CHAPITRE IV
Séjour à Sydney,
Le lendemain, le Gassendi s'était à peu près lavé. Ses provisions de charbon de terre étaient faites. Il avait atteint Siclney- Ville et se tenait à côté du Ténare, en face de la maison du vice-consul. Les pots de peinture étaient en l'air ; quelques matelots, le pinceau à la main, mettaient ici du blanc, et là du noir, avec l'air absorbé que comportait une occupation aussi sérieuse. D'autres frottaient les canons afin de leur donner un lustre convenable. Les mousses faisaient subir la même toilette aux
boulets, ou polissaient avec enthousiasme tout ce qui était cuivre à bord et qui bientôt se mit à reluire comme de For. Nous étions au mouillage, et un besoin général d'élégance mettait chacun en activité. On avait momentanément rompuavec le laisser aller inévitable d'une traversée dans ces mers désagréables. Ce jour-là et les jours suivants, le clairon annonça tous les matins l'ascension des couleurs nationales à l'arrière des deux bâtiments , et , tous les soirs, leur descente. A ces deux moments, chacun se découvre sur le pont, et salue avec respect l'insigne brillant de la patrie absente. La vie militaire s'accusa aussi davantage à côté de la vie navale. L'exercice du fusil et celui du canon réclama une partie des journées des deux équipages. Une existence paisible, mais occupée, s'établit pour tout le monde.
Rien n'égale le calme profond qui règne en pareille circonstance sur un navire de guerre. Il n'y a pas couvent de filles plus paisible et mieux tenu. Hors des heures de manœuvre et d'exercice, une partie des hommes obtient la permission d'aller à terre, et l'on voit l'embarcation s'éloigner tranquillement du bord, sans bruit, sans cris. Quelques marins se promènent à l'arrière , en causant en paix. Un homme de garde veille sur la dunette et signale tout ce qui se passe à bord de l'autre navire, sur la mer et sur le rivage; quand
un canot passe à proximité, il le hèle. Un autre factionnaire veille auprès de l'escalier. Les mousses jouent dans quelque coin, rient derrière un canon, finissent par élever trop la voix et sont rappelés à Tordre par un sévère contre-maître. Si ces figures malicieuses et mutines osent se montrer un peu trop barbouillées, si les mains ne sont pas strictement nettes, si la chemise est un peu trop débraillée, on entend les surveillants qui, en réparant le mal, gémissent sur l'incurie de la jeunesse, dans les ternies exprès qu'emploient les ménagères en semblables occasions. Les entretiens particuliers de messieurs les mousses ne sont pas à dédaigner. Il fait beau surprendre à la volée leurs observations quand ils parlent marine et se communiquent leurs impressions et leurs jugements. 11 yen avait un, plus âgé que les autres, et qui croyait avoir vu des choses plus notables. Il tenait à" expliquer à ses camarades ce que c'était qu'un vaisseau de ligne, et les obligations plus strictes qu'on y imposait à l'équipage, et s'apitoyant à l'avance sur le sort du plus jeune de ses auditeurs qui l'écoutait avec componction , en ouvrant démesurément de grands yeux bleus : « Que ferait, mon Dieu! disait-il , que ferait le petit Leroy à bord d'une escadre ? »
Cette question, qu'en effet personne ne s'était jamais posée, fut entendue par hasard et nous amusa; car on s'amuse de peu de chose, et il faul
tirer parti des plus petits incidents. Je ne me rappelle pas sans charme ces belles nuits où la lune éclairait au loin le golfe, et faisait resplendir les eaux de sa tremblante lumière. Pendant des heures, nous nous promenions sur le pont silencieux, en savourant avec un plaisir infini ce repos profond. Dans l'existence , toute d'aventures et d'imprévu •qui fait la vie du bord, de pareils armistices avec le hasard ne laissent pas que d'avoir aussi leu?* douceur. Quand on est en mer, le commandant et les officiers sentant le poids de leur responsabilité, ne sont jamais absolument dégagés, sinon d'inquiétudes, sinon de soucis, au moins d'une préoccupation très-réelle. Ils passent leur vie à regarder autour d'eux et à raisonner sur ce qu'ils voient ou ne voient pas. A part les accidents que la mer et le vent amènent, il n'est jamais certain qu'au large on n'abordera pas un autre navire, dans la nuit, ou à défaut de navire, une glace flottante. Est-on dans le voisinage des côtes, une erreur de calcul, une distraction, l'effet d'un courant, mille causes peuvent vous faire toucher. Est-on même au mouillage, si le lieu n'est pas sûr, une amarre qui casse par un mauvais temps suffit pour tout compromettre.
A part ces motifs de réflexion qui sont de nature assez majeure, on n'est pas à son aise quand on est mouillé toute la journée, quand le roulis est tel
que tout repas tranquille est impossible, et qu'il faut s'ingénier pour ne pas voir ce qu'on voudrait manger vous sauter à la figure.
La table seule a déjà un aspect sinistre. Plus de nappe, plus d'ordonnance pour les plats et les ustensiles de la réfection. Les bouteilles et les assiettes, réduites au strict nécessaire, sont assujetties, tant bien que mal, dans un réseau de cordes ou maintenues par des chevilles à peu près semblables à celles qu'on emploie au jeu du solitaire. L'un se met à cheval sur sa chaise pour mieux suivre les mouvements du roulis. L'autre entoure de ses jambes les pieds de la table. Un troisième s'estime plus solide, s'il est assis par terre dans un angle de la chambre. C'est une lutte où le génie de l'homme n'est pas toujours victorieux des petites malices de la nature. Et soudain un bruit épouvantable se fait entendre. Qu'est-ce donc? C'est une grosse lame qui a fait invasion sur le bord, a pénétré par le capot et inondé deux ou trois chambres dont les heureux possesseurs ne dormiront pas cette nuit-là.
