CHAPITRE III
Sydney.
Le peu de choses que nous avions à faire étant terminé, le Gassendi leva l'ancre et partit pour Sydney. Nous franchîmes de nouveau l'entrée de la rade et, avec un plaisir assez vif, nous perdîmes de vue le cap à l'Aigle et son front aussi chauve que celui d'un vautour. Nous aperçûmes un bout de Miquelon, et cela suffit pour la satisfaction des yeux. Bien que, sur la carte, cette île présente un développement plus considérable que Saint- Pierre, en réalité ce n'est rien. Elle n'est habitée que par un très-petit nombre de familles de pécheurs. Elle n'a pas plus d'arbres que Saint-Pierre; toutefois les herbages y poussent un peu mieux, et on y admire, si l'on veut y aller, une espèce de ferme. Dans la topographie locale, l'île est divisée en deux : la grande et la petite Miquelon, qu'une langue de sable réunit. Quand Saint-Pierre sera devenu une cité, peut-être Miquelon deviendra-t-elle un jardin. En attendant cet heureux jour, ce n'est rien.
Il faisait très-beaulemps. Le ciel était bleu comme dans des zones plus favorisées, et on découvrait, au nord, le relief accidenté de la grande terre. L'ombre des nuages s'y prolongeait par places, et par places aussi le rayonnement du soleil montrait les bois descendant de façon à mouiller, dans les eaux marines, le pied de leurs arbres.
Nous pouvions contempler de loin ce spectacle sans éprouver beaucoup d'impatience de le voir de plus près, car nous étions assurés d'avance que nous aurions ce plaisir, et peut-être un peu plus longtemps que nous ne finirions par le désirer. Dans toutes les choses de la vie, c'est là le pire, a dit Gœthe : on obtient toujours ce que l'on a souhaité: mais ou trop tard ou à trop forte dose.
Par un si beau ciel, une si belle mer, ne laissant aucun regret, nous étions, pour le moment, parfaitement heureux, et d'autant plus, que Sydney est considéré comme le paradis de ces parages. On en entend raconter tant de merveilles que, naturellement, on ne peut être que fort satisfait lorsque la vapeur vous y porte.
Grâce au soleil resplendissant qui nous couvrait de sa lumière et un peu de sa chaleur, la journée se passa sur le pont dans un bien-être auquel on n'était plus accoutumé, et aux premières lueurs du jour, je dis à ce moment où il y a encore plus de ténèbres que de clartés, mais où ces ténèbres corn-
mencent à blanchir, nous aperçûmes la côte du Cap-Breton, qui courait à notre gauche parallèlement à nous.
C'est une vaste plage s'élevant en amphithéâtre par des ondulations prolongées jusqu'à des hauteurs moyennes. Ce sont, à l'horizon, de grandes lignes harmonieuses qui unissent les montagnes aux collines, et se découpent noblement sur le ciel. Ce sont des forêts d'arbres très-différents,, où dominent cependant les conifères ; ce sont des plaines d'une belle verdure, au milieu desquelles apparaissent quelquefois les toits d'une ferme. De loin, avec le secours de la lunette, on peut même apercevoir quelques bestiaux, et l'oreille croirait presque entendre les clochettes. Mais.... il vaut mieux ne pas dire mais quand il s'agit d'immérité, c'est encore le désert que toute cette contrée.
Les fermes sont rares, et quant à des villages, je ne suis pas assuré d'en avoir découvert un seul. Les forêts sont telles que Dieu les a créées, et elles poussent librement sans que personne les arrête. Les plaines sont quelquefois entourées de clôtures, mais elles n'en sont pas plus habitées. L'homme est sur ce sol à l'état de prétendant ; peut-être la nature l'at-elle déjà adopté, mais elle se porte bien et lui fera attendre longtemps encore l'ouverture de son héritage. C'est ce qu'on voit déjà assez clairement de deux milles en mer.
