'industrie de nos marins sur toutes les espèces de poisson, sans exception aucune et au moyen des engins qu'il nous plairait d'employer.

A bien juger la portée d'une pareille situation, la France conservait à Terre-Neuve le seul privilège utile que pût offrir alors la localité. Elle se mettait désormais en mesure d'en jouir sans conflit, sans difficulté, et on peut ainsi concevoir qu'elle ne cédait de cette façon, de ses anciens droits, que la part onéreuse et dont elle avait plus d'une fois expérimenté les périls .

Sans comprendre les choses aussi clairement en Angleterre, on s'y prêta avec facilité à l'exécution loyale de l'art. 13 d'Utrecht tant que dura la paix. Terre-Neuve n'avait qu'une faible population. Les côtes étaient fort étendues et les pêcheurs des deux

nations n'avaient pas besoin de dépasser leurs limites respectives pour exercer leur activité d'une manière satisfaisante. Quand la guerre recommença, nos pêcheurs, employés pour la plupart sur les escadres, cessèrent momentanément de visiter ces parages et quelques modifications se produisirent dans la situation nouvelle.

La ville de Saint-Jean, qui n'avait été jusqu'alors qu'un village, s'accrut un peu. La population de l'île tendit à se concentrer dans ses environs, et très-naturellement prit si bien l'habitude de pêcher dans le voisinage immédiat, que lorsque les cabinets se réunirent pour signer la paix de 1763, les Anglais étaient établis en trop grand nombre entre le cap Raze et le cap Buonavista, partie de nos anciennes limites, pour qu'il pût être question de les en expulser. Comme, avec raison, le cabinet de Versailles, tout abattu qu'il pouvait être, n'avait aucune propension à laisser diminuer l'héritage du traité d'Utrecht en ce qui concernait le point si vital des pêcheries, on tomba d'accord qu'il céderait la portion envahie, mais qu'il recevrait en échange la faculté d'exercer ses droits sur une ligne de côtes qui s'étendrait désormais depuis le cap Buonavista jusqu'au cap Normand comme autrefois, en y adjoignant toute la côte occidentale de l'île, depuis le cap Normand jusqu'au cap Raye. C'est encore aujourd'hui la situation des choses.

Après la guerre d'Amérique, cette situation fut confirmée par le traité de Versailles, et telle était l'importance que les hommes d'État français attachaient alors à nos droits sur Terre-Neuve, qu'ils les firent reconnaître par la nouvelle république des États- Unis qui, dans un article spécial de son traité particulier, s'engagea à ne pas autoriser ses pêcheurs à fréquenter les parages de Terre-Neuve garantis à l'exploitation tle nos marins. De son côté le gouvernement britannique, bien que répugnant à s'expliquer d'une manière parfaitement claire sur les principes de notre droit, ne mit jamais d'obstacle à la pratique, si bien qu'en une occasion où des sujets anglais avaient causé quelques dommages à un de nos établissements, il paya l'indemnité qui lui fut demandée, en s'arrangeant, toutefois, de façon à ne pas porter cette affaire à la connaissance de son parlement. En outre, le langage des gouverneurs de la colonie ne cessa jamais d'être parfaitement régulier et explicite. Des proclamations nombreuses et péremptoires continuèrent dans tous les temps à interdire aux sujets anglais toute concurrence avec nos pêcheurs dans l'étendue de nos limites. Celte partie de l'île ne fut jamais soumise à l'action de l'administration anglaise; jamais on ne la divisa en districts; jamais on n'y établit de magistrats, et même les très-rares cultivateurs qui prétendirent s'y fixer pour essayer d'une exploitation rurale, ce qui leur

était parfaitement licite aux termes de l'acte d'Utrecht, y furent, en quelque façon, laissés à leurs risques et périls et tout à fait en dehors de la protection des lois. Bref, notre côte resta soumise, en droit et en fait, à notre seule et unique surintendance, bien qu'au point de vue territorial nous n'y ayons jamais prétendu aucun droit de haut domaine.