Ces petites misères qui, une fois par hasard, ne font que fouetter le sang de celui qui s'y voit en butte, et peuvent même le distraire et l'amuser, deviennent, à la longue, singulièrement monotones et irritantes. Plus elles sont mesquines et souvent assez ridicules pour qu'on n'ose trop s'en plaindre, plus, en se répétant, elles fatiguent. Rien n'en dé-
dommage, pas même l'héroïsme avec lequel on les supporte, et il en résulte une fatigue et un dégoût qui font que je m'explique assez peu qu'on ait ou du moins que l'on conserve après le feu de la première jeunesse, une bien grande partialité pour la vie maritime.
Quoi qu'il en soit, échapper momentanément à une partie de ces ennuis, savoir que l'on va déjeuner, dîner , dormir en paix, ce sont de bien petits bonheurs sans doute, et des bonheurs négatifs ; ils suffisent cependant, à donner à un bon mouillage une partie de son mérite, en permettant à l'esprit de se détendre.
Les journées, bien que calmes et paisibles , passaient donc assez vite. Quelques-uns d'entre nous allaient à la chasse, d'autres essayaient de faire des pêches miraculeuses. Déjà un peu las des morues, on se rejetait avec fureur sur les truites qui n'étaient guère moins abondantes et sur les saumons qui auraient dû l'être. Puis on faisait des visites aux personnes du pays, Sydney serait un peu abandonné du reste du monde, si la division navale française n'y venait pas chaque année. Presque jamais les navires de guerre de Sa Majesté Britannique n'y paraissent. Aussi, nos marins y sont-ils accueillis avec d'autant plus d'empressement qu'ils n'y ont pas de rivaux. La plupart des officiers avaient déjà visité plus ou moins fréquemment cette côte; c'é-
taient d'anciennes connaissances; ils étaient au fait de tontes les histoires du pays et ils présentaient les nouveaux venus qui, bientôt, n'étaient pas moins bien reçus qu'eux-mêmes.
Dans ces régions lointaines, au milieu de ces habitations perdues, les étrangers sont toujours désirés. Ils apportent l'air du dehors et un peu de ce mouvement social qui manquerait presque complètement sans eux. Il faut bien l'avouer, les habitants de Sydney ne s'amusent pas trop, et la jeunesse, du moins, y est affamée de distraction et de plaisir. J'ai dit plus haut que les jeunes gens n'étaient pas en grand nombre. Les faibles ressources qu'offre le pays pour faire fortune, éloigne de très-bonne heure ceux qui y sont nés et qui, d'ailleurs, ont dû aller chercher leur éducation loin de la maison paternelle, soit à Halifax, soit aux États-Unis, soit même en Angleterre. A leur place viennent, à la vérité, quelquefois, d'autres personnes qui, en fait d'agitation joyeuse, ne sont pas tout à fait propres à les remplacer, mais qui, néanmoins, introduisent dans la petite société de Sydney un élément trèspropre à en relever la distinction.
On sait combien d'Anglais poussent jusq u'àF extrême la passion de la pêche et de la chasse. Il est donc advenu que des voyageurs amenés de la métropole par ce double intérêt ont pris goût au séjour de cette terre tranquille et, au bout de quelques an-
nées, ont fini par s'y attacher tout à fait. L'abondance du poisson a commencé par les charmer ; puis ils sont partis; puis la vie mondaine est arrivée pour eux avec ses épreuves. Ils se sont souvenus du séjour de paix profonde entrevu dans leurs jeunes années ; plusieurs sont revenus s'y fixer tout à fait. Dégoûtés de tout , ils ont cherché le calme là où certainement il est absolu , et ils ont abdiqué au milieu de ces bois tous les souvenirs, tous les désirs, mais non pas toutes les habitudes de vie élégante qu'ils ont autrefois connues. Parmi ces solitaires on pourrait découvrir sans trop chercher les héros de plus d'une histoire romanesque aujourd'hui oubliée dans un monde qui en voit tant et qui ne tient pas registre des victimes. Une fois, clans le cours de mon voyage, mais non pas à Sydney, il m'arriva d'entrer dans une petite maison, au milieu des bois, pour y demander du feu. Un étroit jardin que garnissaient quelques fleurs communes entourait le seuil delà porte. En pénétrant clans l'intérieur, je me trouvai au milieu d'une école où de très-jeunes enfants récitaient leur leçon devant un maître qui malgré ses cheveux grisonnants, ne paraissait pas avoir dépassé encore l'été de la vie.
Quand j'eus articulé ma demande, en m'excusant du trouble évident que j'apportais au milieu de cette ruche si facile à émouvoir, le professeur me
conduisit dans sa chambre pour y prendre une allumette. Je fus frappé de l'aspect particulier que présentait cette pièce. Assurément, elle ne contenait aucun objet de luxe et le simple nécessaire s'y trouvait. Mais soit le choix de la tenture, soit l'arrangement des choses, soit enfin je ne sais quel signe difficile à définir, elle trahissait toute autre chose que la demeure d'un homme du commun. Mon hôte improvisé, sans mettre aucun empressement a prolonger l'entretien, acheva par le caractère sobre et digne de son exquise politesse de me confirmer dans les doutes qu'avait fait naître en moi la vue de son intérieur, et j'appris plus tard que c'était un gentilhomme anglais qui, à la suite de malheurs d'une nature très-poignante, avait quitté le service, était venu s'établir dans le désert, et sous l'impression d'idées religieuses, s'y était dévoué à l'éducation des enfants.
Pour certaines âmes, on conçoit en effet que des pays semblables, et entre autres les environs de Sydney , puissent fournir le cadre d'une Thébaïde. Là, il n'y a pas d'agitation, là, il n'y a point d'avenir et, à part les quelques mois d'été où la nature s'y montre douce et riante, c'est une claustration dans la neige où rien, pas même le plaisir des yeux, ne vient distraire ni fatiguer une imagination désabusée, ennuyée ou souffrante. Mais ce n'étaient pas précisément des dispositions de ce genre que les dames ou
les demoiselles de Sydney souhaitaient de voir se développer chez nos officiers, et probablement pour prouver qu'ils n'y étaient point enclins, ces derniers vinrent un matin demander au commandant en chef l'autorisation de donner un bal à bord du Gassendi, et, tout de suite, l'autorisation fut accordée et le bal eut lieu Je soir même.