Cependant ce paysage a du charme. Je ne veux pas dire que la beauté du temps, la tiédeur de l'air n'aient ajouté beaucoup de mérite au tableau. Rien n'est plus vraisemblable, mais les admirateurs de Sydney, et je crois que tous les marins sont de ce nombre, assurent que le climat du Cap -Breton est le meilleur de ces parages, et que le beau temps n'y constitue nullement un coup de théâtre ainsi qu'à Saint-Pierre» Nous poursuivions notre route en savourant l'application de ces on dit et en regardant ces belles rives, quand la mer se montra à nous, comme l'embouchure d'un vaste fleuve, entourée de rives, pénétrant par des bras d'une largeur majestueuse dans un horizon de verdure, de forets, s'enfonçant en méandres doucement contournés sous les profondeurs des arbres, et belle, en un mot, comme le plus beau des lacs, comme le plus pittoresque des bassins que la Suisse puisse offrir aux yeux de ses admirateurs. Mais ce n'élait pas un lac; c'était bien la mer, c'était bien l'océan qui se faisait fleuve, rivière, ruisseau même, et se montrait à nous, pénétrant, découpant l'intérieur des terres comme sa propriété à lui, et nous conviant à entrer dans son domaine.
C'est un des plus charmants aspects que l'homme puisse contempler. Seulement, les juges impartiaux remarqueront, observation peut-être inattendue, qu'il ne porte pas avec lui l'impression de la majesté
et de la grandeur. C'est en vain qu'il vous montre l'Océan lui-même, étendant ses nappes énormes dans le sein de vastes terres, amenant par sa profondeur soutenue les plus puissants navires au cœur des forêts, se multipliant à plusieurs lieues de ses rivages en une série de lacs intérieurs d'où il s'échappe encore pour se transformer humblement en mille ruisseaux. C'est en vain, dis-je, que des montagnes ardues se dressent à l'horizon où, dit-on, elles ont encore des retraites pour les ours gris, et que des forêts sans bornes les revêtent de leurs épais manteaux. Ce spectacle est vaste et n'est pas grand. C'est l'idéal d'un jardin anglais gigantesque. Il s'en faut de peu que l'esprit ne trouve toute cette nature trop jolie, trop peignée et point du tout rustique. Tout cela paraît jeune et manque de vigueur. Mais on comprendra mieux cette impression lorsqu'on verra les choses de plus près.
Nous étions donc entrés dans le vaste golfe, et déjà nous apercevions distinctement les marais de Sydney-Mines, lorsque nous fîmes rencontre du Ténare, aviso à vapeur comme nous, et appartenant à la division, qui s'éloignait de la côte et allait s'enfoncer dans les terres pour gagner Sydney- Ville. M. G..., capitaine de frégate, commandant le 7enare, vint à bord. du Gassendi, et m'offrit de quitter le navire et de passer à son bord pour arriver plutôt à Sydney-Ville. Cette promenade me tenta et,
au bout de quelques instants, la baleinière du 7enare nous emmenait.
Je ne ferai pas de ce nouveau navire une description détaillée, attendu qu'il ressemble beaucoup au Gassendi, et je pourrais courir le risque de me répéter, d'autant plus que je fus plus frappé et amusé des différences imperceptibles qu'il ne serait peut-être facile de l'expliquer. J'aimais sincèrement mon Gassendi ; mais l'esprit de l'homme est ainsi fait que le nouveau est rarement malvenu, de telle sorte que le Ténare me parut admirable. Je contemplai même avec une respectueuse déférence ses deux énormes tambours qui rappellent les donjons du moyen âge et font le désespoir des novateurs, et comme j'étais acquis corps el âme à tout ce qui appartenait à la Division, je m'indignai consciencieusement du nom malsonnant de Traînard que, par un jeu de mois odieux, des malintentionnés n'ont pas craint d'appliquer à ce respectable bâtiment. Je remontai donc avec cette nouvelle connaissance dans la direction de Sydney- Ville, et mes impressions au sujet du paysage qui s'offrait aux regards allèrent toujours se fortifiant à mesure que je voyais mieux les choses. Sur le rivage à droite, de jolies habitations de campagne d'un aspect gai et riant se montraient entourées de clôtures, et pareilles à des maisons d'opéra-comique, longeant une grande route étroite comme celles qu'on voit sur
les bords du Rhin qui ressemblent à des allées de jardin. A gauche, une série de maisons ombragées d'arbres aboutissaient à la ville proprement dite, bâtie en bois, aussi propre et coquette que Saint- Pierre est sordide, alignée au cordeau de manière à former des rues larges comme des places publiques; plusieurs églises se montraient au milieu, le tout combiné et arrangé dans le goût des joujoux d'Allemagne. Enfin le long de l'eau, une série de débarcadères en planches conduisant à des habitations ou à des magasins, le tout entremêlé d'arbres et de pelouses vertes, de façon à mêler la vie champêtre à la vie maritime de la manière la plus charmante. Le tableau complet est fort aimable parce qu'il n'a rien d'exclusif ni d'absolu, rien de heurté ni d'exclusif, et par cela même rien de surprenant, de saisissant, de grand.