A la paix d'Amiens , les traités reprirent leur force entière, dans leur ancienne étendue. En 1814 et 1815, il en fat encore de même, et en toutes ces occasions on ne manqua jamais de répéter que l'on voulait rétablir les stipulations d'Utrecht sans y rien innover, sauf l'échange de territoire consenti en 1763. Les proclamations des gouverneurs furent toujours conçues dans le même esprit et même une police spéciale fut instituée par le cabinet de Londres pour veiller à ce qu'il n'y eût pas d'infraction à notre droit, et un fond voté à cet effet jusqu'en 1828.

A la révolution de Juillet, bien des traditions diplomatiques furent oubliées, et Tesprit d'alors se montra plus enclin aux nouveautés que désireux de respecter ce qui, dans les débris du passé, valait la peine de l'être. Un traité ancien était grandement suspect d'être par cela même désavantageux, et les préventions courantes portaient alors l'esprit public à le considérer avec défaveur. Ce fut donc en ce

temps que se produisit l'idée dont j'ai déjà parlé plus haut, de reconstruire, sur de nouvelles bases, l'organisation de nos pêcheries et d'y introduire des avantages jusqu'alors inconnus, sauf à perdre sur les anciens. Comme il est malheureusement assez d'usage. en France, on n'y regarda pas de trop près quant à la nature des arguments dont on se servit pour soutenir la thèse, et on ébranla tant qu'on put la confiance qui avait régné jusqu'alors sur la solidité de nos droits.

Il n'est nullement extraordinaire que le gouvernement britannique se soit placé sur un terrain d'apparence favorable où nous l'invitions nousmêmes à venir s'établir. Avec une sorte d'étourderie regrettable, nous demandâmes à négocier, quand rien de sérieux n'aurait dû nous y porter : nous nous plaignîmes des empiétements de la population anglaise sur notre côte; cette situation fut déclarée par nous intolérable; elle fut considérée comme sans remède , et le dédommagement indiqué se trouva être le droit de pêcher au Labrador concurremment avec les Anglais. En voyant la France s'émouvoir ainsi, l'Angleterre avoua qu'en effet le droit que cette puissance réclamait de pêcher seule sur une partie des côtes de Terre-Neuve n'était nullement clair ni certain'; qu'à ses yeux, les sujets britanniques établis parmi nos gens étaient assez fondés à le faire, attendu que, de l'avis des juriscon-

suites de la couronne, là où les Anglais pouvaient pêcher sans troubler nos opérations, rien ne les obligeait à s'en aller; que, par conséquent, le fait de la présence d'intrus sur notre côte ne constituait pas une nouveauté dont nous dussions réellement nous plaindre. Du reste, elle ne contestait pas que partout où ses sujets nous gênaient nous avions droit de les faire partir, et que nous étions les seuls juges du fait. Enfin, les jurisconsultes de la reine, cités par les conseillers de la Couronne, avaient exprimé leur opinion d'une façon assez singulière en disant qu'en principe et s'il se trouvait sur notre côte un point où la présence des concurrents ne nous fût pas dommageable, nous serions tenus de la subir ; mais qu'un tel point semblait ne pas exister. Toute cette argumentation ne laissait pas que d'être un peu fragile, comme on le voit assez ; mais elle avait un inconvénient d'une tout autre nature et beaucoup plus grand encore, c'est qu'elle faisait naître dans les imaginations coloniales une série d'idées qui ne s'y étaient encore jamais présentées. A Saint-Jean de Terre-Neuve, on fut étonné d'abord, ensuite on se jeta dans des espérances illimitées. Si le droit des Français était douteux, c'est qu'il n'avait rien de réel. Alors l'île allait sortir d'une situation gênante pour l'amour-propre des patriotes, en acquérant l'unique, libre et complète disposition d'elle-même. On allait entrer dans un avenir

nouveau et même fonder sur la côte occidentale des cités qui ne pouvaient manquer de devenir de la première importance. Une fois dans ce courant et les phrases à effet s'en mêlant, l'attitude du cabinet britannique se trouva avoir créé une cause d'agitation et d'exigences à laquelle il fallait désormais donner satisfaction. Quant à autoriser la concurrence française sur la côte du Labrador, l'opinion publique s'y refusait énergiquement, et, à plusieurs points de vue, il faut convenir qu'elle n'avait pas tout à fait tort.