A bord, on a tout sous la main. Les matelots sont charpentiers, ils sont tapissiers, ils sont lampistes, ils sont fleuristes, ils sont décorateurs, peintres et passés maître's dans tous les arts libéraux ; on leur offrirait de construire une cathédrale, une salle de spectacle , un hypogée ou un manège qu'ils n'hésiteraient pas à accepter l'emploi. La salle de bal fut bientôt prête. Le pont, débarrassé de ses canons, se transforma en une vaste tente, dont les pavillons de signaux formaient les parois et le plafond. Des lustres composés avec des baïonnettes dont les douilles jouaient le rôle de bobèches, furent suspendus à des cordages entourés de torsades rouges; l'habitacle et le cabestan devinrent d'énormes jardinières où des branches de sapin remplaçaient les plantes tropicales et les fleurs rares que le climat ne voulut pas fournir, et. dans les coins de la salle d'autres sapins donnaient encore aux yeux tous les plaisirs de la verdure. Il va sans dire que les pavillons d'Angleterre et de France s'embrassaient au plus bel endroit, au-dessus de la
tribune des musiciens. Mais, la fête n'avait ni de près ni de loin un caractère politique. Ceux qui la donnaient, comme leurs conviés, n'étaient possédés, pour le moment, d'autre passion que de celle delà danse, et il fallait bien compter sur un développement énergique de ce goût, car je dois avouer un côté très-faible : c'était la musique.
A parler franc, nous ne jouissions en fait d'adepte de cet art et d'instrument pour l'exercer que d'un matelot auquel on avait confié un clairon et qui recevait dix centimes de solde supplémentaire par jour pour souffler dans cette machine. Il y mettait du bon vouloir, mais, soit, comme il le prétendait, que le clairon fût troué à de mauvais endroits, soit, comme le soutenaient ses détracteurs, qu'il eût plus d'audace que de science, ce clairon rendait tous les jours des sons de plus en plus désespérés. Il n'était oreille si martiale qui s'y pût faire, et, d'un avis unanime, il fut décidé que ce genre de séduction serait rayé du programme de la soirée. Mais, alors, comment s'y prendrait-on pour danser?
Un contre-maître ouvrit un avis important. Il révéla l'existence d'un tambour oublié dans un coin de l'entre-pont, et sur cette déclaration, un matelot apporta un fifre. Cette double découverte fut accueillie avec transport; malheureusement personne ne savait jouer du fifre. Et, d'ailleurs, malgré l'agrément incontestable des sons qu'on peut obte-
nir de ces deux instruments, un tambour et un fifre ne sauraient à eux seuls composer un orchestre de danse civilisée. Du moins on n'a jamais vu que les nègres qui sussent s'en contenter.
Dans cet embarras, le second chirurgien du bord, très-aimable jeune homme, offrit déjouer du violon. On considéra bien qu'un violon seul ne produirait peut-être pas tout l'effet désirable dans l'étendue d'une salle de bal qui se montrait prête à contenir six cents personnes. Mais il fallait bien s'accommoder à la nécessité, et, après mûre délibération, il fut convenu que le violon formerait le fond de l'orchestre, serait soutenu par le tambour, et qu'à l'occasion des artistes de bonne volonté essayeraient de tirer du fifre quelques accents qui seraient ce qu'ils pourraient et serviraient, en tout cas, à donner à la partie musicale de la fête un peu plus de variété.
Mais, si les choses n'étaient pas absolument aussi complètes qu'on l'eût désiré au point de vue mélodique, lafête s'annonçait comme devant être sans reproche, sous le rapport infiniment plus sérieux de la gastronomie. Les quatre cuisiniers du Gassendi et du Ténare, ceux des commandants, ceux des officiers, avaient ouvert des conférences, et cette mise en commun de tant de lumières promettait des résultats surprenants. Des matelots envoyés par ces illustres chefs parcoururent les boutiques de la
ville. La population émerveillée vit toute la matinée les embarcations des navires occupées à transporter à bord ce qu'on put se procurer de plus exquis dans les magasins de farines et de viandes fumées, et l'imagination des habitants, extrêmement portée,, comme dans tous les pays anglais, à s'exalter à propos des choses de la table, se livra aux rêveries les plus désordonnées sur les délices qui allaient, ce soir-là, flatter le palais des notables de la localité.
Enfin la nuit tomba, et l'éclairage de la salle et du navire était à peine terminé, à peine les lanternes de couleur, les lustres, les bougies, les falots avaient-ils pris feu et les officiers s'étaient-ils revêtus de leurs uniformes des grands jours, que les embarcations des deux navires et celles de la ville commencèrent à amener les invités,
Je me pique d'être historien trop véridique pour exagérer les choses. La foule était petite. La société de Sydney est plus finement choisie que nombreuse. Il pouvait bien y avoir en tout une quinzaine de danseuses et cinq à six danseurs indigènes. Parmi nos officiers, le plus grand nombre étaient des hommes sages qui avaient pris un plaisir plus vif aux préparatifs qu'ils ne s'en promettaient de la fête elle-même. Toutefois, l'enthousiasme dansant, l'entrain merveilleux des intéressés, suppléait au nombre, et l'homme de garde n'avait pas encore piqué huit heures à la cloche que le bal était
en l'air, le violon faisait rage, le tambour roulait comme un possédé, le fifre sifflait comme un serpent à sonnettes, et sur des airs que leurs auteurs n'eussent jamais reconnus, on dansait, sans s'arrêter, des contredanses, des valses, des polkas, des mazourkas, dont Tune n'attendait pas l'autre. Les matelots qui avaient obtenu l'autorisation de regarder la fête, à travers les tentures, eomplaisamment relevées à leur intention, montraient sur leurs grosses et bonnes figures l'expression de la satisfaction la plus complète. Ils n'imaginaient rien au delà.