Au bout d'une série de débarcadères, nous en aperçûmes un fort beau et fort large qui servait de terrasse à une jolie maison à un étage, flanquée d'un mât de pavillon où flottaient les couleurs françaises.
C'était la demeure de notre agent consulaire, M. B..., originaire de Jersey, membre de la législature de la Nouvelle-Ecosse. Le Tènare mouilla en face de cette maison; car, soit dit encore une fois, la profondeur des eaux est telle que les navires peuvent aller partout. Nous étions arrivés; il ne
s'agissait plus que de satisfaire les premiers instincts de la curiosité qui m'avait amené, en allant à terre. Naturellement, notre première visite, carie commandant G... voulut bien se faire mon guide, fut pour M. B... Cet excellent homme est fort apprécié et aimé de nos états-majors. Il nous accueillit comme il est accoutumé à le faire pour tous les Français que la Division navale conduit chez lui depuis tant d'années. Il nous présenta à Mme B... et à sa famille. Je dis nous et ce n'est pas exact. Car le commandant G... qui, tous les ans, revient dans ces mers depuis plus de vingt ans. n'a plus besoin de présentation dans aucune de ces demeures. Il a vu naître et grandir toute la jeune génération; il a fait sauter sur ses genoux toutes les belles jeunes filles d'à présent et il en fait autant pour celles qui seront belles dans quelques années. Quand il est en rade dans quelques-uns des ports de ces côtes, il a toujours des gâteries pour les enfants grands et petits; aussi depuis Halifax jusqu'à la baie de Bellë-Isle, l'arrivée du Ténare est-elle toujours désirée, prévue, calculée, et du plus loin que le navire est aperçu, toutes les fenêtres s'ouvrent, tous les visages s'éclairent d'un bon sourire. Il ne faudrait pas jurer que le commandant ne soit le confident de tous les secrets. Il n'avait donc pas besoin d'être présenté puisque partout, en quelque sorte, il est chez lui.
Nos devoirs remplis, nous allâmes parcourir Ja ville. Du dehors elle paraît beaucoup plus grande qu'elle ne Test en réalité. C'est plutôt une apparence de ville qu'une cité réelle. Les rues ont été tracées sur un plan qui n'était pas modeste. Les fondateurs semblent avoir eu en vue de ne pas gêner un développement comme celui de Boston ou de New-York, et rien n'annonce que les choses doivent en arriver là. J'ai remarqué peu de constructions récentes et au contraire un certain nombre de demeures vides. L'herbe croît de toutes parts avec une exubérance qui prouve suffisamment que peu de pieds la foulent. Certains quartiers, je dirai même la plupart des quartiers, ne sont que des espaces clos de planches, attendant des acquéreurs et tout ce qui s'ensuit. On assure que la population , bien loin d'augmenter, diminue et que la jeunesse des deux sexes n'a pas plutôt atteint l'âge du libre choix qu'elle émigré volontiers aux États-Unis.
Jusqu'au temps de la guerre de Crimée , une compagnie d'infanterie anglaise tenait garnison à Sydney. C'était un âge d'or que les jeunes demoiselles se rappellent et qui en fait soupirer quelques-unes. Les officiers étaient aimables et épousaient volontiers les filles de quelque fortune. Les sergents et les soldats ne portaient pas auprès des femmes de leur rang des sentiments moins louables; car il n'est pas de na-
tion au monde qui soit plus disposée au mariage que la race anglaise. Si la polygamie ne lui était heureusement interdite, elle épouserait l'univers. Aujourd'hui ces heureux temps ne sont plus. La garnison n'est pas revenue à Sydney, et les horreurs du célibat menacent de faire une quantité de victimes, car les épouseurs civils sont bien peu nombreux. Il en résulte une teinte de mélancolie. Heureusement que mille causes peuvent encore combattre, momentanément du moins, cette impression , et quelques jolis visages ne demandent encore qu'à briller des couleurs de la gaieté.