J'ai dit ailleurs combien les résultats de cette pêche étaient maigres et le nombre considérable des populations qui se les partagent. Y amener en plus les Français, c'était un sûr moyen de mécontenter tout le monde. L'Angleterre, d'après ses institutions, doit soumettre tous les traités qu'elle contracte à l'aveu de son parlement, et quand ces traités intéressent des colonies, il lui faut, en outre, l'assentiment des législatures locales. Ici , elle avait à convertir, si elle cédait à nos vues sur le Labrador, et les corps représentatifs de Saint- Jean et ceux du Canada. L'événement a prouvé qu'elle devait échouer dans cette double tâche. La sagesse eût donc voulu qu'on ne l'essayât pas avant mûr examen.

Quoi qu'il en soit, une couvention, conclue en 1856, donna Saint-Georges et Codroy aux Anglais et nous livra l'accès du Labrador, pile fut repous-

sée avec un emportement extrême par le parlement colonial et il fallut y renoncer, sans avoir pu la mettre en vigueur.

Les espérances et les illusions étant désormais à néant, on se trouva en présence de la seule difficulté réelle que présentât la situation, et l'Empereur voulut qu'elle fût étudiée avec plus de soin qu'elle n'avait pu l'être jusqu'alors. On comprit alors en Angleterre comme en France à quel point cette difficulté est plus apparente que réelle.

Sur toute l'étendue de notre côte, dans un espace de cent cinquante lieues de long, la population intruse ne dépasse pas trois mille âmes. En 1815, elle était déjà de quinze cents âmes, de sorte que la période de quarante-cinq ans qui vient de s'écouler et qui a été exceptionnellement favorable à l'émigration, n'a fait que doubler le nombre primitif . Dans ce chiffre de trois mille âmes, il faut comprendre au moins deux mille enfants et trois cents femmes, de sorte que le nombre vrai des pêcheurs faisant concurrence à nos hommes ne dépasse pas sept cents. Il est possible, sans nul doute, que si cette population illégale allait toujours s'accroissant, des inconvénients sérieux en pussent résulter un jour ; mais, pour le moment, il faut aussi l'avouer, notre situation n'est ni mauvaise, ni critique.

D'autant moins que dans ces sept cents personnes, au moins trois cents sont employées et maintenues

par nos établissements à différents titres et surtout comme gardiens. Il ne reste donc par le fait que quatre cents concurrents pour cent cinquante lieues de côtes, et le gouvernement britannique, pas plus que celui de la colonie, ne s'oppose à ce que nous prenions les mesures qui nous paraîtront convenables pour faire disparaître, avec tous les ménagements que l'humanité réclame, ce qui est un germe de mal futur, plutôt qu'un mal actuel.

Il y a plus, depuis qu'à Saint-Jean on est véritablement éclairé sur la situation et que Ton a fait justice des prédications plus violentes que raisonnables au moyen desquelles un trèâ-petit nombre d'esprits véhéments ont -espéré nous voir renoncer à notre situation séculaire, on désire que la population qui nous gêne rentre dans les districts habités de l'île. On trouve avec raison que le nombre des habitants utiles est déjà trop peu considérable, que les ouvriers sont trop rares et par conséquent trop chers, et qu'il y aurait profit certain et évident pour la communauté à pouvoir disposer de quelques bras de plus.

De son côté , l'autorité ecclésiastique regrette vivement de voir des hommes, catholiques pour la plupart, se soustraire à son action immédiate, et dans une vie à demi sauvage, rester exposés aux périls les plus évidents pour leur foi et leur moralité. Elle souhaiterait donc vivement le retour auprès d'elle.

Tous ces vœux se conçoivent d'autant mieux et s'expriment avec d'autant plus de franchise que personne ne redoute de la part du gouvernement de l'Empereur des mesures hâtives, acerbes ou seulement sévères, que l'on sait parfaitement étrangères à sa façon de voir et de procéder. Rien d'ailleurs ne pourrait y donner lieu. Les sujets anglais établis sur notre côte sont gênants, sans doute , et surtout peuvent le devenir plus encore. Mais nulle part des rixes , nulle part des voies de fait n'ont donné lieu à la moindre irritation à leur égard. On rend, au contraire, universellement justice à leurs bons sentiments. Ils méritent tous les égards imaginables, et, sans aucun doute, ces égards leur seront prodigués. L'idée, la notion de notre bon droit est désormais bien et fermement rétablie aux yeux de nos pêcheurs comme à ceux de leurs innocents concurrents. L'avenir n'est plus embarrassé' de doutes. Ce point suffit pour que beaucoup d'Irlandais aillent d'eux-mêmes chercher fortune ailleurs. Les villages de Saint-Georges et de Godroy se dépeupleront rapidement pour aller enrichir les points voisins delà côte sud ou du Labrador, quand ils verront nos gens, rendus plus actifs parle sentiment de l'ère nouvelle dans laquelle la sollicitude de l'Empereur vient de les faire entrer, se porter sérieusement à l'exploitation de leurs baies, et ne plus laisser libres des places que d'autres qu'eux ne doivent