Cependant/on vit sortir bientôt de l'entre-pont les mousses en grande tenue, transformés en officiers de bouche et portant avec respect des plateaux richement chargés de rafraîchissements. Les gens graves de la colonie commencèrent à trouver que la réunion avait un but. Les jeunes demoiselles, douées, heureusement, de cet appétit surprenant, signe caractéristique de la race anglo-saxonne, ne se montraient pas moins disposées à bien accueillir ces offrandes, et, dans les intervalles très-courts de repos qu'elles permettaient à l'orchestre de leur accorder, elles reprenaient beaucoup de forces. Je ne conçois pas comment nos cuisiniers avaient pu s'y prendre pour fabriquer en si peu de temps une telle quantité et une si grande variété de petits fours et de gâteaux qu'on eût pu en monter trois
boutiques. Ce qui n'était pas moins curieux, c'était l'air timide, composé et aimable avec lequel nos mousses, ces jeunes sacripants, remplissaient leur office auprès des dames. Un d'entre eux, le plus diable de tous, baissait les yeux comme une première communiante et faisait ses offres en anglais aux plus jolies personnes. Il avait appris, dans la journée, une phrase exprès, et c'est la seule qu'il connaisse et probablement connaîtra jamais , à moins qu'il ne juge plus tard nécessaire d'étendre le cercle de son érudition en ce genre, ce que je ne puis prévoir.
Vers minuit, on avait mis tant de passion et d'entraînement dans la danse, qu'il fallut faire trêve x quelques minutes afin de respirer. Les matelots saisirent ce moment pour demander la permission de chanter un chœur. C'était une galanterie dont ils n'avaient rien dit à l'avance. Ils s'en acquittèrent très-bien. Mais, comme c'est l'usage dans toutes les professions, ils se gardèrent de rien nous dire qui eut trait à la mer, et nous entretinrent du charme des chalets et des glaciers. On a l'imagination trèshelvétique sur l'océan, et il est bien probable que dans les vallées d'Ury et d'Unterwald on goûte assez la poésie des flots agités.
Enfin on alla souper, puis après souper on alla se coucher, tout le monde ravi d'avoir si bien employé son temps. Quelques mousses furent malades
pour s'être un peu trop offert à eux-mêmes les rafraîchissements confiés à leur bonne foi. Mais le lendemain il n'y paraissait rien; et le Gassendi avait seulement laissé un bon souvenir de plus dans les replis cachés de quelque jeune imagination. La salle de bal disparut. Les canons reprirent leur place accoutumée et tout rentra dans l'ordre quotidien.
D'après le petit nombre des personnes qui avaient pu venir au bal, on voit assez que la population est très-faible. Je n'en connais pas le chiffre officiel. Il ne me semble pas qu'elle puisse dépasser ni même atteindre un millier d'âmes. Aux environs , les loghouses ou cahutes à défrichement sont assez rares; les habitations régulières, toujours construites en planches, le sont encore plus. Ce qu'on appelle un village est un ensemble de maisons non agglomérées et qui s'étend souvent à travers les bois sur un espace de plus d'une lieue, Ce que j'ai vu de plus remarquable dans ce genre, c'est ce qu'on nomme le village français. Il est peuplé de descendants de nos compatriotes, anciens possesseurs de toute la contrée; car, on le sait, l'île entière nous a longtemps appartenu; le cap Breton taisait alors partie de l'Acadie, et les Acadiens étaient presque tous des fermiers et des laboureurs venus de Normandie. Il est assurément digne de remarque que cette province, qui, aujourd'hui, ne
montre, dans aucun de ses hameaux, le moindre goûl pour l'émigration d'outre-mer, ait eu au seizième siècle et surtout au dix-septième tant d'entraînement pour ces parages. Il y avait, sans doute, alors, dans les esprits de ces paysans, des illusions qui ont été, pour la plupart, cruellement déçues. Entre autres choses, on s'imaginait trouver dans ces pays nouveaux un sol partout fertile; une partie de FAcadie répond peut-être à cette espérance, mais, en général, et notamment dans les environs de Sydney, il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Il n'est, pour perdre une semblable idée, que de considérer la façon dont on y cultive le sol.
On commence par abatlre le bois, puis dans l'espace circonscrit destiné au défrichement on met le feu pour venir à bout des tronçons restés debout. Les cendres produisent un premier fumage qui, pour Tannée suivante, prépare le sol où l'on sème des pommes de terre. Une seconde année, on met du seigle ou de l'orge, car le blé réussit assez mal dans ce climat trop rude. Il n'a pas le temps de mûrir. La troisième année, on peut encore essayer d'ensemencer. Mais, en général, le produit est si médiocre que, pour une quatrième campagne, on abandonne le terrain et on s'en va défricher ailleurs. Cependant le bois repousse. Au bout de quelque temps, des arbres nouveaux, un taillis épais l'ont recouvert et l'on recommence la coupe,
l'incendie et les cultures alternées pour arriver aussi rapidement à la même fin. On voit assez que ce n'est pas là une terre féconde.
Les habitants sont, en conséquence, très-clairsemés, et se ressentent de ce défaut de générosité dans le sol qu'ils exploitent, Il ne laisse pas que d'y avoir assez de misère sur ce coin perdu du monde. Les choses nécessaires à la vie étant presque toutes apportées du dehors sont chères; pour pouvoir se les procurer, il faut donc que le peu de choses qu'il y a à vendre se maintienne aussi à un prix correspondant. Toutes ces circonstances expliquent que la population loin de s'accroître diminue, et il n'est pas sans vraisemblance que, dans quelques années, ceux qui n'auront pas été chercher meilleure fortune dans d'autres parties de l'île, à la Nouvelle-Ecosse , au Canada ou aux États- Unis, prendront le parti de se retirer à Sydney- Mines. Alors la forêt ressaisira l'emplacement tout entier qu'on a à peine réussi à lui enlever.