Mais la ville de Sydney, ses maisons, ses édifices, ses rues, voire même sa population féminine ou masculine, n'étaient pas précisément ce qui m'avait fait descendre du bord en grande hâte. J'avais aperçu ou plutôt on m'avait fait remarquer de loin plusieurs sauvages, et j'avais un désir extrême d'approcher de plus près ces anciens maîtres du pays. Je m'empressai donc de satisfaire ma curiosité en m'arrêtant devant un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants qui descendaient lentement la route.
Au premier abord, je crus retrouver d'anciennes connaissances. Ce ne sont pas des Peaux-Rouges, mais des demi-Esquimaux, et dans cette race à peau brune, à cheveux noirs, épais, gras et plats, au nez déprimé, aux yeux à demi ouverts, légère-
ment obliques, on saisit une ressemblance marquée avec les Ouzbeks, les Hazarèhs, lesTurcomans, qui habitent l'Asie centrale. La physionomie, sans doute, n'est pas absolument la même, parce que l'expression du visage se modifie suivant les habitudes de la vie, et qu'il n'y a pas de rapports d'existence entre les cavaliers nomades, les belliqueux pillards dont je parle, et les pacifiques débris des grandes nations aborigènes de la Nouvelle-Ecosse. Mais la construction osseuse est la même et, chez les femmes dont la vie se ressemble un peu partout, je retrouvai l'image, cette fois complètement exacte, des otages turcomanes de Téhéran.
Les unes et les autres appartiennent, en effet, à cette race jaune, peut-être la plus nombreuse de toutes celles qui ont paru sur le globe, à coup sûr la plus voyageuse. Le rameau qui a remonté des environs du fleuve Amour, traversé le détroit de Behring et débordé sur les régions septentrionales de l'Amérique, était là présent à mes yeux, au milieu de la rue de Sydney, dans les personnes de cette poignée de pauvres diables; tandis que j'avais jadis rencontré leurs parents, les descendants encore victorieux des anciens Mongols et Tatares, conquérants du Turkestan, de l'Inde et de la Perse.
Les premiers spécimens de cette race antique dont je fis la connaissance ne présentaient certes
pas un aspect héroïque. Les hommes étaient vêtus de sordides défroques anglaises, et portaient de la façon la plus horrible, sur leurs grosses têtes, des chapeaux noirs cruellement bosselés et défoncés. Les femmes, traînaient sur elles des robes d'indienne de couleurs douteuses, des châles de laine qui n'étaient pas plus propres, et ne conservaient guère de leur goût natif que des colliers de verroterie rouge ou bleue, et leurs longs cheveux huilés pendant sur le dos et comprimés sous des chapeaux féminins à la mode européenne, pauvres chapeaux qui en auraient eu long à raconter, s'ils avaient pu dire le lieu de leur naissance, leurs voyages et leurs aventures, et dont quelques-uns, par une ironie cruelle, conservaient encore des fleurs. Je me contentai du premier coup d'œil, et, comparant le passé de ces pauvres gens avec leur présent, je m'en allai un peu ému de la tristesse de leurs regards, de l'effacement de leur sourire, de leur expression de résignation complète et d'humilité.
Ces sauvages, couverts de haillons européens, cette ville nouvelle, demi- village, demi- désert, les bois pressés alentour, des défrichements récents montrant sur la terre dépouillée les souches noircies de l'incendie qui a fait disparaître la forêt, les log-houses, huttes grossières et comme primitives des pionniers, tout cela rappelait vivement à l'imagination les romans américains de Gooper, et on
pouvait juger de la vérité saisissante des descriptions du romancier.