pas occuper. De sages règlements contraindront aussi nos propres établissements à se contenter d'un moindre nombre de gardiens , et à ne pas tolérer dans leur voisinage et sous leur égide de si innombrables familles de ces agents. Une telle transformation, qui ne demande ni de la rudesse ni même des menaces, peut s'accomplir en très-peu d'années à la satisfaction commune, et sans même qu'aucun intérêt particulier en reçoive la plus légère atteinte. Mais, au point de vue de l'intérêt français, ce n'est pas surtout ce qu'il faut considérer, et l'heureuse situation créée par la volonté de l'Empereur a une tout autre portée que l'émigration de quatre à cinq cents pêcheurs plus ou moins gênants. Elle est de nature à rendre à notre commerce maritime une confiance fort ébranlée depuis vingt-cinq ans, et qui est cependant indispensable à l'existence de notre situation navale.

Telle qu'elle est aujourd'hui, sous l'empire de circonstances assurément bien peu favorables, la pêche de Terre-Neuve, tant sur les bancs que sur les côtes, fournit à l'État quinze mille marins disponibles en tout temps, et produit au commerce un bénéfice annuel de trente millions. Il ne faut pas comparer sans doute les mérites de la fréquentation des bancs à ceux de la pêche sédentaire sur la côte ; mais cependant l'une et l'autre sont précieuses, et sous l'empire de circonstances favorables, elles se prê-

tent à des développements nouveaux qui pourraient leur donner l'essor le plus heureux. Le maintien assuré de la prime accordée au commerce est une condition indispensable de succès. Sans doute il y a lieu d'apporter beaucoup de mesure dans la dispensation de semblables laveurs en matière purement commerciale ; mais il ne faut pas perdre de vue qu'en réalité il s'agit bien moins ici de contribuer à la fortune des armateurs que de procurer des marins à l'État, et ce n'est pas assurément payer trop cher ces derniers que d'assurer à l'excellente éducation qu'ils reçoivent sans autres frais, une somme qui ne dépasse pas cent cinquante francs par tête.

Peut-être serait- il également nécessaire de modifier d'une façon sérieuse les rapports des hommes avec les maisons de commerce qui les emploient. Le sort des gens de mer est dur, et les conditions qui leur sont faites n'étant pas toujours parfaitement équitables, ont visiblement tendu , dans ces dernières années, à diminuer le nombre de ceux qui se vouent aune profession déjà très-pénible en ellemême ; l'État est directement intéressé à arrêter le progrès du mal. On ne peut cependant se dissimuler que c'est là une question difficile, et qui ne pourra jamais être traitée qu'avec des ménagements infinis.

Enfin, si les éléments de succès indiqués pouvaient se combiner avec une reconstitution radicale de

rétablissement de Saint-Pierre, il n'y a pas de doute que, non-seulement nos pêcheries reprendraient tout l'éclat dont elles ont joui dans le passé , mais iraient encore au delà , et le résultat serait d'autant plus heureux , la France aurait d'autant plus à s'en applaudir que, par ailleurs, la diminution graduelle du cabotage, résultat inévitable de l'augmentation des chemins de fer, n'est pas sans menacer notre personnel naval de pertes assez sensibles. En somme, les pêcheries de Terre-Neuve , trop longtemps menacées, paraissent sortir aujourd'hui de l'état de crise où les ont vues les dernières années, et ce n'est pas un des moindres bienfaits de l'Empereur que d'avoir rendu à la France l'intégrité de la situation magnifique créée jadis par la sagesse de nos négociateurs d'Utrecht.

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