Très-peu d'Anglais proprement dits résident à Sydney. Presque toutes les familles sont d'origine écossaise et irlandaise. Les premières appartiennent à toutes les nuances possibles du protestantisme, avec une certaine prédominance de la part des presbytériens; les autres sont catholiques, et partout le zèle religieux est également vif. Il faut s'imaginer ces gens, reclus loin du monde, appartenant par
leurs mœurs, leurs souvenirs, leurs lectures surtout, à la société européenne, et n'ayant à leur portée aucun des moyens de distraction intellectuelle qui lui sont propres. Petits ou grands tous leur font défaut. Point de spectacles, point de salons, point de cafés, point de politique vraiment entraînante et passionnante; une grande stagnation, sinon une nullité presque complète d'affaires dbmmerciales, partout des loisirs infinis et une sorte de gène, de médiocrité générale qui prédispose les esprits aux idées sombres. Il doit nécessairement résulter de toutes ces causes une assez grande tendance vers l'exaltation religieuse , aussi est-ce une disposition universelle sur cette terre et qui règne également chez les Écossais, chez les Irlandais, chez les Acadiens et chez les sauvages qui, de tous les catholiques, sont peut-être les plus inébranlablement convaincus.
Une telle ferveur ne saurait exister sans un grand amour du prosélytisme et une antipathie sincère et active pour les opinions dissidentes. C'est, en effet, ce qui arrive, et cette double passion fournit l'élément de vie et les occasions d'activité qui sont refusés par ailleurs. Sydney possède trois ou quatre églises pour si peu de maisons qu'on lui voit, et cette cité à demi morte avant d'être née compte encore bien plus de sectes. Son libraire unique ne vend, pour ainsi dire, que des pamphlets religieux.
« Histoire de la conversion au catholicisme du Rév. ***, ministre méthodiste. » « Réfutation du libelle intitulé : Conversion aie catholicisme par un Wesleyen.» « Obser-, valions libres sur la querelle issue à V occasion de l'indigne pamphlet intitulé: Conversion au catholicisme, etc., par un indépendant. » On ne voit pas autre chose. Quand on est accoutumé à la modération relative que la polémique purement religieuse a adoptée de ce côté de l'Atlantique, où tant d'intérêts divers attiédissent la passion, on est un peu surpris de retrouver une telle véhémence dans cette partie du nouveau monde. C'est qu'en fait d'emportement de langage, rien ne manque, et le vocabulaire des injures empruntées à la Bible n'a pas perdu une seule des expressions trouvées au temps de ■ Gromwell , dans la bouche ou sous la plume des zélés dissidents du cap Breton et de la Nouvelle-Ecosse. L'Église catholique est de plus en plus pour eux la bête de l'Apocalypse; leurs adversaires catholiques sont des Amalécites; les autres des Ammonites, des fds de Bélial , des Tyriens , Gog et Magog. Il faut quelque temps pour s'habituer à penser que ces gens-là sont très-sérieux. Au premier abord, on croirait qu'ils mettent en scène un roman de Walter Scott. Mais les Macbriar et les Rettledrummle y vont bon jeu bon argent, n'ont peut-être jamais lu les Puritains d'Ecosse et font servir clans ce dix-neuvième siècle, le langage et les sentiments du passé, avec une parfaite sincé-
rite de conviction. Dans la tenue de ces zélés continuateurs des covenantaires apparaît toute la vertu morose et pédantesque de leurs modèles. De longs habits noirs ou bruns, mal taillés, de vastes chapeaux où ils s'enterrent , des mines pâles, renfrognées, un langage de la plus sèche austérité, ils ont tout cela et l'affectent tant qu'ils peuvent. C'est un uniforme qui convient d'ailleurs à d'heureux mortels dont le Credo favori est de damner tout le monde, et de peur d'y rien oublier, de se damner un peu avec.
Les catholiques répondent à cette guerre permanente en redoublant d'attachement pour les formes extérieures de leur culte. Sous ce rapport, les Irlandais vont aussi loin que les Italiens et les Espagnols l'ont pu faire autrefois. Us entourent leurs prêtres d'une vénération et d'un amour qui dépassent tout ce qu'on voit ailleurs. Us font d'eux, en toutes choses, leurs confidents, leurs conseillers, et lorsqu'il y a lieu, leurs chefs politiques. Mais aussi, ils en exigent beaucoup et la situation de ces prêtres si réellement puissants n'est pas une sinécure. La façon dont les habitations sont disséminées dans le pays, donne à certaines cures l'étendue qu'un évêché pourrait comporter ailleurs, et comme les fidèles éprouvent, dans toutes les circonstances un peu graves de leur vie, maladies, accidents, chagrins, soucis, inquiétudes, le besoin de se fortifier des
consolations, des avis, ou des secours de leur pasleur, ils sont toujours au moment de l'envoyer chercher. L'amour ne raisonne pas, et n'admet rien de ce qui le contrarie. Aussi ne comprendrait-on pas qu'un prêtre sommé au milieu de la nuit de se rendre à dix lieues de chez lui, à travers les bois et les fondrières, pût hésiter une minute. Les ecclésiastiques mènent donc l'existence la plus pénible et en réalité la plus évangélique. Tantôt dans la ferme perdue d'un Acadien, tantôt sous le wigwam d'un sauvage, au fond desmarais, tantôt entourés de leurs ouailles, dans l'église, dans le presbytère, dans l'école, ils n'ont pas un moment de repos ; ils sont partout à la fois : on ne les perd pas de vue, on les écoute constamment, mais il faut qu'ils parlent toujours. J'ai pu voir quelle était la vie du clergé de la Nouvelle - Ecosse par les relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec le vénérable curé de Sydney, M. l'abbé Quinan. Je ne sache rien qui rende mieux l'idée qu'on se peut faire des labeurs d'un apôtre.
Mais, aussi, je le répète, quelle affection profonde, que celle dont de pareils prêtres sont entourés ! Nous avions été visiter le village français avec l'abbé Quinan ; nous remplissions plusieurs voitures et j'étais avec lui dans la sienne, une espèce de petit char à bancs à deux places; nous avions vu peu de choses, car la pluie s'était mise à tomber à flots et après quelques efforts infructueux pour
la braver, il nous avait fallu chercher un asile dans l'église du village située au milieu des bois, encore avions-nous eu le temps d'être convenablement mouillés en attendant que la clef nous eût été apportée de chez le bedeau, le plus proche voisin, qui demeure à un quart de lieue.