Il n'y a rien de plus caractéristique que celte nature encore à demi libre, animée par la présence d'une population qui n'a rien de rustique ni d'agreste. Au milieu des bois sauvages passent des routes tracées d'après les plus récentes méthodes. Dans le paysage circulent des femmes en chapeaux qui ont plutôt l'air d'ouvrières des grandes villes que de paysannes, ou pour mieux dire, la population champêtre n'existe pas du tout: il n'y a là que des spéculateurs. Je veux bien que la naïveté et l'innocence des champs ne soit, dans l'univers entier et surtout en Europe, qu'une convention ; mais encore l'air libre des campagnes nous semble- t-il chez nous s'arranger assez bien, ne pas faire contraste avec les costumes et les allures des habitants du pays. Ici c'est, au contraire, un désaccord perpétuel et on serait tenté de prendre tous ces prétendus cultivateurs pour des masques et de les renvoyer dans des fabriques, leur séjour naturel.
On comprend bientôt, en effet, que le pays est habité par ces gens, mais non pas peuplé. Ce n'est pas pour eux une patrie. Ils exploitent le sol et ne l'aiment pas. Ils en tirent le plus de gain possible. Mais si un gain supérieur se fait entrevoir à cent lieues de là, ils y courent avec empressement et ne laissent derrière eux ni souvenirs ni regrets. Ils
peuvent être honnêtes, sans doute, là comme ailleurs ; mais leur façon démocratique de voir , de comprendre le travail et d'exploiter les forces de la nature, n'a rien de noble, ni rien surtout qui relève le sens moral.
Il y a à tout ceci des exceptions très-dignes de remarque et qui confirment la règle. Je les dirai plus tard, car je ne m'en aperçus pas dans cette première promenade.
Le soir qui descendait rapidement, éteignant à l'horizon les dernières lueurs du couchant, nous fit jeter un dernier regard sur le manteau bariolé des forêts où les teintes rougeâtres de l'érable se mêlent par place à la verdure sombre des sapins et des pins comme au feuillage argenté du bouleau. Nous vîmes les derniers feux du ciel se refléter dans les eaux calmes du golfe, et nous regagnâmes le bord où le cuisinier du Ténare s'était escrimé de façon à soutenir une réputation qui valait la peine d'être comptée.
Ce n'est pas un médiocre mérite que celui d'un bon cuisinier naval. Il a bien d'autres difficultés à vaincre que ses confrères de terre ferme. Il ne lui suffit pas, comme à eux, d'être passé maître dans les .finesses du métier et reçu docteur in utroque jure, supérieur pour le rôt comme pour la friture. Il doit encore savoir exécuter ses chefs-d'œuvre dans un espace minuscule où son génie est nécessairement à
"l'étroit et avec une parcimonie d'instruments réduits au plus strict nécessaire. Il n'a pas la joie de se voir debout au centre d'un vaste laboratoire, entouré d'aides de camp, animés comme lui par les feux de vingt fourneaux, et maniant d'une main hardie cent casseroles rutilantes.
Le cuisinier naval habite un trou. Il est seul à exécuter ses conceptions. Il partage avec les profanes un sol toujours mouvant sous ses pieds, et, ce qui est plus grave encore, il en est réduit, dans un grand nombre de circonstances, aux ressources de son imagination pour suppléer aux matières premières qui lui manquent. Là, point de marchés, point de halles, point de marchands de comestibles à proximité, et cependant, il est souvent appelé à seconder l'arbitre suprême du bord, dans la tache impérieuse de maintenir à une juste hauteur l'honneur du nom français. C'est sur lui, sur lui surtout que repose le soin de donner aux habitants des terres lointaines un juste respect pour les mérites de notre hospitalité.
D'ailleurs, s'il est seul au travail, il a à côté de lui des rivaux, des gens du métier qui surveillent ce qu'il sait faire et, artistes comme lui, sont là pour le juger. En face de la cuisine du commandant est celle des officiers, et les deux chefs se mesurent de l'œil, appuyés sur leurs fourneaux, luttant d'adresse et d'imagination, tandis que le maître coq de l'é-
quipage qui fume sa pipe à quelques pas n'est pas toujours décidé à se reconnaître pour leur inférieur.
