‹ Voyage à Terre-Neuve [microforme]Chapitre 19 sur 47 · FRE · texte numérisé non relu

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nir de ces deux instruments, un tambour et un fifre ne sauraient à eux seuls composer un orchestre de danse civilisée, Du moins on n’a jamais vu que les nègres qui sussent s’en contenter,

Dans cet embarras, le second chirurgien du bord,

rès-aimable jeune homme, offrit de jouer du vio- .

lon. On considéra bien qu'un violon seul ne produirait peut-être pas tout l'effet désirable dans l’étendue d’une salle de bal qui se montrait prête à contenir Six cents personnes. Mais il fallait bien s'accommoder à la ‘nécessité, et, après müre délibération, il fut convenu que le violon formerait le fond de l'orchestre, serait soutenu par le tambour, et qu'à l’occasion des artistes de bonne volonté essayeraient de tirer du fifre quelques accents qui seraient ce qu'ils pourraient et serviraient, en tout cas, à donner à la partie musicale de la fête un peu plus de variété,

Mais, si les choses n'étaient pas absolument aussi complètes qu’on l’eût désiré au point de vue mélodique, la fête s'annonçait comme devant étresansreproche, sous le rapport infiniment plus sérieux de là Gastronomie. Les quatre cuisiniers du Gassendi et du Ténare, ceux des commandants, ceux des officicrs, avaient ouvert des conférences, et cette mise cn commun de tant de lumières promettait des ré sullats surprenants. Des matelots CHVOYéS par ces illustres chefs parcoururent les boutiques de la

84 VOYAGE A TERRE-NEUVE, ville. La population émerveillée vit toute la matinée les embarcations des navires occupées à transporter à bord ce qu'on put se procurer de plus exquis dans les magasins de farines et de viandes fumées, et l'imagination des habitants, extrèmement portée, comme dans tous les pays anglais, à s’exalter à propos des choses de la table, se livra aux rêveries les plus désordonnées sur les délices qui allaient, ce soir-là, flatter le palais des notables de la localité.

Enfin la nuit tomba, et l'éclairage de la salle et du navire était à peine terminé, à peine les lanternes de couleur, les lustres, les bougies, les falots avaient-ils pris feu et les officiers s'étaient-ils revêtus de leurs uniformes des grands jours, que les embarcations des deux navires et celles de la ville

commencèrent à amener les invités.

Je me pique d’être historien trop véridique pour exagérer les choses. La foule était petite. La société de Sydney est plus finement choisie que nombreuse. IL pouvait bien y avoir en tout une quinzaine de danseuses et cinq à six danseurs indigènes. Parmi nos officiers, le plus grand nombre étaient des hommes sages qui avaient pris un plaisir plus vif aux préparatifs qu'ils ne s'en promettaient de la fôte elle-même. Toutefois, l'enthousiasme dansant, l’entrain merveilleux des intéressés, suppléait au nombre, et l'homme de garde n'avait pas encore piqué huit heures à la cloche que le bal était

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 85 en l'air, le violon faisait rage, le tambour roulait comme un possédé, le fifre sifflait comme un serpent à sonnettes, et sur des airs que leurs auteurs n'eussent jamais reconnus, on dansait, sans s’arrêter, des contredanses, des valses, des polkas, des mazourkas, dont l’une n’attendait pas l’autre, Les matelots qui avaient obtenu l'autorisation de regarder la fête, à travers les tentures, complaisamment relevées . à leur intention, montraient sur leurs orosses et bonnes figures l'expression de la satisfaction la plus complète. Ils n'imaginaient rien au delà.

Cependant, on vit sortir bientôt de l’entre-pont les mousses en grande tenue, transformés en officiers de bouche et portant avec respect des plateaux richement chargés de rafraîchissements. Les gens graves de la colonie commencèrent à trouver que la réunion avait un but. Les jeunes demoiselles, douées, heureusement, de cet appétit surprenant, sisne Caractéristique de la race anglo-saxonne, ne se Montraient pas moins disposées à bien accueillir ces olfrandes, et, dans les intervalles très-courts de repos qu'elles permettaient à l'orchestre de leur accorder, elles reprenaient beaucoup de forces. Je ne CONÇois pas comment nos cuisiniers avaient pu Sy prendre pour fabriquer en si peu de temps une elle quantité et une si Grande variété de petits

lours et de gâteaux qu'on eût-pu en monter trois

boutiques. Ce qui n’était pas moins curieux, c'était l'air timide, composé et aimable avec lequel nos mousses, ces jeunes sacripants, remplissaient leur office auprès des darhes. Un d’entre eux, le plus diable de tous, baissait les yeux comme une première communiante et faisait ses offres en anglais aux plus jolies personnes. Il avait appris, dans la journée, une phrase exprès, et c’est la seule qu'il connaisse et probablement connaîtra jamais, à moins qu’il ne juge plus tard nécessaire d'étendre le cercle de son érudition en ce genre, ce que je ne puis prévoir.

Vers minuit, On avait mis tant de passion et d’entraîinement dans la danse, qu'il fallut faire trêve quelques minutes afin de respirer. Les matelots saisirent ce moment pour demander la permission de chanter un chœur. C'était une galanterie dont ils n'avaient rien dit à l’avance. Ils s’en acquittèrent très-bien. Mais, comme c’est l’usage dans toutes les professions, ils se gardèrent de rien nous dire qui eût trait à la mer, et nous entretinrent du charme des chalets et des glaciers. On a l'imagination trèshelvétique sur l'océan, et il est bien probable que dans les vallées d’Ury et d’Unterwald on goûte assez la poésie des flots agités.

Enfin on alla souper, puis après souper on alla se coucher, tout le monde ravi d’avoir si bien employé son temps. Quelques mousses furent malades

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 87 pour s'êlre un peu trop offert à eux-mêmes les ralraichissements confiés à leur bonne foi. Mais le lendemain il n’y paraissait rien, et le Gassendi avait seulement laissé un bon souvenir de plus dans les replis cachés de quelque jeune imagination, La salle de bal disparut. Les canons reprirent leur plac: accoutumée et tout rentra dans l ordre quotidien.

D'après le petit nombre des personnes qui avaient pu venir au bal, on voit assez que la population est très-faible, Je n’en connais pas le chiffre officiel. Il ne ine semble pas qu'elle puisse dépasser ni même atteindre un millier d’âmes. Aux environs, les loghouses ou cahutes rares ;

à défrichement sont assez les habitations régulières, {oujours construites en planches, le sont encore plus. Ce qu’on appelle un village est un ensemble de maisons non agglomérées et qui s’étend souvent à (ra vers les bois sur un espace de plus d’une lieue,. Ce que j'ai vu de plus remarquable dans ce genre, c'est ce qu'on nomme le village français. Il est peuplé de descendants de nos compatriotes, anciens possesseurs de toute la contr ce; car, on le sait, l’île entière nous a longtemps appartenu: le cap Breton aisait alors partie de l'Ac: idie, et les Acadiens étaient presque tous des fermiers et des laboureurs venus de Normandie, Il est assurément digne de lemarque que celte province, qui, aujourd’hui, ne

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