Nous avions déjeuné dans la sacristie où l'eau ne ruisselait guère moins que dehors, et nous avions admiré le sanctuaire bâti en bois, comme une église de Laponie, avec un vaste poêle au milieu. Le matin en parcourant le pays, nous avions pu donner de justes éloges à l'industrie et à l'activité des habitants, car il faisait beau et les routes nous semblaient d'autant plus dignes d'éloges qu'elles s'étendent dans toutes les directions à travers les bois et ne mènent à rien. On les construit là, non pas comme en Europe, pour réunir des points habités, qui existent déjà, mais bien pour attirer des habitants, pour les entraîner au loin et dans l'espoir de peupler ainsi le pays. Le matin, charmé de nos éloges, M. B*** dans son patriotisme , nous avait souvent répété : C'est bien remarquable, n'est-ce pas? qu'avec si peu de moyens que nous possédons, de telles choses se puissent faire ; on le croirait à peine?
Nous en étions tombés d'accord; mais maintenant il pleuvait. Les routes étaient défoncées ; nous n'avions plus le même enthousiasme. Nos voitures s'embourbaient à chaque instant , nos chevaux n'a-
vançaient guère malgré tous leurs efforts , et nous ne savions pas si l'aventure n'irait pas jusqu'à coucher dans ces bois humides. M. B*** devenu moins fier, déplorait l'état de cette partie du chemin, comme un fait inouï dans les fastes de la colonie. En sa qualité de membre de la législature, il se montrait doublement scandalisé et déclarait le fait intolérable. Il voulait envoyer chercher les ingénieurs sur l'heure même et nous jurait que, dès le lendemain et de grand matin, les ouvriers seraient à l'œuvre pour qu'un tel état de choses ne subsistât pas davantage. En attendant, à moitié noyés dans nos voitures; nous prenions déjà notre parti d'une chute clans quelque ornière et d'un essieu cassé.
Mais l'abbé Quinan , habitué à de telles fortunes qui composent, pour ainsi dire, le fond de son existence, conservait son air placide et confiant. Il plaignait son cheval qui, parfaitement au courant de la patience de son maître, ne se pressait ni ne se fatiguait outre mesure, et ne prenait pas grand souci de l'exclamation lazij boy! par laquelle l'indulgent abbé cherchait par instants à lui faire honte de sa nonchalance. Quant au fouet, il n'était pas question de remployer.
Dans cet état nous rencontrâmes des fermiers acadiens qui regagnaient leur demeure. A la vue de leur curé ils éprouvèrent une joie qu'ils manifestèrent aussitôt par les plus vives démonstrations,
et malgré le temps, ils se mirent immédiatement à lui raconter leurs affaires et à prendre ses conseils. L'abbé écouta tout ce qu'on lui disait et prit le temps de répondre. Nos compagnons avaient cependant gagné du pays, et nous eûmes quelque peine à les rejoindre. Mais je comprenais que le prêtre se devait à son monde, et qu'en présence d'un attachement, d'une confiance, d'un besoin d'épanchement qui jamais ne se ralentit ni ne s'endort, il n'y a pas de considération qui puisse légitimer la froideur.
Chez les sauvages, ce sentiment d'affection prend une nuance peut-être plus touchante encore. Les sauvages ont réellement et beaucoup souffert pour la foi catholique. Dans les premiers temps de l'occupation anglaise, alors qu'il ne se trouvait pas de colons irlandais dans le pays, tout ce qui reconnaissait l'autorité spirituelle du saint-siége était français ou ami des Français, par conséquent suspect d'une loyauté fort tiède à Sa Majesté Britannique. Les gouverneurs de l'Acadie , devenue Nouvelle- Ecosse, jugèrent utile d'amener les sauvages à la foi protestante, et comme on se flatta d'y parvenir aisément, on mit beaucoup de vivacité à y travailler. On chassa les prêtres; on empêcha les familles d'aller à l'église; on prit note des plus zélés et on les mit en prison ; on les désarma ; on leur enleva le peu qu'ils possédaient ; on les lit mourir de faim
dans les solitudes. On promit des merveilles à tous ceux qui voudraient abjurer, et personne n'abjura. Hommes, femmes et enfants, montrèrent une fermeté égale. Tout ce qui put s'échapper prit la fuite, mais personne n'oublia son chapelet. Le chapelet devint comme le symbole de l'honnêteté, du courage et de l'honneur dans cette humble population, et elle a toujours conservé depuis une sorte de culte infiniment plus prononcé qu'il ne l'est dans le reste de la chrétienté pour cet instrument de prière. Le chapelet est en quelque façon le résumé de leur histoire. Il leur a été donné par les Français au dixseptième siècle. Aussi longtemps que les luttes ont duré avec l'Angleterre protestante, le chapelet a été le signe de ralliement entre eux et leurs amis. Au jour de la défaite et de la persécution, il est devenu le souvenir chéri de la gloire passée, le gage de la solidité dans la foi, et comme une promesse pour la vie future. Tous les sauvages que j'ai abordés, hommes ou femmes, en me reconnaissant pour Français, n'ont jamais manqué de tirer leur chapelet et de le porter devant mes yeux avec un sourire doux et triste qui en disait bien long.
Aujourd'hui que, depuis longtemps d'ailleurs, on ne les persécute plus, qu'ils vont à l'église et que les prêtres sont revenus prendre soin d'eux, ils recherchent leurs pasteurs comme des enfants qui ont besoin d'une caresse. Ils prouvent tous les jours l'as-
cendant que les conseils des curés ont sur leurs esprits, car ils ont presque universellement renoncé au plus impérieux de leurs penchants: l'amour des liqueurs fortes. On a distribué en grand nombre, parmi eux, de petits livres où des lithographies, qui accusent l'enfance de l'art, leur montrent un de leurs frères tenté par le grand diable, avec ses cornes et sa queue, vêtu en marchand américain, et qui lui tend une bouteille d'eau-de-vie. Il boit et tombe dans les flammes de l'enfer, tandis que sa femme et ses enfants se désolent.