On a beaucoup vanté dans l'histoire héroïque de la cuisine française le trait de cet officier de bouche de M. le maréchal de Richelieu qui, dans la campagne de Hanovre, sut faire sortir des flancs d'un bœuf un dîner complet à quatre services, suivi de son dessert, et qui ainsi permit au général en chef de mener à bien une négociation laborieuse. Cet exploit sans doute est digne de louange. Mais la cuisine navale compte par milliers des traits semblables. L'esprit d'invention y domine à un rare degré et produit les effets les plus inattendus.
Ce jour-là, le cuisinier du Ténare nous en donna une preuve en nous faisant manger une sole à la normande qui recueillit d'autant plus de suffrages que la sole est un poisson inconnu dans ces mers. Interrogé sur la façon dont il s'y était pris pour se procurer celle qu'il nous avait servie, il raconta avec la modestie du vrai talent que, parla force de son art, il avait métamorphosé en soles quelques misérables plies. A dater de ce jour, les soles du Ténare acquirent une réputation qui, je l'espère, ne fera que se fortifier et s'étendre.
Quelquefois aussi, il arrive que ces essais de transformation sont d'une nature beaucoup plus hardie, et on raconte à ce sujet l'histoire d'un certain pâté
de lièvre qui fut trouvé délicieux par d'heureux convives. Il était fabriqué avec les parties les plus résistantes d'une espèce de pingouin, qui tient plus, quant à la chair, du poisson que du volatile et dont la nature huileuse convient à merveille à l'estomac des Esquimaux. Mais l'assaisonnement était composé d'une façon si savante, qu'au premier abord on ne s'apercevait de rien ; on retrouvait même le goût du lièvre à un haut degré. Il est vrai que la digestion de ce chef-d'œuvre ne fut pas des plus faciles et faillit priver la marine française d'un amiral. Mais la gloire n'en est que plus grande pour le cuisinier qui avait su produire avec un si faible moyen, une si puissante illusion.
Par bonheur, la sole normande était une invention d'une nature plus modeste ; l'occasion d'ailleurs était beaucoup moins solennelle. Son succès n'amena donc aucun retour fâcheux, et le lendemain je regagnai le Gassendi à Sydney-Mines, heureux d'avoir pu me faire une première idée d'une cité où j'allais revenir dans la journée même et très-curieux de jeter aussi un regard sur les lieux où j'avais momentanément laissé mes compagnons de voyage.
Sydney-Ville est le point où la division française de Terre-Neuve vient plusieurs fois, dans le cours de la campagne, chercher ses vivres et surtout sa viande fraîche. Mais Sydney-Mines, située un peu plus bas à l'entrée du golfe, fournit le charbon tiré des mines
qui abondent dans cette localité. Nous avions rencontré le Ténare au moment où il venait de remplir ses soutes de ce qui fait la vie des bâtiments à vapeur, et le Gassendi était en ce moment occupé à l'imiter, car notre traversée depuis Brest avait fait une brèche considérable à notre approvisionnement de combustible et on s'en apercevait de reste avoir combien nous étions devenus légers sur l'eau, et surtout on le sentait aux oscillations que nous occasionnait ce défaut de poids.
En mettant le pied sur le pont, je trouvai le navire de Sa Majesté, transformé en bateau charbonnier. L'air était obscurci par une poussière noire qui pénétrait partout. Les planchers toujours si propres étaient devenus méconnaissables; les hommes de l'équipage n'avaient plus figure humaine sous la couche épaisse de vernis qui en faisait des ramoneurs, et le bruit caverneux du charbon qui s'engouffrait rapidement sous leurs mains dans les conduits des soutes, faisait retentir l'air d'un tel vacarme qu'on ne pouvait se parler avec l'espérance de s'entendre. Dans de pareilles situations, les officiers, à peu près aussi propres que leurs hommes, sontfort mélancoliques, les commandants rêvent à la peinture qui sera largement prodiguée pour faire disparaître les traces de cette crise, et ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en aller respirer ailleurs. Je n'y manquai pas,
Sydney-Mines, au point de vue du paysage, ressemble beaucoup à Sydney-Ville, dont quelques lieues la séparent, mais en tant que lieu habité, il paraît destiné à un avenir plus brillant. Le précieux combustible que son sol fournit avec une abondance extrême, attire sur ce point un grand nombre de navires qui viennent là faire des chargements destinés à la Nouvelle-Ecosse et à Terre-Neuve. Beaucoup de petits débitants se sont établis sur ce point ainsi fréquenté, et l'exploitation des mines a également déterminé bon nombre d'ouvriers à venir avec leurs familles. Cette population, d'ailleurs si différente du monde maritime, n'habite pas précisément Sydney- Mines, mais forme à elle seule une espèce de village dans la proximité des excavations, de sorte que si l'on voit sur le bord de la mer bon nombre de culottes goudronnées et de bonnets de laine, on rencontre à quelques pas de là assez de gens vêtus de méchants habits noirs et de chapeaux de rebut, sur lesquels s'attache la lampe du mineur.
