CHAPITRE
La traversée.
Les anciens personnifiaient tout : vices, vertus, aclions, pensées, fleuves et montagnes. Aucune idée ne se trouvait sans un corps à sa portée que, bon gré mal gré, le goût d'alors lui faisait revêtir. C'était une population fantastique en promenade perpélüelle à travers les imaginations humaines. Si l'on voulait aujourd’hui se conformer à cette mode qui n'est ni pire qu'une autre ni plus déraisonnable, on pourrait dire que rien ne s’y prête mieux que lidée des différentes régions de la terre. Par exem-
pie, l’Indoustan, fastueux dans sa végélation, opulent dans ses édifices, merveilleux dans son ciel, majestueux dans ses fleuves, mais amolli par tant de magnificences, et ayant à peine la force de les porter, se représente aisément à la pensée, sous l'aspect du jeune Bacchus indien, à la chevelure noire, bouclée et parfamée, surchargée de pampres, voilant son Corps efféminé sous une peau de panthère, soutenant, plutôt qu’il ne l'agite, son thyrse d’or: succombant, ployé sous une ivresse endormie,
L'Égypte sera bien rendue par le sphinx accroupi au bord dü Nil avec son beau visage de femme, ses yeux à ficur de tête qui interrogent, sa bouche muelle et voluptucuse, son air sévère ; on verra la féconde Germanie, exprimée par une belle et forte matrone aux riches Couleurs, à la chevelure blonde, aux yeux bleus, à l'air résolu et confiant, et en poursuivant toujours cette fiction, on ne pourra y ramencr les régions boréales de l'Amérique que sous les apparences d’un enfant faible, maigre, pauvre, un peu triste, -aux ‘eux inquiets, sans grande beauté, mais au moins avec le charme de son âge.
Seulement, ce n’est que de la nature physique qu'il est question ici; car bien que les Européens d'Amérique aient Ja prétention d’être devenus des peuples nouveaux par le seul fait d’une habitation de quelques jours à bord des paquebots qui les ont emportés loin de leur ancienne patrie, il y aurait
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