Une telle leçon n'est pas restée sans résultat, et, très-certainement, il y a peu d'ivrognes désormais parmi les sauvages de la Nouvelle-Ecosse. Ils font donc preuve de bonne volonté. Cependant, sur tous les autres points qui tiennent plus directement aux instincts de leur race, la vie nomade, l'amour de l'indépendance, le peu de goût au travail régulier, ils promettent et ne peuvent se contraindre. On a essayé de persuader à quelques femmes et filles de se louer comme servantes. Elles sont très-soumises, très-craintives même, se montrent affectueuses et reconnaissantes du soin qu'on prend d'elles; mais elles ne savent s'astreindre à aucune règle, et il n'est pas de séduction si forte qui empêche au bout de très-peu de temps qu'elles ne se sauvent un beau matin pour retourner dans les bois. Toutes les admonestations des prêtres n'y font rien.
Elles se niellent à pleurer et ne s'enfuient pas inoins.
Les sauvages ne possèdent dans la Nouvelle - Ecosse aucun droit politique, et il n'y a là ni injustice ni spoliation. En dehors de toutes les idées et de toutes les habitudes européennes, ils ne peuvent évidemment faire partie d'aucune société* fondée sur des principes qu'ils n'acceptent pas. Mais la loi les protège avec beaucoup de sollicitude, les mœurs sont assez douces pour qu'on n'ait pas à gémir de les voir maltraités. Personne ne les offense et ne cherche à leur nuire. De leur côté ils sont d'une extrême douceur. Ils n'ont pas conservé la moindre trace de l'esprit belliqueux de leurs ancêtres, et je crois qu'on aurait quelque peine à, les décider aujourd'hui à s'armer et à se battre.
Je n'en suis pas surpris. J'ai dit déjà que ces tribus n'appartiennent pas à la race rouge. Ce sont des Esquimaux, variété humaine très-molle et trèsinoffensive de nature. Sous le pôle, ils sont aujourd'hui en lutte avec des Peaux-Rouges qui les massacrent sans pitié et les feront enfin disparaître, car ils se défendent mal. A la Nouvelle -Ecosse, lorsque les Français ont formé leurs premiers établissements, le contact avec les mêmes Peaux-Rouges leur avait fait prendre des habitudes guerrières, ils avaient adopté les usages militaires de leurs ennemis, et scalpaient et torturaient les prisonniers
comme les H lirons eux-mêmes. Mais il ne fut pas très-difficile de les faire renoncer à ces coutumes qui ne venaient que de leur situation, et une fois à l'abri des attaques, ils déposèrent très-volontiers les armes dont ils ont maintenant oublié le maniement,
Leurs vices sont ceux des. êtres faibles et des enfants : la paresse et le mensonge. Mais ils ont de la probité, et leurs mœurs sont remarquablement pures, car c'est- une race froide. Le gouvernement leur a assigné un territoire d'une très-vaste étendue dans l'intérieur de l'île pour y faire ce qu'ils voudraient, et il est interdit aux Européens de s'y établir. Pourtant les sauvages n'y vont guère. Ils semblent avoir pris ce domaine en antipathie depuis qu'on le leur a donné. Les limites les gênent. Ils préfèrent errer dans toutes les autres parties de l'île, transportant avec eux leurs wigwams et leurs canots. On les laisse faire.
Ils s'établissent pour quelques jours dans un bois, sur une plage, font des paniers, rabotent des planches, exécutent quelques petits ouvrages assez ingénieusement travaillés en écorces de bouleau et en piquants de hérissons teints de différentes couleurs, vendent ce qu'ils ont fait, et s'en vont ailleurs. Dans l'hiver, ils se retirent au plus épais des bois où ils sont plus à couvert du vent, enterrent à demi leurs huttes dans les feuilles mortes amoncelées et la neige, et restent là jusqu'au printemps.
Cependant leur nombre diminue chaque année. Les maladies de poitrine emportent les hommes, et les femmes succombent en grand nombre aux fièvres puerpérales. La raison que me donnait l'abbé Quinan de cette mortalité extraordinaire n'est que trop facile à comprendre. La vie que continuent à mener ces sauvages est bien celle de leurs ancêtres, mais elle n'est plus compatible avec certaines habitudes qu'ils ont dû prendre. Autrefois, dès l'enfance, ils bravaient, à peu près nus, toutes les rigueurs de la température. Toujours en plein air, soit guerroyant sur de vastes territoires, soit poursuivant pendant des mois entiers de grandes chasses, ils développaient toutes leurs forces physiques et les maintenaient dans un état d'activité en rapport avec la rude simplicité de leur vie domestique. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, accoutumés à nager dans l'eau glacée, à porter sur leurs corps nus les pluies d'hiver, à dormir sur la roche froide, ne prenaient point de rhumes, et, en comparaison de ce qu'ils avaient à supporter tout le jour, l'intérieur du wigfwàm était un lieu de délices.
Mais désormais ils sont vêtus, et ils le sont d'une manière imparfaite. Ils ne peuvent plus se passer de leurs haillons, et ils grelottent. Plus de guerres, plus de chasses, plus d'exercices violents, ils passent leur vie auprès du feu de la hutte, et sentent l'influence de cet abri incomplet et malsain. L'air vicié des bois,
l'humidité des marécages les éprouvent ; ils souffrent comme nous souffririons nous-mêmes à leur place et pour les mêmes causes, et ils meurent, et leur race s'éteint. Encore quelques années, la terre couvrira leurs derniers tombeaux.
Ils le savent et ils sont résignés comme, en pareil cas, toutes les races primitives et incapables de changement. Mais ils ne s'en attachent que plus à leurs prêtres , dans lesquels ils voient les introducteurs à cette vie future qui va bientôt les saisir. Ils ne leur demandent rien que- de douces paroles et des espérances.