Je ne suis pas descendu dans les galeries. Je me suis contenté de contempler de haut les boîtes de bois sales, boueuses, qu'une machine à vapeur fait tour à tour monter et plonger dans la profondeur, et qui ramènent à fleur de terre et à la clarté du jour, tantôt d'énormes masses de charbon, tantôt des ouvriers sordides que les premiers attouchements de la lumière éblouissent et font vaciller. J'ai
contemplé, comme un ignorant que je suis, le jeu brutal des grandes mécaniques faisant sortir à gros bouillons l'eau qui menace incessamment d'inonder les galeries. J'ai admiré la physionomie impassible de ces surveillants, suivant d'un œil constamment attentif la marche de certains balanciers qui en pensent au moins aussi long que ceux qui les regardent à perpétuité ; j'ai vu monter et descendre sur les plans inclinés garnis de rails les wagons chargés du produit des travaux, et j'en'hi eu assez.
Malgré tous les efforts etl'habileté des ingénieurs^ on n'a pas pu empêcher un des puits d'être envahi par les eaux. Ces sortes d'accidents entraînent des pertes considérables et des frais non moins énormes pour ouvrir de nouvelles voies à l'exploitation. Ils sont d'autant plus difficiles à éviter que les couches de charbon de terre vont se prolongeant dans toutes les directions, et passent sous la mer qui trouve trop aisément moyen de s'y infiltrer. La mer est ici partout la maîtresse, et partout on la rencontre. Elle n'est pas encore bien décidée à abandonner ce domaine qui lui échappe. Elle n'a pas reconnu bien définitivement le droit de la terre à exister à côté d'elle.
De merveilleux débris géologiques sortent de ces mines avec le charbon. On y admire des spécimens particulièrement beaux de la tlore primitive, et surtout des fougères conservées avec une délicatesse
et une perfection dont rien n'approche. Du reste, je préférai retourner dans le voisinage des hommes à contempler plus longtemps des choses dont je n'ai pas le sens, et ayant aperçu au bord du golfe, sur une plage sablonneuse parsemée de quelques maigres sapins, certaines constructions d'une forme bizarre, j'y courus pour me rendre compte de ce que c'était.
C'étaient quatre ou cinq huttes de sauvages, des wigwams comme ceux d'Uncaset deChingachgook. Libre à moi cette fois de me croire transporté en corps et en âme au centre d'un récit de pionniers. Les wigwams étaient religieusement construits d'après les vrais principes de l'architecture indienne ; une douzaine de perches formées déjeunes arbres et placées en rond soutenaient une sorte de carapace en écorces de bouleau ; une ouverture suffisante pour laisser entrer les habitants servait à la fois de porte et de fenêtre, et un trou circulaire placé au sommet permettait à la fumée du foyer de sortir; mais je me doute que cette fumée ne consent d'ordinaire à s'en aller qu'après un séjour assez obstiné pour déplaire gravement aux gens délicats.
Sur le rivage, deux bateaux également en écorce cl d'une légèreté surprenante ne rappelaient pas moins les descriptions si connues de la vie des naturels; mais ce qui faisait contraste et dissipait
toute illusion, c'était le costume que j'avais déjà vu à Sydney-Ville et que je retrouvais là, et surtout les occupations paisibles de ces fils de la forêt. Des hommes travaillaient à polir des planches. Quelques femmes vidaient des poissons et se préparaient à les faire rôtir au feu* Deux jeunes filles tressaient des paniers, et quelques enfants demandaient l'aumône. C'était de plus en plus le spectacle de la décadence: la misère avant-courrière de la mort.