La situation des anciens colons acadiensest d'une nature toute différente et qui fait bien clairement comprend re les dispositions particulières aux nations européennes. Ces colons ne sont pas en voie de disparaître tout d'un bloc, comme leurs anciens allies., mais de disparaître en se transformante C'est ce que j'ai vu partout et ce dont l'histoire porte constamment témoignage. Nos races, complètement privées, métisses qu'elles sont, d'instinct dominant et invincible, se métamorphosent sans trop de peine, savent prendre de nouvelles idées et de nouvelles habitudes, brûler ce qu'elles ont adoré, adorer ce qu'elles ont brûlé, et finalement continuer de vivre sous de nouvelles apparences et avec des vocations nouvelles. Nos Acadiens sont en voie de devenir des Andais*
Dans l'usage ordinaire de la vie, ils parlent anglais, parce que leurs voisins, originaires des îles Britanniques, leur rendent l'usage de cette langue nécessaire. Presque tous ils ont à demi oublié ou plutôt n'ont jamais bien su l'idiome de leurs pères, et quand ils veulent s'en servir, ils le manient comme une langue étrangère et fort mal. Par une coutume assez curieuse, il est un certain nombre de familles parmi eux qui, tenant à conserver un gage de leur origine, empêchent leurs filles d'apprendre l'anglais. De cette façon, les enfants entendent d'abord la langue maternelle ; mais bientôt ils l'oublient ou n'en apprennent pas plus long que dans la première enfance. D'ailleurs beaucoup de ces Acadiens épousent des Anglaises, et alors tout s'oblitère en eux, jusqu'à leur nom propre, qu'ils prononcent de façon à le rendre méconnaissable.
On se tromperait gravement si l'on donnait au souvenir qu'ils ont conservé de leur origine une portée quelconque. C'est, à leurs yeux comme à ceux de leurs voisins, un pur sujet de conversation. Ils n'en portent pas pour cela plus d'intérêt à la France. En tant qu'ils raisonnent sur de semblables matières, l'Amérique est, à leur avis, le premier pays du monde. Il faut bien venir de quelque part, et ils n'éprouvent non plus de curiosité pour les campagnes de la Normandie, qu'un paysan norvégien pour les steppes de la Russie mé-
ridionale, d'où sont sorlis jadis Odin et ses compagnons. Avec celte différence toutefois, que cette dernière émigration a eu lieu des milliers d'années en çà, tandis que l'autre est à peine vieille d'un siècle et demi. Tout entiers à leurs intérêts et à leurs passions locales, nos anciens compatriotes nous voient à peu près du même œil que leurs concitoyens d'origine britannique, sans plus d'aversion, mais sans plus de sympathie.
Ils sont catholiques, il est vrai5 et comme tels, n'éprouvent pas pour la domination anglaise une affection très-vive; mais, en cela, 'ils s'associent aux Irlandais, et se confondent avec eux. Avec moins d'emportement, moins de passion, moins de haine, un peu plus de cette réflexion solide que leurs aïeux ont apportée de Normandie, d'ailleurs aussi zélés pour la foi, ils ne se séparent guère de ces bouillants coreligionnaires que lorsque des idées par trop empreintes du caractère de la race milésienne emportent ces derniers au delà de toutes bornes. Les traditions de la grande guerre qui les a séparés de la France et donnés à la couronne britannique ne leur apparaissent plus comme un outrage national; ils y voient uniquement la persécution religieuse qui en en a été l'accompagnement.
Ils'est passé alors, en effet, des scènes qu'une politique plus sageauraitpu éviter. En même temps qu'on s'attachait à convertir les sauvages en employant
toutes sortes de moyens, on prétendait chasser complètement les habitants français des territoires nouvellement conquis. On ruinait de fond en comble Louisbourg, qui nous avait coûté tant de millions. On transportait la capitale de l'île à Halifax, position admirable et bien autrement avantageuse, à la vérité, et, ce qui était moins digne d'éloges, on déportait en masse la population dans la Pensylvanie, la Géorgie, la Virginie.
L'exécution de cette pensée fut encore plus dure que la pensée elle-même. Au village de Grandpré, qui comptait environ deux mille habitants, dont un millier d'enfants, les soldats parurent le 10 septembre 1755, et leur chef invita les habitants à se réunir dans l'église, afin d'y recevoir, disait-il, une communication importante pour leurs intérêts. Quand les colons se trouvèrent assemblés dans le lieu saint, ne se doutant nullement de ce qui allait se passer, on les cerna et on leur donna l'ordre de s'embarquer sur les navires qui les attendaient à l'embouchure du Gaspereau.
Ils refusèrent avec désespoir, et pendant plusieurs jours on les tint renfermés dans l'église, sans nourriture. Enfin ils se soumirent; on embarqua d'abord les jeunes gens, on envoya les vieillards d'un autre côlé, les femmes et les enfants furent également déportés loin de leurs familles; quant aux troupeaux et aux biens, tout fut saisi. La plupart de
ces malheureux moururent de misère sans avoir pu se rejoindre. L'établissement de Grandpré fut à jamais détruit.
Ce triste événement a perdu, dans la tradition de la Nouvelle-Ecosse, toute couleur nationale; c'est devenu un récit religieux . Ce n'est pas sur les Anglais en tant qu'Anglais qu'il attire la colère, c'est sur les Anglais en tant qu'hérétiques et persécuteurs de la foi. Il appartient aussi bien aux Irlandais qu'aux Acadiens. Un tiers de la population de la colonie le conserve, le répète, le commente avec ferveur; toits les détails qu'on y ajoute désormais ne sont pas strictement historiques car il a déjà pris la forme légendaire. Ainsi, l'on dit entre autres choses, que lorsque les soldats anglais, après avoir embarqué toute la population, voulurent entrer dans les maisons pour les piller, ils trouvèrent sur les portes les chiens, qui, le poil hérissé et fous de colère, leur disputèrent l'entrée, et ils ne purent pénétrer dans ces demeures abandonnées qu'après en avoir massacré les fidèles et derniers défenseurs.
Ces récits, chers aux catholiques sans distinction d'origine, ont été répandus par eux dans toute l'Amérique du Nord; les souffrances des martyrs de Grandpré sont devenues la gloire commune de tous les fidèles, et c'est de leur bouche que Longfellow a recueilli les détails qui lui ont servi à créer ce poëme ù'ÉvangéMne, supérieur pour l'é-
motion du sujet, et à peine inférieur pour l'art, à Hermànn et Dorothée de Goethe.